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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 3)

Premiere partie

Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 3)

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 101–118 · chapitre 9 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cela était fondé sans doute. Mais, il n'en résulta pas moins qu'au premier moment, le Génie du Christianisme plus éclatant de vives couleurs qu'appuyé sur de sages et libres principes de droit public, flétrissant avec raison les fureurs de l'anarchie, mais oubliant les excès du pouvoir religieux ou civil, servit indirectement la Puissance qui s'accroissait sans bornes, sous prétexte de rassurer tout le monde. Bientôt, il est vrai, cette Puissance, par les égarements même, où sa force illimitée l'entraîna, n'en fut plus à se contenter de tels suffrages, ni à souhaiter le concours de telle opinion. Mais, le talent de l'auteur et l'éclat du livre n'en allaient pas moins figurer, un moment, parmi tant d'illusions de gloire, qui décoraient le Consulat et l'avant-scène de l'Empire.

Sans doute, ce n'était là ni le but de M. de Chateaubriand, ni son dernier mot à lui-même. Dans une page de ce livre, en effet, tout en paraissant reporter à la religion seule les plus heureux progrès de la société civile et sa liberté, comme sa politesse, il nomme le système représentatif, parmi les trois ou quatre grandes découvertes, qui ont changé l'état du monde : c'était la doctrine, alors même, attaquée dans madame de Staël; c'était, comme nous le croyons, la vraie pensée du peintre éloquent du christianisme; c'était sa signature, mais dans un coin du tableau, 'tandis que les vives couleurs, les admirations, les regrets partout répandus dans l'ouvrage portaient les esprits en général vers le passé de l'ancienne monarchie, ou semblaient les disposer aux splendeurs d'une monarchie plus grande.

Cependant le succès du livre aux Tuileries, comme au faubourg Saint-Germain, dans les salons de l'aristocratie nouvelle, comme chez le pauvre prêtre, ou chez le pauvre émigre, l'espèce de reconnaissance, qui se mêlait à l'enthousiasme, marquèrent pour M. de Chateaubriand une de ces époques de faveur publique, bien rares dans les vies les plus illustres.

Cette faveur accrut, ou commença pour lui des liaisons nombreuses et parfois très-intimes, dans les rangs de l'ancienne noblesse française. Cette noblesse n'était pas toute, on le sait, gagnée par des restitutions de bois confisqués, des grades militaires et d'autres faveurs : elle n'aspirait pas toute à de prochains honneurs, dans ces antichambres, qui bientôt allaient s'ouvrir : elle comptait, dans ses rangs décimés, et à côté des personnes les plus tentées par l'espérance du servage de cour, quelques caractères indépendants, fidèles au malheur, à l'amitié, et ne permettant pas tout à la puissance, et même à la gloire.

Dans cet ordre se plaçait d'abord, par l'illustration personnelle, madame de Staël, dont l'esprit piquant et généreux, la conversation trop écoutée avaient attiré déjà le mécontentement, et les impatientes rigueurs du premier Consul.

Les louanges et l'amitié de cette femme célèbre ne manquèrent pas au premier grand succès de M. de Chateaubriand; et, près d'elle, ou dans des cercles différents, d'autres influences de femmes étaient plus favorables encore à l'auteur d'Atala. Il alliait donc, alors, à quelques amitiés sérieuses et toutes littéraires ces attachements du monde, qui ont parfois tant de puissance sur le talent. Du château de Champlatreux, où il animait de son attention et de ses éloges l'esprit rare d'un très-jeune représentant du nom de Molé, il allait passer des jours de travail et de rêverie à Fervaques, chez madame de Custine; puis, il visitait le château d'une autre dame de grand nom, qui se félicitait d'avoir, quelques années auparavant, converti ou plutôt séduit à Dieu M. de la Harpe, durant une captivité commune, dans les cachots de la Terreur.

De ces admiratrices et de ces amies, la plus chère au grand écrivain semblait être celle qui, dans la société de M. Joubert, avait connu la première les belles pages du Génie du Christianisme, madame de Beaumont, la fille dernière survivante d'un ancien et courageux ministre de Louis XVI. Libre, après de longs malheurs, éloignée du monde, par ses souvenirs, par les langueurs d'une santé aussi frêle que son âme était délicate et fière, madame de Beaumont n'existait plus que de la gloire de son ami, comme elle avait partagé l'anxiété de son dernier travail, à la veille du triomphe. Revenue à Paris, elle jouissait de ce triomphe, dans le cercle discret de quelques amis, M. de Fontanes, M. Joubert, M. de Chenedollé, d'autres hommes plus jeunes, mais d'un esprit sévère, admis à cette gracieuse intimité. Trop généreuse, pour passer, en politique, au parti du vainqueur, madame de Beaumont restait fidèle, comme elle le disait, à toutes les douleurs et au martyre de sa famille. Son doux et fier ascendant était le premier obstacle qui eût arrêté M. de Chateaubriand, dans la route, où l'attiraient d'autres amitiés.

Parmi les diversions et les succès du monde, M. de Chateaubriand semblait appelé cependant à une vie plus sérieuse, non-seulement par le caractère de l'ouvrage qui faisait sa gloire récente, mais par quelques incidents domestiques. Madame de Chateaubriand, si longtemps éloignée de lui par son exil d'abord, par des difficultés de fortune, peut-être aussi, par une froideur mutuelle, songeait à revenir, près de lui, au bruit de sa gloire, et, comme elle le disait finement, sur le titre de son livre. Femme d'un esprit original et inflexible, admirant son mari, mais ne l'approuvant presque sur rien, elle n'était pas sans ambition pour lui, et eut secondé en cela M. de Fontanes. Entre ces influences diverses, M. de Chateaubriand, tout solitaire qu'il était, ne fuyait pas les Puissances du jour; et, par exemple, dans une fête donnée par Lucien, ministre de l'intérieur, après l'adoption des articles organiques du Concordat par le Corps législatif, il était au nombre des invités, évidemment, pour être présenté au premier Consul.

Celui-ci, objet de tant d'hommages, et dont le moindre coup d'œil était si fort envié de toutes les ambitions, chercha de lui-même M. de Chateaubriand, dans la foule; et, l'abordant tout à coup, comme s'il l'eût connu déjà, sans autre intermédiaire qu'une communauté d'idées qui leur étaient également familières à tous deux : « Quand j'étais en Égypte, lui dit-il, j'étais frappé de voir dans le désert les Cheiks s'agenouillant, pour adorer quelque chose dans l'Orient. C'est partout l'instinct de l'homme, parce que c'est la vérité; et voilà ce que n'ont pas compris les idéologues, Dupuis et les autres qui croyaient, qu'on peut se passer de Dieu. »

Rien, sans doute, de plus flatteur pour le peintre du Génie du Christianisme que cette réflexion suscitée par sa seule présence. Il resta muet cependant, à ces paroles et à quelques autres moins expressives dans le même sens; et il ne prit part à l'entretien que par l'impression, qu'il parut éprouver du regard, du sourire et de l'approbation du premier Consul.

Bien longtemps après, il a lui-même commenté ce souvenir, peut-être avec plus d'orgueil que de vérité. En rappelant que le succès du Génie du Christianisme avait frappé l'esprit de Napoléon, au lieu de s'arrêter à l'idée si naturelle du concours utile, que le politique signataire du Concordat devait trouver dans le succès de ce livre, il a mieux aimé voir dans cet incident un rapport d'imagination et une sympathie de talent. « Napoléon, dit-il à ce sujet, n'eût pas été ce qu'il était, si la muse n'eût été là. La raison accomplissait les idées du poëte. »

M. de Chateaubriand, calmé dans sa haine contre l'Empire, et devenu favorable à certaines théories sociales et littéraires, n'est pas ici plus près de la vérité que lorsqu'il reprochait, dans un autre temps, à Napoléon le goût de la basse littérature et de l'écrivasserie. J'aime mieux cependant l'exagération admirative, même avec un retour sur soi-même, que la détraction et l'injure.

Quoi qu'il en soit, l'entrevue avait pleinement réussi. Madame Bacciochi et M. de Fontanes répétèrent que le premier Consul avait été charmé de la conversation de M. de Chateaubriand. Pareil jugement alors était fortune faite. Une occasion se présentait d'ailleurs ; le premier Consul, en couronnement du Concordat, venait de nommer à l'ambassade de Rome son oncle, déjà Cardinal et archevêque de Lyon. Cet ecclésiastique, fort détaché de sa profession, durant nos grands troubles civils, employć même alors dans l'administration militaire des vivres, et sans doute, entraîné à bien des choses par la licence du temps, avait gardé toutefois, ou retrouva bientôt ce fond d'habitudes et de pensées religieuses, qui lui rendit même, sans une édifiante sévérité de mœurs, un zèle ardent pour l'Eglise.

Près de ce Cardinal ambassadeur, que son puissant neveu morigénait par des recommandations de bienséance assez minutieuses, il parut convenable de placer un premier secrétaire versé dans les lettres chrétiennes, habile, éloquent. Les emplois publics ne se refusaient pas alors ; et l'hésitation de M. de Chateaubriand, s'il en eut, ne fut . pas longue. On employa cependant pour la vaincre, l'influence de M. l'abbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, prêtre savant et sincère, le même qui plus tard montra tant de caractère et d'intrépidité d'esprit, pour la juste défense des droits du pape.

M. de Chateaubriand, tout en alléguant cette intervention de l'abbé Emery, donne dans ses Mémoires, pour cause décisive de son acceptation, le désir de conduire en Italie son amie, madame de Beaumont, dont la poitrine était menacée. Je me sacrifiai, dit-il, à l'espoir de la sauver1: Mieux vaudrait l'aveu de ce motif, s'il était parfaitement vrai, qu'une affectation de pieuse déférence; mais, dans la réalité, malgré quelques défiances et quelques regrets suscités par d'autres amis, cette mission, préparée par M. de Fontanes, plaisait au jeune et illustre écrivain, qui n'en prévoyait pas les prochaines amertumes. Il accepta, dans l'espoir exagéré de services immédiats à rendre à l'Eglise et d'une destination plus haute pour lui-même; et, renonçant à voir madame de Chateaubriand, qui restait en Bretagne, il prit la route de l'Italie.

1 Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 200. ↩

CHAPITRE VI ROUTE LE M. DE CHATEAUBRIAND JUSQU'A ROME. - PREMIÈRES DIFFICULTÉS QU'IL ÉPROUVE. — LUTTE COMMENCÉE AVEC L'AMBASSADEUR. — DOUBLE CORRESPON-

DANCE. - MÉMOIRE SECRET ADRESSÉ AU PREMIER CONSUL. — INCIDENTS PRI- VÉS. — SÉJOUR ET MORT DE MADAME DE BEAUMONT. — IMPATIENCE DE QUITTER

ROME. — INTERVENTIONS AMICALES A CET EFFET. — NOMINATION A LA PLACE DE MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE DANS LE VALAIS. — RETOUR A PARIS,

Au printemps de 1803 (prairial an XI), chargé des vœux et des recommandations de ce qu'on pouvait appeler alors le parti catholique, M. de Chateaubriand quittait Paris, pour se rendre à son poste de Rome, en passant par Lyon, où il devait trouver son ambassadeur. Il était heureux et triomphant. « Je quitte Lyon, écrivait-il, quelques jours après, à M. de Fontanes1, comblé d'amitiés, d'honneurs et presque d'argent. Du moins, j'emporte deux cents louis en or, fruit d'une édition méditée; les libraires m'auraient donné ce que j'aurais voulu. Ma belle et excellente protectrice m'a fait écrire. Elle est contente de ma lettre. L'êtes-vous aussi? Veillez à mes intérêts, mon cher enfant ; et encore mieux, souvenez-vous de moi, comme du plus sincère ami que vous ayez au monde. »

1 Lettres inédites communiquées. ↩

La lettre, dont madame Bacciochi se montra très-contente, était sans doute un remerciment au premier Consul. Nous ne l'avons pas ; mais, on en devine la flatteuse expression, au spectacle même que M. de Chateaubriand avait alors sous les yeux, et à la part qu'on lui donnait dans cette restauration du culte, qui transportait de joie les Lyonnais tombés, naguère encore, des cruels souvenirs de la Terreur sous la licence et l'impiété du Directoire. L'auteur du Génie du Christianisme s'associait de toute son ardeur à ce mouvement public. « Je suis à merveille avec le Cardinal, écrivait-il dans la mème lettre. Nous avons fait une procession, qui a ravi les Lyonnais. » Puis; laissant le prélat dans l'exercice de ses fonctions épiscopales, où il se plaisait, le secrétaire de légation était parti, pour annoncer à Rome l'installation de la nouvelle ambassade. Passer le mont Cenis, traverser Milan, où commandait en chef le beau-frère du premier Consul, le brillant général Murât, trouver partout admiration et faveur dans les jeunes officiers français et les lettrés italiens, ce furent les seuls événements de ce facile voyage qui amenait M. de Chateaubriand à Rome, pour les solennités de la fête de saint Pierre ; et ce n'est qu'après quelques jours passés au palais de l'ambassade, que les mécomptes et les difficultés commencèrent.

En attendant la présence du cardinal, la légation française était encore occupée par l'ancien agent du Directoire, M. Cacault, révolutionnaire honnête et sensé, devenu très-ami du pape, et par M. Artaud, secrétaire d'ambassade, homme de lettres, et, plus tard, censeur sous l'Empire. L'éclat de M. de Chateaubriand ne pouvait plaire à ces détenteurs plus modestes de l'ambassade. Le nouveau secrétaire de légation, comme on peut le croire, avait hâte d'être admis à l'audience du pontife; et il obtint, sans difficulté, cette faveur, en dépit de l'ancienne étiquette.

A ce moment, 17 messidor an XI, la joie du secrétaire de légation semblait complète encore. « Il est impossible, écrivait-il à M. de Fontanes4 , d'avoir été mieux traité que je ne l'ai été, dans tout mon passage en Italie. Depuis le général Murât, qui m'a comblé de politesses, jusqu'au Pape, qui m'a reçu comme son fils, je n'ai trouvé que des marques d'estime et de bienveillance. Mon ouvrage est entre les mains de tout le monde. Il est traduit; et les Cardinaux de Rome, bien moins scrupuleux que nos docteurs de Sorbonne, trouvent que c'est un chef d'œuvre d'orthodoxie. J'aurai toutes les bulles que je voudrai, pour les nouvelles éditions. Lorsque j'ai été présenté au Pape, Sa Sainteté est venue au-devant de moi, m'a pris par la main, m'a fait asseoir à ses côtés, et m'a dit les choses les plus flatteuses et les plus obligeantes sur mon livre, jusqu'à me citer la page et le volume, où elle en était. »

4 Lettres inédites communiquées. ↩

Cette lettre, plus authentique, à nos yeux, que la tardive mention consignée dans les Mémoires d'Outre-Tombe, ne parle pas de-l'exemplaire du Génie du Christianisme ouvert sur la petite table du Pontife; mais elle n'est pas moins explicite, quant aux témoignages si justement prodigués à l'auteur du livre.

Accueilli avec tant de distinction, sans être initié dans les affaires, comblé de politesses par MM. Cacault et Artaud, mais attendant, comme eux, l'installation de l'ambassadeur, M. de Chateaubriand goûta d'abord cette ivresse littéraire de la vue de Rome. « Je travaille déjà sérieusement1, écrivait-il à son ami. Je cours les ruines; je recherche les vieilles inscriptions; je me propose de remonter, cet automne, le Tibre jusqu'à sa source, voyage qui n'a pas été fait. Il y a bien quelques dangers; mais je ne les compte pas. » Puis, sans songer au Corps législatif, il invitait son ami à venir voir le pays des Muses. Cela est absolument nécessaire à votre poëme, lui disait-il. Six mois vous suffiront, pour voir tout en poëte. Seulement, par la crainte des fièvres qui régnaient alors et de ces officiers funèbres, dont parle Horace :

1 Lettres inédites communiquées. ↩

• . Dim ficus prima, calorque

Designatorem decorat lictoribus atris.

il ajournait le voyage de son ami, ajoutant avec ce spleen amer, dont l'audience du Pape aurait dû le guérir : « Attendez donc une autre saison, et laissez des gens inutiles et solitaires, comme moi, s'exposer. Je ne tiens à rien au monde. Si la fièvre m'emporte, personne ne me pleurera. » Quoi ! pas même madame de Beaumont, dont vous préparez le séjour en Italie! M. de Chateaubriand, dès lors entouré d'amitié si vives, n'y rendait pas assez. de justice; et son détachement du monde, plus hautain que religieux, n'était pas sans sécheresse. Il se ravisait, toutefois, par ces derniers mots tout intimes à M. de Fontanes : « Adieu, mon très-cher ami. Je vous embrasse du fond du cœur. Mille tendres compliments à madame de Fontanes, à M. de Vitry, à Gueneau, qui ne m'a pas répondu, enfin à tous nos amis. Communiquez « cette lettre à notre protectrice, dont la santé, j'espère, continue à s'améliorer, à mesure que le mal de neuf a mois augmente. s

Cette lettre et le ton de satisfaction qu'elle respire, saut dans un passage, marquait le dernier beau jour de la mission du secrétaire. Le Cardinal venait d'arriver; et il n'y avait encore nulle plainte mutuelle. « Le Cardinal est a bien, très-bien, écrivait M. de Chateaubriand; nous sommes occupés à recevoir tout Rome : c'est ennuyeux à mourir. » Mais, avant la fin de cet ennui, d'autres difficultés allaient commencer. La présentation directe et spontanée à l'audience du Pontife avait blessé l'ambassadeur, dont la présence avait été ainsi devancée, et l'action prévenue par un inférieur. Les lettres du cardinal Fesch à son neveu signalèrent dès lors son mécontentement et ses ombrages de la présomption et des imprudences du secrétaire.

D'autre part, le traitement officiel qui fut fait à ce secrétaire ne répondait, ni à ses espérances, ni aux promesses de ses amis. Logé un peu haut dans l'hôtel, chargé seule-- ment de quelques détails insignifiants, jamais consulté sur les grandes affaires, épié et soupçonné, dans ses moindres démarches, il se trouva bien vite déçu et blessé.

Une visite qu'il s'était permis de faire à l'ancien roi de Sardaigne, en retraite à Rome, parut une double faute dans un secrétaire d'ambassade et dans un ancien émigré, fort accueilli par la famille du maître nouveau de la France. De petits soins de cour, en effet, de flatteuses complaisances se glissaient, par moments, à travers la fierté de M. de Chateaubriand et l'impatience, que lui donnaient quelques tracasseries de l'ambassadeur. Par attrait pour la beauté, sans doute, bien plus que par d'autres motifs, il se présentait chez la princesse Borghèse, avec la commission élégante, donnée de Paris par quelque dame, d'apporter à la sœur du Consul une paire de souliers, qu'elle daignait essayer, devant lui.

Mais cela ne désarmait pas l'humeur du Cardinal, ni peut-être les insinuations peu favorables des anciens agents de la légation, qui n'avaient pas encore quitté Rome : et, il faut l'avouer, d'autre part, M. de Chateaubriand ne pouvait être un simple commis d'ambassade. De là bientôt, une lutte, dont les traces se retrouvent dans deux Correspondances longtemps inédites.

Arrivé plein d'ardeur à Rome, le Cardinal qui, à part même cette procession de la Fête-Dieu, où M. de Chateaubriand, nous l'avons vu, réclamait sa part, avait donné de sa main la confirmation à des milliers de fidèles, fut remercié par le Pape en séance du consistoire ; et sa présence, le séjour dans son palais de la mère du premier Consul, sa piété, ou du moins son zèle pour les cérémonies religieuses excitait dans l'Église une grande attente, un peu démentie par son absolu silence sur les trois légations, dont la restitution à l'Eglise avait été d'abord espérée.

En butte l'humeur de ce mécompte, le 10 août 1803, quinze jours après sa venue, l'ambassadeur écrivait au premier Consul, pour se plaindre des maux qui lu étaient suscités, à Rome, par la folle ambition de M. de Chateaubriand. C'était d'abord la question de la présentation directe au Pape, aggravée par un fait nouveau. J'avais, dit le Cardinal, fait rétablir l'ancienne étiquette pontificale; mais, M. de Chateaubriand est parvenu à l enfreindre de nouveau et a conduit au saint-père cinq Français non présentés à l'ambassadeur. Le Cardinal ajoutait : Qu'à cette occasion, l'ambitieux secrétaire avait dit au ministre du Pape que le Consul1, en le choisissant pour cette légation, voulait l utiliser; qu'il avait en conséquence des commissions particulières, des attributions séparées de celles de l'ambassadeur, et que même l'organisation nouvelle des secrétaires des légations françaises leur donnait droit de traiter séparément avec les Souverains, vers lesquels ils étaient envoyés. Il assurait enfin que le Secrétaire d'État du pape lui avait confié d'autres propos extravagants de cet incommode subordonné ; et il résumait toute sa plainte, par un jugement ainsi conçu : Chateaubriand est venu à Rome, persuadé d'être précédé par la réputation de son ouvrage; mais, ici il n'y a que des docteurs de théologie, qui y ont vu des hérésies formelles. Il croyait devenir le réorganisateur de la Religion en France et entamer des négociations entre lo clique de certains religionnaires et le Saint-Siége; il dit, avec les prêtres, qu'i veut les entrées libres chez le Pape, ou qu'il s'en ira. Je saurai le surveiller, et déjouer ses intrigues, s'il en formait.

1 Pièce extraite de l'ancienne Secrétairerie d'État. ↩

D'autre part, le secrétaire d'ambassade, se confiant peut-être légèrement à quelques influences mondaines, ou trompé par son impatiente humeur, faisait parvenir au premier Consul une note secrète contre le Cardinal, et sur cette direction des affaires, que lui-même était accusé de vouloir envahir. Le ton de cette note semblait d'abord impartial et modéré; mais, les insinuations défavorables s'y succédaient, avec trop d'amertume, pour être accueillies.

« En rappelant l'ancienne légation, disait cette note2, et « en envoyant la nouvelle, le premier Consul semble avoir « en vue quelque grand dessein prochain, ou éloigné.

2 Idem. ↩

« Pour seconder les vues du chef de la France, et pour être, en même temps, en rapport avec le caractère romain, la légation devait se montrer avec éclat.

« Elle devait occuper sur-le-champ le premier rang, qui lui appartient. Rome a été jadis le centre de la politique européenne; et, malgré son état apparent d'abaissement, Rome peut encore devenir le foyer des grandes conceptions et des mouvements politiques.

« Un Cardinal ambassadeur qui appartient, par les liens du sang, au Chef puissant d'un empire, un Cardinal qui peut aspirer lui-même à une dignité souveraine, et qui, dans un ordre de choses nouveau, succède au Cardinal1 de l'ancien régime, qui avait laissé à Rome un si long souvenir de sa magnificence, doit surtout faire consister sa politique dans la grandeur des manières et la splendeur de la vie. Sans cela, il y aura comparaison défavorable, intrigues dans le sacré collége, dégoût et mépris chez le peuple.

1 Le cardinal de Bernis. ↩

« Si pourtant, avec de bien plus grands moyens, on mène une vie plus obscure même que celle d'un ministre laïque, que l'on a remplacé à Rome, si on resserre et la table, et le domestique, et les équipages, si, par des discours imprudents, on s'expose aux propos des valets, ou à la risée publique, on perd tout, on paralyse tout. »

Après ce reproche déjà très-direct, la note secrète2 ajoutait que l'administration du Cardinal Gonsalvi empiétait chaque jour sur les priviléges de la France; que, loin de réprimer cet abus, on l'autorisait ; que cela excite des réclamations et fomente des haines, et qu'il n'est pas d'une très-saine politique à un ambassadeur de se jeter aveuglément dans les bras du Ministre de la Puissance étrangère, auprès de laquelle cet ambassadeur est placé.

2 Mêmes pièces. ↩

Enfin, pour donner sans doute plus de crédit à ces plaintes, l'auteur de la note semblait connaître à fond le fort et le faible du Gouvernement romain, dont il esquissait malignement les principaux personnages.

« Le Secrétaire d'État de Rome, écrivait-il1, est homme d'esprit et d'adresse. Il a découvert aisément le côté faible du ministre de France; et, en ayant l'air de tout céder à la légation, c'est lui en effet qui la dirige. On n'écoute, on ne voit que lui. On n'a formé aucune autre liaison, ni avec les Cardinaux, ni avec le Corps diplomatique. On s'éloigne même du secrétaire de légation, qui cependant devrait être le conseil naturel et l'ami de l'ambassadeur. On embarrasse l'esprit du ministre d'une foule de conspirations imaginaires, pour lui cacher les grandes intrigues; et, tandis qu'on le berce de l'existence de partis qui n'existent pas, il ignore les véritables partis qui divisent Rome.

1 Pièce annexe. ↩

« Il y a deux partis à Rome : le parti du Secrétaire d'Dtat, qui domine à présent, et qui dispose de tout. Le Pape est un homme de paix et de vertu, mais qui n'a aucune connaissance des hommes et qui se laisse absolument conduire. Le parti du Secrétaire d'Etat est peu nombreux. Il se compose du cardinal Caraudini, oncle du cardinal Gonsalvi, et homme d'intrigues du cardinal Crivelli, esprit ambitieux et qu'on pourrait avoir; du cardinal Ruffo, grand ennemi des Français, homme entreprenant, ne méritant pas la réputation dont il jouit, économiste, et se battant pour l'ancien ordre de choses, sans religion, et soulevant les peuples avec la croix, peu à craindre, pendant la paix, dangereux, dans les moments de trouble; du cardinal Roverello, d'un caractère dur et faux, esprit détesté, mais assez redoutable; du cardinal Joseph Doria, mannequin qui prête à son parti l'autorité de son beau nom. »

Pour dernière preuve de sa vigilante sagacité, le secrétaire d'ambassade complétait cette revue politique par quelques détails d'une chronique un peu scandaleuse, qu'on n'attendrait pas d'une plume si grave. « La société du cardinal Gonsalvi, écrivait-il, se compose en femmes de la marquise Patrici, vieille douairière ambitieuse, de la comtesse Coradoli, ci-devant chanteuse à l'Opéra, femme froide et sans intrigues, et de la signora Fernezi, maitresse du Secrétaire d'Etat, femme d'un très-habile procureur qui dirige toutes les affaires de ce Cardinal. »

Le premier Consul, comme plus tard l'Empereur, et comme tous les maîtres impérieux et vigilants, goûtait fort les renseignements de police, et en recevait un grand nombre. Mais, on peut douter toutefois que la démarche du secrétaire de légation fût habile et qu'elle eût chance de prévaloir sur le bon accord du cardinal Gonsalvi avec le cardinal Fesch.

La note aboutissait à des griefs tout personnels, les mille désagréments, que le secrétaire de légation avait à dévorer. « La faible réputation, disait cette note, dont il jouit est un perpétuel sujet d'ombrage pour l'ambassadeur. Le cardinal Gonsalvi a profité de cette faiblesse, pour ôter au secrétaire de légation ses entrées chez le Pape. La raison de cette insulte est la crainte que les rapports directs du secrétaire de légation avec Sa Sainteté ne le missent à même de découvrir bien des manœuvres secrètes. » Tout se terminait par le procédé de l'ambassadeur qui cherche, en toute occasion, à exclure le secrétaire de légation, ne lui communique jamais les dépêches, et ne lui laisse que la signature des passe-ports. Puis, pour conclusion, il était dit que : « le secrétaire de légation, jaloux de répondre à la confiance que le premier Consul lui a montrée, en le plaçant à Rome, supporterait un an, s'il le faut, les dégoûts dont il est abreuvé; mais, qu'il suppliait le premier Consul de lui accorder ensuite une place, qui ne fût que dans la dépendance du ministre des relations extérieures, ou de le rendre à la liberté, afin qu'il aille achever ses études et ses voyages dans la Grèce. »

Avec cette note, confiée aux soins d'un missionnaire, partait une lettre pour madame Bacciochi, et des plaintes plus vives encore à M. de Fontanes. Il y était parlé d'une persécution intolérable. « L'envie que cet homme me porte, était-il dit, et un petit amour-propre révolté sont des ressorts, qu'on met en jeu, pour me perdre. Le secrétaire d'état Gonsalvi est entré dans la cabale. Son plus grand désir est de m'écarter, à cause de l'autorité que je porte, malgré eux, avec moi, et afin de dominer entièrement notre imbécile. Je crois bien que celui-ci finira par fatiguer Talleyrand de ses dépêches et de ses bêtises. Mais, son sang le rend bien puissant; et, plus je m'attire l'estime et l'amitié du monde, plus j'irrite ses petites passions1. »

1 Lettres inédites communiquées. ↩

Dans l'intime abandon de cette lettre, à ces violences contre l'ambassadeur le secrétaire de la légation joignait des critiques plus générales et plus vives, où peut-être entrait pour quelque chose sa misanthropie du moment. « D'une autre part, écrivait-il à son ami, la religion va au diable; vous n'avez pas l'idée du scandale des mœurs et de l'incrédulité de ce pays : cardinaux, prélats, moines, c'est à qui sera le plus débauché, le plus insouciant de la grande affaire; ils vivent, comme s'ils ne voyaient pas s'avancer sur eux la Révolution, qui va les engloutir, et que nous essayons vainement de retarder. »

Une part de cette indignation pouvait être fondée; mais ce que le secrétaire de légation ajoute, dans un point de vue politique, peut nous mettre en grand doute de sa prudence d'alors et de son juste coup d'œil. « On va, dit-il, faire faire au pape deux infamies : on va lui faire donner un bref, pour reconnaître la validité de tout ce qu'ont fait les prêtres constitutionnels, dans l'administration des sacrements, et lancer une excommunication contre les évêques non démissionnaires. Mon cher ami, grâce à Dieu, je trouverai partout du pain; mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. Je me repentirai toute ma vie d'être entré dans cette bagarre¹. »