Premiere partie
Résulter pour lui (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'intention de cette lettre était bonne; mais des conseils si vagues et des vœux n'étaient pas tout ce qu'un Roi, dont l'armée occupait encore l'Espagne, avait à faire, pour tempérer les instincts cruels et la tyrannie violente d'un prince aussi vindicatif, dans le Pouvoir, que vil dans la défaite. Parler, en passant, des vieilles Cortès à ce monarque absolu, c'était ne rien dire ; conseiller à demi l'amnistie, c'était ne rien faire. En renonçant à l'idée d'exiger pour l'Espagne quelques-unes de ces garanties constitutionnelles, dont il avait d'abord fait grand bruit, M. de Chateaubriand prétendit qu'en cela l'homme d'Etat l'emportait, chez lui, sur l'homme à théories. C'était se mettre à l'aise, pour ne point agir, et donner une excuse à son inaction. Il n'y avait nulle prévoyance d'homme d'Etat sur l'Espagne à remettre le Roi Ferdinand, avec des haines et des rancunes de plus, dans les conditions de Despotisme, dont il avait tant abusé, et qu'il s'était vu arracher une première fois. Il n'y avait nulle prévoyance d'homme d'Etat, au profit de la Monarchie française, à la laisser sans influence sur les Bourbons d'Espagne, et à ne garder pour elle que la responsabilité d'avoir, à ses frais, restauré la tyrannie d'autrui. Il était mal aisé sans doute de tempérer un tel Pouvoir. Mais, notre Diplomatie s'en découragea trop vite, lorsque nos troupes étaient encore maîtresses de tout, en Espagne.
Impuissant, ou timide à rien tenter dans ce sens, M. de Chateaubriand se berçait encore de l'idée d'établir à l'amiable des infants espagnols sur les trônes du Mexique et du Pérou; et déjà le roi Ferdinand, rentré dans sa Capitale, aux acclamations d'une partie du bas peuple, avec les conseils d'une obscure camarilla, renouvelait les plus mauvaises pratiques de son ancien règne. Le due d'Angoulême blâmait, sans empêcher, et sentait pour lui-même, dans l'ingrate amertume du Roi d'Espagne, les inconvénients du Pouvoir sans limites qui lui était rendu.
Pendant ces premières et sourdes violences qui suivirent aussitôt la rentrée de Ferdinand VII, les félicitations royales et les insignes honorifiques arrivaient au Ministre des affaires étrangères de France, en réponse aux communications qu'il avait faites. Pas un mot, dans ces lettres, ne rappelait l'ancienne promesse d'Institutions protectrices qui émaneraient du Roi. « Le règne du crime était passé; Espagne affranchie; la cause sacrée de l'autel et du trône avait triomphé: » voilà les succès, dont était loué le Ministre, et pour lesquels, il lui était décerné l'ordre de Saint-André par le Czar, l'aigle noir par le roi de Prusse, et l'ordre de l'Annonciade par le roi de Sardaigne. Peut-être même M. de Chateaubriand, même à titre politique, estima-t-il trop haut ces démonstrations, et fut-il trop blessé de ne pas voir l'empereur d'Autriche et son principal ministre y joindre un témoignage aussi marqué.
Ce qui eût fortifié le Ministre français, c'était d'agir en Espagne, d'y seconder la modération du Prince généralissime, de soutenir la politique sensée de son état-major, et non d'accroître par d'insignifiants honneurs de Cour la jalousie déjà trop excitée de ses collègues. Ce grand cordon de Saint-André, envoyé directement par l'empereur de Russie au Ministre des affaires étrangères, devait blesser M. de Villèle, président du Conseil. Le roi, prenant parti pour lui, déclara aussitôt que, pour marquer sa satisfaction de la guerre d'Espagne, il voulait créer M. de Villèle chevalier des ordres. M. de Chateaubriand, irrité à son tour contre cette manière de rétablir la primauté, fit entendre qu'il se retirerait du ministère, s'il n'obtenait, en même temps, le même honneur que M. de. Villèle. Il reçut donc le cordon bleu; et, en écrivant à notre ambassadeur en Russie, il put annoncer la fin de l'orage, que lui avait involontairement attiré la faveur du Czar.
« J'ai été obligé de parler, » dit-il dans sa lettre à M. de la Ferronnays; « et on a bientôt reconnu qu'aller, sans moi, était impossible. » Puis, il ajoute, comme s il devait par là tout terminer : « Il n'y a plus qu'une chose à faire, c'est que vous demandiez à l'empereur, en mon nom et pour m'obliger, le cordon de Saint-André pour Villèle. Ne craignez pas ; je ne serai pas blessé : et c'est moi qui joue ici le beau rôle. Il faut être juste d'ailleurs : Villèle, après le premier mouvement d'humeur, est revenu aux sentiments de l'intérêt commun et de l'amitié. C'est en tout un homme d'un mérite supérieur; et, a comme désormais il faut bien qu'il m'abandonne entièrement la conduite de le politique étrangère, nous ne pouvons plus avoir de rivalité; et notre union est indispensable au repos de la France. »
M. de Villèle reçut donc aussi le cordon de Saint-André, et n'oublia ni le retard, ni l'origine de cette faveur. Son amitié pour M. de Chateaubriand, on peut le croire, n'en fut pas accrue. Plus attentif à quelques négligences de son Collègue que frappé de ses grands talents, il n'entendait nullement lui laisser toute la conduite de la politique étrangère : et, il comprenait autrement que lui les profits à recueillir du succès, disait-il. Certaines vivacités de langage qui échappaient à M. de Chateaubriand, certaines phrases sur la limite du Rhin étaient redites, pour inquiéter le Roi. M. de Villèle, du reste, planteur à l'ile Bourbon dans sa jeunesse, se piquait avec raison d'avoir un avis et une volonté, dans la grande affaire des Colonies espagnoles. Lui, que nous avons vu, pour un arrangement pécuniaire modique et mal assuré, concéder la reconnaissance de la sanglante émancipation de Saint-Domingue, tenait peu, vous le croyez bien, à la Souveraineté légitime de la Couronne d'Espagne sur le Mexique : il inclinait à finir promptement sur ce point, en bon accord avec l'Angleterre, et de façon è ménager quelques avantages au commerce français. Il riait un peu des Monarchies Bourboniennes et Trans-Atlantiques projetées par son Collègue, et disait un jour à l'habile directeur des douanes, M. de Saint-Cric : « Regardez bien, mon cher directeur, à nos expéditions et à nos retours, du côté de l'Amérique méridionale. Préparons pour cela des tarifs bien entendus. Moi, vous le savez, je ne mets pas de poésie dans les affaires. Tout ce beau pays de là-bas ne sera qu'un marché anglais, si Chateaubriand continue seulement, encore une année, sa correspondance têle à tête avec Canning. »
CHAPITRE XV DIFFICULTÉS CROISSANTES POUR M. DE CHATEAUBRIAND, APRÈS LA GUERRE B'ESPA- GNE. - FAUTES POLITIQUES DE SA PART, QUANT AU CHANGEMENT PARTIEL DU
CABINET. - SA DISSIDENCE AVEC M. DE VILLÈLE SUR UNE GRAVE QUESTION. - SES DÉSAVANTAGES, DANS L'ÉTAT DU GOUVERNEMENT ET DES PARTIS. — DÉBATS
RELATIFS A LA RÉDUCTION DE LA RENTE ET AU RENOUVELLEMENT INTÉGRAL DE LA CHAMBRE ÉLECTIVE. - SÉCURITÉ DE M. DE CHATEAUBRIAND ET D'UNE PARTIE