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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN-

Premiere partie

Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN-

M. de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 66–82 · chapitre 7 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

PRINÉ A LONDRES. — CORRESPONDANCES DE M. DE FONTANES. — M. DE CHATEAU- BRIAND SE DÉTERMINE AUSSI A QUITTER L'ANGLETERRE; IL PART SOUS UN FAUX NOM.

On peut le croire, cette dureté foncière du sol de Londres, cette inhospitalité d'une ville immense, active, occupée de plaisirs et d'affaires, allant tous les extrêmes du luxe et de la pauvreté, n'était pas diminuée par l'affluence continue de l'émigration. C'était une incommode surcharge, même pour la richesse anglaise. Sans doute, il se produisait çà et là de nobles marques de générosité individuelle, depuis les avances faites à de grands malheurs, jusqu'à ces soins assidus et tendres, dont le célèbre Burke surveillait une école de petits orphelins d'émigrés français. Mais la générosité politique fut sévère et parcimonieuse, dans le Schelling, qu'elle accordait par tête aux réfugiés indigents, sur des justifications toujours humiliantes à faire.

M. de Chateaubriand, non plus que son ami du parle-. ment de Rennes, le conseiller Hingant, ne voulut pas réclamer cette aumône. Espérant mieux des libraires anglais, il s'appliqua jour et nuit à des travaux de traduction; et il commença un Essai sur les révolutions, sujet analogue à sa vie, espèce de compilation passionnée, où il pouvait entasser par voie de rapprochement, ou de contraste ses études assez confuses d'antiquité, ses jugements littéraires, ses souvenirs de voyage, ses épreuves de guerre civile, ses souffrances et ses rêves de chaque jour.

Ce travail, çà et là recueilli dans les bibliothèques pu-- bliques, ruminé dans de longues courses solitaires, écrit parlois sur la table d'une pauvre auberge, s'achevait bien lentement, pour la pénurie croissante des deux réfugiés. Logés l'un près de l'autre, se réunissant à l'heure d'un modeste diner, bientôt l'argent leur manqua pour ce repas ; et un peu de pain sans thé fut toute la nourriture du matin et du soir. Ce mal de la faim, que Rousseau supporta dans Paris, et dont il a marqué avec reconnaissance la dernière épreuve soufferte par lui, les deux émigrés en eurent la crainte et presque la sensation extrême. L'un d'eux en fut troublé jusqu'au délire. Cela même termina cette crise de misère. Monté un matin chez son pauvre ami, M. de Chateaubriand le trouva demi-nu, tout sanglant d'un coup de rasoir, qu'il s'était porté à la gorge, et proférant des paroles insensées. Ce jeune magistrat avait cependant des parents riches, retirés eux-mêmes, à cette époque, en Angleterre. Ils furent avertis ; le scandale de cet abandon émut vivement toute l'émigration ; le malade fut soigné sans retard et rétabli.

M. de Chateaubriand, resté seul, reçut un secours de quelques centaines de francs, envoyé par son oncle maternel, qui continuait d'habiter Jersey. Mais lui-même, chaque jour, rencontrait d'autres misères à soulager; et il n'y manquait pas, sauf à retomber plus vite dans la nécessité, dont il était à peine délivré.

Telle était la rude école de souffrance personnelle, le spectacle de malheur, où se formait le génie du jeune proscrit, que d'autres épreuves plus délicates allaient bientôt exercer. Il se débattait contre un mal simple et grossier, la pauvreté; il y échappait en partie par une sorte de dureté dédaigneuse sur lui-même ; et il avait l'espérance de s'en affranchir tout à fait par le travail. Une rencontre nouvelle du journaliste français Pelletier lui vint en aide, pour cela. Par son entremise, ou sur ses indications du moins, il fut appelé dans le comté de Suffolk près d'une société d'antiquaires, qu'il devait seconder, pour le déchifirement de quelques manuscrits anglo-français du douzième siècle.

Il s'y rendit aussitôt, sous le nom de M. de Combourg, et trouva partout facile et bon accueil. Son incognito dura peu, et se trahit par la juste douleur, où le jetèrent les journaux d'avril 1794 annonçant le supplice de M. de Malesherbes, de sa fille, madame de Rosambo, de sa petite-fille et de M. de Chateaubriand son petit-gendre. Les charrettes qui traînaient à la mort ces victimes contenaient aussi d'anciens parlementaires, d'anciens députés, Despréménil, Chapelier, Thouret, des femmes encore, madame Duchatelet, madame de Rochechouart. Madame de Rosambo, déjà frappée dans son mari supplicié, quelques jours plus tôt, en quittant à son tour la prison pour l'échafaud, avait dit pour adieu à la fille héroïque de M. de Sombreuil : Mademoiselle, vous avez eu le bonheur de sauver la vie de votre père; je vais avoir celui de • mourir avec le mien. Et, elle périt sur le même échafaud, après sa fille et avant son père.

A la lecture de ces affreux détails, le jeune émigré s'était nommé par son désespoir et par ses larmes; le nom de Chateaubriand, relevé de toute la gloire d'un supplice ainsi partagé, avait été dès lors salué des égards les plus empressés par tout ce qu'il y avait non-seulement d'hommes instruits, mais de gens de bien dans le Comté de Suffolk. La petite ville de Bolnay, sur la rivière de Waveney, était la principale résidence du jeune émigré; mais son nom, ses malheurs, sa parenté avec les martyrs de la Terreur étaient redits dans tout le Comté, et inspirèrent un bien autre intérêt que celui dont se préoccupaient d'abord quelques curieux chercheurs de manuscrits du moyen âge.

Sous cette impression générale d'estime, M. de Chateaubriand se trouva quelque temps retenu, après une chute de cheval, dans la maison d'un ministre anglican, homme instruit et d'une fortune aisée, comme beaucoup de membres du clergé britannique. Marié à une femme encore jeune et belle, le révérend M. Yves avait une seule fille, que l'imagination peut rêver charmante, et qui certainement était aimable et vertueuse.

Le jeune officier archéologue, pendant l'hospitalité qu'il accepta, entendait la jeune Anglaise jouer souvent pour son père quelques airs nationaux ; ou parfois, il lisait avec elle des textes italiens et français, ou il écrivait, pour elle, quelques observations de grammaire et de goût sur des passages de poëtes italiens, notes bien innocentes rendues, longtemps après, par la jeune Anglaise, devenue l'épouse et la veuve d'un vaillant amiral.

Quoi qu'il en soit, ce commerce discret et sévère, ces leçons irréprochables, dans les extraits qu'on en peut lire, furent trop puissantes sur l'esprit de la jeune élève. Elle conçut pour l'étranger accueilli chez ses parents un sentiment si vif qu'elle ne put le cacher à leurs regards, ni aux siens. La résolution du bon ministre et de sa femme fut bientôt prise. Ils aimaient uniquement leur enfant ; ils se sentaient assez riches ; ils ne souhaitaient pour elle qu'un époux qu'elle aimât.

Au moment donc, où le voyageur délibérait peut-être avec lui-même, sur le danger de l'incognito qu'il avait gardé, non plus quant à son nom, mais quant à son état et à ses liens domestiques, il fut obligé de s'expliquer. A la suite d'un diner de famille, que le père et la jeune personne quittent au dessert, madame Yves, supposant M. de Chateaubriand aussi libre qu'il paraissait tendre, lui fait elle-même l'offre de la main de son aimable fille. La surprise, le trouble furent extrêmes. Et comme madame Ives, ne voyant là qu'un transport de joie, s'empressait de rappeler son mari et sa fille, pour les en rendre aussitôt témoins : « Arrêtez! s'écrie le voyageur, je suis marié. » Elle tomba évanouie, raconte encore M. de Chateaubriand. Je sortis, et, sans rentrer dans ma chambre, je partis; j'arrivai à Beccles ; et je pris la poste pour Londres. »

Quelque brusque que paraisse ce départ, il n'appartient à personne de le blâmer, comme certaine séparation, dont s'accuse Rousseau. Que le jeune émigré ait eu le tort d'une discrétion trop grande; qu'il ait caché ce que peut-être il oubliait un peu lui-même, l'engagement inviolable, dont il était lié déjà, sa retraite précipitée n'en paraissait pas moins nécessaire; et nous ne regretterons pas que le roman ait fini sitôt.

Un pareil mécompte de cœur, une impression si vive, sentie et sacrifiée, ne laissait pas d'autre recours que le travail. M. de Chateaubriand, d'ailleurs, en avait besoin pour vivre. De retour à Londres, plus triste, plus solitaire que jamais, peu gêné d'un récent amour qui s'effaça vite et se perdit dans l'image de cette sylphide, dont il avait rêvé toujours, il reprit avec ardeur l'œuvre d'études, de souvenirs personnels, de voyage et de politique fantasque, ou irritée, qu'il appelait l'Essai sur les révolutions. Il y travaillait, comme auparavant, dans les bibliothèques publiques, où il se chargeait d'une hâtive érudition, et dans quelque taverne de village, où il prenait un peu de bœuf et de bière.

Avec cette ardeur continue, sans autre distraction qu'une souffrance de l'âme qui ne nuisait pas au travail, M. de Chateaubriand acheva bientôt ce livre, ou du moins la première partie de ce livre, sans limites nécessaires dans son étendue, et sans conclusion certaine. Publié à Londres en 1797 par un libraire anglais, l'ouvrage se vendit à certain nombre d'exemplaires, surtout dans la société de l'émigration française, qu'il choquait souvent. Les grands recueils anglais n'en parlèrent pas ; mais il valut à l'auteur quelque célébrité, et, comme il disait plus tard « son pain du jour. »

Dès lors, recherché, pour son livre, par quelques personnes, qui avaient négligé son nom et son malheur, il s'éloigna des pauvres quartiers de Londres, où il avait logé jusque-là, et s'avança vers Hamsteadt. Il vit M. Christian de Lamoignon, son frère Auguste, et une Irlandaise; madame de Lindsay, catholique fort royaliste, et, dans la liberté de l'émigration, attirant autour d'elle plus d'un nom respecté, M. Malouet, que j'ai connu ministre de Louis XVIII, homme d'un esprit élégant et grave, le comte de Montlosier, le chevalier de Panât, et plus tard l'abbé Delille, aussi fidèle à sa cause qu'il avait été tardif à émigrer pour elle.

Le jeune auteur de l'Essai sur les Révolutions, de ce livre plus indécis que sceptique, plus confus que contradictoire, mélange informe d'études incomplètes et de génie naissant, se mêlait à cette société, sans y engager tout à fait son nom et ses opinions. Au fond, il était encore, à cette époque, à demi-disciple de Rousseau; et ce qu'il avait vu de la vie réelle et de la nature sauvage ne laissait dans son imagination que trop de place aux paradoxes amers, comme aux vives couleurs du publiciste et du peintre éloquent de Genève. Il suffit de dire qu'alors, à ses jeux, Rousseau était un des trois ou quatre grands génies bienfaiteurs du monde.

J'ai moi-même entendu le chevalier de Panât se vanter de la bonne guerre, qu'il avait faite dans ce temps, chez la belle Irlandaise, au jeune émigré philosophe, et du secours qu'il empruntait impétueuses boutades de M. de Montlosier, cet auteur d'une belle phrase de tribune, que M. de Chateaubriand a tort de vouloir lui ôter, mais dont le mérite ne peut racheter tant d'exagérations violentes, d'utopies à rebours et de doctrines aristocratiques ou serviles qui, tout en défigurant le passé, avaient eu le tort non moins grave de flatter la dictature présente.

C'est dans cette société, trop peu faite à son humeur et à son goût, que M. de Chateaubriand vit arriver, après le 18 fructidor, un juge plus délicat de son talent, un homme de lettres, qu'il connaissait dès 1789, mais dont il sentit alors seulement la précieuse amitié. Courageux dans sa modération, M. de Fontanes, après des épreuves, que nous avons retracées ailleurs, écrivant à Paris, sous le titre du Modérateur, un journal ennemi de l'anarchie, fut frappé par le coup d'Etat du Directoire, qui déportait Barthélemy et Barbé-Marbois à Cayenne. Echappé par la fuite à la proscription, il arrivait en Angleterre, plein d'espérances royalistes et d'illusions poétiques, croyant au prochain retour de la Monarchie et travaillant à son poëme de la Grèce sauvée.

M. de Chateaubriand, dont il n'avait, disait-il, jamais oublié l'accent, ni le regard, depuis la première rencontre qu'il en fit d'abord chez Ginguené, ensuite chez M. de Malesherbes, lui parut « grandi d'une coudée, » disait-il encore. Quoique peu d'accord avec lui, sur bien des points d'histoire contemporaine, ou de littérature, l'Essai sur les révolutions le charma, surtout par l'idée de tout ce que l'auteur aurait pu dire de mieux, en prenant la thèse contraire. Ce premier goût d'admiration s'accrut bien vite par la confidence d'autres écrits du jeune émigré; et M. de Fontanes, tout en cherchant à tempérer à la fois dans ce jeune homme ce qu'il appelait ses illusions politiques et ses hallucinations du désert, lui prodiguait le secours de cette critique sévère, affectueuse, admirative avec passion, et non moins inspirante que le succès même.

Nous le disons avec regret, bien que M. de Fontanes ait été le premier ami et peut être le seul ami du grand écrivain, plus jeune que lui de quinze années, il nous semble qu'il n'a pas obtenu en retour un souvenir assez affectueux, ni même assez juste : « M. de Fontanes, dit M. de Chateaubriand, a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l'école classique de la branche aînée. » Et aussitôt après : « Si quelque chose pouvait être antipathique à M. de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite romantique, une révolution dans la littérature française. Toutefois, mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Il comprenait une langue, qu'il ne parlait pas. »

De quel Chénier s'occupe ici M. de Chateaubriand? Ce n'est pas sans doute de Joseph Chénier. Le choix serait peu fondé : la forme classique de Joseph Chénier, sa poésie, sa langue n'ont pas la pureté sévère et la grâce élégante de M. de Fontanes : et, par là même, le goût de Chénier était implacable, non-seulement pour les défauts, mais pour les beautés de l'auteur d'Atala. Que s'il s'agit, au contraire, d'André Chénier, une des admirations de jeunesse qu'avait gardées M. de Fontanes, bien que lui-même fût un imitateur plus timide de l'antiquité, nous n'hésitons pas à dire que l'auteur de la Chartreuse, du Jour des morts, des vers sur l'Eucharistie, offre quelques traits en commun avec l'originalité plus neuve et plus hardie de l'élégie sur le Jeune malade, et des stances à mademoiselle de Coigny. Mais alors, il ne fallait pas s'étonner que de ce fonds même d'imagination et d'harmonie, M. de Fontanes fût bien disposé en faveur de cette prose brillante et colorée, qu'André Chénier aussi aurait couronnée de louanges et de fleurs, sans y reconnaître pourtant la pureté de ses anciens Hellènes.

M. de Chateaubriand se vante ici, à tort, de sa barbarie et, à tort aussi, remercie son ami de s'être passionné pour elle. Personne, et nos souvenirs en sont témoins, n'avait plus vive impatience que M. de Fontanes de certaines affectations barbares ou non qui déparent Atala et René, mais, les beautés le ravissaient; et c'est ainsi qu'il faut aimer et qu'il faut juger.

Nul doute, d'ailleurs, et c'est là pour moi le point décisif, nul doute que cette amitié de M. de Fontanes, de si bon exemple dans l'histoire des lettres, n'ait beaucoup servi le génie de Chateaubriand, quand même elle n'aurait pas assez touché son cœur : « Je reçus de lui, dit M. de Chateaubriand, d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style ; il m'apprit à respecter l'oreille; il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples. »

A la bonne heure. Mais, quand M. de Fontanes, causeur aussi vif, aussi aventureux qu'il était pur écrivain, quand M. de Fontanes, l'imagination pleine de Virgile et de Milton, et adorant Bossuet, comme on adore un grand poëte, errait avec son ami plus jeune dans les bois voisins de la Tamise, dînait solitairement dans quelque auberge de Chelsea1 et qu'ils revenaient tous deux, avec de longues causeries, à leur modeste demeure, à travers les rues bruyantes et le luxe de Londres, il y avait dans ces entretiens de l'amitié autre chose, je crois, qu'une leçon de style correct : M. de Fontanes était maître dans un plus grand art, celui du naturel uni à la passion, et de l'énergie familière arrivant au sublime. C'est par là qu'il sentait et décrivait si bien les grands styles de Pascal et de Bossuet, c'est par là qu'il sentit Shakspeare et qu'il devinait sa diction, sans bien savoir sa langue : j'en fis souvent l'épreuve.

1 Quarterly Foreign Review. Vol. VIII, p. 202. ↩

Quoi qu'il en soit, ce premier commerce cessa par le retour en France de M. de Fontanes. Exilé du 18 fructidor, le 18 brumaire semblait le rappeler. Il partit, le cœur plein d'admiration pour l'ami qu'il laissait à Londres. Une longue lettre de lui, sous la date du 28 juillet 1798, mérite de consigner pour l'avenir ses nobles sentiments : « Ecrivez moi, disait-il; que nos muses soient toujours amies! Ne doutez pas, que lorsque je pourrai me promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et des fleurs, à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable; je serai seul, tant que je ne serai point auprès de vous. Parlez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir, en finissant. J'ai fait la moitié d'un nouveau chant, sur les bords de l'Elbe; et j'en suis plus content que du reste. »

Aimable et excellent homme! Vraie nature de poëte ! il espérait élever pour la France cette œuvre bien tardive d'une épopée originale ; et il s'acheminait, en murmurant de mélodieux souvenirs, vers cette patrie agitée, où la politique d'un maître allait le saisir, pour lui demander un éloge funèbre de Washington, qui servit à l'inauguration trompeuse de la populaire dictature du premier consul.

Dans ce même mois de juillet 1798, M. de Chateaubriand, séparé de son ami et déjà frappé de tant de pertes de famille, recevait un nouveau coup, dont la portée fut grande sur sa vie : une lettre de madame de F'Farcy, sa sœur, lui annonçait la mort de sa mère, dans une vieillesse, qu'avaient aggravée les persécutions révolutionnaires, les pertes de famille et les privations les plus dures; sous le pauvre abri d'un toit étranger. Madame de Farcy, malade elle-même, et qui ne survécut que bien peu de temps à sa lettre, rendait cette douleur plus poignante, par les reproches affectueux, qu'elle adressait à son frère : « Si tu savais, disait-elle, combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession, non pas de piété, mais de raison ; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux et à te faire renoncer à écrire. »

Naïve sévérité! candide et pieuse remontrance qui heureusement ne fut pas comprise et obéie, dans le sens rigoureux, où elle était faite! Chateaubriand ne renonça point à écrire; mais il écrivit pour d'autres lecteurs, pour une passion plus noble; et cela, sous une de ces impressions de l'âme, qui sont aussi des coups de la grâce, dans l'ordre moral.

Sa douleur fut extrême, et de la perte de sa mère, et du remords de lui avoir coûté des larmes. Rien de plus vraisemblable que ce qu'il ajoute au sujet des exemplaires de son livre jetés au feu par lui-même, dans cette révolution soudaine qui bouleverse son âme et change tous ses sentiments un peu confus encore, et, comme il arrive dans la jeunesse, à la fois indécis et violents.

C'est ainsi que s'explique naturellement et noblement le Génie du christianisme écrit, deux ou trois ans, après l'Essai sur les révolutions. Ce n'est pas une rétractation par inconstance, un changement par calcul; c'est la même âme frappée d'un coup inattendu et inclinée plus fortement, où elle penchait déjà. L'Essai n'était pas un livre de sceptique opiniâtre, mais de chercheur agité, un livre de doute et de douleur, où perçaient les instincts d'une âme généreuse et les vues d'un grand esprit. Le Génie du christianisme allait être le développement de cette âme et de cet esprit, sous la vive impression, que le contre-coup des doctrines irréligieuses et des actes révolutionnaires devait donner aux intelligences les plus élevées et les plus droites.

L'auteur, accusé et inquiet lui-même de la contradiction apparente et réelle entre deux travaux de la même main, et de dates si rapprochées, a pu dire avec vérité : J'ai pleuré et j'ai cru. » Peut-être paraît-il moins sincère et moins exact, lorsque, parlant de ce second ouvrage par lequel il veut expier l'Essai sur les révolutions, il se montre comme si bien préparé à cette œuvre nouvelle : Mes matériaux, dit-il, étaient dégrossis et rassemblés de longue main. Je connaissais les ouvrages des Pères, mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais étudiés, pour les combattre ; et, entré dans cette route, à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu. »

Ces paroles sembleraient un peu contredire cette grâce du cœur, cette illumination par la douleur, dont l'auteur de l'Essai a parlé plus haut. Mais, évidemment, et d'après lui-même, ce n'est pas une démonstration savante qui a fait sa conversion ; et peut-être cette conversion n'en valait que mieux. Au fond, les lectures pour l'Essai avaient été variées, mais indigestes; l'étude des Pères médiocre et superficielle; et ce n'est point une étude profonde que le siècle attendait, ni qui devait faire la fortune du nouvel apologiste. Approprié à son temps par son peu d'érudition même, ce qu'il allait déployer sous les yeux, soit d'une génération légère et repentante, soit d'une génération nouvelle élevée dans l'indifférence, c'étaient les grandes vues du Christianisme saisies par une vive imagination et entourées d'un coloris tout moderne; c'était l'émotion de la foi, à côté des grands spectacles de la nature; c'étaient les notions les plus simples d'un culte follement détruit, ressuscitant avec ce culte même et redevenues pathétiques et nouvelles, par la désuétude sanglante, qui les avait interrompues ; c'était presque le son de ces cloches populaires retentissant, après un silence de proscription, et venant de loin, jusque sous les allées du parc de la Malmaison, frapper l'oreille intelligente du fondateur d'empire, qui répond par l'exemple de la sensation qu'il éprouve, dit-il, aux objections qu'un conseiller d'état fort soumis, mais révolutionnaire et sceptique, lui faisait à ce moment même contre la prochaine adoption du Concordat.

Tel a été, en effet, le caractère éminent, unique du livre de M. de Chateaubriand ; ce fut la pensée du plus grand nombre traduite par un homme de génie; ce fut un lieu commun populaire embelli par une éloquence originale.

Avec cela, on croira sans peine à la rapidité du travail, à la fièvre dévorante, dont fut consumé le peintre, du moment qu'il eut fixé cette nouvelle perspective à ses pensées, ce nouveau terme à son ardeur : « Mes jours et mes nuits, dit-il, se passaient à lire, à écrire, à prendre des leçons d'hébreu, à consulter les bibliothèques, à rôder a dans les campagnes. Et en effet, dans le mouvement de l'ouvrage, dans l'habile enchaînement des parties, dans la variété des tableaux, dans la grâce tantôt parée, tantôt un peu sauvage du style, se sent cette efflorescence d'un premier amour, cette joie d'une préférence saisie avec passion, cette imagination qui charme et qui émeut, comme la passion même.

M. de Chateaubriand connaissait peu, dans leur langue surtout, les Origène, les Athanase, les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Chrystôme. Mais, il faisait bien mieux que les connaître; il les retrouvait; il les rencontrait de génie, autant du moins qu'une vie laïque et mondaine permettait d'approcher par l'imagination cette poésie de la solitude et de la prière, que les Pères d'Orient avaient portée dans leur éloquence. Par là, M. de Chateaubriand élevant, au seuil du dix-neuvième siècle, un monument d'un art inconnu, dont l'éclat premier fut incomparable, dont les beautés, dans leur ensemble, ne seront pas surpassées, a, comme les illustres orateurs d'Alexandrie, d'Antioche et de Constantinople, enrichi sa langue d'un âge nouveau d'imagination et de génie contemplatif et pittoresque. Cette gloire fut pressentie; cette création fut aperçue, dès les premiers chapitres composés Londres, lus dans quelques salons de réfugiés, et même confiés des lors à l'imprimeur de l'Emigration française.

L'auteur passa dans le ravissement et le succès de ce travail une partie de l'été de 1799. Déjà près d'un volume de l'ouvrage était imprimé et offrait, avec les beautés que nous y retrouvons aujourd hui, un chapitre sur les rois athées, qu'une précaution imposée supprima plus tard. L'abbé Delille et d'autres émigrés, hommes d'esprit, sans être poëtes, étaient émerveillés de cette œuvre nouvelle et ne songeaient plus aux Natchez, dont quelques souvenirs détachés pourraient devenir, émaillés de fleurs américaines, un épisode romanesque de ce grand poëme du Christianisme, mais n'en surpasseraient pas le pathétique immortel et la beauté renaissante, pour un siècle lassé de corruption et de scepticisme. Et toutefois, on peut le dire; ce n'était pas à Londres et avec des presses anglaises que devait s'achever et se publier cette œuvre destinée à tant d'influencesurles opinions et la littérature françaises, nous n'osons plus dire, sur la politique et la liberté de la France.

Soit pressentiment de cet avenir, soit intolérable ennui d'un si long exil, soit besoin de céder à l'exemple universel, M. de Chateaubriand était impatient de revoir la France illustrée et rouverte par le premier Consul. C'était à l'entrée même du dix-neuvième siècle, en avril 1800, qu'il se rappelait au souvenir d'un ami dont le retour l'avait devancé, et qu'un accident grave, une chute dangereuse de voiture avait distrait quelque temps de tout autre soin. Depuis cette première lettre datée de votre solitude, lui écrivait M. de Chateaubriand, où vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n'ai plus reçu de nouvelles de vous; est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents, vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus. Je suis encore trop alarmé de votre occident, pour avoir le loisir d'être en colère. Etes-vous bien remis, au moins? Ne vous sentez-vous plus de votre chute? Dépêchez-vous de me tranquilliser là-dessus. Le reste de la lettre était rempli de détails sur ce nouvel ouvrage, dont M. de Fontanes n'avait pas encore eu la confidence, et qui n'était que la première esquisse du Génie du christianisme. L'ami commun, était-il dit, qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser, sous peu de temps, etc. Il vous dira aussi où j en suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre. J'arriverai auprès de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimé et l'autre manuscrite. Le tout formera un vol. in-8° de 300 pages. Vous serez un peu surpris de la nouveauté du cadre et de la manière singulière, dont le sujet est envisagé; vous trouverez en citations les morceaux qui vous ont plu davantage, dans les Natchez.

M. de Chateaubriand continuait, en pressant son ami de fui ménager un libraire à Paris; et il insistait d'une manière plus discrète, sur un autre point très-essentiel, dont le porteur de la lettre devait l'entretenir, et qui sans doute était sa radiation de la liste des émigrés. «On dit que cela vous est fort aisé, ajoutait-il; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. » Et, ramenant sous sa plume quelque reproche encore, comme les malheureux sont tentés d'en faire à la prospérité, même des amis fidèles, il disait, en finissant : « Ecrivez-moi sur-le-champ un petit mot. Notre ami *** se chargera de me le faire passer. J'espère que nous nous connaîtrons un jour encore davantage, et que vous vous repentirez de m'avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami. Puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché! Rappelez donc moi vite sous l'influence de cette belle muse, dont la mienne a un si grand besoin, pour se réchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez dit, que vous ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé une ruche et des fleurs, à côté des vôtres. »

Le langage de cette lettre s'explique tout entier par la date du 19 février 1800 (29 pluviôse de l'an VIII). C'était l'époque de la mission, que venait de remplir M. de Fontanes, prononçant, sous la voûte des Invalides, l'éloge funèbre de Washington, mort deux mois auparavant, à l'issue de sa Présidence et dans la popularité de sa noble et active retraite. L'orateur chargé de cet éloge était lui-même à peine relevé de la proscription de fructidor. Errant en France et caché même après le 18 brumaire, il avait écrit au premier Consul, pour se plaindre de trente mois d'exil, sans condamnation légale, et rappeler son titre de membre de l'Institut, avant le 18 fructidor. La réponse à cette lettre flatteuse et digne, ce fut la désignation, par le Consul, de l'ex-proscrit du Directoire et de l'ancien écrivain royaliste, pour louer, au nom de la République française, dans le temple de Mars, l'héroïque et désintéressé libérateur des Etats-Unis d'Amérique. Entre le choix du Consul, la fête prescrite et le discours prononcé devant la représentation guerrière et législative de la France d'alors, deux jours et deux nuits s'écoulèrent à peine. Le brillant et scrupuleux talent de M. de Fontanes, pressé et comme enflammé par un travail continu de vingt-quatre heures, avait pu, le 9 février 18001, célébrer, dans un éloquent discours, ce deuil, dont le manteau semblait couvrir une autre gloire plus ambitieuse.

1 Voir le texte du discours, dans le Moniteur du décadi, 30 pluviôse an VIII. ↩