XXIX. La philosophie repoussée ; la tradition mise à sa place. - Les anticlassiques et Julien l'apostat. - Résultats de ces changements. - Les études orientales
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Je ne connais plus les jésuites, il est vrai; mais je ne crois pas qu'ils aient aujourd'hui des hommes qui écrivent et qui pensent comme leurs anciens, quoiqu'ils puissent avoir encore des hommes distingués.
D'ailleurs, à en juger d'après un de leurs récents écrits, ils auraient renoncé par ordre supérieur à leur ancienne philosophie cartésienne, pour la tradition pure et simple. Ainsi Bonnetty, qu'ils appellent bonnet de nuit, les aurait mis sous son bonnet.
Le motif de cette conversion est curieux. Le savant père Moigno, avant de quitter les jésuites, avait fait sur la création un petit essai qui fut examiné et approuvé par ses supérieurs de Paris et de Rome. Là-dessus M. Bonnetty voulut bien l'insérer dans ses Annales. Le père Moigno, ses examinateurs, ainsi que M. Bonnetty ne se proposaient certainement pas de faire du panthéisme. Ils n'y cherchaient tous, j'aime à le croire, qu'un moyen de plus d'expliquer la création.
L'article passa donc sans soulever d'abord la moindre objection ; on ne croyait pas encore devoir s'appliquer, comme depuis, à trouver du panthéisme partout.
Mais des tiers étant, sans doute, intervenus, et les choses se gâtant entre M. Bonnetty et les jésuites; très-bien ensemble jusque-là, un de ceux-ci, le père Ramière, quoiqu'il sût bien que l'article était d'un de ses confrères, s'avisa d'écrire que les Annales de philosophie chrétienne inséraient des articles « contenant le germe d'un panthéisme très-prononcé et condamné à Rome. i
M. Bonnetty dut en être supris et blessé. « Mais c'est un des vôtres, répondit-il, qui a fait l'article, et ce sont vos supérieurs qui l'ont approuvé! » La réponse était péremptoire.
Quelque chose de semblable m'est arrivé à moi-même autrefois. J'avais du citer, dans mon Histoire et tableau de l'Univers, les travaux des missionnaires pour compléter l'exposition de la doctrine, de la politique, de tout le système chinois. On m'attaqua, et des jésuites même me dirent que les missionnaires jésuites que j'avais cités n'étaient que des philosophes.
« Vous deviez donc le dire auparavant, répliquai-je, au lieu de nous les donner comme des saints ayant converti presque toute la Chine au catholicisme. »
On ne s'en tint pas là, et pour dénigrer mon livre avec quelque apparence de raison, on mutila, on falsifia tous les passages qu'on toucha; à l'aide d'un membre de phrase pris ici et d'un autre membre de phrase pris là, on me faisait des phrases et l'on me prêtait des idées auxquelles de ma vie je n'avais pensé.
On appelait cela extraire des propositions. Il est facile de faire et d'extraire ainsi les erreurs que l'on veut, mais est-ce là un métier honnête ? Je n'en crois rien.
Ce me fut un coup ; jusque-là j'avais confiance et je n'aurais jamais cru qu'on pût falsifier un ouvrage et mentir au public, pour nuire à un jeune écrivain plein de sincérité et de bonne volonté.
On croit cette tactique fort habile, et l'on se trompe ; elle est connue, elle est usée et justement décriée. Les mauvais coups qu'elle veut porter manquent souvent et ricochent contre qui les lance.
L'ouvrage calomnié par le faussaire en souffrit, mais n'en fit pas moins son chemin; il se plaça précisément dans les établissements de haute instruction religieuse. L'article infidèle, perfide, dut bien étonner les lecteurs honnêtes et compétents ; aussi n'en fut-il pas tenu compte et ils furent les premiers à me dire qu'il était regardé comme non avenu.
M. Bonnetty riait beaucoup alors de mon étonnement et de ma déconvenue. Il peut se rappeler que je lui dis : « Aujourd'hui c'est mon tour, demain ce sera le vôtre. Il est des gens qui ne font rien et qui ne veulent pas qu'on fasse, qui ne permettent à personne d'avoir raison si ce n'est eux-mêmes. » Bonnetty eut le malheur ne pas me croire prophète, il voit maintenant !
Eh bien ! je répète que ces habiles ont tort de traiter ainsi la jeunesse; c'est lui donner un mauvais exemple, c'est lui faire perdre l'estime de ceux qu'elle eut aimé à respecter; c'est l'armer d'une défiance qui ne la quittera plus, qu'elle portera et devra porter partout. N'est-ce pas acheter un peu cher le plaisir de tromper et de faire du mal?
Par exemple, qu'a gagné le père Labbe en se permettant de supprimer dans sa collection plusieurs conciles, et entre autres le fameux concile de Reims, sous Gerbert, depuis pape sous le nom de Sylvestre II? Eh bien ! à ces suppressions, Labbe a gagné de perdre l'estime des savants, des hommes sérieux et de faire - porter leur confiance sur la collection plus fidèle et plus complète de Mansi, archevêque de Lucques.
M. le cardinal Gousset a commis la même faute dans sa traduction française des conciles de Reims; mais, répétant une faute, quoique archevêque et cardinal, on ne la détruit pas, on ne fait que l'aggraver et se compromettre.
Ce me fut un deuil aussi quand je vis pour la première fois l'infidélité de l'in-folio que j'avais cru sincère et honnête jusque-la.
Mais que j'en ai vu depuis, de ces gros infidèles ! Je n'en suis pas plus édifié.
Je me reportai donc vers l'histoire en général, et je me dis : « Si l'on m'a prêté des erreurs et des intentions que je n'avais pas, pourquoi n'en aurait-on pas prêté à d'autres ? Si l'on m'a calomnié sans pudeur, pourquoi n'en aurait-on pas calomnié d'autres? Il faut se défier surtout de certaines gens. Si c'est ainsi qu'on a traité tant de monde, il n'est pas étonnant qu'il y ait eu tant de réclamations. »
Je réclamai aussi. Il me fut facile de surprendre en flagrant délit de falsification la main infidèle ; mais je me dégoûtai bientôt de la poursuite. Que voulez-vous faire avec la mauvaise foi qui ne peut pas répondre et qui n'en chicane pas moins, qui croît innocenter ses méfaits par des méfaits nouveaux?
C'est ainsi qu'on se fait par son audace, et par son habileté même, une réputation de fausseté, et qu'on n'a plus de crédit, même dans le vrai.
Un chrétien devrait-il descendre à ces petites perfidies que ne se permettrait pas un honnête païen ? Ceci ne s'adresse à personne en particulier, mais à tous ceux qui violent la vérité en examinant et en jugeant les œuvres d'autrui.
Maintenant revenons à M. Bonnetty et aux jésuites. L'affaire fut donc portée à Rome, non pas cette fois à la Rome du Gesù, qu'on essaye trop souvent de confondre avec l'autre, mais à la Rome pontificale. L'article fut condamné, et, sur une lettre de leur général, les jésuites ont été obligés de se rétracter et d'abandonner leur ancienne métaphysique, pour se renfermer, ô douleur ! dans le système et dans le bonnet de M. Bonnetty, dans la tradition pure et simple.
Cela est plus commode peut-être, mais est-ce bien plus sûr devant cette philosophie du siècle qui est rationaliste et antitraditionaliste avant tout? N'est-ce pas un peu désarmer Israël devant les Philistins ?
Ainsi M. Bonnetty et les siens triomphent sur toute la ligne. Ne triomphent-ils pas trop? L'expérience le dira.
En attendant, à quoi servira leur triomphe, si le premier soin de l'ennemi est de nier, de ruiner de fond en comble la tradition qui est maintenant leur seule réponse, leur seule base?
Un peu de liberté comme avant, ne serait-ce pas aussi bien? La variété des armes répondant à la variété des esprits ne peut-elle pas parfois être utile au combat?
Pourquoi ôter aux peuples cette croyance salutaire et consolante que la vérité de la religion se peut prouver par les lumières de la raison; qu'il y a même quelques rapports, quelques affinités entre les lumières de la religion et les lumières de la raison ?
Mais Dieu me garde d'entrer en ces discussions ! Autrefois, on vous tenait compte de la bonne volonté; mais aujourd'hui qu'on ne devrait pourtant pas être plus difficile, quelque chose que l'on dise et de quelque manière qu'on le dise, on ne dira jamais bien. Il est des gens qui croient que la vérité n'est qu'à eux, qu'eux seuls savent, qu'ils en ont le monopole, et que nul autre ne doit s'en mêler; qu'il leur suffit de se soumettre en silence et en aveugles.
Qu'ils aillent donc! Au train dont ils vont, ils en auront bientôt fini avec elle, et Dieu sait en quel état ils l'ont déjà mise. Ce sont des êtres néfastes : tout ce qu'ils touchent, ils le perdent. Dieu garde sa religion de leurs mains! car, à force de la pervertir, de la corrompre, de s'en faire un instrument d'ambition, de cupidité et d'oppression, ils l'auront bientôt détruite.
Quand je relis mon Histoire et tableau de l'univers, épuisé depuis bien des années, malgré la malveillance et l'intrigue, je trouve cet ouvrage si plein de religion, que je ne puis cesser de m'étonner que la méchanceté même n'en ait pas été frappée et n'en ait pas tenu compte.
On peut avoir l'espérance de plaire à Dieu, mais à certains hommes, jamais. Rien de bon ne peut agréer à l'envie, à l'orgueil, toujours en souffrance des succès d'autrui, et qui, avec toutes les raisons d'être modestes et le plus souvent sans talent, sans mérite, veulent néanmoins toujours évincer, écraser tout , afin de dominer seuls au risque de tout perdre. Ils parleront bien de l'intérêt de la religion, de la gloire de Dieu ; mais leur intérêt seul leur importe, et cet intérêt n'a absolument rien de commun avec celui de la religion ni de Dieu.
Ils savent bien ce qu'ils font en déclarant le pape absolument infaillible : ce n'est pas pour lui qu'ils travaillent, mais pour eux. Bien avant les fausses décrétales, les canons avaient défini et réglé la position du pape, mais la leur n'était pas déterminée. Il fallait donc renchérir sur l'infaillibilité du pape pour s'en donner une, et des premières.
Cette infaillibilité étant considérablement augmentée, on s'en empare, on parle en son nom, et, par conséquent, on est infaillible aussi ; c'est ainsi que nous voyons une foule d'infaillibles se disputant, se querellant, et s'accusant mutuellement de ne faire que faillir.
On est étonné de voir à quel point toute bonté, toute douceur, toute piété, toute bienveillance est absente de ces querelles ; il n'y a que du fiel et de la haine. Ces gens-là sont méchants : au lieu de donner le moindre signe de cette charité dont ils parlent tant et qu'ils imposent aux autres, ils nę cherchent qu'à se mordre et à se nuire.
Aussi, malgré cette réduction à la tradition, qui est, au moins, une simplification, il s'en faut tellement que l'union et l'unité soient faites, que, de l'aveu commun des semi-rationalistes vaincus , et des traditionalistes vainqueurs, on ne s'entend même plus sur le sens des mots.
Le symptôme est grave; mais on s'entendra, dit-on, quand la tradition régnera sans conteste.
Qui, on s'entendra, quand on ne pourra plus rien dire.
Mais jusqu'où s'étendra le règne de cette tradition? Ne se verra-t-elle pas resserrée de plus en plus par son contraire? Et ne vaudrait-il pas mieux laisser à chacun, comme devant, la liberté de défendre la religion comme il l'entend, comme il le peut?
Dieu garde l'Église d'amis trop ardents et d'un zèle trop exclusif!
Le Maître laissait venir toutes sortes d'ouvriers avec toutes sortes d'outils, et à toute heure, travailler à sa vigne : suivez un peu la tradition du Maître.
Quant à lui, il n'était pas grand partisan de la tradition, comme il l'a dit assez vivement et assez souvent aux Pharisiens, grands amateurs de la tradition qu'ils s'étaient faite, et très-peu observateurs de loi qu'ils avaient reçue.
On dirait qu'il en est ainsi de nos jours.
En effet, que reste-t-il du calme et de la sérénité évangéliques dans ces tristes, ces chétives et âcres disputes? Il n'en reste rien, sinon le contraire.
Oui, c'est tout le contraire des bons et bienfaisants principes dictés par Jésus à ses disciples.
On ne se chicane que sur des idées vagues ou secondaires ; chacun veut dominer, diriger tout et perdre son rival. Quand on croit le trouver en faute, on s'en réjouit comme d'un bonheur, on n'est occupé que de s'accuser, se condamner, s'excommunier ; et quand on s'imagine avoir trouvé un dissident de plus, un orthodoxe de moins, on pousse des cris de joie, tandis qu'on ne devrait faire entendre que la plainte de Rachel.
Autrefois, plus on convertissait d'âmes, plus heureux on était ; aujourd'hui, plus on en éloigne de la foi et du temple, plus on croit avoir fait merveille.
Hélas! c'est qu'on n'a plus la foi, et que chacun a ses idées, ses systèmes, ses intérêts, son amour-propre et son orgueil, voilà tout.
De piété, de bienveillance, de charité, d'union, on peut en parler et on en parle beaucoup encore, mais on se contente d'en parler. « Unis-toi à moi et nous serons dans l'union ; viens avec moi et nous serons ensemble ! » voilà ce qu'on se dit ; mais chacun reste dans ses retranchements, et nul ne va vers l'autre, si ce n'est pour l'attaquer.
On dirait qu'on fut arrivé aux temps du royaume divisé • dont parle l'Ecriture, à ces temps de vertige, où, comme l'avait prévu le Christ, il n'y aura plus de foi sur la terre. On croit remédier à tout par la tradition.
Ainsi, les latitudes intellectuelles se resserrent de plus en plus, le mouvement naturel de l'esprit se trouve de plus en plus comprimé.
Nous voici revenus à l'Ipse dixit de Pythagore, et à l'immobilité muette des religions de l'Orient, au milieu du siècle le plus mobile, le plus remuant qui ait été.
Ce fut en grande partie pour avoir changé la tradition judaïque et pour s'être mis même au-dessus du sabbat, cette première des fêtes juives et même du monde, que le Christ fut mis à mort.
Ses maximes sont tellement oubliées, tellement contredites aujourd'hui, que s'il revenait encore sans la puissance et la foudre, il n'aurait guère un meilleur sort. Ceux qui se disent les siens ne le recevraient pas.
Cette fois peut-être nos docteurs s'uniraient, mais pour crier tolle de nouveau, et le livrer au moins à l'Index.
Si la pieuse douceur de son vicaire en terre, Pie IX, ne s'y opposait, on irait peut-être plus loin.
C'est ainsi qu'il est seul, et libre à peine, l'infortuné pontife, au milieu des passions qui s'agitent autour de lui et qui toutes veulent commander en son nom.
Les souverains de nos jours sont malheureux. Leurs prétendus amis les flattent dans des intérêts particuliers, et nul n'ose donner un bon conseil qu'on ne croirait pas devoir être agréable.
Autrefois, les solitaires, comme saint Nil et saint Arsène, criaient du désert ; saint Bernard, criait de Clairvaux.
Mais, en voyant réduire ainsi le champ de la raison humaine et les limites du mouvement de l'esprit, dans un temps où tout s'élargit, s'agrandit, je suis persuadé que personne n'a osé dire à Pie IX : « Très-saint Père. Il est vrai qu'à mesure qu'elle s'est vue attaquer, l'Église s'est de plus en plus resserrée dans ses dogmes : y a-t-elle toujours gagné? A-t-elle trouvé de la force dans ses prohibitions redoublées? et n'est-elle pas allée s'affaiblissant et diminuant en raison même de sa compression ?
« C'est ce qu'il importerait d'examiner; c'est la cause de cet affaiblissement qu'il faudrait rechercher. Elle est en grande partie, sans doute, dans les erreurs et les égarements des hommes; mais n'en serait-il pas quelque chose aussi ailleurs ?
« Quant à ces erreurs, n'y aurait-il pas d'autre moyen de les traiter, que les moyens de sévérité, de répulsion, employés toujours et toujours avec si peu de succès?
« L'Eglise doit être infaillible devant les fidèles, comme tout tribunal supérieur et de dernier ressort; mais est-elle infaillible devant Dieu? et Dieu ne jugera-t-il pas les cardinaux et les papes, de même que les courtisans et les rois ? »
On voit à quel point on est engagé contre la raison et la philosophie, sans que pour cela il y ait plus d'entente et d'union dans les écoles catholiques.
Comme tant d'autres bonnes maximes chrétiennes, celle qui voulait l'unité dans les choses nécessaires, qui permettait la liberté dans les choses douteuses, et en toutes exigeait la charité, a presque complétement disparu, de la pratique du moins; on n'en parle même plus.
J'ai connu un temps meilleur. Alors M. Bonnetty et bien d'autres voulaient bien, ainsi que moi, et d'après les principaux Pères de l'Eglise, qualifier les philosophes de l'antiquité, de prophètes extérieurs, de destructeurs de la superstition et de l'idolâtrie, de précurseurs du Messie in partibus infidelium, de préparateurs providentiels des voies de la Rédemption. .
Cet heureux temps n'est plus. Pour mon compte, je suis toujours dans les mêmes idées, je crois toujours qu'un fait est une vérité; mais qu'est-ce que de moi?
Ces messieurs sont fort loin maintenant de tout cela. Ces idées, tant répétées, tant prônées naguère, je les retrouve bien encore dans les Pères; je les retrouverais même facilement dans les écrits de ceux qui les ont abandonnées, je ne sais pourquoi. Je les retrouverais en plus d'un endroit des Annales de M. Bonnetty. J'y retrouverais surtout de nombreux et élogieux articles sur Platon, à propos de ce qu'il dit du juste mis en croix.
Alors on croyait défendre la religion en parlant ainsi; on croit la défendre aujourd'hui en disant le contraire. Dieu les entende et leur pardonne s'il le peut!
Je ne comprends pas ce système, à moins qu'on ne cède à l'entraînement malheureux de ceux qui naguère ont voulu, dans une démence coupable, bannir l'histoire et la philosophie des études de la jeunesse.
Quel triste aveu ! Ainsi donc il y aurait danger pour la religion, partout où il y aurait science et lumière ! C'est blasphémer.
Pourquoi vouloir aveugler les hommes, afin de pouvoir les conduire, les dominer à son gré ? Ce n'est point là de la religion, c'est de la politique, et cette politique n'est pas de Dieu : elle va contre Dieu.
Mais la raison vient de Dieu; c'est le premier des dons mis en nous, par lui, avec la vie et la vue.
C'est donc manquer de reconnaissance, de respect et de justice envers ce premier des dons de Dieu, que de vouloir nous priver de ses bienfaisants résultats ; c'est nous faire manquer notre destinée, que de s'interposer ainsi entre le ciel et nous, et nous empêcher de graviter du fond de nos limbes vers la lumière divine, qui est le but suprême de l'humanité.
C'est jouer le rôle d'Ahriman ou du serpent, c'est souiller l'Eden et gâter la création du bon Dieu.
C'est montrer en même temps trop peu de confiance dans les vérités de la foi. Quand on croyait sérieusement, on ne craignait pas la raison, on ne l'évitait pas; on l'appelait, au contraire, pour entourer et défendre les vérités de la foi.
Que seraient des vérités qui auraient tant à craindre de la raison, de l'histoire et de la philosophie?
Mettons qu'on puisse en priver les fidèles : en privera-t-on les autres? Alors qu'aura-t-on fait des fidèles et que deviendront des fidèles ignorants au milieu des profanes éclairés et savants?
Est-ce donc la fin du catholicisme que l'on veut? Mieux vaudrait le quitter, si on ne l'aime pas, que de le déshonorer ainsi. C'est cracher de nouveau à la face du Christ, en le souffletant.
Tous ces tristes changements, à contre-sens, qui se font dans les idées du catholicisme, par ceux-là même qui le déclarent et le veulent rendre immuable, sont graves ; plus graves peuvent en être les résultats. Au lieu de le laisser se développer et se mouvoir en avant, comme font toutes les choses de la création, on le repousse en arrière, on lutte contre Dieu; et l'on aura beau dire, ce n'est pas le bien, c'est le mal que l'on fait en agissant ainsi; c'est créer au christianisme une condition inférieure et à part dans le monde; c'est le séparer du grand mouvement des peuples et l'éloigner de leurs affections et de leurs mœurs; c'est le leur montrer comme un joug au lieu d'une égide, comme une borne infranchissable au lieu d'une voie qui mène à la vie.
Déjà même on est parvenu à le mettre tellement en dehors des choses et des hommes du temps ; on est parvenu à désintéresser tellement le public des questions religieuses, que quelques personnes spéciales en parlent seules, mais sans s'en s'entendre et en sens contraire. Rien de tout cela n'arrive aux oreilles du grand public, et il ne s'en préoccupe aucunement. Voilà pourquoi les plus ineptes intrigants peuvent tout faire. Leur force vient de la faiblesse et du petit nombre des croyants.
Les grands journaux même, ou du moins la plupart, n'en disent mot; quelques feuilles spéciales et peu répandues sont seules à s'en occuper par moment, et souvent dans des intérêts particuliers et dans un esprit de coterie. Autrefois on se sacrifiait à la religion; c'est la religion qu'on se sacrifie de nos jours. Il ne s'agit pas de la servir, mais de s'en servir, de la faire servir, non pas à notre amélioration, mais à nos intérêts, à notre ambition, à notre orgueil, à tous nos vices qu'elle devait effacer.
Voilà comme on la perd sans se sauver; voilà ce qu'on a fait de cette grande doctrine qui a si longtemps régi le monde.
Si le Maître venait à demander compte aux dépositaires infidèles du talent qu'il leur avait confié, on lui répondrait, comme toujours, que sa perte vient de l malice des hommes. Jamais on n'avouera que c'est un peu de la faute du dépositaire, jamais on ne fera un sincère med culpa sur sa propre poitrine. C'est là pourtant qu'est le péché.
On parle sans cesse de tradition et, comme les Pharisiens que le Christ en blâmait si hautement, on lui accorde beaucoup trop, tout en la violant à certains égards. Vouloir éloigner les auteurs anciens des études de la jeunesse, ce serait manquer à la tradition de l'Église elle-même, qui les a toujours admis et employés.
Ce ne serait donc plus les Pères qui s'y sont formés, qui les ont conservés, enseignés; ce ne serait plus les pontifes, les grands évêques du moyen âge, qui les ont retrouvés, replacés dans les écoles rouvertes ou fondées par eux auprès de leurs palais et de leurs églises, qui auraient entendu les vrais intérêts de la religion ; ce serait Julien l'Apostat qui seul les aurait bien compris, en interdisant aux chrétiens l'étude des auteurs classiques, en les renvoyant et les confinant aux écrits de celui qu'il appelait le Galiléen et de sa secte.
Cet interdit arbitraire et despotique du spirituel et malin César fut regardé alors comme la pire des oppressions et la plus perfide des persécutions.
Mais on n'en tint compte, on passa outre.
On comprenait alors que c'était mettre les chrétiens hors du plan de la civilisation, les reléguer en un coin et les mettre sous les pieds comme une secte de parias.
Ce que les chrétiens du grand siècle de l'Église, du Ive siècle, maudissaient et bravaient comme un attentat moral et antireligieux, serait donc regardé par le petit groupe anticlassique comme une mesure salutaire pour la foi, comme un préservatif de la religion!
C'est inouï, en vérité ; et ces messieurs, qui repoussent les idées innées, voudraient donc repousser aussi les idées acquises, et mettre à néant toute l'œuvre de Dieu dans l'humanité avant le Messie? comme si toute cette œuvre n'avait pas tendu au plan rédempteur, que nous avons vu se dérouler depuis ; comme si pour ceux qui croient, Bossuet ne l'avait pas suffisamment démontré dans son Discours sur l'histoire universelle !
Si vous ne croyez pas, dites-le ou taisez-vous ; mais ne venez pas désoler ainsi le bon sens et chicaner ainsi les croyants.
Une foi qui se porte à ces extrémités ne peut être qu'une foi suspecte, et ce n'est pas à Dieu, c'est à certains hommes qu'elle veut plaire.
Que monseigneur d'Orléans a eu bien raison de donner à cette espèce d'hérésie un éclatant démenti, en faisant représenter au sein de ses écoles les grands et beaux drames d'Eschyle et de Sophocle, et en recommandant l'étude des auteurs de l'antiquité.
Malgré la faiblesse et les défauts de ses articles, ma.- gré le langage partois étrange que monseigneur s'y permet, il serait encore heureux que tous les évêques parlassent comme lui dans ses bons moments, et poussassent les riches de leur diocèse à la culture, au lieu du mépris de l'instruction.
L'étude est la plus digne occupation d'un homme de loisir, vu que par là il devient utile aux autres.
On peut être sûr, en effet, qu'un homme instruit et laborieux vaudra toujours mieux que son semblable qui ne sait que fouetter des chiens ou des lièvres, et tuer le temps en pure perte, après avoir manqué le gibier.
N'ayant pas d'idées, le riche ne fait que consommer; ayant des études, il aura des idées et voudra faire quelque chose, quelque chose qui lui fasse honneur en faisant du bien aux autres : Quod felix faustumque sit populo romano, disait la grande et noble maxime romaine.
Ainsi, tout un pays gagnerait à voir les riches s'instruire au lieu de rester oisifs, ignorants, libertins, inutiles ou nuisibles. Le peuple surtout pourrait y gagner; car, en général, l'homme instruit, ayant plus de lumière, a plus de conscience et vaut toujours mieux. C'est alors que le pauvre y pourrait trouver un appui, un conseil secourable, s'il était désintéressé.
Or le peuple et le pauvre, c'est là ce qu'un évêque, s'il est vraiment de Dieu, s'il a la plénitude de l'esprit chrétien comme il a la plénitude du sacerdoce, ne doit jamais oublier; c'est ce qu'il doit porter dans son cœur et recommander d'autorité aux heureux qu'il voit passer sur le chemin de la fortune et des honneurs.
L'évêque digne de ce nom n'est ni maître ni despote; il est pasteur, il est père. Il n'a point à tondre, mais à paître ses brebis. Il n'est pas là pour régler les rangs, établir des castes; mais pour maintenir ou rétablir l'égalité, la fraternité de l'Évangile. S'il manque à ces devoirs, il peut porter une mitre, une crosse et une croix d'or, mais il n'est pas évêque de Jésus-Christ.