Premiere partie
Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 6)
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L'ambassadeur de l'empire français, à Constantinople, consentit avec peine à laisser M. de Chateaubriand logé dans une hôtellerie de Péra; et chaque jour, du moins, il l'invitait à sa table, le comblait des égards les plus empressés, le présentait lui-même à quelques grands personnages du Divan, ou faisait avec lui de longues promenades sur le rivage, du palais de l'ambassade à la pointe du Sérail, en vue de ces soleils couchants qui s'abaissaient sur le port dégarni, les tours mal défendues et les minarets dorés de Byzance.
Le général Sébastiani était là, comme une sentinelle avancée de l'ambition française, épiant, par ordre de son maître, ce qu'il y avait de possible à tirer de l'empire turc, s'il pouvait être un auxiliaire, au lieu d'une proie, et si, dans un avenir obscur encore, il serait capable d'agir contre la Russie, et du moins, par sa masse immobile, de prêter secours sur les bords de la mer Noire, à qui attaquerait le colosse russe, au delà de la Vistule et du Niémen.
Le général Sébastiani, arrivé tout récemment à Constantinople, le 10 août 1806, avait déjà, par le nom de son maître et sa propre habileté, emporté près du sultan Sélim un grand point, l'interdiction pour tout Arménien ou Grec de se faire naturaliser russe, et le rappel des naturalisations accordées, depuis quatre ans. Fort de ce premier succès, il poursuivait dès lors le double but de soustraire la Porte à l'influence anglaise, et de l'armer ouvertement contre la Russie. Quelques mois plus tard même, il allait porter cette entreprise fort loin : s'il attirait sur le port délabré de Constantinople la redoutable présence d'une flotte anglaise, il devait réussir à la repousser; et, grâce à sa fermeté et au hardi secours de quelques officiers français, on verrait, en février 1807, neuf vaisseaux de ligne anglais forcés de repasser pacifiquement les Dardanelles, qu'ils avaient franchies. et reculant, sous les feux, dont s'était rapidement hérissée la pointe du Sérail.
Celui-là même, cependant, qui devait être l'âme de cette résistance heureuse, croyait peu, quelques mois auparavant, au résultat de sa mission. Loin de tromper l'Empereur par des illusions tirées de son propre succès, il l'avertit toujours de l'impuissance, ou de l'instabilité de l'alliance turque. En cela, sous sa réserve diplomatique, il partageait l'avis du voyageur français, dont il provoquait le libre entretien. Il écoutait, il confirmait ses récits du malheur présent de la Grèce, de l'oppression décrépite des Turcs et des symptômes de renaissance du peuple chrétien, dans les îles et dans la Morée. Tout entier à la pensée d'empêcher que l'unité de communion religieuse ne donnât les populations grecques de l'empire turc à la Russie, il n'espérait pas obtenir davantage, ni faire de l'action extérieure des Turcs, sur un point de l'Europe, un secours actif pour la politique et les armes de la France.
Malgré le zèle novateur du sultan Sélim et les améliorations qu'il avait déjà faites, dans quelques parties du service militaire, le général Sébastiani croyait la barbarie des Turcs irréformable, et, comme il le disait énergiquement, bien des années après, sous une ancienne conviction restée toujours la même : S'allier intimement à la Turquie, c'était embrasser un cadavre, pour le faire tenir debout.
La justesse des pressentiments, qu'avait eus à cet égard, dès le début de sa mission, le général Sébastiani, devait se vérifier bientôt, en dépit même de l'avantage momentané, que ses conseils donneraient au Divan contre la flotte anglaise. Ce succès même, en effet, loin d'affermir Sélim, était suivi de sa chute, et bientôt après, de sa mort, sous un sultan nouveau, tué lui-même, pour faire place à Mahmoud, qui, d'abord en guerre avec la Russie, subirait bientôt à la fois son alliance et celle de l'Angleterre. Mais alors, le général Sébastiani, rappelé par son souverain depuis 1808, aurait quitté Constantinople. Et, on peut le croire, l'absence de ce témoin si clairvoyant fit grand défaut à Napoléon, lorsque, parmi les chances favorables de son invasion en Russie, il compta la persévérance présumée des Turcs à continuer la guerre contre les Russes pour reprendre sur eux des provinces perdues, dont lui-même avait, l'année précédente, ratifié la conquête1.
1 « Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni, à son vaste Empire, la Finlande, la Moldavie et la Valachie, etc., etc. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver d'heureux à cet empire, etc. » (Monit. du 4 déc. 1809.) ↩
Quoi qu'il en fût de cet avenir imminent et si obscur alors, le général Sébastiani, des son arrivée, en août 1806, avait jeté sa tenace influence sur cette cour débile et corrompue, qui devait nous échapper si vite, après lui. Rien de plus facile pour lui que d'entourer d'une protection toute-puissante un voyageur français. Au départ de M. de Chateaubriand pour l'Egypte, l'ambassadeur lui remit force lettres de recommandation et fefta protecteurs; il y joignit un choix des plus saines et des plus délicates provisions de voyage, que fournisse le climat de l'Orient, ou que sache préparer l'industrie de l'Europe. Et enfin, au moment du départ, comme il priait l'illustre écrivain de visiter quelques-uns des champs de bataille récents encore de la valeur française, dans l'Egypte et la Syrie, il lui dit à peu près ces mots : « Je vous recommande cela, pour le repos de votre conscience, non pas en ambassadeur, mais en ami de votre gloire, comme de la nôtre : je sais bien qu'à votre retour, si vous parlez de nos victoires dans votre journal de voyage, cela ne réussira pas beaucoup dans le faubourg Saint-Germain, ni même en Europe; mais vous écrivez pour l'avenir, et le monde entier. » Tels étaient, sous ce règne de la force et de la conquête, les égards empressés, la déférence gracieuse, que les plus habiles serviteurs du Pouvoir gardaient pour le talent même suspect et disgracié. Le général Sébastianı mêlait à ces égards un peu de solennité, peut-être : mais, son savoir et son esprit le rendaient aussi bon juge de la vraie supériorité qu'il s'en montrait noblement ami.
Jusqu'à quel point le conseil de l'ambassadeur fut-il suivi? on peut s'en assurer par l'étude si attrayante des belles descriptions, des éloquentes peintures, qu'à travers l'Egypte, la Syrie, la Judée, le poëte voyageur a recueillies sur sa route. Il passait vite, et n'était pas érudit, quoique souvent exact ; mais, on ne saurait lui dénier ce don puissant de sentir vivement les beautés de la nature et d'égaler les impressions de l'âme par la parole. Rien de plus fort et de plus neuf, aujourd'hui même, que ses vues du désert, ses aspects de la mer Morte, son entrée à Jérusalem, et les retours de foi, les élans religieux, dont il est saisi, sur cette terre travaillée par des miracles, comme il dit quelque part. Depuis que la voix du peuple hébreu s'est tue, depuis que la désolation et l'esclavage se sont assis aux lieux, où les prophètes en avaient marqué la place, un seul homme, avant M. de Chateaubriand, avait été plus éloquent que lui, ou du moins plus naturel et plus vrai, dans son effroi des mêmes souvenirs, dans sa recherche et son adoration des mêmes traces divines. Mais, saint Jérôme habitait à demeure, pour y vieillir et pour y mourir sur la cendre et dans la pénitence, ces régions désolées, où le voyageur français ne faisait que lever, en passant au pas de course, des empreintes et des images. Saint Jérôme était un athlète chrétien du quatrième siècle, un ouvrier du temple à rebâtir, un apôtre du peuple à rassembler. M. de Chateaubriand était un pèlerin artiste du dix-neuvième siècle, un grand écrivain, un poëte qui cherchait des émotions et des couleurs, pour distraire la tristesse d'une vieille société fatiguée de servitude, de souffrance et de gloire.
A égalité même de génie, il fallait que le laborieux hébraïsant de Nazareth, que l'interprète passionné de la Bible, que l'ami sévère et fidèle des Paula et des Marcella, devenues religieuses hospitalières à Bethléem, décrivît la Terre Sainte, en déplorât les profanations et les ruines, d'un cœur bien autrement ému, d'un gémissement bien plus vrai que l'éloquent émigré français ramené par la politique à la religion, et par l'amour de la poésie à la méditation de la Bible.
Quelle que doive être, au reste, la curiosité de l'avenir sur ce voyage en Terre Sainte, renouvelé depuis par un autre grand écrivain, mais plus rare et plus difficile, au commencement de ce siècle, M. de Chateaubriand revint, l'imagination enrichie, la palette chargée de teintes nouvelles, et, lui-même, comme rajeuni par la vue d'un autre nouveau monde, le plus poétique de tous, aussi plein de traditions divines et d'antiquités humaines que l'Amérique en semblait vide.
A son premier voyage, au sud et au nord du monde américain, le jeune et grand peintre n'avait eu que le spectacle de la nature, l'inspiration de son luxe désordonné, de sa grandeur sauvage, dans ses fleuves et dans ses forêts, comme dans l'homme inculte, qui les parcourt Il avait rapporté de cette école du désert plus de rêveries et d'images que d'idées. Mais, à ce second voyage, entrepris dans la force de l'âge et de la pensée, le meme esprit avait plus grande étude à faire, enthousiasme plus profond à tirer de son propre cœur, à la lumière des lieux et des souvenirs qui ont le plus agi sur l'imagination de 'Europe.
Ce sublime extraordinaire, cette vie surnaturelle des premiers âges du monde, cette vie parfaite de l'Evangile, que Milton et Bossuet ont retrouvée par l'étude enthousiaste des livres saints, et qui rendait le ciel et la terre d'Orient visibles pour eux et resplendissants, sous leur magnifique parole, il en avait, lui voyageur plein de génie, contemplé de ses yeux la grandeur; il avait dormi sous cette voûte d'astres étincelants et touché de ses pas cette terre de feu. Ces noms antiques de la fontaine de Siloë, du mont Carmel et du jardin des Oliviers, étaient pour lui des images présentes, des stations de sa route. Ces noms lui enseignaient toute la poésie de la religion, comme cette terre de Syrie et de Judée, tant ravagée par la conquête, étalait sous ses yeux les hideuses plaies du despotisme et la corruption des esclaves. Ce fut, la pensée toute remplie de ces spectacles et de ces leçons, qu'après avoir prié au tombeau du Christ, il repartit pour la France dans les derniers mois de 1807.
Descendu, à son retour, sur la côte septentrionale d'Afrique, dans ces lieux qui continuaient pour lui le souvenir de l'Asie et des Croisades, il voulut suivre, à la trace des ruines, le lit de lave du mahométisme débordé sur l'Europe; et il toucha l'Espagne, qui sommeillait encore dans la vague et passive attente d'une prochaine invasion. M. de Chateaubriand, l'effleurant à la surface, n'y cherchait alors, et n'y regarda que ces restes d'architecture moresque, ces poétiques palais de Grenade et de Cordoue, dont les gracieux souvenirs colorent un des plus charmants écrits de son âge mûr, le Dernier des Abencerayes, cet épisode de son second voyage, moins célèbre qu'Atalu, mais non moins impérissable, aux jeux des amıs de l'art.
Ici encore, la fiction était née du souvenir. Dans les jardins de l'Alhambra, une amitié trop tendre, semblable à celles qu'au douzième siècle, on expiait par un voyage en Terre Sainte, était venue attendre le nouveau et plus faible pénitent, au retour de sa mission.-Il n'en dit rien, dans ses Mémoires ; mais des mots, épars ailleurs, sous sa plume, ont confirmé cette médisance de Paris. Il ramena jusqu'au sombre palais de l'Escurial la belle et spirituelle voyageuse, qu'il avait trouvée à Grenade; et, près d'elle, il ne vit pas sans quelque remords les célestes peintures des vierges de Murillo. Un autre jour, sous la voûte d'une autre église, sa compagne lui montra un moine immobile, absorbé dans la prière, et, opposant, pour ainsi dire, l'extase heureuse de la foi au trouble de l'amour, dont il était entouré, sans le voir.
C'est ainsi qu'après onze mois passés hors de France, M. de Chateaubriand revit Paris, dans les premiers jours de juin 1807; il y retrouvait sa femme, sévèrement dévouée, rarement approbative, et quelques amis épris avec enthousiasme de ses ouvrages et ardents pour sa renommée. Sa fortune, qui n'était guère que le produit des éditions réitérées du Génie du Christianisme, demeurait obérée par le dispendieux voyage qu'il venait d'achever; et de nouveaux et grands succès pouvaient seuls la relever un peu. Il prit alors deux dispositions, qui lui devinrent bientôt également onéreuses : Il entra dans la propriété du Mercure, que quittait M. de Fontanes; et il. acheta près Paris, pour trente mille francs, la petite campagne qu'il orna, qu'il agrandit et qu'il a rendue célèbre, sous le nom de la Vallée aux Loups.
La première de ces deux propriétés, la propriété d'un recueil périodique, fort chanceuse sous la censure et la police d'alors, manqua presque aussitôt et compromit gravement l'éloquent rédacteur, le possesseur éphémère du journal.
Engagé par des relations élégantes de société, des complaisances de cœur, à signaler dans le Mercure les premières livraisons du Voyage pittoresque de M. de Laborde en Espagne, M. de chateaubriand chercha, ou ne put éviter certains accents de liberté généreuse, d'élévation spéculative, qu'avaient éveillés ses courses récentes en Orient, et que n'étouffait pas en lui l'oppression militaire, qu'il retrouvait, en France.
On dénonça surtout un passage, où l'auteur, par une digression inattendue, se complaisant à l'idée du génie en lutte contre la force, disait dans son beau langage : C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus : et déjà l'intègre Providence livre à un enfant obscur la gloire du maître du monde. »
D'autres saillies de l'âme éparses, dans ce morceau, et une certaine révolte de la pensée, qu'on y sentait partout, aggravaient ce début. L'auteur, tout préoccupé de sonpropre voyage, des oppressions et des misères, que venait de lui montrer la Grèce, à côté des inscriptions et des marbres mutilés, remarquait, comme en réponse à certains publicistes d'alors, que, s'il avait cru jamais le gouvernement absolu le meilleur des gouvernements possibles, quelques mois de séjour en Turquie l'auraient bien guéri de cette opinion. Et puis, il oubliait encore M. de la Borde, son texte et ses planches, pour parler de Sertorius en guerre contre Sylla. Il redisait : « Il y a des « autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n'est pas anéanti, quoique le temple soit désert. » Et, s'animant, à cette idée, il écrivait : « Après tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux, deux mille ans après notre vie! » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans l'allusion : « Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. »
Enfin, par une autre hardiesse fort peu nuisible, mais déplaisante au maître d'alors, il rappelait sa visite aux tombeaux de Mesdames à Trieste, et le bruit des pas d'un Français faisant tressaillir deux Françaises, dans leurs cercueils. A travers le lourd et méticuleux silence, qu'imposait alors la police de l'Empire, Napoléon fut très-irrité de cet article du Mercure. Il en parla lui-même dans sa cour, avec impatience et menace. « Chateaubriand, dit-il à M. de Fontanes, devant le grand maréchal Duroc, croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas? je le • ferai sabrer, sur les marches de mon palais. »
Tout se borna cependant à la destruction du Mercure, ce demeurant de l'ancien régime qui, depuis quelques années, avait pris une seconde naissance bien supérieure à la première. M. de Fontanes fut pour beaucoup dans cette modération relative. Quand l'Empereur retombait à quelque injure, à quelque menace contre cet ami, que M. de l'ontanes ne déserta jamais; celui-ci répondait : « Après tout, Sire, son nom illustre votre règne, et sera cité dans l'avenir, au-dessous du vôtre. Quant à lui, il ne conspire pas ; il ne peut rien contre vous; il n'a que son talent. Mais, à ce titre, il est immortel, dans l'histoire du siècle de Napoléon. Voulez-vous qu'on dise, un jour, que Napoléon l'a tué, ou emprisonné, pendant dix ans? »
CHAPITRE VIII INQUIÉTUDES DE M. DE CHATEAUBRIAND. - UN INCIDENT DE SA DISGRACE. - IL ACHÈVE ET PUBLIE LES MartYrS. - CRITIQUES SUSCITÉES PAR CET OUVRAGE. -