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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand De ses amis; - anecdote littéraire a ce sujet. brusque destitution de m. de Chateaubriand

Premiere partie

De ses amis; - anecdote littéraire a ce sujet. brusque destitution de m. de Chateaubriand

M. de Chateaubriand · 33 min de lecture · p. 355–380 · chapitre 26 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Lorsqu'à ces antipathies naturelles de l'esprit pratique, contre la spéculation un peu romanesque, viennent se joindre des piqûres d'amour-propre et des sollicitudes d'ambition froissée, l'incompatibilité d'humeur doit éclater bientôt : M. de Chateaubriand ne le comprit pas assez. Après un premier choc intérieur, assez tôt calmé, le Ministre des affaires étrangères1, en possession du cordon bleu, qu'il avait impérieusement demandé, se crut affermi, même contre la défaveur du Roi.

1 Congrès de Vérone, t. II, p. 219. ↩

Au moment où il se rassurait ainsi, la rupture était suspendue, mais imminente; il restait triomphant et isolé. Ce qui aurait dû servir à sa politique et à son ascendant personnel, les transactions avec le roi Ferdinand pour la durée de l'occupation militaire, l promesse d'amnistie, la garantie à donner aux emprunts des Cortès, la liquidation des frais de la guerre, tout se traîna péniblement et demeura stérile pour l'influence politique, non moins que pour les compensations matérielles dues à la France. L'amnistie fut un leurre ; le reste une banqueroute. La France, après le triste souvenir de 1810, eut, en effet, le privilège de traverser librement l'Espagne avec une armée, d'avoir un camp près de Madrid et à Cadix. Mais, une si grande puissance et un si grand service rendu ne lui donnèrent pas le pouvoir d'épargner une faute à Ferdinand, ni une cause de prochain trouble à son maladroit despotisme.

Le contre-coup même de ces événements étrangers sur notre politique intérieure, ne fut pas dirigé par M. de Chateaubriand, comme il aurait pu l'être, dans l'intérêt national et dans le sien. Sa clairvoyance sur les choses les plus manifestes cédait à des calculs de partis. Déjà, de cette manière, il avait emporté contre la répugnance un peu molle du Roi et la justesse d'esprit de M. de Villèle, la nomination du prince de Polignac à l'ambassade de Londres. Il ne jugea pas mieux, pour une autre fonction plus grave encore, le ministère de la guerre, que le maréchal Victor ne pouvait garder, ni au retour du duc d'Angoulème, vainqueur et mécontent, ni devant les débats prolongés de la Pairie sur le contentieux administratif de la guerre d'Espagne, débats où ce ministre parut trop inférieur et trop dénué de prévoyance et de lumières. La retraite du Maréchal étant donc résolue, après cette démission forcée, mais adoucie par l'ambassade de Vienne, le vœu de M. de Chateaubriand aurait du se porter sur un homme habile et modéré, sur le chef le plus remarqué dans l'expédition d'Espagne, le général Guilleminot, dont il avait, pendant cette campagne, reconnu les talents et semblé quelquefois, par ses lettres, solliciter l'ambition1.

1 Congrès de Vérone, L. I1. p. 55. ↩

Jeune encore, bien qu'ancien officier, distingué dès le début de la Révolution, en Belgique, sous Dumouriez, en Italie, sous Moreau, ayant pris part, avec une rare habileté, aux principales campagnes de l'Empire, le général Guilleminot était à la fois un esprit sage et élevé, un homme de guerre, un administrateur éminent. On lui dut surtout la bonne conduite et le rapide succès de l'expédition d'Espagne. Caractère généreux et sûr, il inspirait confiance; et il aplanit, il abrégea les difficultés de l'entreprise par sa diplomatie et sa modération, autant que par la prompte vigueur des attaques. M. de Chateaubriand l'avait flatté du titre de maréchal de France, que méritaient ses importants et si récents services. Avec ous sans ce titre, il eût, mieux que personne alors, occupé le département de la guerre et porté dans tout le gouvernement une influence utile de décision et de lumières. Le récompenser, en l'exilant, et l'envoyer, durant six années. ambassadeur à Constantinople, où le trouva 18302, était un tort de la Monarchie : c'était, en particulier, une faute pour ce royalisme constitutionnel, que M. de Chateaubriand décorait de ses éloges et qu'il voulait réaliser dans ses actes.

2 Retiré des emplois publics, après 1830, mais demeuré à la Chambre des pairs du dernier règne, où il était justement honoré, M. le général Guilleminot mourut, avant la vieillesse, aux caux de Bade, en 1840. De l'une de ses deux filles, mariée au comte Roger, membre distingué des anciennes Assemblées, était né un noble héritier de son sang, le lieutenant de chasseurs Fernand Roger, jeune homme plein d'esprit, de courage et de feu, dont la perte, à l'assaut de Sébastopol, laisse de longues douleurs. ↩

En dehors de ce choix, si naturellement préférable, M. de Chateaubriand pouvait encore signaler un homme, qu'il avait aussi prévenu de marques empressées d'estime et de confiance, le vicomte de Caux, commissaire près l'armée française, durant la campagne de 1825, d'une grande expérience dans l'administration de la guerre et d'un esprit judicieux et fin. Devant de tels choix possibles, et pour une destination si grave, M. de Chateaubriand, comme pour l'envoi de M. de Polignac à Londres, se méprit, par des réminiscences de parti, contraires à la situation, qu'il s'était faite. M. de Polignac, installé dans son ambassade, malgré les prédictions et contre le gré de M. de Villèle, n'avait eu rien de plus pressé que de se rapprocher du Président du Conseil par une correspondance directe, comme pour échapper au joug de son ministre immédiat et de son promoteur. Un peu Anglais d'habitude, sans l'être aucunement de principes, notre nouvel ambassadeur à Londres paraissait assez bien comprendre l'impossibilité pour Ferdinand, à peine restauré sur un trône, sans finances et sans armée, d'imposer des lois à la nouvelle Espagne. Il conseillait donc, sans plus attendre, d'agir comme l'Angleterre, d'expédier des consuls français au Mexique, à Colombie, au Pérou; et il se plaignait au Président du Conseil de ne point recevoir, sur cette question urgente, une réponse du Ministre des affaires étrangères. En un mot, il renouvelait près de M. de Villèle et contre M. de Chateaubriand la petite guerre sourde, que M. de Chateaubriand lui-même avait faite, devant le même arbitre, contre M. de Montmorency. Toutefois cette tactique, sous des mains plus faibles et dans une occasion moins favorable, n'était pas près de réussir. Elle affaiblissait un peu le Ministre attaqué, sans élever l'ambassadeur, dont M. de Villèle appréciait avec justesse les vues étroites et la candeur opiniâtre.

Malgré ce mécompte dans son premier choix, M. de Chateaubriand n'était pas mieux inspiré pour la nouvelle influence, qu'il avait à exercer sur le remplacement du ministre de la guerre. On rit de le voir s'alarmer de l'éloignement d'un aussi faible auxiliaire que le duc de Bellune. « Nous allions périr, écrit-il; et les royalistes me doivent leur salut. Si le successeur eût été pris, parmi les libéraux militaires qui environnent le Prince, nous étions perdus; et je me retirais, à l'instant. A force d'écrire, de courir, de faire des représentations, j'ai obtenu le baron de Damas et l'envoi du Maréchal à Vienne. »

Vous avez fait là une belle campagne, peut-on dire à l'auteur de la Monarchie selon la Charte; vous redoutez un de ces militaires habiles, un de ces hommes à la fois expérimentés et nouveaux, dont vous aviez vous-même encouragé le zèle, durant la guerre. Vous craignez les amis de ce Prince modéré par bon sens, dont vous auriez dû rechercher et diriger le concours; vous ne voulez ni d'un instrument, ni d'un appui, qui vous aurait secondé dans la politique constitutionnelle, dont vous sentez le besoin, dites-vous ; et vous appelez de tous vos efforts un homme de parti, honnête, vertueux même, mais sans lumières; choqué peut-être de votre élévation, certainement effarouche de vos principes, et fidèle seulement a une coterie religieuse, qui ne vous aime pas, qui souhaite votre chute comme une délivrance, et qui vous excommuniera, quand vous serez tombé.

Quoi qu'il en fût de cette entrée d'un nouveau membre dans le cabinet de Louis XVIII, rien n'était changé. M. de Villèle restait maître des affaires intérieures, sauf certaines rudesses de M. de Corbière, qu'il ne dominait pas toujours; et M. de Chateaubriand après avoir réussi dans la pensée et l'entreprise de l'invasion, était impuissant à en tirer quelques résultats utiles. Il écrivait à M. de Talaru, l'ambassadeur de France en Espagne : « Si le ministère actuel ne vous plaît pas, changez-le; si le clergé est le plus fort, et peut-être le plus utile, liez la partie avec lui, pourvu qu'il vous donne tout ce que vous lui demanderez pour le bien de l'Espagne, amnistie, emprunt, etc. » Il avait déjà dit, dans une lettre, au même : Mettez-vous bien dans la tête, que vous êtes roi d'Espagne, que vous devez régner. » Mais, M. de Talaru ne régnait, ni ne gouvernait1. M. de Chateaubriand lui-même, en chargeant ainsi l'ambassadeur français de diriger l'Espagne, le Roi, la Cour délivrée par nos armes, ne disait pas comment. Dans une autre lettre, au général Bourmont, de à qui était laissé le commandement des troupes, après des conseils assez vagues, il mettait en post-scriptum : J'oubliais de vous dire, qu'il me semblerait utile de rassembler les vieilles Cortès. » Puis, il pesait le pour et le contre de cet avis, ajoutant que les deux systèmes, les Cortès ou le pur despotisme royal, peuvent également se soutenir par de bons motifs; et il terminait par le doute, en disant : « Il faudrait être, comme vous, sur les lieux, pour juger l'à-propos. »

1 Congrès de Vérone, t. I1, p. 310. ↩

De Richelieu à Pitt, ce n'est pas ainsi que les hommes nés pour le Pouvoir ont conduit, même au dehors et au loin, les affaires, dont ils s'occupaient; et, au risque de se tromper, leur parti pris était bien autrement net, leurs instructions bien autrement impératives. Quelques jours après, cependant, M. de Chateaubriand menaçait de retirer l'ambassadeur français et d'évacuer Madrid, si de plus sages conseils ne prévalaient pas près du roi d'Espagne, Tout cela n'obtenait rien de la camarilla furieuse et avide, dont le roi Ferdinand VII était entouré. Enfin l'amnistie, réclamée par le Ministre de France, mais peu souhaitée des autres Puissances du Continent, fut promulguée par le roi Ferdinand, amnistie dérisoire, chargée d'exceptions sans nombre, et ne corrigeant rien à l'administration implacable et désordonnée, qui marquait le rétablissement de Ferdinand ViI. N. de Chateaubriand, toutefois, se tint pour satisfait du résultat et crut n'avoir plus à s'occuper que de la question des Colonies espagnoles, si avancée en fait par la prompte reconnaissance de l'Angleterre et par les relations de commerce établies avec ces vastes contrées, que bien des révolutions locales pouvaient traverser de nouveau, sans y rendre jamais le moindre ascendant à la vieille métropole.

M. de Chateaubriand, nous pouvons l'en croire, rêvait bien d'autres projets encore. Mais, il les ajournait, les subordonnant à une grande réforme, dans le Régime constitutionnel de la France, la suppression du renouvellement partiel de la Chambre élective et l'adoption de la septennalité. Cette question était encore une de celles, où les théories anglaises de M. de Chateaubriand, comme on disait alors, choquaient M. de Villèle. Le premier voulait, avec la durée intégrale de la Chambre, l'abaissement de l'âge et l'accroissement numérique des membres. M. de Villèle, pour ne contrarier en rien sa majorité, voulait le statu quo de l'âge et du nombre, avec le renouvellement intégral de plus. Une mesure plus essentielle encore, et en elle-même, et par celle qu'elle préparait, c'était la conversion de la rente cinq, pour cent, en rente trois pour cent, donnée au taux de quatre et offrant, disait-on, aux rentiers la chance d'un grand accroissement de capital, avant d'approcher du pair, qu'elle n'atteindrait pas de longtemps. Votée, presque sans obstacle, à la Chambre des députés, où elle avait pour elle la faveur des châtelains de province et des banquiers de Paris, cette loi, dont M. de Villèle faisait l'avant-courière d'une loi d'indemnité pour les émigrés, n'avait plus qu'à passer à la Chambre des pairs, où elle devait rencontrer une habile opposition, que M. de Chateaubriand allait favoriser, au moins, de son silence. Car, on savait son dissentiment sur le principe de la réduction, et les objections qu'il avait faites à cet égard à M. de Villèle, en paraissant ne céder que, de guerre lasse, à la majorité du Conseil et à la volonté du Roi.

Bien des choses transpiraient de ce malaise intérieur du Cabinet. Pendant la discussion assez longue du projet à la Chambre des pairs, on put observer dans le Ministère des affaires étrangères une indifférence, qui ressemblait au blâme. Le dépit qu'en avait M. de Villèle, moins marqué, n'en était pas moins notoire; et d'autres symptômes encore de dissidence étaient relevés chaque jour par les habiles. Seulement, on croyait à la patience de M. de Villèle : « Il attendrait la fin de la session; il laisserait passer le projet de loi de la septennalité, sur lequel M. de Chateaubriand ne manquerait pas de prendre la parole. » Les amis enthousiastes du Ministre des affaires étrangères prévoyaient encore pour lui d'autres occasions qui devaient le grandir, ou du moins le faire plus inviolable. Lui-même, assez souvent averti de propos tenus contre lui, dans les dépendances de la Trésorerie et du Ministère de l'intérieur, n'en prenait nul souci, et avait l'air de dire, comme le grand duc de Guise : « Ils n'oseront. »

Sa gloire le rassurait. Mais, à vrai dire, cette gloire, dans ce qu'elle avait de si éclatant et de si noble, ne faisait que le rendre plus étranger et presque antipathique à une partie de ceux, dont il se croyait le chef et l'inspirateur. Il avait paru l'être en effet, durant le combat; il ne l'était plus, après la victoire : et, dans cette masse ardente et disciplinéeće de gentilshommes royalistes recrutés d'hommes d'affaires, qui composait la grande majorité de la Chambre élective, c'était vers M. de Villèle que se tournaient la confiance et les vœux.

Il en était de même à la Cour, mais non pas dans quelques cercles du grand monde, où certaine fierté de caractère, certaine liberté de jugement et le goût de la distinction de l'esprit, l'attrait pour les opinions généreuses et pour le talent dominaient par-dessus les préjugés et même les intérêts de rang et de parti. Là, M. de Villèle passait pour adroit et utile; mais, on admirait M. de Chateaubriand; et on souhaitait la durée de son pouvoir, comme on croyait à son génie.

Je me souviens, en particulier, combien, à cette époque, une personne, dont l'esprit et le salon avaient grande puissance, madame la duchesse de Duras, souvent visitée par M. de Villèle, qui lui parlait surtout de bonnes œuvres et d'infortunes recommandées par elle, était loin de concevoir, qu'il eût jamais l'audace de se passer de M. de Chateaubriand. « Ils ne s'aiment pas beaucoup, disait-elle un jour, à demi-voix : ils se ressemblent si peu! Mais, M. de Chateaubriand ne rompra jamais. Il ne peut pas plus se séparer de M. de Villèle, que le Cardinal de Richelieu n'eût voulu renoncer au P. Joseph. »

Dans cette disposition de sécurité, au moment où, après un amendement charitable, réclamé par l'archevêque de Paris, le projet de Conversion des rentes venait, le ā juin 1824, d'échouer, à la Pairie, madame de Duras recevait à la campagne quelques amis, avec un apparent oubli de toute préoccupation politique. C'étaient en partie des hommes mêlés aux soucis des affaires, mais par la même charmés d'y échapper un moment, quelques-uns étrangers d'ailleurs, et pour qui la France était un spectacle et une etude, plutôt qu un intérêt d'affection.

A Saint-Germain, dans une maison élégante, sur le niveau de cette terrasse, qui découvre un si riant paysage, le salon d'une femme respectée de tous, et l'amie célèbre de madame de Staël et d'un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques, comme on disait alors, des ambassadeurs et des savants, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d'Alexandre, Capo d'Istria, disgracié, mais près de se relever, avec la Grèce renaissante, lord Stuart, diplomate habile, le moins officiel des hommes dans son libre langage, la prude et délicate lady Stuart en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un ministre de Toscane, passionné pour les arts, l'illustre Humboldt, T'homme des études profondes, autant que des nouvelles passagères, le plus Français de ces étrangers, aimant la liberté, autant que la science : c'étaient aussi le comte de la Garde, ambassadeur de France en Espagne, avant la guerre, Abel de Rémusat, l'orientaliste ingénieux et sceptique, un autre lettré moins connu, et la jeune Delphine Gay avec sa mère.

Lorsque, après la conversation du dîner, encore mêlée de quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s'asseoir devant le vert tapis des cimes de la forêt et respirer la fraîche tiédeur d'une belle soirée de juin, toute la politique tomba ; et il n'y eut plus d'empressement que pour prier mademoiselle Delphine Gay de dire quelques-uns de ses vers. Mais, l belle jeune fille, souriant et s'excusant de n'avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d'un Secrétaire d'ambassade, bien jeune et bien grand poëte, dit-elle :

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,

Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir,

S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,

Et respire un moment l'air embaumé du soir.

« Admirable, dit lord Stuart, avec le sourire ironique de ses lèvres rentrées. Mais, ce repos ne charme pas long-temps; et j'espère que M. de Chateaubriand n'en est pas menacé, malgré son fatal silence de jeudi, et l'échec de M. le Président du Conseil. La retraite, la rêverie, aux portes de la ville, ne lui conviendraient pas mieux aujourd'hui qu'à notre cher Canning. Dieppe même l'ennuierait, s'il y restait plus de vingt-quatre heures. Les poëtes sont comme cela; ils tiennent diablement aux affaires, quand une fois ils y ont touché. J'espère que M. de Villèle com prend bien cette vérité : et je suis tout rassuré sur la durée compacte du Ministère. » Il disait cela : et un sourire narquois, accompagnant chacune de ses paroles, semblait la démentir à mesure.

« Ah ! reprit madame de Duras, ne faisons pas de politique; celle-là surtout est aujourd'hui surannée. Vous savez bien que l'union du ministère est assurée, et que la session va finir. N'espérez aucun trouble, mon cher ambassadeur. Tout est à la paix, au dedans, comme au dehors. Pour parler aujourd'hui de M. de Chateaubriand, je voudrais ne m'occuper que du plus beau, comme du plus idéal de ses écrits. Il faudrait que le comte Capo d'Istria nous dits il n'a pas reconnu, dans les Martyrs et dans l'Itinéraire, le ciel de sa patrie, l'âme de l'antiquité et, à la fois, les horizons et la poésie de la Grèce. Je vous en prie, cher comte, rendez témoignage à cette grande renaissance, que tentait M. de Chateaubriand par son génie, avant celle que payent aujourd'hui de leur sang vos généreux concitoyens, et que la France aidera bientôt de ses armes, il faut l'espérer, maintenant que la question d'Espagne est finie. »

La noble femme, en laissant échapper ces mots, avait une expression d'enthousiasme et de confiance, qui ne permettait pas de la contredire. « Oui, madame, répondit, avec la gravité de sa parole polie, l'ancien ministre d'Alexandre. Depuis ma sortie des affaires, je viens de passer deux ans de solitude à Genève, sans dépêches à lire, n'ayant d'autre société que les classiques de la Grèce et de Rome, et vos excellents livres français. Je ne puis vous dire que M. de Chateaubriand me rappelle Homère. Lord Stuart, si habile scholar, et qui se connaît si bien en poésie naïve, se rirait de moi. Il n'y a plus d'Homère possible. La jeunesse ne recommence pas plus pour le monde que pour chacun de nous. Mil-- ton, que les Anglais appellent homérique, est dans sa diction et dans ses images aussi savant, aussi complexe, aussi laborieusement inventeur que notre Homère est simple et naturellement inspiré.

« C'est la loi du temps. Personne n'y peut échapper. Mais ce que le génie pouvait de nos jours dans une œuvre d'art, M de Chateaubriand l'a fait : il est grand peintre de la nature et grand historien des hommes. Est-il poëte épique, même comme Apollonius de Rhodes, c'est-à-dire « comme l'arrière-saison de la Grèce? Je ne l'affirme pas. Mais, lorsque l'hiver dernier, dans ma solitude à Genève, je relisais ses descriptions des vallées de la Messénie, que je voyais, avec lui, ces longs ruisseaux de fleurs qui semblent en tracer les contours, et ces fraîches collines qui la défendent, je me croyais dans ma Patrie; je la sentais vivante sous mes yeux, je me disais tristement avec lui : Cette patrie du génie des arts et de la beauté est en proie aux barbares ! Je le remerciais de l'avoir dit à l'Europe. Puis, remontant douze années en arrière, je me souvenais combien le peintre de Dioclétien, de Galerius et du monde romain nous avait paru prophétique et vrai, quand ses peintures du passé, même travesties par les journaux de Paris, éclatèrent à nos yeux. On reconnaissait de loin, dans une page des Martyrs, le portrait et la condamnation de celui qu'il fallait abattre, de cet homme qui paraît grand, disait le poëte, parce que, dans le naufrage de la civilisation, il est monté sur des débris. »

« La beauté morale du livre des Martyrs, c'était de surprendre, sous l'éclat de la pourpre et du triomphe, le vice de l'Empire ; c'était de suivre et d'attester partout la puissance de la Croix et la victoire de la foi sur la force. Peut-être, dira-t-on de l'auteur de ce livre, comme de Incain, qu'il est plus à compter parmi les orateurs que parmi les poëtes ; mais, quel que soit l'éloge, il sera toujours grand, et l'ouvrage un monument unique de notre siècle. Au reste, madame, avec plus de raison, je forme le même vœu que lord Stuart pour que M. de Chateaubriand ne sorte pas sitôt du Pouvoir. Il représente bien cet honneur désintéresséč, ce goût des entreprises généreuses, cette politique de la gloire, pour elle-même, qui convient à l'honneur de la France, et d'où la Grèce attend son salut. J'ai confiance que l'Angleterre y mettra la main. Quand je me souviens des premières inspirations de Canning, de ses vers si touchants sur la Grèce, je ne puis croire que tout cela soit oublié de ceux qui l'ont senti. Les enthousiasmes de la jeunesse se retrouvent, plus qu'on ne croit, dans les résolutions de l'âge mûr; et, c'est pour cela qu'il faut bien les choisir, et les garder précieusement au cœur. »

« Voilà sans doute un juste hommage, reprit alors ue voix aussi grave que celle du comte Capo d'Istria était « douce et persuasive. Mais, s'il est permis de le dire, ce qui prédomine dans l'imagination du peintre des Martyrs, c'est la puissance polémique. Cette épopée nouvelle n'est pas un chant biblique, comme l'œuvre de Milton, une légende chrétienne et chevaleresque, comme la Jérusalem du Tasse, un poëme national et contemporain, comme les Lusiades de Camoëns, une méditation religieuse et lyrique, comme la Messiade de Klopstock. C'est une œuvre composite, et, dès lors, artificielle, où l'auteur imite des choses inimitables pour nous, et ne devient original que lorsqu'il n'est nullement épique.

« De là, ces blâmes nombreux, ces faciles plaisanteries, « que suscita d'abord le livre ; de là, cette froideur qui pèse « sur plusieurs chants, et, on peut le dire, sur le fond même du sujet, ou, du moins, sur les deux mythologies supposées en contraste. Combien l'auteur du Télémaque, suspect aussi de satire politique, n'est-il pas plus vrai, plus naturel, plus antique dans ses inventions et dans ses images !

« Ce n'est pas sans doute que le génie manque à l'auteur des Martyrs, ni l'étude. Peut-être même est-elle parfois excessive ; mais la première éducation était autre. Le jeune apprenti de marine de Saint-Malo n'avait pas respiré, dès l'enfance, ce parfum de l'antiquité, nature! dans le dix-septième siècle, à un fils de famille élevé pour l'Eglise. Homère, Platon, Sophocle, l'Ecriture sainte et les Pères ne l'avaient pas pénétré de leurs grâces sublimes et simples ; il n'avait pas parlé d'abord cette langue, comme la langue même de sa foi et de son espérance: il l'apprit plus tard, avec effort. Voilà pourquoi les Martyrs, cette couronne du talent et du système de M. de Chateaubriand, cette œuvre qu'il a préparée, nous dit-il, par tant de voyages et de labeurs, restera dans l'avenir bien au-dessous du Télémaque, ce livre né si poétique, épanché du souvenir et de l'âme de l'auteur, et dont le premier manuscrit, nous assure Voltaire, n'offre pas dix ratures. »

Cette opinion, je dois le dire, parut un paradoxe assez naïf. « Ah! reprit un des assistants, le Télémaque est un bon livre de morale, malgré quelques descriptions trop vives pour l'imagination de la jeunesse. Mais, à part la prose un peu traînante, que lui reproche Voltaire, les utopies de l'île de Crète et de la ville de Salente ne justifient-elles pas le mot de Louis NIV? « Je viens de causer une heure avec le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. » Hors de ces chimères, le Télémaque est une gracieuse réminiscence des poëtes anciens, une corbeille de fleurs cueillies partout. Mais, quel intérêt aura pour l'avenir cette mythologie profane, spiritualiste d'intention, sans être changée de forme, de telle façon que le livre n'est ni païen, ni chrétien?» - Dites plutôt, reprit Capo d'Istria, que c'est le mélange même de la poésie grecque et de la pensée chrétienne, de Platon et de l'Evangile, du Précurseur et de l'Apôtre? N'est-ce pas Fénelon, qui, le premier, dans le dix-septième siècle, forma le vœu de voir la Grèce délivrée de ses oppresseurs et rendue aux beaux-arts, à la philosophie, à la liberté qui la réclament pour leur patrie. Je ne sais si ma reconnaissance d'un tel vœu me rend partial, ou si la solitude m'a rendu romanesque. Mais, tout étranger que je suis, j'admire passionnément le Télémaque. Ces copies qu'il a faites de notre ciel, d'après nos poëtes, me charment, comme les exemplaires même du type divin. Fénelon avait-il vu le golfe de Clazomène et ce coin délicieux de la côte d'Asie, qu'il a décrit, non plus dans le le Télémaque, mais dans cet autre échantillon du même génie, son Aristonous? Son âme seule a deviné la nature, comme elle l'a peinte. M. de Chateaubriand excelle, je l'avoue, à décrire le monde barbare dans sa rudesse et ses soulèvements impétueux. Mais, excusez-nous de tenir encore à la pureté de l'art antique et d'aimer mieux Antiope que Velléda. »

Cette réserve d'un esprit si délicat parut enhardir un autre contradicteur. « Moi aussi, dit-il, j'admire la composition du Télémaque. Je l'admire, dans le choix merveilleux des souvenirs, et la sobre nouveauté des inventions. Par là, ce livre, qui ne prétendait pas à être un poëme, est une œuvre exquise, dans un siècle de bon goût. Les Martyrs, au contraire, et cela n'en diminue pas la vérité, portent la marque d'un siècle de décadence. L'imitation de l'antiquité y va jusqu'à la recherche érudite; elle n'est pas un écho involontaire de l'âme charmée. Elle est une pièce de rapport encadrée, pour l'effet. Elle entremêle, dans son industrieuse mosaïque, des temps, des génies, des accents les plus divers du monde : elle dépouille indifféremment Homère, ou Stace, Virgile, ou quelque chroniqueur barbare.

« De là, sans doute, peu d'unité dans l'ouvrage, beaucoup de travail pour l'écrivain, et quelque fatigue pour le lecteur ; mais, c'est là une imperfection de détail rachetée par de grandes beautés d'imagination et de style. Si l'auteur imite trop souvent, si son livre devient un musée d'images antiques, dont l'éclat semble diminué par l'entassement, le plan même du poëme peut attirer des objections plus graves; d'abord, les anachronismes, quand il s'agit de personnages connus et consacrés. Saint Augustin, par exemple, né dix-sept ans après la mort de Constantin, devait-il figurer près de lui, comme un compagnon d'études et de plaisirs? Cette erreur de date était-elle nécessaire à l'expression des caractères? la vérité même de la vie d'Augustin n'est-elle pas plus poétique et plus attachante qu'une fiction semblable?

« En admirant l'art de l'auteur à réunir, sous nos yeux, « tant d'incidents et de témoins vrais du christianisme, n'a-t-on pas quelque chose à regretter dans le choix même du héros, et dans le nœud même de l'action? Le pénitent Eudore n'est guère plus intéressant que le pieux Enée. Son récit est éloquent, sans doute ; mais lui-même que fait-il au dénoûment du drame? Il entraine sur ses pas, il attache à son supplice, il enveloppe de son linceul la pure et charmante prêtresse des Muses, la jeune fille, que le poëte avait choisie, pour représenter en elle la grâce et la pudeur même du génie profane. De là, sans doute, l'émotion pénible de la fin. Quel que soit le prix de la béatitude céleste, on n'aime pas que les souffrances du martyre soient le don nuptial, que la force fait à la faiblesse, que le guerrier courageux donne en partage à la vierge tendre et résignée. Si Po-Iyeucte n'avait su que convertir Pauline et l'associer, devant nos yeux, au partage matériel de ses tortures et de sa mort, je doute que ce triomphe complet de l'amour et de la vérité, même sous le génie de Corneille, eût donné rien d'égal au Polyeucte que nous avons.

«Il ne faut pas outrer même le martyre : l'horrible n'est pas le pathétique. Ce cou d'ivoire de la fille d'Homère, brisé par la gueule sanglante du tigre, me glace d'effroi et ne me laisse ni admiration, ni pitié pour l'athlète chrétien, dont l'exemple commande le sacrifice d'une si frêle victime. Que de fois, au contraire, dans la vérité des temps apostoliques, ce fut la ferveur persuasive de la femme qui soutint le courage de l'homme au Prétoire et devant le supplice ! Ce n'est pas à la vertu stoïque seule qu'appartient cette parole sublime d'Arria, essayant sur elle le poignard, avant de le passer à celui qu'elle aime trop, pour ne pas mourir, avant lui : « Pæte, non dol et. » Epuré de l'erreur du suicide, et, tout enflammé d'une charité divine, le dévouement d'Arria devait être à l'avenir l'instinct naturel des mères et des épouses chrétiennes. La faiblesse du sexe disparaissait dans l'ardeur de la foi et de l'amour. La religion et l'âme humaine en étaient d'autant plus grandes; et, pour entrer ici, par une autre voie, dans la pensée même de l'auteur des Martyrs, l'offrande propitiatoire en devenait plus belle. C'était, non pas, comme il le dit de Cymodocée à côté d'Eudore, le sacrifice d'une colombe et d'un jeune taureau; c'était le dévouement de deux volontés généreuses et libres, dont la plus douce avait été la plus puissante.

« Ah! reprit aussitôt la personne qui avait commencé l'entretien, que dites-vous là? Je crois entendre les blasphèmes d'Hoffmann. Le préjugé littéraire est-il donc aussi inflexible que l'ironie du sceptique, ou la colère du despote? Laissez, je vous prie, vos chicanes érudites. A quoi sert le goût de l'antiquité, s'il empêche de sentir tant de L'elles choses imitées d'elle? J'aime mieux être ignorante, s'il faut l'être, pour aimer comme moi ce délicieux prologue des Martyrs, cette rencontre de la jeune prêtresse homéride et du jeune guerrier chrétien. Quelle grâce dans la préoccupation de leurs souvenirs divers et dans leurs mutuelles méprises ! Cela me charme, comme ces premiers chants de l'Odyssée, qu'avait traduits Fénelon, pour se préparer au Télémaque. Mais, ce qui succède me charme plus encore; je veux dire cette vie chrétienne des premiers temps, dépeinte pour la première fois par un poëte. Ici tout est antique et nouveau ; c'est la tradition retrouvée par le génie.

« Qui n'a pas lu, dans l'abbé Fleury, les mœurs des Israélites et des chrétiens? Mais, où chercher, avant le ivre des Martyrs, cette famille sainte et charmante de Lasthénès, cette journée des moissonneurs chrétiens, cette visite de l'évêque Cyrille à la table hospitalière, où viennent s'asseoir le vieux pontife païen et sa fille? Ah ! si cette œuvre était étrangère, ou datait de quelques siècles, croirions-nous pouvoir l'admirer assez? Et cet exorde attirant du poëme, de quel retour sur le passé n'est-il pas suivi ! Quelle variété, quelle grandeur dans les récits d'Eudore ! quelle revue du monde païen, au moment, où il va finir ! Rome, la Germanie, la bataille des Francs, la Gaule, notre chère Bretagne, bien digne d'être célébrée, dans ses bruyères et ses antiquités sauvages, par la ravissante parole, qui devait un jour illustrer ses héros de village et y joindre la gloire du génie!

« Je laisse de côté ce qui fait naître des scrupules ou des critiques, le ciel, l'enfer, Velléda. Vous craignez le merveilleux, dans la religion ; vous ne l'aimez plus, dans la poésie. Supportez du moins la grandeur, dans l'histoire, Dioclétien en Egypte. Quelle peinture que cette Egypte grecque et romaine, avec ses monuments d'une antiquité qui précéda la Grèce! Du cercueil d'Alexandre, dans le Muséum, on passe à la cellule de l'anachorète, dans le désert! Maintenant, je n'achève pas cet éloge; mais, je demande aux habiles dans la politique, à ceux qui connaissent les Armées et les Cours, de nous dire ce qu'il faut penser des dernières peintures de l'ouvrage, de Dioclétien, non plus en Egypte, mais à Rome. Quel tableau que la délibération du Sénat romain ! On me dit que cela est emprunté d'un vrai discours, ou du moins d'une requête de Symmaque à l'empereur; mais, ce qui est admirable dans ce chant des Martyrs, c'est précisément ce qui n'est pris à personne, ce qui est invente, le discours d'Eudore, pour la défense de ses frères.

« A partir de là, l'intérêt, la pitié, la terreur s'accroissent, avec la reprise de la persécution. C'est bien le combat de l'enfer contre le ciel. Et quelle vérité dans chaque trait de la peinture, dans chaque détail de la souffrance, dans cet intérieur chrétien de la prison, dans le repas libre de ceux qui vont mourir! M. de Chateaubriand, ici, je crois, n'imite rien, si ce n'est nos malheurs, nos deuils, les martyres de nos jours, ce que nous avons appris de l'échafaud de nos familles. Cette constance devant les bourreaux païens, ce sang versé pour Dieu, cette profession de foi volontaire qui assure la mort, n'est-ce pas la même vertu que celle de nos pères, de nos frères immolés, en place publique, pour leur Dieu et pour leur roi? » Et, à ces mots, la noble femme avait dans la voix un accent de douleur et de force, qu'on ne peut rendre, et qui nous retentissait au cœur, comme les noms mêmes de Malesherbes et de Kersaint.

Après quelques moments de silence et d'émotion partagée; car, personne n'eût voulu discuter un sentiment si vrai; elle reprit avec douceur, comme pour se distraire elle-même de son trouble : « Ne parlons plus que d'art et de poésie: mais, à ce titre, laissez-nous admirer, de tout notre cœur, le dénoûment des Martyrs; vous le blâmez, parce qu'il est trop simple; vous l'accusez, pour sa vérité même. Au lieu de Cymodocée, naïve et charmante image de la femme plus faite pour le dévouement que pour l'empire, vous voudriez une Emilie chrétienne, entraînant à la religion par l'amour et commandant le sacrifice, qu'elle partage. Ce n'est pas bien entendre l'Evangile : on n'est pas séduit au martyre; on y monte, par la vertu de la grâce divine et à la trace du sang divin. Je sais bien que le Dante se décrit lui-même, enlevé jusqu'aux cieux par l'aimant des regards de Béatrix; mais, pour faire descendre à l'amphithéâtre, pour attirer à la douleur et au Martyre, croyez-vous qu'un regard d'homme, le regard du courage et du génie enflammé d'amour, ne soit pas la souveraine puissance? Je veux bien que Clotilde ait converti Clovis. il ne s'agissait que d'humaniser un barbare, et de lui faire connaître la pitié. Mais, laisser Eudore guider Cymodocée dans le cirque sanglant. Ce n'est pas trop de tant d'amour, hélas! pour armer une faible femme contre tant de douleurs. »

On ne répondit pas. Cette parole animée de grâces soudaines, qu'elle n'a plus ici, gagna tous ceux qui l'entendaient. Le cercle se rompit; on s'avança, de quelques pas, sur la terrasse, entre l'horizon de Paris et les ombres projetées des vieux créneaux du château de Saint-Germain. Ce souvenir historique revint seul détourner, un moment, de l'admiration littéraire. C'était là qu'avait vieilli et qu'était mort le dernier Stuart qui eût porté couronne. Etait-ce par sa faute seule, ou par une condition fatale des dynasties restaurées? l'avenir le saura. « Mais, dans le présent, que d'heureuses différences, disait un des assistants! Louis XVIII est bien plus sage que Charles II; et il n'y a plus, aujourd'hui, pour un Roi, de conseillers insensés, comme ceux qui perdirent Jacques II. - Cela est évident, reprit une voix; mais ne retombons pas dans la politique. Ne vaut-il pas mieux, dans le calme de cette belle soirée, demander quelques vers à celle qui a si bien célébré ce poëme des Martyrs, que je défendais tout à l'heure? Je prie mademoiselle Delphine de nous dire ce que vient de lui inspirer le tableau d'Horace Vernet. »

La jeune fille, dont la grâce naïve et fière égalait le talent, ne répondit qu'en commençant de sa voix harmonieuse ce chant de la Druidesse, dédié au grand peintre, qui achevait alors un tableau de Velléda :

Silence!... elle paraît au pied du chêne antique;

Le feu de ses regards a dévoré ses pleurs;

Et ses cheveux, mêlés à la verveine en fleurs,

Ombragent de son front la pâleur prophétique.

Animés par un accent doux et sonore, les vers se succédaient faciles et tombaient avec charme. Debout, quelques mèches de ses blonds cheveux éparses à la brise légère de cette nuit d'été, la jeune muse, comme elle se nommait alors elle-même, doublait par sa personne l'illusion de son chant, et semblait se confondre avec le souvenir, qu'elle célébrait. Le prestige nous avait tous éblouis, quand elle dit:

O berceau des Gaulois ! Armorique sauvage, Adieu, d'un long oubli tu subiras l'affront,

Jusqu'au jour, où sur ton rivage,

Naîtra le barde au sublime langage,

Dont les chants te ranimeront.

Ces chants dans le passé réveilleront l'histoire;

Ils te rendront à l'immortalité.

Ton malheur deviendra ta gloire,

Dès que sa voix l'aura chanté.

Mais d'un autre art encor la puissance infinie

Te réserve un autre genie,

Pour retracer ta gloire et tes malheurs.

Par ses brillants pinceaux moi-même rajeunie,

Je revivrai sous ses riches couleurs;

Sa main rendra mon image immortelle.

Au culte de nos dieux seule restant fidèle, Je garderai la harpe et la faucille d'or;

Mes yeux d'un feu divin s'enflammeront encor;

Et les siècles futurs sauront que j'étais belle.

Ce dernier vers semblait d'une vérité toute présente; et les éloges prodigués à cet heureux talent terminèrent cette soirée du grand monde d'alors, d'où la politique avait disparu, par une exception si rare, et où le plaisir de la conversation était allé jusqu'à l'enthousiasme.

Revenu fort tard à Paris, avec un savant illustre, dont la parole, toujours si riche de souvenirs, continuait et diversifiait encore, pour moi, le mouvement de la terrasse Saint-Germain, je m'étais endormi, à trois heures du matin, la tête remplie de poésie homérique, de ferveur chrétienne, de révolutions dynastiques et de catastrophes géologiques.

Le lendemain même, je continuais à rêver sur cette succession d'images diverses, me sentant peu capable d'un nouveau travail. J'avais repris seulement un sujet d'études interminables et discursives ; et, relisant les lettres de saint Jérôme, datées de Bethléem, à la nouvelle de la prise de Rome, je me perdais dans la contemplation de cet état du monde, où la pensée religieuse semblait seule flotter sur l'abîme : Spiritus Dei ferebatur super aquas. Puis, je prenais, après une page de saint Jérôme, un Traité théologique de Milton; et j'admirais les ressemblances d'imagination, de tristesse et de colère, entre ces âmes véhémentes et poétiques, séparées par tant de siècles, et jetées dans des mondes si différents. J'allais passer ainsi cette belle journée de la Pentecôte, à rêver des mêmes choses hors de Paris, lorsque, sortant à une heure, je rencontre un des auditeurs de la veille, un spirituel Anglais, M. Frissell : « J'allais chez vous, me dit-il : j'étouffe d'impatience; Chateaubriand n'est plus ministre; il est destitué comme un commis ; quel coup pour les Bourbons, et de leurs propres mains ! Vous savez combien je l'aime. Venez vous écrire chez lui. - Quoi! au ministère! lui dis-je, je ne m'y suis pas encore présenté. - Non, il n'est plus au ministère; chassé, mis dehors avec sa valise, envoyé je ne sais au diable où; mais, nous le trouverons dans la journée. Pauvre duchesse de Duras ! que va-t-elle dire? et que va faire Chateaubriand ? une guerre terrible, je le crois. Ce sera Junius, non pas masqué, mais la visière haute et frappant l'ennemi au visage : Miles faciem feri. Je n'ai point pitié, ma foi; mais j'ai peur pour de Villèle. »

Continuant cette promenade, non sans rencontrer quelques amis de nuances d'opinion diverses, nous apprimes bientôt, dans tous ses détails, l'événement du matin. Le Ministre des affaires étrangères, venu aux Tuileries, ce dimanche, pour assister à la messe et faire sa cour, écoutait la belle musique de la chapelle royale, lorsqu'il fut averti qu'on l'attendait dans la salle des Maréchaux, pour une dépêche pressée, qu'on avait à lui remettre. C'était le secrétaire le plus intime de M. de Chateaubriand, le serviteur zélé de toutes ses fortunes diverses, qui lui apportait un paquet à son adresse, déjà décacheté par un fonctionnaire supérieur des affaires étrangères, ayant toute la confiance du ministre. Ce paquet officiel contenait une destitution ainsi notifiée par M. de Villèle :

« Monsieur le Vicomte , « J'obéis aux ordres du Roi, en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.

« Le Président du Conseil des Ministres. »

« LOUIS, par la grâce de Dieu, etc.

« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:

« Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil des ministres et ministre secrétaire d'Etat au département des finances, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.

« Le Président de notre Conseil des ministres est chargé de l'exécution de la présente ordonnance, qui sera insérée au Bulletin des Lois.

« Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de l'an de grâce 1824, et de notre règne le vingt-neuvième. »

CHAPITRE XVI REPRISE DE LA POLEMIQUE PAR N. DE CHATEAUBRIAND. - GRAVES CONSÉQUENCES DE SA RUPTURE, ET DÉTAILS NOUVEAUX SUR LES CAUSES QUI L'AVAIENT AMENÉE.

DERNIERS MOMENTS DE LOUIS XVIII. - CHANCES DU NOUVEAU RÈGNE. - RÔLE DE M. DE CHATEAUBRIAND, A LA CHAMBRE DES PAIRS. — TENTATIVE DE

COMPRESSION RELIGIEUSE ET MONARCHIQUE. - ERREUR DE M. DE VILLÈLE. - ACCROISSEMENT DE RÉSISTANCE DANS LES ESPRITS ET D'ARDEUR DANS LA POLÉ-

MIQUE. - PROGRÈS NOUVEAU DE L'ESPRIT LIBÉRAL DANS LA CHAMBRE ÉLECTIVE. RETRAITE FORCÉE DE M. DE VILLÈLE. - NOUVEAU MINISTÈRE. — M. DE CHA-