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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Riale. - les prix décennaux. - documents inédits a ce sujet. — noble conduite de m. Daru (suite 3)

Premiere partie

Riale. - les prix décennaux. - documents inédits a ce sujet. — noble conduite de m. Daru (suite 3)

M. de Chateaubriand · 9 min de lecture · p. 198–204 · chapitre 15 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La hardiesse momentanée de ce travail, les transes d'inquiétude, ressenties près de l'auteur, sont ici peu de chose comparées à la responsabilité même de l'écrit, sous le point de vue moral. Cicéron écrivant et publiant, même sans l'avoir prononcée, sa seconde Philippique contre Antoine, était, l'événement le prouva, bien plus téméraire que l'auteur de la brochure de Buonaparte et des Bourbons. Lecourageux Consulaire attaquait une puissance bien moins détruite, un ennemi bien moins abattu, qui, demain. pouvait frapper avec le glaive du Triumvirat. Mais laissant de côté ce qui n'est pas analogue en principe, et ne se ressemble point par le dénoûment, il reste encore pour l'opinion équitable et pour l'avenir, la question même du degré de blâme, ou d'excuse, qui doit s'attacher à l'acte diversement jugé de l'écrivain français.

Ici, on doit le reconnaître, l'invective éloquente, datée du 30 mars 1814, la veille de l'abandon officiel de Paris laissé, sans secours, à l'invasion étrangère, cette invective publiée quelques jours plus tard, après de grandes défections militaires et des actes de divorce politique émanés du Sénat même de l'Empire, ne peut être considérée comme le manifeste d'un complot anti-national. Elle ne tendait pas à désarmer la défense, alors que la défense eût été possible, et qu'elle n'avait pas encore été désespérée par celui-là même, auquel on s'immolait. Elle n'était pas le eri de sauve qui peut, sur un champ de bataille encore défendu. Préparée d'avance, elle venait seulement après la défaite et l'abdication du chef, pour prévenir les luttes stériles, les divisions fatales, et l'anarchie dans la ruine. Elle incriminait, non sans excès, mais à bon droit, le despotisme brisé par la seule puissance qu'il eût jamais reconnue, la force matérielle. En dénonçant avec passion ces fautes, elle servait à lui ôter un dernier prestige, qui ne pouvait que faire des victimes aveugles, et non plus susciter d'utiles défenseurs. En séparant désormais du Monarque vaincu et déchu la nation malheureusement envahie, elle prévenait, elle arrêtait du moins le flot même de cette invasion; elle ramenait l'idée du droit, la puissance naturelle d'un principe, au milieu du déchaînement de la guerre; et, dans le mauvais succès des armes, elle ménageait pour nous un prétexte à la réconciliation et une dignité morale à la paix. Il fallait bien qu'il en fût ainsi, car ce véhément pamphlet de M. de Chateaubriand, publié dans les premiers jours d'avril, eut le plus grand effet, la plus rapide influence, qu'aucun écrit ait exercée, en France, depuis 1789. Je ne dirai pas qu'il aida les vainqueurs ; ce serait le diffamer et le maudire ; je dirai qu'il confirma la chute irréparable du Pouvoir vaincu, qu'il diminua le nombre, ou les regrets de ses partisans, concourut au ralliement des esprits, dans l'intérêt des lois et de la patrie, prévint des maux partiels et des tentatives isolées, dont se serait accru le malaise général. Cette autorité d'une parole éloquente et d'un appel aux sentiments généreux, dans une grande crise publique, fut bien marquée par le mot de Louis XVIII, disant que, pour sa cause, la brochure de Chateaubriand avait mieux valu qu'une armée. »

Sans doute, sur Napoléon même, il s'y rencontrait des choses fabuleuses, populairement exagérées, des vengeances de l'opinion trompée et des représailles du malheur contre le génie vaincu. Mais l'ouvrage n'avait rien que de juste et d'exemplaire dans le blâme réfléchi, dont il poursuivait le Despotisme, ses abus naturels, ses fautes inévitables, l'aveuglement de son égoïsme, et sa ruine amenée par lui-même. L'ouvrage n'avait rien que de national, dans l'hommage qu'il rendait aux armées françaises dans la part d'honneur irréprochable qu'il leur faisait, aux plus mauvais temps même de la Terreur, et la gloire méritée qu'il leur attribuait, dans les succès et jusque dans les défaites de l'Empire. Cette déclaration ardente était plus patriotique encore, dans le vœu qu'elle exprimait, pour un retour à des principes, depuis trop longtemps, sacrifiés alors, et pour l'établissement durable d'une liberté tant de fois promise et si chèrement achetée.

Ne l'oublions pas (et des témoignages sans nombre en sont la preuve authentique), ce que l'écrit de M. de Chateaubriand renfermait de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de 1 Empire, le ravage annuel et les reprises croissantes de la Conscription, les tyrannies locales et l'oppression publique n'excédaient en rien le grief et la plainte de la France, à cette époque. La brochure passionnée de Buonaparte et des Bourbons n'était pas plus violente que le livre de l'Esprit de Conquête et d'Usurpation, publié au dehors et réimprimé, deux mois après, à Paris, par Benjamin Constant. C'était le souffle de la même colère, la révolte du même sentiment moral, le même instinct de haine civique contre l'excès du Despotisme militaire, le même appel aux lois et à la liberté, après l'abus de la Conquête et du Pouvoir absolu.

Seulement, pour la majorité des Français, à cette fatigue de l'Empire et de la guerre perpétuelle il ne se mêlait d'abord aucun souvenir bien distinct, aucun souhait formel. Tant d'années de révolutions, de conquêtes et d'ascendant glorieux du nom Français avaient effacé de la mémoire ce qui était tombé en 1789 : et, à l'idée confuse, qui en restait, on pouvait même facilement associer plus de répugnances que d'impressions amies. Recommandable, aux yeux de quelques esprits sages, comme expression du droit et de la transmission régulière du Pouvoir, le mot de légitimité choquait par un autre côté l'esprit de la foule, réveillait plus d'une prévention, ou faisait craindre plus d'un abus des vieux temps. Sur ce point, M. de Chateaubriand ne se défia point assez des écueils attachés à sa cause. Une ardeur de parti et d'imagination outra ses paroles, et peut-être aussi son espérance d'un facile triomphe pour la Restauration appuyée sur la Charte. N'oublions pas cependant que, sinon le même vœu, du moins la même probabilité se présentait alors à des esprits bien opposés, dans des rangs bien divers. Un antagoniste trop implacable de l'ancienne royauté, un de ceux qui l'avaient combattue jusque et au delà l'échafaud de Louis XVI, Carnot, écrivait, en 1814, cet aveu mémorable : « Au retour des Bourbons, la joie fut universelle : il n'y eut qu'une opinion, qu'un sentiment. Les anciens républicains, particulièrement opprimés, applaudirent franchement à la Restauration. » Le zèle de M. de Chateaubriand pour les Bourbons pouvait accepter ce témoignage; mais, il ne devait pas en abuser; et il devait craindre, au contraire, que cette impression, née du mécontentement excité par l'Empire, ne s'affaiblît bientôt et ne fit place à des souvenirs et à des intérêts tout contraires.

On sait quel libre mouvement, quel concours national avait, au premier aspect accueilli la restauration des Stuarts en Angleterre. La lutte intérieure contre eux n'en reparut pas moins, s'accroissant par leurs fautes, et victorieuse à la fin, par leur expulsion. Rien de plus inévitable que cette résurrection opiniâtre des partis, cette inquiétude hostile qui succède pour eux à la confiance et au désarmement, cette défense agressive qui suit la soumission. D'autre part, toute Restauration monarchique ne peut manquer d'avoir sa fatalité de fautes et d'imprudences. Ce qui forme son titre est aussi son péril. Ce qu'elle prétend de priviléges la rend suspecte; ce qu'elle accorde de garanties devient une arme contre elle. Une grande force de caractère et d'esprit politique pourrait seule résoudre ce difficile problème.

M. de Chateaubriand le conçut sans doute; et il en marquait avec franchise plus d'un point difficile, dans son puissant écrit de 1814. Mais, souvent chez lui la passion, ou plutôt l'affectation de l'Emigré, dominait la raison du publiciste. Malgré quelques vues généreuses et en même temps habiles, malgré cet art du langage, dont il savait parfois flatter même les passions ennemies de sa cause, il eut, en 1814, bien plus de talent que de prévoyance. Si, dans le premier moment, sa noble et vive parole gagna beaucoup d'esprits honnêtes, désarma quelques préventions et décora ce qu'on avait besoin de faire connaître, s'il eut raison surtout d'établir, dès l'abord, la nécessité de la Charte, et de réclamer, à côté du droit ancien, l'ordre nouveau, bien des exagérations de langage venaient, dans ses écrits, donner prétexte à la calomnie et à la défiance, ces deux écueils d'un pouvoir mal affermi.

Il était bien d'honorer les restes de Louis XVI, tout en se gardant d'imiter les vengeances de la Restauration anglaise contre les juges de Charles I°; il était juste et impérieusement politique de maintenir les ventes nationales, tout en rendant aux familles déshéritées les portions de biens non vendues; il était sage, enfin, si on donnait à la Religion catholique le titre de religion de l'Etat, de ne changer rien, d'ailleurs, aux droits des autres cultes et à la tolérance civile. L'éloquent publiciste de la Restauration, en 1814, ne remplit qu'à demi cette œuvre difficile. D'un côté, il rassurait trop; de l'autre, il irritait souvent. Plaider longuement, comme il a fait, au mois de février 1815, pour l'excommunication des comédiens, approuver M. le curé de Saint-Roch excluant, à grand bruit, de son église le cercueil d'une actrice célèbre, c'était faiblement servir le Pouvoir, si près alors d'un grand péril. Je fus, je l'avoue, bien plus frappé, quelques semaines plus tard, de l'observation de cet Anglais qui, d'un coin de la rue des Pyramides, où il se tenait avec moi, ayant vu toute une armée d'habits noirs avec bien des jeunes barbes d'officiers en demi-solde, puis, une foule de peuple encombrer la rue Saint-Honoré, forcer les portes de l'église, y porter le corps de mademoiselle Raucourt, et de là, remonter, par masses immenses, les boulevards jusqu'au Père-Lachaise, m'avait dit : « Mais regardez done, mon cher; c'est là une répétition de révolution; et, à la porte du château des Tuileries. Avec un chef, il ne faudrait que cette émeute pour changer votre gouvernement. »

Le chef n'était pas loin. C'était le détrôné de 1814, encore Empereur à l'île d'Elbe; et, à part même l'action toute puissante de la force militaire, la remarque de ce voyageur étranger mérite encore d'être accueillie, dans l'examen des causes politiques du 20 mars. Sans doute, parmi ces causes, entrait pour beaucoup l'inexpérience, ou même la rare incapacité de quelques-uns des hommes qui formaient le ministère de la monarchie restaurée. M. de Chateaubriand, nous le croyons bien, sentait vivement cette incapacité, quoiqu'il ne l'eût alors attaquée nulle part dans ses écrits. Il se serait volontiers offert, pour y suppléer. Mais l'esprit de Louis XVIII, par ses qualités, et aussi peut-être par quelques défauts, avait peu de goût pour le talent de M. de Chateaubriand. Il acceptait son zèle ; il l'en félicitait même; il en aimait assez peu la forme. La plus haute faveur qu'il crut, en 1814, devoir accorder à M. de Chateaubriand fut de le nommer à la Pairie : puis, dans les derniers moments de la première Restauration, sur les instances réitérées de la duchesse de Duras, il L' « avait désigné pour l'ambassade de Stockolm, dans le désir à la fois de le satisfaire et de l'éloigner. Mais le vent de feu était déjà levé à l'horizon, sur la côte de la Méditerranée ; et bientôt, il n'y aurait plus place qu'aux délibérations confuses d'une politique aux abois et à la fuite en commun vers l'exil.