Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 5)

Premiere partie

Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 5)

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 135–151 · chapitre 11 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A Dieu ne plaise que personne veuille contester, en général, ce coup d'œil de Napoléon, pour l'emploi et le choix des hommes. Mais, à dire vrai, la conséquence personnelle, qu'en tire ici M. de Chateaubriand, est un peu forcée. La petite légation improvisée pour lui dans le Valais ne le mettait nullement sur un premier plan. Ce poste diplomatique était alors, comme toujours, éloigné d'une telle perspective. Les instances du Cardinal pour être délivré d'un voisinage, dont il s'irritait, concoururent avec les recommandations qui sollicitaient l'avancement d'un homme célèbre, sous le bon plaisir d'un maître qui n'aimait pas à disgracier. Sans prédilection, je crois, pour N. de Chateaubriand diplomate, le premier Consul sentait le prix de la gloire littéraire, et trouvait bon de la retenir à sa suite, ou du moins de ne pas la sacrifier volontiers à d'obscures intrigues de police qu'il méprisait, en y recourant. On peut donc croire que la même sœur du Consul, cette amie de M. de Fontanes, qui avait fort soutenu le secrétaire d'ambassade à Rome, fut autorisée à lui faire savoir, avec sa nomination dans le Valais, que sa fortune ne s'arrêterait pas là, et que ce nouveau titre serait suivi de la première grande ambassade, qui deviendrait disponible. Enfin averti, dans la forme officielle, et à la grande joie du Cardinal, le nouveau délégué dans le Valais, rêvant bientôt Constantinople, voulut profiter de ce congé, offert - depuis quelque temps, et s'attarder encore un peu, sous le ciel d'Italie. II partit pour Naples, avec son ami M. Louis Bertin; et même, dans les derniers jours de décembre, il reçut de ces rivages, de ce port, de cette mer qu'il ne devait jamais revoir, l'impression si vive de beauté naturelle et de molle béatitude, dont il a marqué plus tard quelques pages des Martyrs.

C'est en revenant de ce délicieux voyage, et en repassant par Rome, pour s'acquitter de divers devoirs, qu'il écrivit, en quelques jours, son admirable lettre à M. de Fontanes sur l'aspect désolé de la campagne de Rome. C'était comme un adieu, qu'il faisait à ces grands souvenirs, dont il était las; il y mêlait une allusion à sa propre douleur, mais allusion plus ornée que touchante : « Si l'étranger est malheureux, disait-il, dans une page de cette lettre, s'il a mêlé la cendre qu'il aimait à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du tombeau de Cécilia Métella au cercueil d'une femme infortunée ! »

Pardon, grand écrivain ; pardon, brillant et noble génie! il peut y avoir une sorte de diversion mélancolique dans cet amas de ruines et de bûchers funèbres éteints, dont Rome est comme le poétique musée. Mais, pour nous, homme vulgaires, chez qui l'imagination ne domine pas le cœur et la pensée, ni Métella, ni Cornelia, ni toutes les ombres romaines ne sauraient nous faire trouver, je ne dis pas un charme, mais une consolation sur la pierre sépulcrale de notre amie récemment pleurée.

Cette lettre, datée de Rome, le 10 janvier 1804, semblait destinée à devancer le retour du nouveau ministre. Lui-même enfin, après de nombreux adieux dans Rome, et après avoir enfin joui de ce droit d'audience, si longtemps réclamé près du saint-père, il prit la route de Paris, le 21 janvier 1804 : funeste aniversaire que, dans Rome et dans Paris, on semblait oublier alors, au bruit précurseur d'une Souveraineté nouvelle !

CHAPITRE VII RETOUR A PARÍS. — PRÉPARATIFS DE DÉPART. -• MADAME DE CHATEAUBRIAND. ASPECT GÉNÉRAL DES AFFAIRES. - IMMINENCE D UN CHANGEMENT POLITIQUE.

EXÉCUTION DU DUC D'ENGHIEN. — DÉMISSION DE M. DE CHATEAUBRIAND. — NO- BLES EXEMPLES DU MÈME BLANE. - SITUATION NOUVELLE ET DIFFICILE DE M. DE

Chateaubriand. - ses relations a Paris : son séjour a la campagne de

M. joubert. sa conception des Martyrs; son projet d'études sur l'o-

RIENT. — DÉPART DE PARIS, AVEC MADAME DE CHATEAUBRIAND. — ARRIVÉE A CONSTANTINOPLE. — ACCUEIL DE L'AMBASSADEUR, LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI.

SOUVENIRS QUE LE GÉNÉRAL EN AVAIT GARDÉS. — CONTINUATION DU VOYAGE. - RETOUR DE M. DE CHATEAUBRIAND, PAR LES CÔTES DE BARBARIE ET PAR L'ES-

PAGNE. — ARRIVÉE A PARIS, APRÈS ONZE MOIS D'ABSENCE. - - ARTICLE LITTÉRAIRE PEBLIÉ DANS LE MErCUrE : DISGRÂCE CROISSANTE DE L'AUTEUR.

Revenant à Paris, avec toutes les espérances, que lui donnait son ami, et précédé de cette belle lettre sur Rome, dont la publication allait frapper les esprits, M. de Chateaubriand descendit dans un modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le préoccupait, sa réunion avec madame de Chateaubriand : le sage conseil écarté d'abord, avait été compris ; et, à part même les bienséances du monde, il sentait ce , qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté, dans le commerce de la vie. Un motif généreux venait aider, en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne de presque toute la fortune de madame de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent redoubler, pour obtenir enlin son retour : et, résolue de l'accompagner dans sa mission du Valais, elle vint promptement le rejoindre à Paris.

Quelques semaines encore allaient s'écouler en visites amicales, ou même officielles et en préparatifs de voyage. Le nouveau ministre, qui, cette fois, n'allait relever que du département des relations extérieures, vit M. de Talleyrand, fut satisfait de son accueil, et félicité par lui d'une nomination qui charmait, lui fut-il dit, tous les catholiques de la Suisse; et, en effet, à ce moment même, le grand Conseil de la ville de Sion adressait à M. de Chateaubriand une lettre, où était naïvement exprimée la joie de le recevoir et le prix qu'un peuple religieux attachait au choix d'un tel représentant de la France.

M. de Fontanes avait accompagné son ami, dans cette entrevue. De tout temps, séduit par M. de Talleyrand, non moins aimable, disait-il, dans la disgrâce que dans la faveur, il aurait voulu rapprocher l'écrivain qu'il admirait le plus de l'homme d'Etat, dont il aimait l'ascendant; mais, ces deux esprits étaient peu compatibles, par diversité de nature, plus encore que d'opinions. D'ailleurs, on était alors dans un moment d'effort et de contrainte, entre les derniers murmures de la Révolution maîtrisée, les espérances tour à tour abattues ou ranimées du part royaliste, les dépits alters, mais inactifs de quelques généraux et l'ardeur d'un nouveau parti formé des transfuges des autres partis, de la jeunesse militaire qui voulait des grades, et des vétérans de révolution, qui voulaient repos et silence, pour prix de leur apostasie. Tout déjà tendait à l'empire; mais l'empire n'était pas avoué : et il semblait que celui qui avait tout préparé, tout envahi, tout annulé, en dehors de sa puissance, eût besoin d'être supplié d'accepter légalement ce qu'il tenait d'une main si forte. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires posthumes, sans doute, pour être plus sincères, ne dit rien de ce qui était alors l'entretien de Paris, comme de la France, la prochaine création de l'Empire. Mais, son intime amitié avec un des conseillers et des augures les plus zélés de cette révolution, ou plutôt de cette transformation nominale, le poste officiel, qu'il avait récemment souhaite, et qu'il allait remplir, tout permettait de le croire adhérent, ou résigné à la Monarchie nouvelle.

Les accidents du fait, et non le fait même le jetèrent dans une voie différente. Le 18 mars, il était aux Tuileries, comme pour audience de congé, dans la foule, que traversait le premier Consul. Il fut frappé, a-t-il raconté lui-même, de l'air sombre de son visage et de son teint livide et brouillé ; il le crut malade. - Deux jours après, le 20 mars, date diversement fatale dans notre histoire, revenant d'une promenade sur le boulevard solitaire des Invalides, il entendit, près des Tuileries, crier le jugement de la commission militaire spéciale siégeant à Vincennes, et la condamnation à mort du nommé Louis-Antoine-Henri de Bourbon. « Ce cri, » dit-il dans ses Mémoires, et qui oserait substituer ici quelque chose aux propres paroles d'un tel témoin? « ce cri tomba sur moi, comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Rentré chez moi, je dis à madame de Chateaubriand : Le duc d'Enghien vient d'être fusillé; et je me mis à écrire ma démission, sans qu'elle fit aucun effort pour m'en empêcher. »

Quelques détails sont encore à recueillir dans les Mémoires de l'auteur sur ce noble élan d'une âme généreuse, sur ce verdict de la conscience publique représentée par un homme. Un ami de M. de Chateaubriand, M. Clausel de Gousergues, fort attaché au souvenir des Bourbons et indigné, comme l'étaient alors de plus modérés que lui, étant survenu, sous l'impression de la nouvelle funèbre, dont retentissait Paris, fit supprimer quelques phrases de la lettre au ministre des relations extérieures. Puis, la lettre fut envoyée, sans retard, assez expressive par le fait et la date de la démission.

A Dieu ne plaise que notre véracité historique ait rien à retrancher de l'estime due à cet acte de M. de Chateaubriand! L'effet moral en fut grand même, sous l'enivrement ou l'abaissement servile, qu'imposait alors la gloire et la force. Une telle protestation était un service rendu à l'honneur français et à l'humanité, dont elle maintenait les droits. Rien, le lendemain, ne démentit, dans le démissionnaire, ce courage du premier jour. Appelé chez la sœur du premier Consul, qui avec plus d'intérêt de femme que de colère, lui reprochait sa défection, il demeura calme et digne, à la hauteur du devoir qu'il avait accompli, ne désavouant rien de ses motifs et ne détournant pas la persécution, qu'il avait bravée.

Le seul regret qui, dans notre admiration impartiale, se mêle à ce souvenir, ne porte que sur un injuste oubli de M. de Chateaubriand, pour d'autres que pour lui-même. Un souffre de lire dans ses Mémoires, à la date de ce glorieux jour de sa vie, « M. de Fontanes devint presque fou de peur, au premier moment ; il me réputait fusillé, avec toutes les personnes qui m'étaient attachées. »

Je ne sais ce que la sollicitude d'une vive amitié, le mélange d'éblouissement et d'effroi, que ressentait M. de Fontanes pour d'autres actes de Napoléon, put jeter, cette fois, d'agitation dans son esprit et d'intérêt passionné dans son langage. Mais, si sa peur pour un autre fut trop grande, elle ne l'atteignit pas, du moins, pour lui-même. Jamais son attachement ne se montra plus assidu, son admiration plus vive pour M. de Chateaubriand qu'à ce moment d'épreuve. J'ajouterai, qu'il ne déguisa pas plus son douloureux blâme que sa fidélité à son ami, en face du puissant coupable lui-même.

Deux jours après le crime, venant, à la tête d'une députation du Corps législatif féliciter le premier Consul de l'achèvement du Code civil, il avait dit, au nom de ce corps : « Citoyen premier Consul, un empire immense repose, depuis quatre ans, sous l'abri de votre puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va réunir de plus en plus tous les habitants. » Le lendemain, par une de ces fraudes, où s'abaisse le despotisme, le Moniteur imprima : La sage uniformité de vos mesures, comme pour extorquer, en faveur de la sanglante mesure du 20 mars, l'approbation du Corps législatif. M. de Fontanes indigné courut au Moniteur et exigea, dans un erratum publié le 27 mars1, le rétablissement de ses propres paroles, dont le contraste avec le texte mensonger devenait un accablant reproche. En effet, cette complicité d'un apparent éloge, qu'on n'avait pas eu honte de dérober ainsi, le premier Consul avait voulu d'abord l'obtenir de son président du Corps législatif.

1 Voici textuellement ce que porte le Moniteur du 6 germinal, an XII (27 mars 1804), n° 186, page 853 : « Dans un petit nombre d'exemplaires du numéro d'hier, il s'est glissé « à l'article Paris, Discours au premier Consul, une faute que nous nous « empressons de rectifier. Au lieu de ces mots : La sage uniformité de vos a mesures en va réunir de plus en plus les habitants, lisez : La sage « uniformité de vos !ois, etc. » ↩

Le 21 mars, dès le point du jour, M. de Fontanes avait été mandé aux Tuileries ; et le premier Consul, lui annonçant avec calme l'arrestation du duc d'Enghien, avait paru le consulter. A la réponse de M. de Fontanes, « qu'il fallait renvoyer ce jeune homme, au nom des victoires gagnées par son grand-aïeul, » le premier Consul s'était écrié, que ce jeune homme était coupable et traduit devant un conseil de guerre. » Puis, aux vives réclamations du président du Corps législatif qui le suppliait « d'avoir soin de sa gloire, et de ne pas sacrifier une telle victime aux Jacobins, » il avait répondu : « Nous ne sommes plus à temps : il est mort. » Certes, celui qui, tenté et averti par semblable confidence, loin de rien changer à son prochain langage public, en revendiqua par un démenti le texte véritable, n'était pas devenu fou de peur, au premier moment.

M. de Chateaubriand, du reste, avait ailleurs, dans une disposition d'esprit plus équitable, rendu plus de justice au courage de son ami. C'est lui qui nous raconte que, plusieurs mois après le crime accompli, lorsque les flots aveugles de la foule et les dernières pompes du Sacre impérial avaient déjà couvert et comme enseveli ce souvenir, le maître, béni et couronné, disant un jour à M. de Fontanes : « Eh bien, Fontanes, vous pensez toujours à votre duc d'Enghien ! » celui-ci osa répondre : a Il me semble que l'empereur y pense, autant que moi. » Laissons à l'homme de cœur, qui persévérait ainsi jusqu'à la fin, le mérite d'avoir été bien inspiré, dès le premier jour. Avouons-le d'ailleurs, ces marques d'indépendance, ou plutôt de conscience, qui seraient peu comptées dans un État libre, n'étaient pas, alors même, aussi rares que les serviles apostasies de quelques époques pourraient le faire supposer. Ce qui se montra surtout, dans cet ordre de sentiments, nous aimons à le dire, appartenait aux lettres. Près de l'exemple éclatant donné par la jeunesse et le génie de M. de Chateaubriand, il y eut une leçon, peut-être plus sévère, mais moins blessante, parce qu'elle resta d'abord obscure et comme proférée à mi-voix par un ancien ami de la philosophie.

Académicien des derniers temps de la monarchie, replacé à l'Institut, dans la classe de la langue et de la littérature française, éditeur du journal le Publiciste, M. Suard avait reçu d'un ministre l'invitation de rectifier l'opinion, qui s'égarait sur le fait récent du jugement et de la mort du duc d'Enghien. Sa réponse fut simple et courte : « J'ai soixante-treize ans, monsieur le ministre. Je ne sens pas que ma conscience et mon esprit se soient plus assouplis que mes membres roidis par l'âge. Le jugement et l mort du duc d'Enghien m'ont frappé, comme un acte politique que je déplore, et qui renverse toutes mes idées de justice et d'humanité. Je ne puis done redresser une opinion que je partage. »

Que la gloire de M. de Chateaubriand, que son immortel talent popularisent sa belle action et la rendent à jamais instructive! mais, qu'il reste du modeste et noble vieillard, dont la postérité ne lira pas les écrits, le souvenir de sa lettre éloquente, comme un titre de vertu civique!

C'est parce que de tels actes sont trop rares devant la force et la prospérité, que le génie s'emporte à ces attentats qui, plus tard, servent à sa ruine. Souvent, cette justice se fait attendre. La carrière du mal est longue; et, quand. le succès dure et s'accroît, on oublie même ce qui pouvait le flétrir. Parfois, on idolâtre ce que soi-même on avait blâmé; la conscience prend l'air d'un faux prophète, qui s'était trompé, et que les événements se sont chargés de démentir : mais, un peu de patience, et le maître jour, le jour suprême, juge de tous les autres, arrive enfin, pour flétrir ce crime caché et comme oublié, dans les racines du prodigieux Pouvoir qui, en s'écroulant, le met à découvert. La représaille de la mort du duc d'Enghien ne s'est rencontrée qu'à plus de dix années du fait accompli. Il est beau d'avoir devancé cette date par une déclaration périlleuse.

Sans retour possible avec le Pouvoir, auquel il avait infligé le blâme de l'honnête homme, M. de Chateaubriand n'eut plus dès lors qu'une vie retirée et plus ou moins suspecte, des travaux plus ou moins contenus et des relations d'amitié étrangères, ou hostiles à l'Empire, hormis cette affection de M. de Fontanes, toujours également admirative, et toujours assidue et publique.

L'Empire, cependant, venait d'être érigé, ou plutôt reconnu, au milieu d'une immense acclamation populaire, devant laquelle se taisait l'improbation, ou la prévoyance refoulées dans bien des âmes. Les pompes mêmes de la Cathédrale, le couronnement par la main du Pape, l'œuvre monumentale du Code civil, et, bientôt près, de nouvelles victoires ébranlaient peut-être la raison de quelques-uns des plus fermes, au milieu du silence de tous. Pendant le séjour du souverain Pontife à Paris, M. de Chateaubriand n'essaya pas d'être admis à sa facile audience, ni de lui rappeler, en rien, son accueil de Rome. Il s'inclinait, disait-il, avec respect devant les condescendances de l'Église pour l'Empire, et se souvenait qu'au cinquième siècle, le Pape saint Grégoire le Grand avait consacré de ses éloges Phocas, sanglant successeur de l'empereur Maurice. Seulement lorsqu'il apprit, peu de jours après le couronnement, les inquiétudes, suscitées au Pape, les obstacles mis à son départ, l'usurpation de ses Etats déjà menaçante, il en parla vivement à M. de Fontanes, et lui prédit que l'anathème fatal viendrait un jour de la bouche du Consécrateur.

Eloigné d'ailleurs du grand monde d'alors, habitant un petit appartement au second étage, rue de Miroménil, n'ayant guère de relations intimes qu'avec M. de Tocqueville, l'ancien beau-frère de son frère aîné, M. et madame Davaray, madame de Rosambo, madame de Vintimille, quelques anciens magistrats, M. de Chateaubriand se retrouvait parmi les émigrés à l'intérieur, dans ce cercle plus ou moins restreint, qu'un grand Pouvoir élevé sur des ruines est contraint de tolérer, dans quelque coin de son Empire. Il quittait aussi Paris, pour la campagne de M. Joubert, à Villeneuve-le-Roi. Nous l'y trouvons, à la fin de 1804, près de sa femme, qu'il avait conduite d'abord aux eaux de Vichy, et qu'il venait rejoindre, dans cette demeure amie.

Il avait visité récemment, à Coppet, madame de Staël, dont l'exil commençait déjà, pour s'aggraver plus tard. Les deux disgraciés de l'Empire s'étaient communiqué une protestation plus vive dans le cœur de la femme, qui plus faible, se sentait plus opprimée. Pour lui, il blâmait presque madame de Staël de souffrir si amèrement le malheur d'une opulente retraite, sans autre peine que la privation de ce mouvement des salons de Paris, dont, pour sa part, il se passait volontiers.

A ce moment, sous le dégoût des tracasseries éprouvées, et, je le crois aussi, sous le charme poétique de sa conception des Martyrs, l'hospitalité de M. Joubert lui plaisait, avant tout : là il travaillait, il rêvait, il oubliait le monde. « Je serais fort aise, écrivait M. Joubert à un ami de tous deux, que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent dans leur parfait élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation. Elle m'offre vraiment un modèle ; et je vous assure qu'il ne s'en doute pas. » Voilà bien, sans doute, le témoignage d'un aimable et doux rêveur, comme était M. Joubert; mais, à la même date, un cruel incident domestique frappait M. de Chateaubriand, et devait lui laisser une autre peine même que la douleur du deuil.

Pendant son séjour chez cet ami, sa sœur Lucile, veuve depuis un an, sous le nom de madame de Caud, vivait seule à Paris. Malade et capricieuse, elle avait quitté le bienséant abri d'une chambre dans un couvent, pour de pauvres demeures, dont elle changeait sans cesse. M. de Chateaubriand apprit tout à coup, à Villeneuve-le-Roi, non pas le danger, mais la mort de cette sœur chérie, par une lettre de la seule personne, aux soins de laquelle il semblait l'avoir confiée. Madame de Caud, dit-il à cet égard, dans ses Mémoires, était ignorée, et n'avait pas un ami. Elle n'était connue que du vieux serviteur de madame de Beaumont. Il suivit seul le cercueil délaissé; et il était mort lui-même, avant que les souffrances de madame de Chateaubriand me permissent de la ramener à Paris. » M. de Chateaubriand pleura beaucoup cette sœur infortunée; mais il ignora jusqu'au lieu, où furent ensevelis ses restes. Il eut à se reprocher, sinon cet isolement volontaire, qu'elle avait cherché et qu'il avait permis, au moins une de ces inattentions aux difficultés de la vie commune, où conduit parfois la préoccupation du talent et qui, pardonnables, quand elles ne nuisent qu'à vous-même, peuvent devenir presque sujet de remords, autant que d'affliction, dans leurs conséquences fatales pour autrui.

Quelque fortuite et imprévue que pût paraître à M. de Chateaubriand cette perte de la sœur qu'il aimait le plus, de cette compagne de son enfance, première confidente de son génie, une telle blessure devait saigner longtemps et jeter un deuil secret sur sa gloire. Revenu à Paris, où il prit un logement dans l'hôtel Coislin, il retrouvait une société d'admirateurs et d'amis, ceux que nous avons nommés, et M. de Fontanes, le plus ancien, comme le plus affectueux de tous. Mais, ni le monde, auquel M. de Chateaubriand se livrait peu, ni le travail ne pouvaient dissiper sa tristesse, ou occuper assez l'ardeur, dont il était tourmenté.

L'idée d'un voyage en Orient, lié à son étude des premiers siècles chrétiens et au travail commencé des Martyrs, le saisit avec force. Il s'y joignait, je crois, un dégoût du temps et des lieux, un besoin de changer d'air et d'aller respirer quelque part, hors des limites de l'Empire. La chose allait bien à son génie, à sa jeunesse, au caractère de son imagination, à sa vie tout entière et à l'attente du monde sur lui. On regrette seulement la manière, dont il en parle, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe. « Nourrisson du « Pinde et croisé à Solyme, j'étais impatient d'aller mêler « mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux « larmes de Madeleine. »

Non, le peintre éclatant du christianisme, l'éloquent et pittoresque écrivain de la Lettre sur Rome, l'adversaire avoué de la Dictature, le futur défenseur des chrétiens d'Orient, et de la liberté dans le monde, partait pour l'Asie, avec une autre pensée que de mêler ses pleurs aux larmes de Madeleine. Comme, plus tard, Byron, il cherchait des couleurs à ses pinceaux, de nouvelles émotions pour son âme; il était inspiré par des vues mondaines et généreuses, des vues de gloire, bien plus que de pénitence.

Quoi qu'il en soit, la résolution était prise, avec l'assentiment même de l'ami le plus dévoué, qui regardait comme salutaire la diversion d'une telle absence, devant la police de l'Empire. « Voyez-vous toujours ce cerveau brûlé de Chateaubriand? avait dit récemment l'Empereur à M. de Fontanes. - Oui, Sire ; il m'a fait hier l'honneur de dîner chez moi, avant son départ pour l'Orient. - Ah ! il part. » Et l'entretien s'était arrêté là. Déterminé donc par plus d'un motif, et par ce grand intérêt de la nouveauté à donner à son ouvrage, M. de Chateaubriand se prépara pour cette course lointaine par une visite d'un mois, ou deux, en Bretagne, aux restes de sa famille bien décimée par la mort.

Enfin, le 13 juillet 1806, muni d'un passe-port des affaires étrangères accordé sans obstacle, bien pourvu de lettres de change et d'armes de voyage, M. de Chateaubriand partait de Paris pour l'Orient et la Terre-Sainte, avec madame de Chateaubriand, qui devait l'accompagner jusqu'à Venise seulement. Les petits incidents de sa sortie de France, la peur que ses pistolets et ses poires à poudre faisaient à sa compagne, la catastrophe de quelques amorces brûlées dans sa voiture, en passant à Lyon, tout cela, sans doute, importe peu à la postérité. Mais il n'est point indifférent de noter, d'après une lettre1 authentique la disposition de son esprit, en arrivant à Venise. Il ne projetait plus qu'un voyage de quelques mois. Il regardait la France avec regret, et voyait avec inquiétude le moment de s'éloigner de să femme. « Madame de Chateaubriand, écrivait-il à une jeune dame, sa parente, est gaie, aimable, gentille; elle se plaît fort au climat d'Italie, qui lui fait grand bien. »

1 Annales romantiques (1827-1828), page 200. ↩

A la bonne heure, jusqu'à Venise; mais, M. de Chateaubriand, malgré cette humeur si favorable, dont il se loue, ne pouvait avoir l'idée d'emmener une si frêle compagne, à travers les hasards d'un laborieux voyage, alors tenté rarement et réputé si dangereux. Se séparant d'elle à Venise; en la confiant aux soins du fidèle et affectueux Ballanche, il se rendit seul à Trieste, d'où il s'embarqua, le 1" août 1805, pour commencer, par la Grèce & Europe, le voyage d'Orient.

Ici lui-même, dans le plus pur éclat de son talent, et sous la vérité d'une impression récente, a raconté en détail cette époque de sa vie et les moindres incidents qui s'y mêlaient. C'est là ce qu'il a nommé modestement Itinéraire de Paris à Jérusalem, etc., tout en y prodiguant la richesse du coloris et le luxe le plus ingénieux de souvenirs antiques et d'allusions. Le livre n'en est pas moins vrai, dans ce qui touche l'auteur même : il n'y a pas biographie plus exacte que le journal d'un voyageur qui décrit jour par jour ce qu'il lui arrive de voir, ou d'imaginer, en route.

On ne saurait, après cette première façon de la main du maître, rien hasarder sur un tel sujet : et lui-même a eu tort d'y revenir indirectement, dans les Mémoires d'Outre-Tombe, en mêlant à des citations de ses récits anciens et immédiats une sorte de contre-partie, ou plutôt de caricature composée des fragments d'un journal de route tenu par son domestique. Ce bon domestique est là comme un Sancho Pança, fort inférieur au premier, toutefois, mais représentant aussi le côté prosaïque, l'humble revers des aspects et des souvenirs apparus au génie poétique et chevaleresque du noble adorateur d'Athènes, pèlerin au tombeau du Christ. Mais, ce contraste n'était demandé par personne, et n'est pas heureux.

Disons seulement, qu'il faut relire et qu'on relira toujours de l'éloquent voyageur tant de pages admirables par la splendeur des descriptions, la nouveauté, ou le rajeunissement des images, l'accent élevé du cœur. L'Itinéraire sera dans l'avenir, avec le roman véridique de René, un des titres immortels de M. de Chateaubriand à la gloire d'écrivain original.

Le seul supplément qu'il fût bienséant peut-être de placer, à côté des témoignages authentiques d'un tel écrit, ce seraient quelques souvenirs empruntés à l'homme d'un esprit supérieur, qui reçut alors à Constantinople, au Palais de l'ambassade française, le démissionnaire de notre légation dans le Valais, allant visiter les Lieux-Saints.

Le général Sébastiani, connu dans l'époque constitutionnelle de notre pays, surtout comme un tacticien parlementaire et un ministre habilement circonspect, était, en 1806, un brillant officier, un homme de guerre intelligent et instruit, dont l'Empereur avait cru devoir faire un diplomate. Joignant à la force de la volonté la finesse de l'esprit, avec des manières élégantes et graves, attaché à la fortune de Napoléon, par lien de patrie et même de famille, ayant débuté avec distinction, sous un tel chef, dans la campagne d'Italie, et servi des premiers le coup d'Etat du 18 brumaire, il comptait pour beaucoup, dans ses prospérités, d'avoir obtenu la main d'une héritière de la maison de Coigny, personne très-distinguée d'ailleurs, qu'il aimait avec passion.

Fier d'amener avec lui, à Constantinople ce nom et cette beauté qui décoraient son ambassade, montrant, parmi ses aides de camp, le jeune duc de Coigny, dont il avait employé l'intelligence intrépide, dans une mission secrète près de Passawan-Oglou, chef tartare soulevé contre la Porte, le général Sébastiani était, par ses nouvelles affinités de famille, rapproché, sinon du parti, qu'avait servi, au moins de plus d'un souvenir, qu'avait célébré M. de Chateaubriand. Lui-même, d'ailleurs, avait le goût des lettres, la mémoire toute remplie des plus beaux vers de sa langue natale, et une sorte d'admiration classique pour le beau langage, dans la notre. Madame Sébastiani, toute charmante de douceur ingénieuse et de grâce, était alors enceinte de l'enfant qui devait, en naissant, lui coûter la vie, de cette belle et sainte personne élevée avec tant de soin par la tendresse de son père, et immolée, il y a quelques années, par une effroyable folie.