Troisième partie
Chapitre I. Importance, influence, valeur du pamphlet. - La théorie de la légitimité
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La Sainte-Alliance. - Chateaubriand à l'écart de son ancien parti. Arrivée du roi. - Compiègne (1° mai 1814). - La duchesse de Duras. - Le Journal des Débats. - Chateaubriand ambassadeur en Suède (8 juillet).
Le 26 ou le 27 mars, il arriva qu'on apprit à Paris ceci : l'Empereur s'étant éloigné de sa capitale par une manœuvre qu'on ne savait comment expliquer1, les Alliés marchaient directement sur Paris avec toutes leurs forces, sans autre obstacle maintenant que quelques corps égarés, et ils y seraient en deux ou trois jours.
(1) Il s'agissait de la marche vers la Lorraine après Arcis-sur-Aube, effort désespéré pour arrêter l'ennemi dans sa marche sur Paris en coupant ses communications. ↩
Effectivement, le 29, ils étaient sous Paris, et le 30, vers le soir, Paris démuni capitulait, non sans une rude et glorieuse bataille. Dans la nuit, Pasquier s'en allait à Bondy, à la tête du corps municipal, porter à l'empereur Alexandre la soumission des Parisiens.
Dès ce jour, on répandait la proclamation de Schwarzenberg ; il y était dit que les souverains alliés, décidés à ne plus traiter avec Napoléon, ni avec aucun prince de sa famille, « cherchaient de bonne foi une autorité salutaire en France » qui pût assurer la paix, que c'était aux Parisiens qu'il appartenait d'assurer la paix du monde en se prononçant, et qu'ils avaient, pour les éclairer, l'exemple de Bordeaux.
Sans nommer les Bourbons, on ne pouvait les mettre en avant plus clairement.
Les Alliés étaient donc les maîtres. Comme, étant les maîtres, ils rejetaient d'eux-mêmes Napoléon, l'insurrection à laquelle on avait pensé devenait à la fois impossible et sans objet.
Ainsi Chateaubriand était pris de court. Sans doute, il restait aux Parisiens, aux Français, à se prononcer, comme on les y invitait, mais le pamphlet puissant et décisif, qui devait agir sur l'imagination des masses, n'était pas prêt. Les événements s'étant succédé trop subitement, l'orientation et la mise au point s'étaient dérangées. Or, sous peine d'arriver trop tard, après le règlement des grandes affaires, il fallait se presser, car les journées qui allaient suivre devaient être évidemment encore plus décisives.
Cependant, dès le 30, les royalistes s'agitaient dans Paris, et, un moment, Chateaubriand put avoir l'illusion d'un rôle immédiat. Les Alliés devaient entrer le lendemain. Il fallait leur montrer que Paris s'était prononcé, et pour les Bourbons. Une centaine de jeunes gentilshommes s'étaient donc donné rendez-vous le lendemain 31 au matin, place Louis XV, pour manifester avec des cocardes blanches en faveur des Bourbons, et aller en cortége au-devant des souverains alliés.
Il paraît qu'on n'en trouva guère plus de cinq ou six au rendez-vous, sur la centaine, lesquels, à grand'peine, en racolèrent cinq ou six autres sur le boulevard. On se disputa beaucoup là-dessus, plus tard, les cinq ou six étant naturellement passés cinq ou six cents1. Chateaubriand est cité comme ayant fait partie du second petit groupe ; mais c'était peut-être son neveu Louis. En tout cas, quelques jeunes gens se donnèrent ainsi de l'agitation, au milieu du silence peu encourageant de la foule, et le nombre des cocardes blanches ne s'augmenta que quand les Alliés commencèrent à défiler sur les boulevards, vers onze heures.
(1) Cf. Journal des Débats, 10 et 11 janvier 1815; - Gazette de France, 15 janvier; - Nain jaune, de janvier, même année. - Et PAsqUIER, II, 255 ; - DE BOIGNE, 1, 330; - SÉMALLÉ, p. 167; - BOURRIENNE, X, 30 ; - THI- ↩
C'est alors que les dames royalistes se mirent à prêter leurs lingeries pour en faire des cocardes, et même, comme il fallait compenser le petit nombre des manifestants par l'étendue de leurs démonstrations, non contentes d'agiter des mouchoirs à leurs fenêtres, elles les pavoisèrent de leurs draps.
Mais Mme de Chateaubriand (toujours bonapartiste ?) trouva qu'on se pressait un peu trop et garda son linge dans ses armoires :
Un de nos amis vint aussi me demander la permission de faire main basse sur ma garde-robe; mais il me trouva peu disposée à chanter la victoire avant de connaître les résultats du combat, et je gardai mes jupons1.
(1) Cahier rouge, p. 100. ↩
Pourtant son mari, indépendamment de la manifestation du boulevard, où sa présence est incertaine, avait pris parti plus ouvertement que quiconque, car, le 31 mars, on pouvait lire sur les murs une affiche blanche ainsi conçue :
DE BUONAPARTE ET DES BOURBONS, et de l1 nécessité de se rallier à nos Princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de l'Europe ; - par Fr.-Aug. de Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme, etc...
Cet ouvrage paraîtra demain ou après-demain au plus tard, chez Mame et chez les marchands de nouveautés.
(2) L'affiche est conservée en tête de l'exemplaire de la 1r édition, à la Bibliothèque nationale. - Le 12 avril, jour de l'entrée du comte d'Artois, l'affiche était encore sur les murs (BOURRIENNE, X, 184). ↩
Au soir, on sut que le tsar, le roi de Prusse, Schwarzenberg, Nesselrode, Pozzo di Borgo, s'étaient réunis dans l'après-midi à l'hôtel de Talleyrand, rue Saint-Florentin, et que Talleyrand s'était prononcé pour les Bourbons, seul gouvernement qui lui parût répondre au vœu actuel de la nation. On sut aussi que, séance tenante, avait été rédigée la proclamation des Alliés déclarant qu'ils ne traiteraient ni avec Napoléon, ni avec aucun personnage de sa famille. Par les royalistes qui rôdaient dans les parages de l'hôtel, à l'affût des nouvelles, et Chateaubriand en était, « attendant sous les fenêtres, dans la rue1 », le bruit se répandit aussitôt que les Bourbons l'avaient emporté.
(1) O.-T., III, 413. ↩
Peut-être est-ce alors que Chateaubriand développa, sur l'air de la légitimité, les brillantes variations qu'on trouve vers la fin de sa brochure, car on doit remarquer qu'elles n'y figurent qu'aux dernières pages.
Tout à la fin de la journée, les royalistes les plus agissants, ceux de la manifestation du matin, déjà plus nombreux, et d'autres, Sémallé, Charles de Noailles, Fitz-James, Sosthène de la Rochefoucauld, de Crussol, etc., encouragés par la bonne tournure que prenaient les événements, éprouvèrent le besoin de se concerter pour que le gouvernement provisoire (on allait le constituer) fut composé de bons royalistes, et aussi pour obtenir des souverains alliés qu'ils se décidassent encore plus explicitement pour les Bourbons.
Il y eut donc à l'hôtel de M. de Mortfontaine une réunion assez nombreuse, tard dans la soirée. Chateaubriand y fut. Le père de Mme de Boigne, d'Osmond, en revint fort dégoûté : « Toutes les folies de l'émigration s'y étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de vexations, que de vengeances contre des compatriotes, tandis qu'on était suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie...2. » C'étaient les premiers ultras.
(2) DE BOIGNE, 1, 335. ↩
Nous n'avons aucune donnée sur la façon dont Chateaubriand figura dans cette assemblée. On sait seulement qu'il fut, avec Ferrand, Sosthène de la Rochefoucauld, Léo de Lévis, et de la Ferté-Meun, un des cinq délégués qui allèrent porter à l'empereur Alexandre les vœux des royalistes, avec une adresse où Napoléon était traité de « monstre étranger à la patrie3 » .
(3) SÉMALLÉ, 402; - PASQUIER, II, 266; - BOURRIENNE, X, 30. - Selon Bourrienne, les délégués le rencontrèrent à la sortie et se l'adjoignirent. ↩
Mais à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, ce ne fut pas l'Empereur qui les reçut, Nesselrode les écouta, et en somme les éconduisit, pendant que Talleyrand constituait son gouvernement provisoire « avec les partners de son whist ».
Quant à Chateaubriand, on n'avait pu le décider à prendre la parole, « à cause de sa trop grande modestie » (BouR-RIENNE). Pourtant c'eût été le cas de se souvenir de ce qu'il avait préparé pour l'Hôtel de Ville, et de placer la quelque pièce oratoire. Trouvait-il la démarche mal engagée? Préférait-il se réserver? Bref, il garda le silence et rentra chez lui travailler à sa brochure.
Hâtivement, il y mettait la dernière main ; il fallait se presser. Le Journal des Débats, que Bertin avait repris avec son premier titre depuis le 1° avril, l'annonçait le 2, comme devant paraître « sous peu de jours. » Elle eût déjà dû paraître !
Mais il avait à arranger les quelques pages de sa troisième partie, Des Ales, sinon adressées directement aux maîtres du jour, du moins les concernant. Là était l'inconvénient d'arriver trop tard. Quand il détournait les Alliés de traiter avec Buonaparte, ils l'avaient déjà décidé, au vu et au su de tout le monde, car les journaux du 1a avril publiaient leur déclaration, où les choses étaient dites catégoriquement. Comme inédit, il en était réduit à conseiller aux souverains alliés une cérémonie expiatoire en souvenir de Louis XVI et de Marie-Antoinette, sur la place de la Révolution, en grande pompe militaire et funèbre, conseil que d'ailleurs ils suivirent, l'ayant peut-être bien aussi reçu d'autres côtés1.
(1) La cérémonie eut lieu le 10 avril, sur la place Louis XV. ↩
Cependant, lui qui était en train de célébrer cette « coalition miraculeuse », en la voyant entrer dans Paris, il avait eu un haut-le-cœur. Plus tard, dans les Mémoires, il parlera de « Tartares », de « hordes caucasiennes » :
Je les vis défiler sur les boulevards, dira-t-il. Stupéfait et anéanti au dedans de moi, comme si on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s'accroître contre l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte (2).
Qu'on n'aille pas sourire de cette contradiction ! Son cœur agité par l'ambition, par sa haine pour l'Empereur, était bien placé. Si la rancune et la sottise de l'émigré y pénétraient, elles n'y abolissaient pas la qualité française et le sentiment de l'honneur national.
On sait, au reste, que les vainqueurs se conduisirent bien, de façon que, le lendemain, Chateaubriand put encore ajouter à son écrit ce passage :
Quatre-vingt mille soldats vainqueurs ont dormi auprès de nos citoyens, sans troubler leur sommeil...
Il ne lui restait plus qu'à bâcler quelques lignes de Préface, par précaution :
J'avais commencé cet ouvrage il y a trois ou quatre mois; les événements ont devancé mes vœux ; j'arrive trop tard et je m'en félicite. Plusieurs passages de cet écrit ne seront donc plus applicables à l'état politique du moment; mais quand il ne servirait qu'à nous faire haïr davantage la tyrannie dont nous sortons et à nous attacher au gouvernement qui nous est rendu, il ne me paraîtrait pas tout à fait inutile de le publier.
C'était reconnaître assez clairement qu'il n'y avait plus à abattre Buonaparte, qui était abattu, et à décider les événements, mais à les justifier et à leur donner consécration. Dès la deuxième édition, cette courte Préface disparut. Ce n'était pas la peine de perpéler qu'on était arrivé trop tard, quand déjà, des jours ayant passé, cela ne se voyait plus.
Le 4 avril, le Journal des Débats annonçait que la brochure de Chateaubriand était parue et en citait dans ses colonnes un long extrait. Il était temps, car le mème numéro publiait un article, presque aussi long, de C. Lacretelle, exactement du même ton et où on retrouvera les mêmes thèmes, aa point que c'est à s'y tromper.
Ainsi un peu plus et, même au Journal des Débats, on lui coupait l'herbe sous le pied ! Chateaubriand avait bien, dans Buonaparte et les Bourbons, plus de style, mais le style n'est pas tout en ces affaires. D'ailleurs, pour courir sus à l'Empereur tombé, la concurrence devenait rude. Plumes officielles et plumes privées volaient à l'envie. De tous côtés, Chateaubriand était devancé; partout on lui soufflait ses effets.
Le 1e avril, c'était la proclamation du corps municipal de Paris, haineux et violent réquisitoire contre le maître d'hier devenu ennemi public et fléau national. Le 3, une commission 'du Sénat avait rédigé le décret de déchéance, et on lisait déjà dans les considérants les reproches qu'on allait relire chez Chateaubriand. Et que dire de l'Adresse du gouvernement provisoire à l'armée, parue dans les journaux du 3, dont le rédacteur n'était autre, selon Pasquier1, que Fontanes ; et où les soldats sont déliés du devoir d'obéissance envers un homme qui n'est même pas Français!
(1) II, 281. ↩
Que devenait, dit Chateaubriand, ma pauvre petite brochure serrée entre ces virulentes protestations? Ne disparaît-elle pas entièrement2?
(2) O.-T., II, 417, ↩
Il a raison en un sens. Mais comment concilier cela avec l'affirmation tant de fois répétée par lui-même et par tant d'autres que Buonaparte et les Bourbons aurait porté le coup décisif à Napoléon et fait la Restauration?
Ceux qui n'aiment pas Chateaubriand tablent là-dessus pour refuser toute influence à son pamphlet, et en même temps lui reprocher durement les effets qu'ils viennent de lui dénier, comme « d'avoir brisé entre les mains de l'Empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se servir avec succès pour le salut de la patrie3 ».
(3) Ces termes sont de Biré (édit. des Mémoires, III, 396) qui n'a pas de peine à justifier ici Chateaubriand par la simple énonciation des dates. ↩
La capitulation de Marmont, négociée le 2 et le 3, était connue à Paris le 4. Le 4 également, Napoléon, à Fontainebleau, abdiquait en faveur de son fils. Le 6, il abdiquait purement et simplement. - Combien y avait-il alors de personnes dans Paris qui eussent lu, ou seulement parcouru Buonaparte et les Bourbons ?
Chateaubriand n'a pas plus jeté bas Napoléon et fait la Restauration avec Buonaparte et les Bourbons qu'il n'a terrassé le philosophisme et restauré le catholicisme avec le Génie du christianisme. Dans les deux cas, les événements se sont décidés sans lui, et, le devançant, l'ont porté comme les autres. .
Pourtant ce n'est pas à dire que son action ait été négligeable. Loin de là.
Les événements décisifs qui s'étaient déroulés étaient, comme toujours, le fait d'une petite minorité de personnages. Si des causes profondes agissaient depuis longtemps pour amener la chute de Napoléon, la restauration des Bourbons, en ces premières journées d'avril, si remplies, avait à divers moments tenu à bien peu de chose.
Il restait à faire accepter la situation à la nation. C'est là que le rôle de Chateaubriand apparaît. Il a dit quelque part : « Je ne vaux rien en dehors des masses » ce qui apparemment veut dire qu'en ce qui concerne les masses, il valait quelque chose. Qui se souvient en effet des écrits officiels cités plus haut, et même qui s'en souvenait au bout d'un mois? Qui se souvient davantage de cette multitude d'écrits analogues, du même ton et de même sens, que fit éclore la chute de l'Empire ? Il y en avait pourtant, comme la brochure de Benjamin Constant: De l'esprit de conquête et d'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne1, qui ne manquaient pas de force dialectique, et qui eurent du succès ; mais c'était sans action durable et profonde sur la masse; trop abstrait, peu prenant, sans flamme.
(1) Publié d'abord en Allemagne, tout au début de 1814, et republié en France après l'entrée des Alliés. « Je pense, dit Barante, qu'il n'a rien écrit avec un sentiment plus vrai et plus vif: » ↩
Au contraire, le pamphlet de Chateaubriand resta; par sa vertu propre, par le nom de son auteur, en outre, par l'habile réclame de presse qui le soutint. On a vu déjà, pour le Génie du christianisme, que Chateaubriand et ses amis s'y entendaient assez bien. Cette fois, le rôle de Mercure fut tenu par le Journal des Débats où Bertin fit merveilles, annonçant la publication, insérant de longs extraits, préparant, ménageant, fouettant l'intérêt.
Le 10, il insère une « Lettre au Rédacteur » où Chateaubriand, s'apercevant qu'il a, dans sa précipitation des derniers moments, oublié de mentionner les Anglais dans les pages consacrées aux Alliés, leur fait réparation en comparant Wellington successivement à Turenne et au Prince Noir, morceau qui, recueilli à la suite de l'ouvrage dès la deuxième édition, en forma, dès lors, l'avant-dernier paragraphe1.
(1) Pas un Français n'a oublié ce qu'il doit... » ↩
Le 13, nouvel article sur le « Tacite moderne » et le « moderne Tibère ». On y prend soin de faire connaître que Chateaubriand s'occupait de cet ouvrage en un temps où la querelle était loin d'être décidée; on rappelle que ce n'est pas la première fois qu'il bravait le tyran; et on évoque l'article du Mercure, avec la menace de Bonaparte de faire sabrer l'auteur sur les marches du trône.
L'invective de Chateaubriand est mise au-dessus de celles de Démosthène contre Philippe, et de Cicéron contre Antoine. On croit entendre, dit-on, « les paroles foudroyantes du prophète Nathan : Tu es ille vir . » citation célèbre, qui, se retrouvant, comme on sait, dans la Monarchie selon la Charte2, donne à penser que l'article, signé A..., pourrait être très directement inspiré par Chateaubriand, à moins qu'il ne soit de Chateaubriand lui-mème.
(2) Chap. XXIX. ↩
Un peu plus tard, le 10 mai, nouvel article, où le succès de Buonaparte et les Bourbons est comparé à celui de la satire Ménippée : 10 000 exemplaires ont été vendus à Paris, et « un journaliste anglais » (qu'on ne nomme pas) a dit que la brochure avait été « aussi utile à la cause des Bourbons qu'un corps de 10000 hommes enrégimentés3 « . On rappelle les titres littéraires de Chateaubriand, et aussi les persécutions que lui a fait subir le tyran qui l'a a souvent menacé de la mort et des cachots . On annonce enfin qu'il se fait de toutes parts des contrefaçons, à Dijon, à Rouen, à Montpellier, et que l'auteur n'a autorisé personne à citer son ouvrage, sauf MM. Ballanche, de Lyon.
(3) Un exemplaire pour un homme, comme on voit. Le nombre des exemplaires s'étant, par la vente, multiplié, le nombre des soldats équivalents devait se multiplier parallèlement. Et c'est ainsi, sans doute, qu'on arriva au chiffre de 100 000 hommes. - Cf. plus loin. ↩
Mais déjà, à la première édition, en avait succédé, à la fin d'avril, une seconde. Les dix lignes du premier Avant-Propos avaient fait place à un morceau plus développé, et, en plusieurs passages plus ou moins importants, la brochure avait subi des modifications.
Certes, le succès avait été et était considérable. Cette vindicte privée, qui se faisait publique, répondait à trop de sentiments violents et passionnés pour ne pas être applaudie alors par des milliers et des milliers de Français. Tous ceux qui avaient souffert dans leur conscience, dans leur dignité, dans leur richesse, dans leur chair, dans leurs ambitions ou dans leur amour-propre, se réjouirent de se trouver si bien vengés, sans penser assez que l'heure n'était guère aux réjouissances, qu'elles fussent de cette nature ou d'une autre. S'il est vrai par-dessus le marché que le gouvernement provisoire ait fait imprimer et répandre pour son compte un nombre considérable d'exemplaires, le pamphlet de Chateaubriand dut vraiment être un événement.
Cela dit, on devait convenir que la précipitation de l'achèvement y avait laissé passer des inadvertances qui avaient choqué beaucoup de gens.
L'oubli concernant les Anglais, qui, combattant encore dans le Midi lors de la capitulation de Paris, s'étaient trouvés négligés dans les épanchements adressés aux Alliés, avait été réparé de bonne heure, on l'a vu, dans le Journal des Débats. Loin des yeux, loin du cœur. L'article'ayant ensuite pris place dans la brochure, ils ne pouvaient plus se formaliser.
Une inadvertance plus grave concernait les Corses et les Italiens. Comparant la noblesse immémoriale des Bourbons aux origines obscures de Bonaparte, Chateaubriand s'interrogeait :
Par quel honteux caprice, demandait-il, avons-nous donné au fils d'un huissier d'Ajaccio l'héritage de Robert le Fort ?
Et continuant :
Pour remplacer cette race antique, nous avons été chercher un roi, comme l'a dit un sénateur, chez un peuple où les Romains ne voulaient pas prendre des esclaves. C'est en faveur d'un Italien obscur... que nous avons renversé la loi salique, palladium de notre empire1 !
(1) Il s'est souvenu de cette phrase dans les Mémoires, et il en attribue la paternité à Lanjuinais. (III, 401.) ↩
Les Corses et les Italiens se trouvèrent offensés. Cela aurait été sans gros inconvénient, pour le moment, s'ils avaient tous été bonapartistes. On n'eût pas eu besoin de les ménager. Seulement tous n'étaient pas bonapartistes, et il y en avait un surtout qui, dans le détrônement de Bonaparte, avait joué un premier rôle. C'était Pozzo di Borgo, inspirateur décisif de l'Empereur Alexandre dans la marche des Alliés sur Paris et lors de l'acceptation des Bourbons. Il dut se plaindre fort vivement. Chateaubriand avait ignoré, sans doute, l'importance du rôle et celle du personnage, en quoi il était excusable, à la date où il écrivait. Mais il n'en fallait pas moins s'excuser, et, en supprimant le passage, essayer de désarmer en même temps les susceptibilités corses ou italiennes1.
(1) Cf. aussi Ange DE PIETRI, Réponse à M. de Chateaubriand relativement à la nation Corse. Paris, Michaud, 1814. - Et des anonymes : Lettres d'un Italien à M. de Chateaubriand, Paris, Fain, 1814 (en italien et en français); - la Vérité à M. de Chateaubriand, 1814. ↩
Moins excusable et plus amusante était cette autre inadvertance qui concernait l'Université, accusée d'enseigner aux jeunes Français la débauche au son du tambour ! Qu'avait dû penser Fontanes? N'était-il pas accouru pour se plaindre de ce coup inattendu? Alors qu'il prévoyait tant de difficultés, qu'il allait avoir tant de peine à surnager dans le grand naufrage, était-ce le prix de tant de services rendus à un imprudent, peut-être à un ingrat ami? Était-ce le fruit de tant de ménagements et d'une si sage politique?
Le mal fut un peu réparé par une modification de la phrase malheureuse; le tambour n'y servit plus qu'aux rassemblements de la jeunesse française, et on ajouta en manière de correctif cette autre phrase :
Si de sages et dignes maîtres osaient rappeler la vieille expérience et les leçons de la morale, ils étaient aussitôt dénoncés comme des traîtres et des fanatiques, des ennemis de la philosophie et du progrès des lumières.
Comme c'est à peu près exactement ce que dira Fontanes au roi restauré, quelques jours plus tard, à Saint-Ouen (2 mai), on peut supposer que la phrase réparatrice est due assez directement à son inspiration2.
(2) Un étranger, d'ailleurs très hostile à Napoléon et aux Français, Lesbroussart-Dewaele, protesta aussi très vivement contre les imputations qui visaient les membres de l'Université : (Réponse à l'ouvrage de M. de Chateaubriand, etc..., 1814.) ↩
On trouva donc, en tête de la nouvelle édition, une Préface de sept ou huit pages, où l'auteur explique, avec une certaine amertume qui atteste la vivacité des critiques subies, que sa brochure a été composée dans des circonstances telles qu'on peut bien lui passer quelques inadvertances1 :
(1) Cette Préface reparut en tête de la 3° édition, à la place du premier Avant-Propos, puis disparut à son tour. ↩
On se battait encore à Montmartre lorsque l'imprimeur qui se dévouait avec moi à la cause du roi vint chercher le manuscrit de cet ouvrage. Buonaparte était à Fontainebleau avec 50 ou 60:000 hommes : rien n'était décidé sur le sort de la maison de Bourbon. En cas de revers, il n'y avait que la fuite la plus prompte qui pût me dérober à la mort. Il est vrai que depuis l'époque de l'assassinat de M. le duc d'Enghien, j'étais accoutumé à courir les chances de la fortune : menacé tous les six mois d'être fusillé, sabré, emprisonné pour le reste de mes jours, je n'en faisais pas moins ce qui me semblait être de mon devoir. Mais enfin dans les dernières circonstances où j'écrivais, il était naturel que je n'eusse pas l'esprit assez libre pour garder exactement toutes les convenances; sur le champ de bataille, on ne songe pas trop à mesurer ses coups; j'avais droit, pour cette raison, à l'indulgence...
Il se défend d'avoir attaqué l'Italie et la Corse :
Aujourd'hui même, c'est un des compatriotes de Buonaparte qui a le plus contribué par sa patience, sa fermeté, son courage et son esprit, à la restauration de la monarchie française... (en note : M. Pozzo di Borgho) .
Personne plus que lui, témoin sa lettre sur Rome, n'admire l'Italie; c' « est le lieu de la terre où il aimerait mieux vivre et mourir « .
Quant à l'Université, comment penser qu'il ait pu avoir l'intention d'attaquer un homme comme Fontanes, alors qu'il suppose si connue son amitié pour lui. D'ailleurs il n'a jamais voulu flétrir que l'administration de Buonaparte, et nullement les administrateurs, ces hommes respectables qui étaient les premiers persécutés toutes les fois qu'ils faisaient effort pour empêcher le mal.
Puis il revient sur son ennemi, et assez peu noblement, par des allusions aux derniers propos de l'Empereur à Fontainebleau et à sa tentative de suicide2 :
(2) Dans la nuit du 12 au 13 avril. ↩
Au reste, les derniers moments de Buonaparte justifient assez mon opinion sur cet homme. J'avais prévu depuis longtemps qu'il ne ferait point une fin honorable; mais je confesse qu'il a surpassé ce que j'attendais de lui. Il n'a conservé dans son humiliation que son caractère de comédien et d'imitateur; il joue maintenant le sang-froid et l'indifférence; il se juge lui-même ; il parle de lui comme d'un autre ; de sa chute comme d'un accident arrivé au voisin ; il raisonne sur ce que les Bourbons ont à craindre ou à espérer; c'est un Sylla, un Dioclétien, comme auparavant c'était un Alexandre ou un Charlemagne. Il veut paraître insensible à tout, et peut-être l'est-il, en effet : une certaine joie cependant éclate à travers son apathie; on voit qu'il est heureux de vivre. Ne lui envions point ce bonheur. Quand on fait pitié, on n'est plus à craindre.
Dans cet acharnement, est le vrai, le grand tort de Chateaubriand, et en même temps le trait le plus impolitique de son action. On lui a beaucoup'reproché d'avoir contribué à aliéner l'armée au gouvernement de la Restauration. Pasquier, notamment, prétend que son pamphlet fut sur le point de causer une explosion dans le parti militaire1. Cela paraît exagéré. Chateaubriand n'était pas si sot que de ne pas sentir ce que tout le monde sentait alors, mieux qu'on ne le sentit un peu plus tard : la nécessité de ménager l'armée. En fait, si on relit à ce point de vue Bonaparte et les Bourbons, on n'y trouvera rien qui ressemble à des attaques contre l'armée. Loin de lui être hostile, il la plaint, la montrant sans cesse sacrifiée, du simple soldat au maréchal, à l'ambition effrénée du despote. Il a, dès la première édition, et a plusieurs reprises, la précaution de séparer la cause de l'usurpateur de celle de l'armée; il cherche à consoler le soldat habitué à vaincre de la présente humiliation :
(1) Mémoires, I1, 212. ↩
Si les armées se sont battues, admirons leur courage et déplorons leurs malheurs; elles détestent le tyran autant et plus que le reste des Français, mais elles ont fait un serment, et les grenadiers français meurent victimes de leur parole. . Ne prenons donc pas le sacrifice de l'honneur pour l'amour de l'esclavage...
Ce n'est pas ainsi qu'on parle ordinairement des soldats de Napoléon dans les clans petits ou grands de l'émigration. Qu'on feuillette seulement l'Ambigu de Peltier, où il n'est questior que de hordes d'esclaves qu'on mène à la mort à coups de fouet et de « valets des bourreaux de la France n ! On appréciera vite l'honorable mesure de Chateaubriand.
Pourtant il n'en est pas moins probable que l'effet sur l'armée, sans être ce que dit Pasquier, dût être médiocre. Il y a des cas où trop plaindre rabaisse. L'officier qui avait forcé au prix de vingt batailles les capitales de l'Europe pouvait se demander ce que devenait sa gloire à lui et celle de ses compagnons d'armes (il ne lui restait que cela), s'il n'était plus qu'un instrument passif et contraint, fût-ce par l'honneur, dans la main de l'Empereur.
En outre, et là surtout était la faute, la violence même des attaques de Chateaubriand contre Napoléon, l'injustice passionnée de son dénigrement, le scandale de ses insultes, ne pouvaient que blesser ceux qui n'avaient pas cessé de voir en l'Empereur, malgré leur lassitude, et même quand il les sacrifiait, l'objet de leur admiration et de leur respect. Ceux qui, sans appartenir à l'armée, oubliaient déjà, au contact de l'envahisseur, le despote éloigné, pour ne plus songer qu'au défenseur du sol, souffrirent dans leur patriotisme. Les âmes impartiales et désintéressées (il y en a), celles que passionnent en sens contraire les excès de la passion (il y en a aussi), ceux qui trouvaient mauvais et peu digne qu'on piétinât vaincu celui qu'on avait tant adulé vainqueur, protestèrent; et Charles de Rémusat, alors au lycée, ne fut sans doute pas le seul jeune homme à maudire dans ses lettres intimes l'accusateur du dernier moment1.
(1) Mme de Rémusat à son fils Charles, avril 1814 : elle le gronde parce qu'il a écrit, à propos de Buonaparte et les Bourbons, que Chateaubriand. dans sa brochure, se vautrait dans la boue. Elle lui répond qu'elle voudrait l'avoir écrite. (Correspondance de Mme de Rémusat, 1, 2.) ↩