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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Chapitre IV (suite 2)

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 372–384 · chapitre 37 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il n'y avait que Molé pour trouver que tout allait bien1. Mais Mole était, si jeune, l'héritier désigné de Cambacérès ; de se voir le second de l'Etat, cette perspective brouillait un peu sa vision.

(1) PASQUIER, II, 61. ↩

A tant de causes, et si graves, de mécontentement pour les uns, de préoccupation ou d'inquiétude pour les autres, s'ajoutaient la situation faite au clergé de l'Empire, l'internement du Pape, le mauvais état de ces affaires religieuses auxquelles Chateaubriand s'était toujours intéressé.

Il s'y intéressait encore ; mais non plus avec le zèle ardent d'autrefois. Les critiques cléricales essuyées par les Martyrs l'avaient refroidi. Sans doute il trouvait que les « chefs du clergéii pour lesquels il s'était jadis compromis, ne l'avaient guère défendu.

D'ailleurs, les « chefs du clergé », qui sont-ils aujourd'hui?

Emery est mort, chargé d'ans, et c'est Fesch, oui, Fesch lui-même, Grand Aumônier et protecteur attitré des Jésuites et Jésuitesses (actuellement catalogués Pères et Dames de la Foi), fournisseur de subsides aux Cardinaux noirs, qui, du fait de la situation et par ses œuvres, se trouve à peu près le chef de l'ultramontanisme en France, sinon son plus qualifié représentant. Et certes, il tient le rôle de façon à dégoûter Chateaubriand de l'avoir rêvé ; en tout cas, on ne les voit pas bien, après leurs démêlés, défendant la même cause, tous deux côte à côte.

A ce point de vue, du reste, il est sûr que les Martyrs lui ont nui, et que, le voulût-il, il pourrait aujourd'hui moins aisément qu'au lendemain du Génie du christianisme assumer le rôle d'apologiste et de défenseur de la foi.

C'est pour toutes ces raisons qu'il s'est tenu à l'écart de l'opposition tenace du clergé et de cette congrégation, alors naissante, dont Mme de Chateaubriand dit tant de mal dans ses Cahiers, à la date de 1812. Bien qu'elle ne fut encore, et jusqu'au retour des Bourbons, nous dit celle-ci, « qu'une réunion pieuse où l'ambition ne faisait pas la principale base1 », Chateaubriand s'est gardé de s'y affilier. Pas davantage il ne parait s'être passionné pour les affaires qui se traitaient au Concile de 1811 ; les débats sur l'institution canonique semblent l'avoir peu passionné; et même l'intention de l'Empereur d'abolir le Concordat de 1802, auquel il avait à sa façon collaboré, ne lui fit pas élever la voix.

(1) Cahier rouge, p. 76. ↩

Il laisse son maître Fontanes se lamenter (in petto, bien entendu) sur la dissolution de la société ruinée par l'athéisme2, mais ce n'est pas à dire qu'il ait renié ses maximes et son enseignement, car on en retrouve la trace dans les entretiens qu'il aura avec Sismondi, en 1813, chez Mme de Duras.

(2) Cf. son ode sur la Société sans la religion (1813). ↩

Le protestant, qui jusqu'ici n'a fait que le lire, n'en revient pas de lui trouver « l'esprit si libre », et « beaucoup moins de mauvaise foi » qu'il n'aurait supposé. Il inscrit dans son Journal ces deux notes sur lesquelles on a tant épilogué, et on lit dans l'une d'elles :

27 mars 1813. - Chateaubriand a parlé de religion chez Mme de Duras ; il la ramène sans cesse, et ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère ; il en croit une nécessaire au soutien de l'Etat ; il aime les souvenirs et il s'attache à celle qui a existé autrefois dans son pays, mais il sent fort bien que les restes auxquels il veut s'attacher sont réduits en poudre ; il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire ; il s'en fait une loi, et il n'obéit pas. Il y a dans tout cela beaucoup d'inconséquence...3.

(3) Cf. SAINTE-BEUVE, Chateaubriand, II, 387. ↩

Ou est l'inconséquence? En ce qu'il n'obéit pas? Soit. Mais autrement? Les deux hommes qu'il y a en Chateaubriand sont là réunis : l'artiste, qui aime et célèbre les souvenirs ; et l'autre, le politique de l'école de Fontanes et de Bonaparte Premier Consul, qui croit la religion nécessaire au soutien de l'état social et utile aux gouvernants. Ils coexistent ; mais ils ne se contrarient pas, ils se complètent, car c'est tant mieux si l'utile séduit. Laissons donc l'artiste; ici, ce n'est pas lui qui nous intéresse le plus. Mais le politique, apparaissant en 1813 tel qu'il était en 1802, en quoi est-il inconséquent?

A côté de cela, il y a encore, il est vrai, la foi proprement dite ; mais cette question d'ordre intime ne nous regarde pas.

Cela dit, il faut reconnaître que sur l'attitude et les propos de Chateaubriand à cette époque, nous savons peu de chose. Le plus clair là-dessus, c'est une page ou deux de Villemain1. Or Villemain nous dit que, par ses relations dans le monde aristocratique, Chateaubriand se trouvait de plus en plus engagé . dans l'opposition, que, par ses ouvrages, par sa célébrité, il était devenu « un centre et un lien pour beaucoup de ces haines d'origine diverse que rencontrait l'Empire son déclin « et que, dans l'immense mécontentement qui grandissait, « on comptait sur lui ».

(1) VILLEMAIN, p. 190 et suiv. ↩

Cela n'est pas douteux. Noblesse ralliée ou non, mais rebutée ou aliénée par l'institution des gardes d'honneur, prêtres hostiles, dignitaires inquiets, voire constitutionnels, espèce qui commençait à renaître de l'excès même du despotisme, toutes ces catégories de mécontents trouvaient en Chateaubriand un opposant qui avait dans son passé de quoi satisfaire, en cherchant bien, les unes et les autres. L'émigré, l'auteur du Génie du christianisme, le démissionnaire de 1804, le rédacteur du Mercure, pouvait, se tournant plus nettement de l'un ou de l'autre côté, faire un chef. En attendant, il était bien, et même par son silence actuel, « à l'intérieur, ce que Mme de Staël était au dehors, l'image d'une protestation vivante contre l'abus de la dictature et l'oppression de la pensée2 »

(2) lord. ↩

Aussi, sans qu'il les cherchât, venaient à lui des confidences, des communications, des pressentiments, des espérances. Il en venait de Fontainebleau, paraît-il, de l'entourage de Pie VII ; il en venait du Corps législatif; il en venait mème des armées3.

(3) Ioid. ↩

Lui d'ailleurs ne se livrait pas, au moins publiquement, il n'était pas temps ; mais tout tendu et bandé vers le futur, il se rejetait encore dans le passé, soit qu'il espérât, comme au temps de l'Essai, y trouver encore, en l'explorant, quelques lueurs pour percer l'avenir, soit qu'il voulût chercher en de calmes études de quoi apaiser ou tromper sa fièvre d'action.

Il y a des moments où il s'enthousiasme pour ce travail, comme quand il écrit à Mme de Duras, un samedi de 18131 :

(1) Dans BARDOUx, Duras, p. 139 ; pas d'autre date. ↩

Je travaille à l'histoire. Je suis très content, et Moïse n'a fait que du bien aux vieilles tragédies des rois très chrétiens. Je traiterai magnifiquement nos amis. J'ai déjà amené devant moi quelques Duras, La Trémoille, Montmorency. Il faudra maintenant me saluer de loin, et malheur à qui me regarderait de travers ! Le pauvre Philippe le Bel, comme je l'ai arrangé pour ses Etats généraux ! J'ai fait justice aussi de la Réformation, à cause de Sismondi...

Il faut croire que cet honnête Sismondi l'avait agacé. Il ajoute : Il est singulier comme cette histoire de France est toute à faire, et comme on ne s'en est jamais douté !

Et il a raison. Mais il ne montre pas toujours autant d'ardeur à ce travail. Il y a des moments où il ne sait où se prendre, et ou le commerce des anciens Duras et Montmorency ne lui suffît non plus que celui des actuels. Alors il s'ennuie, et rien ne contente son impatience, pas même les lectures de ses dernières œuvres, l'Abencérage et le Moïse, qu'il va faire dans les salons amis, où les bals se font rares2, par esprit d'opposition, deuil, ou simplement insuffisance de danseurs.

(2) CHASTENAY, I, 224. ↩

Là pourtant, le succès ne lui fait pas défaut, ni, au moins dans certains milieux, les émotions douces ou fortes qu'il procure. Mme de Boigne l'entend un jour, chez Mme de Ségur, qui lit son Abencérage. Il lit « de la voix la plus touchante, et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour tout ce qui émane de lu » et il éprouve si vivement les sentiments de ses personnages, non tout irréels, il est vrai, et non encore bien détachés de lui, que ses larmes tombent sur le papier. L'auditoire féminin est pénétré. Mme de Boigne, elle-même, qui n'aime pas les « Madames », partage cette fois, elle le confesse, leurs impressions. Elle se reprend vite. Écoutez-la :

La lecture finie, on apporta du thé :

Monsieur de Chateaubriand, voulez-vous du thé?

- Je vous en demanderai.
Aussitôt un écho se répandit dans le salon :
- Ma chère, il veut du thé.
- Il va prendre du thé.
- Donnez-lui du thé.
- Il demande du thé !

Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'idole...1. Certes, ces hommages n'ont rien qui lui déplaisent. La qualité des consolatrices, à défaut de la qualité de leur admiration, lui est évidemment plaisante.

(1) DE BOIGNK, I, 296. ↩

C'est vers ce temps qu'il se brouille avec la romanesque Nathalie (7 janvier 1813), mais il en avait « par-dessus la tête2 i. D'ailleurs il en reste ! Mme de Duras, Mme de Lévis, Mme de Bérenger, Mme de Ségur, Mme de Montmorency, et d'autres, l'entourent d'une cour gracieuse, d'un sérail, dit cette jalouse amie de Mme de Duras, Mme de la Tour du Pin, où « il tache de répandre également ses faveurs pour maintenir son empire3 ». Elles l'adulent et le gâtent, et cela lui fait plaisir ; mais ces succès si flatteurs ne lui font pas oublier le but toujours poursuivi : l'action, encore impossible, hélas! et pour un temps qu'on ne peut limiter.

2) BARDOUX, Duras, p. 134. ↩

(3) 27 juin 1812. PAULHÈs, Duchesse de Duras. - Cf. sur le bataillon des « Madames , DE BOIGNE, I, chap. XVII. ↩

En effet, il faut croire que ces hommages, si assidus, si empressés, ne le contentent guère, puisqu'on le prend à trouver intolérable le séjour de Paris où il les reçoit, et à ne souhaiter, momentanément, que la solitude :

Je vois s'avancer avec joie, écrit-il à Mme de Duras, le moment où je vais quitter Paris (pour retourner à la Vallée). Je m'y ennuie à mourir. Je n'ai rien qui m'y attache. Dans l'entière liberté d'âme dont je jouis, je n'aspire qu'à la solitude et au repos. La passion qui a succédé aux autres dans mon cœur, c'est celle de mon jardin. Il faut bien, quand on est vieux, radoter de quelque chose...4.

(4) Dans BARDOUx, Duras, p. 137. ↩

Il écrit cela en mars 1813, en ce Paris fiévreux, plein de rumeurs et de murmures, agité par les mesures que nécessitent le désastre de l'an passé et les préparatifs de la campagne qui va s'ouvrir.

Ainsi, faute de pouvoir diriger vers quelque fin qui l'intéresse son activité sans emploi, surtout depuis qu'il a publiquement renoncé aux Lettres, il se croit irrémédiablement vieux ; il est fini ! Il a quarante-cinq ans.

Il retourne donc à la Vallée, songe à s'absorber dans le travail. Il n'y peut parvenir. Naguère encore, l'an passé, il ne faisait pas mauvaise mine aux visiteurs et surtout aux visiteuses. Mme de Boigne, installée en 1812 à Châtenay, à dix minutes de la Vallée, l'allait souvent voir en voisine. La voyant passer devant sa fenêtre :

Il faisait un cri de joie... fourrait ses papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de portefeuille et de secrétaire, et d'un bond arrivait au-devant de nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de sa classe. Il était alors parfaitement aimable... (1).

Maintenant, en 1813, il se plaint qu'on le poursuive encore de trop de visites, qu'on le dérange ; l'été venu, il aspire à l'automne, puis c'est l'hiver qu'il faudra attendre pour être tranquille :

Je mettrai alors en train les ouvrages que je médite, et, une fois plongé dans les livres, les jours passeront vite. Ces pauvres jours, voilà comme on les pousse ! Ne croirait-on pas qu'ils ne finissent pas, qu'ils dureront toujours? Et pourtant mon front devient chauve, je commence à radoter ; j'ennuie les autres ; je m'ennuie moi-même. La fièvre arrivera, et, un beau matin, on m'emportera à Châtenay. Qui se souviendra de moi? Le savez-vous, chère sœur? Quelques vieux bouquins que j'aurai laissés, et qu'on ne lira plus, exciteront, au moment où je disparaîtrai, une petite controverse. On dira qu'ils ne valent rien du tout, et qu'ils sont morts avec moi ; d'autres soutiendront qu'il y a quelque chose dans ce fatras. On restera là-dessus ; on fermera le livre, on ira diner, danser, pleurer ; les frères et les sœurs s'écriront par la poste toute sorte de choses où je ne serai pour rien. La Vallée sera vendue à un bourgeois de Sceaux qui fera du vin de Suresnes où j'ai planté des pins, et voilà l'histoire de tous les hommes...2.

Le voilà tout au fond de son puits.

Joignez à cette inquiétude ses éternels embarras d'argent,

2) A Mme de Duras, 18 juin 1813. Dans Bardoux, p. 141. ↩

qui ne s'arrangent pas, et ce projet d'expatriation qui revient toujours :

C'est bien dommage, chère sœur, qu'il faille abandonner cette entreprise (l'histoire de France) pour aller mourir en Russie1.

(1) 1813. BARDOUX, p. 139. ↩

Il y a des moments où il pense i revenir quand même, en dépit des circonstances, à une vie plus active, et, faute de mieux, par les Lettres; c'est alors qu'il songe à se faire admettre à l'Académie en lisant au lieu de discours un morceau de sa composition précédé de quelques remerciements aux académiciens, et à siéger ensuite, comme si de rien n'était2.

(2) Note de police du 5 janvier 1813. Archives nat., F1 580 B. ↩

Sur ces allures décousues, ceux qui l'observent superficiellement le jugent bohème; ainsi les Rémusat, qui ne le voient guère que sous cet aspect de » sans façon et d'artiste un peu débraillé3 ».

(3) RÉMUSAT, Mémoires, II, 410. ↩

Artiste évidemment, et hors de pair, est-il besoin de le dire? mais pour qui l'art ne vient que bien loin après la vie et l'action. Lui-même l'a dit cent fois, et non moins souvent il l'a manifesté par sa conduite.

Qu'on le compare à Delille, qui s'éteint alors (1° mai 1813), volontairement retiré à l'écart, vieillard comblé d'honneurs et couvert de gloire, mais qu'il va, par l'éclat de son œuvre et de ce qui en procédera, enfoncer dans l'ombre et faire tomber au rang de radoteur qu'on ne lit plus ! Celui-là, aimé aussi, fêté et choyé, n'a vécu que pour son art, et, consacrant tout entière aux Lettres sa belle et calme existence, il a réussi à se conserver l'indépendance. Faisant de mème, Chateaubriand eût aussi bien sauvegardé la sienne. Mais il la voulait, chimériquement sous Napoléon, concilier avec la liberté politique et l'action. Ce n'était pas possible, et il le voyait bien, d'où son dégoût; mais, à nos yeux, est-ce là une prétention impardonnable?

Du reste, pour lui, et pour d'autres, les temps décisifs allaient venir et la maîtresse occasion surgir.

En effet, quand, l'été fini, Chateaubriand, quittant la Vallée, revint s'installer à Paris, dans la rue de Rivoli encore inachevée (octobre 1813), l'étoile de Napoléon, décrochée du ciel, tombait rapidement sur l'horizon. La campagne de Saxe, bien commencée, aboutissait à des désastres, et, cette fois, la guerre se faisant moins loin, l'impression était encore plus mauvaise qu'en 1812. L'opinion devenait sévère, un moment retenue par la nouvelle des succès, déchaînée dès qu'on annonçait un revers.

Le 2 novembre, après Leipzig, l'Empereur étant rentré à Mayence, et le 9 à Saint-Cloud, les coalisés paraissaient sur le point de passer le Rhin et d'envahir la France épuisée, moins encore que désenchantée, pendant que les Anglais de Wellington menaçaient les Pyrénées, et les Autrichiens, sur l'Adige, l'annexe italienne.

La confiance, un temps si absolue, était perdue. Les bulletins et les notes officielles avaient beau expliquer les désastres, en 1812, par la rigueur du climat, en 1813, par la défection des alliés, personne ne croyait plus l'Empereur invincible. On ne se gênait pas, dit Pasquier1, pour le juger sévèrement, même comme homme de guerre, et, pendant la dernière campagne, on l'avait, paraît-il, trouvé bien au-dessous de lui-même.

(1) PASQUIER, II, 87. ↩

Le Sénat était convoqué pour le 15 novembre, et le Corps législatif pour le 2 décembre, puis pour le 19, le plus tard possible, parce qu'on ne tenait pas à réunir les députés des départements pour qu'ils missent en commun leurs griefs contre la conscription avec toutes ses variétés et ses conséquences, les .garnisaires, la chasse aux réfractaires, les réquisitions, les gardes d'honneur, l'appauvrissement général, et les plaintes de tout le monde.

Des concessions à l'opinion étaient apparues nécessaires, et, en premier, tout un remaniement dans les hautes fonctions de l'Empire, Caulaincourt au lieu de Maret aux Affaires extérieures, Molé passé Grand juge (novembre), etc...

Mais ces précautions, et combien d'autres, n'empêchèrent pas que le jour d'ouverture de la session du Corps législatif, l'Empereur essuyât sur son passage, entre autres propos malsonnants, ceux d'un Bassompierre, grand ami de l'évêque d'Alais, de Bausset, grand ami lui-même de Chateaubriand et de Pasquier, lequel eut grand'peine à tirer l'imprudent de son mauvais cas1.

(1) PASQUIER, I1, 119. ↩

Puis, il y avait eu le fameux rapport de Laîné, l'adresse du Corps législatif, la prorogation de l'Assemblée, la sortie virulente de l'Empereur à ses membres lors de la réception du 1er janvier. Et maintenant, on disait que l'Empereur avait désormais contre lui tous les représentants de la France !

Ainsi s'ouvrait l'année 1814, tandis qu'aux frontières l'invasion commençait, débordant ou refoulant les corps en formation ; et janvier n'était pas fini que Napoléon était déjà à la tête de son reste d'armée, pour en faire cé que l'on sait et arracher aux appréciateurs d'énergie, à ceux d'alors et de toujours, un dernier cri d'enthousiasme.

Venu là dans ses Mémoires (Il° partie, 3° livre), Chateaubriand, retournant sur ses pas jusqu'au second livre de sa 1° partie, se cite lui-même et rappelle dans quelles circonstances il écrivait alors l'histoire de sa vie, « comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des Barbares ». Le jour, il traçait a des pages aussi agitées que les événements de ce jour , et la nuit, sa jeunesse, qu'il évoquait du fond du passé, lui apparaissait paisible, par contraste. Il ajoute :

Ces pages agitées, que je traçais le jour, étaient des notes relatives aux événements du moment, lesquelles, réunies, devinrent ma brochure : De Buonaparte et des Bourbons.

La Restauration accomplie, Bertin déclara dans un article du Journal des Débats (8 janvier 1815), sur lequel nous reviendrons, que deux mois avant l'entrée des Alliés à Paris, c'est-à-dire à la fin de janvier ou au début de février 1814, il avait pu lire le manuscrit du célèbre pamphlet. Il est probable que ce n'est pas absolument exact. Après les événements, Chateaubriand n'a pas dû résister à l'envie d'antidater, ou de faire antidater par ses amis, l'origine de son action, dans une pensée que l'on comprendra facilement, car il est clair que, plus cette action s'était manifestée de bonne heure, et plus elle devait apparaître hardie et méritoire.

Mais si le pamphlet n'était pas alors composé, et surtout s'il n'avait pas encore nettement son orientation bourbonienne, on peut croire son auteur quand il nous dit qu'il recueillait des notes et commençait à ramasser la substance d'une publication qui serait, selon ce qu'un avenir plus ou moins prochain déciderait, ajournée ou brusquée, et dont la forme future n'était pas encore déterminée.

Quant à l'esprit dans lequel ces notes étaient rédigées, nous n'avons aucune peine à nous le représenter, et par ce qui en est résulté, et par les sentiments du milieu où vivait Chateau-, briand, encore renforcés des motifs d'animosité qui lui étaient - personnels.

Ce milieu, on le connaît : les « Madames » , toutes imbues de l'esprit de l'émigration (avec des réserves pour Mme de Duras) ; quelques membres du Corps législatif, opposants, autant qu'ils pouvaient l'être; des prêtres ultramontains; de hauts fonctionnaires lassés et inquiets comme Fontanes, Pasquier, Rémusat; diverses personnalités comme Bertin ou Clausel; tous, à des titres divers, ennemis ou détracteurs plus ou moins passionnés du régime qui opprimait les uns, compromettait les autres ; un seul peut-être, le bon Joubert, dont l'esprit fut libre et le cœur sans amertume.

Tous les autres, de ces « conspirateurs en expectative », comme il n'en manquait pas, astrologues qui scrutaient la marche des astres pour orienter leurs destinées.

L'expression est de Vitrolles, amené de sa province à Paris en octobre 1813 par la tournure que prenaient les choses, pour tenter la fortune, et fort désireux de troquer ses fonctions d'inspecteur des mérinos contre un rôle plus distingué. Malgré ses bonnes intentions, il ne s'en trouve pas moins empêché, lui aussi, d'agir efficacement dans le cercle étroit où il se meut. Envisageant les modes d'action que conçoit son esprit : révolution de palais, faction de l'armée, assassinat du tyran, il les trouve impossibles ou prématurés, et, obligé de les écarter, n'en voit plus qu'un seul : agir sur l'opinion. Pour quoi, et faute de mieux, il prépare un écrit virulent où il montre qu'il n'y a plus à attendre de Napoléon ni paix, ni liberté1. C'est précisément ce que fait à cette heure, sans qu'il s'en doute, Chateaubriand.

(1) VITROLLES, I, 41. ↩

Ainsi, tout ne se passe pas absolument en conversations; mais les propos haineux, les invectives de salon, les rancunes, les griefs réels, et les calomnies, se condensent, sous une plume exercée, en morceaux implacables, tels que, dans Buonaparte et les Bourbons, le tableau poussé au noir du gouvernement napoléonien et l'historique de son établissement, sans doute les parties les plus anciennes et le noyau du pamphlet.

Chateaubriand n'a pas toujours été l'ennemi de Napoléon, mais toujours, toutes les fois qu'il a eu l'occasion de manifester publiquement une opinion ou un sentiment, il s'est montré l'ennemi de la Révolution et l'homme du parti réacteur et religieux. Tel on le retrouve ici par sa préoccupation de rattacher à la Révolution le régime détesté et de le faire envisager comme son extrême et sa plus exécrable conséquence.

C'est l'émigré et l'aristocrate qui fait voir en Buonaparte « l'homme de peu et de petite famille », l'héritier direct de « ces rois demi-nus, salis et abrutis par l'indigence, enlaidis et mutilés par leurs travaux, n'ayant pour toute vertu que l'insolence de la misère et l'orgueil des haillons ».

C'est l'auteur du Génie du christianisme qui, reprenant des thèmes de Bossuet et presque le mouvement de sa phrase, fait de Buonaparte le fléau de Dieu, l'instrument des desseins de la Providence sur le peuple français :

Lorsque Dieu envoie sur la terre les exécuteurs des châtiments célestes, tout est aplani devant eux, ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres...

Car Napoléon, vaincu, ou en passe de l'être, est sans génie; s'il a du talent, c'est à peine. Le a nouveau Cyrus n de 1802 n'est maintenant qu' « un faux grand homme », un « parvenu à la gloire », un « aventurier » :

Sa tête, assez vaste, est l'empire des ténèbres et de la confusion... Il est méchant par nature, se complaît à blesser et à déshonorer ceux qui l'approchent : « Il a l'horreur du bonheur des hommes. »

C'est Néron, Attila, Moloch !

Son administration, si vantée, est a absurde . Sa politique est d'un fou malfaisant. Son génie militaire ne résiste pas à l'examen ; c'est « un grand gagneur de batailles, mais, hors de là, le moindre général est plus habile que lu ». Quel hel exemple de déraison passionnée que ce hors de là !

Et, dans tout cela, une rhétorique déclamatoire, mais mordante, avec des traits de flamme.

L'administration impériale est la plus dispendieuse, la plus ruineuse, la plus oppressive; elle détruit la propriété comme la liberté. Et naturellement la conscription vient à sa place avec ses réels, ses trop criants, ses abominables abus.

Même incapacité dans sa politique au dehors, avec l'Angleterre, avec l'Espagne, avec la Russie, et la s'offre aux yeux l'affreux tableau des souffrances de la Grande Armée dans la retraite de Moscou.

L'Université elle-même n'est pas oubliée, instrument d'oppression parmi tant d'autres, et plus révoltant!

Ce n'était pas tout d'enchaîner les pères, il fallait disposer des enfants... Ces enfants étaient placés dans des écoles où on leur apprenait au son du tambour l'irréligion, la débauche, le mépris des vertus domestiques et l'obéissance aveugle au souverain.

Hélas ! ô Fontanes, Joubert et Guéneau, était-ce la votre magistère?

Contrôler, vérifier, être juste, même frapper juste, importe peu ; frapper fort vaut seul. Mais tout fond pêle-mêle dans ce creuset, au souffle brûlant de la haine : le duc d'Enghien, l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa, le pape traîné par les cheveux (qui est un ragot de sacristie), et ce qu'on peut ramasser d'odieux dans les propos de Buonaparte par le sens qu'ils ont ou par celui qu'on leur prête, depuis le il fait meilleur ici qu'à la Bérésina, du retour de Moscou, un racontar d'habitué des Tuileries en mal de trahison, jusqu'au mot revenu jusqu'à nous par Mme de Rémusat, dans ses Mémoires, et probablement venu d'abord chez Chateaubriand :

Il y a encore quelques personnes heureuses en France ; ce sont des familles qui ne me connaissent pas, qui vivent à la campagne, dans un château, avec trente ou quarante mille livres de rente; mais je saurai bien les atteindre !

Ce n'est pas seulement pour épancher sa bile qu'il trace ces traits forcenés en février et mars 1814. Une telle situation ne peut durer à travers des vicissitudes de guerre quasi journalières, avec une si effroyable tension, et l'ennemi aux portes de Paris. Il y aura bientôt des événements définitifs où beaucoup perdront; mais d'autres pourront y gagner.

Serait-ce enfin pour Chateaubriand le moment tant attendu d'entrer de plain-pied dans la vie publique, et par quelque grand éclat? Mais quels sont ces événements qui se préparent? Comment les prévoir? Comment en tirer parti? N'oublions pas que l'avenir est toujours trouble, et gardons-nous de l'illusion coutumière : ce passé, certain pour nous, derrière nous, était, pour Chateaubriand, un futur encore bien voilé.

Dans l'incertitude, on se consultait, surtout si l'on avait une situation à sauver :

Chacun s'occupait du parti qu'il aurait à prendre dans la catastrophe prochaine. Tous les soirs, mes amis venaient causer chez Mme de Chateaubriand, raconter et commenter les événements de la journée. MM. de Fontanes, Clausel, Joubert, accouraient avec la foule de ces amis de passage que donnent les événements, et que les événements retirent. Mme la duchesse de Lévis, belle, paisible et dévouée, que nous retrouverons à Gand, tenait fidèle compagnie à Mme de Chateaubriand. Mme la duchesse de Duras était aussi à Paris, et j'allais voir souvent la marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu1.

(1) O.-T., III, 376. ↩

Pour tout ce monde, la situation n'est plus tenable. On est à peu près d'accord pour souhaiter ardemment le cataclysme, et ceux qui par leurs fonctions approchent de plus près l'Empereur sont peut-être les plus acharnés dans leurs vœux. Mme de Rémusat l'avoue sans ambages, pour son compte et celui de son mari.

Mais après, qu'y aurait-il? C'est ce qu'on se demandait. Les Bourbons? On savait qu'ils existaient; on ne les connaissait pas. On n'osait trop les souhaiter. On demandait comme Talleyrand :

« Et puis, comment seront-ils pour nous2? »

(2) VITROLLES, I, 50. ↩

Ne soyons pas dupes de tous ceux qui se sont fait honneur après coup d'une clairvoyance imaginaire, ou se sont vantés, sous la Restauration, pour des motifs intéressés, de s'être, dès 1812 ou 1813, tournés vers le Roi, comme vers l'unique sauveur. Croyons plutôt Pasquier1, qui nous dit combien peu de personnes savaient seulement ou demeurait le Roi en Angleterre, et que la Reine, sa femme, enterrée à Westminster, était morte. .

(1) II, 146. ↩