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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Contemporains ajoutés a ceux des Mémoires. - départ pour l'Amérique (suite 3)

Premiere partie

Contemporains ajoutés a ceux des Mémoires. - départ pour l'Amérique (suite 3)

M. de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 57–65 · chapitre 6 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette rude époque de l'année fut favorable à la rapidité de son retour. Poussé, en dix-sept jours, d'un bord de l'Atlantique à l'autre, après des coups de mer terribles et de graves périls, pendant cinq jours, parmi les rescifs voisins du Havre, le navire aborda dans ce port, le 2 janvier 1792. Le jeune voyageur arrivait sans ressource; et son premier soin fut d'écrire à son frère, à Paris, pour lui annoncer son retour à crédit, et sa dette d'honneur. La lettre envoyée à sa mère obtint aussitôt réponse et secours : et il revit Saint-Malo, après quatorze mois d'éloignement de la France. Il y retrouvait l'impression aggravée de tout ce qu'il avait fui, la révolution plus violente, le royalisme prêt à la guerre civile, la guerre étrangère imminente. Sous l'air de la Bretagne, dans la famille dont il était, entre les plaintes de son oncle maternel et de ses beaux-frères, devant l'oppression, ou la fuite des officiers de la marine royale, l'emigration devait lui paraître un refuge, un besoin, un devoir.

Sa famille voulut y aider par un moyen, qui peut sembler étrange. Fils cadet d'une famille peu riche, ayant déjà dissipé, ou perdu la meilleure part de son mince héritage, le jeune chevalier était bien pauvre, même pour émigrer. On résolut de le marier, et de doter ainsi son dévouement royaliste avec la fortune d'une jeune orpheline du pays, d'un nom fort noble et d'une agréable figure. L'arrangement fut réglé par la pieuse mère de M. de Chateaubriand et quelques vieux parents de la jeune personne, qu'on supposait héritière d'une fortune de quatre à cinq cent mille livres. Il y eut quelque obstacle de la part d'un parent chicaneur et démocrate ; mais, le mariage se fit religieusement et civilement, avec un certain goût admiratif d'une part, et sans autre vocation de l'autre part que le désir d'émigrer bientôt. Marié, à la fin de mars 1792, trois mois à peine, après son retour, M. de Chateaubriand partit avec sa femme pour Paris, à l'époque même où la Déclaration de guerre de la France au roi d'Autriche et de Hongrie commençait la longue secousse de l'Europe. Il revoyait Paris plus que jamais troublé, et voisin du chaos; il y retrouvait le vertueux Malesherbes, plus découragé de toute espérance et plus héroïque d'indignation contre le crime et de dévouement au roi; il y retrouvait, dans cette noble famille de Malesherbes et de Rosambo, son frère impatient d'émigrer ; il y voyait, dans quelques-uns de ses amis, hommes de lettres, le progrès ou l'effroi des opinions violentes qui dominaient ; enfin, sur ce lieu même, dans ce quartier général de la Révolution, il pouvait pressentir plus vite les attentats imminents et l'accroissement rapide des violences et de la tyrannie populaire.

En relisant aujourd'hui ce que, tant d'années après 1792, l'homme de lettres, passé par la gloire et la puissance, retrace de ses souvenirs, des spectacles du temps et de ses propres pensées, on est frappé d'une chose qu'il ne dit pas, c'est, combien le jeune voyageur, ses plans, ses entreprises, sa hardiesse originale étaient imperceptibles, dans l'obsession des événements d'alors ! à peine est-il remarqué de ceux mêmes qui devaient se plaire à lui. Le bon M. de Malesherbes écoute encore ses projets d'un second voyage, pour trouver le passage nord-ouest; mais, il lui conseille d'émigrer auparavant et de prendre part à la prochaine Coalition. Vous reconnaissez la fatalité du temps. L'esprit même le plus généreux et le plus philosophe, le ministre suspect aux courtisans, le sage ami du peuple près Louis XVI, dans l'horreur des crimes populaires et des violences législatives, souhaitait une invasion ennemie, concevait une alliance des opprimés à l'intérieur avec l'étranger; et il citait à l'appui le soulèvement des Etats d'Amérique appelant contre les soldats de leur Métropole des auxiliaires français. Sans ardeur pour de telles idées, le jeune homme y cédait cependant : et la ruine bientôt constatée de la prétendue fortune de sa femme, dans le désordre du temps, était son plus grand obstacle. Un emprunt de dix mille francs lève cette difficulté; et une folie de jeunesse, la seule qu'il ait faite, ou qu'il ait avouée, la perte au jeu des quatre cinquièmes de cette somme, lui laisse encore de quoi quitter la France, avec son frère, plus passionné que lui pour la même cause.

Quoique ami de la liberté par nature et devenu libre penseur, il ne pouvait aimer la Révolution, dont il entendait alors Chamfort, Ginguené, la Harpe se faire les panégyristes par ambition, ou par peur. Mais l'émigration lui déplaisait ; et il allait y porter un peu de cette jalousie du cadet contre l'aîné, qui ressemble au mécontentement de la démocratie contre la noblesse. Cependant, la profanation du 20 juin 1792 et les attentats qu'elle faisait prévoir, les illusions de parti, l'honneur, l'indignation, l'emportèrent; et, le 15 juillet, il quittait Paris, avec son frère, pour gagner, par Lille, la frontière du Nord, où la guerre allait éclater.

Les deux frères parvinrent jusqu'à Tournay, en évitant quelques patrouilles françaises, et en criant à des hulans : Officiers qui vont rejoindre les princes; et, de Tournay, ils se virent bientôt à Bruxelles, au cœur même de l'émigration. Là, le jeune voyageur, avec son modeste habit de sous-lieutenant, son ambition de grands desseins, et son souvenir tout récent de l'Amérique, éprouva quelque chose du dépit amer et moqueur de Cicéron, dans le camp de l'Pompée. Dînant chez le baron de Breteuil, qui tenait table ouverte, il vit là des Évêques avec leur croix d'or, prêchant la guerre civile, des Aides de camp et des Généraux sans armée, un bel esprit, Rivarol, déclamant et se faisant écouter. Lebaron de Bretcuil ne pouvait faire moins, pour le jeune sous-lieutenant que de dire au comte de Chateaubriand : « D'où vient votre frère le chevalier? » Je répondis, raconte Chateaubriand : « de Niagara. » Rivarol s'écria : « De la cataracte? » Je me tus. Il hasarda un commencement de question : « M. va... « - Où l'on se bat! » interrompis-je. La réponse était fière. Car on se battait peu, cette fois du moins ; et les souvenirs du jeune chevalier nous font sentir un vice de plus dans cette fatale émigration, la jalousie haineuse de ceux qui la formaient. J'avais hâte, dit-il, de voir mes pairs, des émigrés comme moi, à six cents livres de rente ; » et, laissant à Bruxelles son frère aîné, aide de camp du général Monboissier, le jeune homme, avec son havre-sac repris à la porte de l'hôtel Breteuil et son uniforme blanc, se mettait en route, à pied, pour Coblentz.

Qu'il ait fait une petite station dans l'armée prussienne et ait reçu bon accueil du roi de Prusse et du menaçant duc de Brunswick, ce souvenir ne semble guère avoir d'autre portée que de faire ressortir la froideur de sa réception à Trèves, dans une Emigration, où il semblait retardataire. On connaît, en effet, cette manie de blâme mutuel et de division, qu'emportent avec eux les partis malheureux. Le corps français ainsi réuni était du reste peu nombreux, fort disparate et mal équipé, mêlé de vieillards et de trop jeunes gens, et comptant plus d'officiers que de soldats. Bien qu'il y eût là quelques débris du régiment, où M. de Chateaubriand avait servi en France, une brigade de Navarre, il n'y rentra pas ; et il prit rang d'officier-soldat dans la compagnie bretonne commandée par M. de Goyon. Cette troupe était armée de lourds et mauvais fusils anglais; et le jeune volontaire joignit ce poids à celui du havre-sac qui contenait tout son avoir, surchargé du manuscrit in-folio de ses voyages et de ses imaginations d'Amérique.

Ce fut ce corps, ainsi mal pourvu et mal commandé, qui bientôt se vit diriger vers Thionville, pour en faire le siége, au nom du Roi de France et de ses alliés. L'état-major de Bruxelles avait rejoint, avec quelques troupes; mais, entre l'inexpérience de l'attaque et la faiblesse d'une défense improvisée, une disposition trop dominante parmi les Emigrés, c'était la haine des aides de camp. A la moindre affaire engagée, on criait dans les rangs de la ligne : « En avant les aides de camp ! » Dans les rangs de l'armée française défendant le territoire, les soldats criaient aussi : « En avant les officiers! » Mais là, cet appel était électrique et puissant; du rang des soldats sortaient des officiers; et les officiers lancés en avant devenaient de grands hommes de guerre.

Plus à l'étroit entre sa propre faiblesse et l'envieuse protection de l'étranger, l'Émigration n'avait pas cette puissance d'enfanter des généraux. De cette école de guerre péniblement suivie, pendant quelques mois d'un siége mal conduit et enfin abandonné, le jeune Chateaubriand tira-t-il autre chose que ces émotions si bien décrites du bivouac au bord du fleuve, de la nuit passée avec, ou sans alerte, et du réveil, pour se battre? On peut en douter, je crois. Revenu, avec son corps, de la tranchée de Thionville à Verdun, qui s'était rendu aux alliés le 2 décembre 1792, et qu'on laissa, quelques jours après, en proie aux cruautés des patriotes, Chateaubriand, dans le désarroi de sa troupe, souffrant de la poitrine et attaqué de la petite vérole, se traîna jusqu'à Namur : et de Namur, il revint à Bruxelles, resté jusque-là le centre inviolable de l'Emigration. En approchant de l'hôtel, où il avait logé, il aperçut son frère qui descendait de voiture, avec le baron de Montboissier. Méconnaissable d'abord sous sa fatigue, sa maigreur et les symptômes de son mal, le jeune soldat est secouru par son frère ; et placé, dans une maison voisine, il reçoit les secours d'un médecin et vingt-cinq louis, pour se rendre, comme il le veut, dans l'île de Jersey; car, la campagne semblait finie, ou du moins l'Emigration dispersée.

M. de Chateaubriand aîné, soit qu'il se crût moins compromis par la simple participation à l'état-major des Princes, soit qu'il cédât aux crédules instances de M. de Malesherbes, songeait à rentrer en France. Le jeune et brave soldat de la compagnie bretonne avait pris son congé, et avait besoin d'une longue convalescence. A Jersey, il devait retrouver son oncle maternel et quelques soins de famille. Il quitta donc son frère, dans cette intention. Il l'avait vu pour la dernière fois. Ce frère, son aîné et son parrain, allait rentrer en France, pour y mourir un an plus tard, dans un holocauste de famille, avec sa femme, petite-fille de Malesherbes, et tout ce qui lui était cher.

Moins confiant et plus aventureux, le jeune Chateaubriand partit de Bruxelles pour Ostende, avec quelques louis d'or et le monde devant lui. De là, il s'embarque, en compagnie de quelques Bretons, pour gagner l'Angleterre. Il touche d'abord à l'île de Guernesey, puis à Jersey, dans cet ancien refuge, où devait, de nos jours, s'arrêter un autre proscrit, d'un rare et puissant esprit poétique, qu'il employa trop peut-être à évoquer dans ses vers le prestige oppresseur, sous lequel il fut accablé. Là, le jeune soldat, blessé et malade, trouva dans le petit établissement d'émigration de M. de Bédée son oncle les soins affectueux de ses cousines ; et il apprit des nouvelles de ses sœurs fugitives de Paris, après le 2 décembre, et retournées dans leur triste asile de Bretagne.

Il n'a marqué nulle part les jours et les semaines de sa pénible convalescence. Mais il paraît avoir été retenu à Jersey, pendant plusieurs mois, jusqu'au printemps de 1793, dont il sentit avec plaisir l'impression salubre et les fraîches haleines, dans cette île agreste et tranquille, entre les fureurs de la France et l'agitation violente, que maîtrisait l'Angleterre. Là, sans doute, il apprit le crime du 21 janvier, et dut trembler pour la vie des siens. Plus séparé que jamais de la France, et ne voulant pas être à charge à l'hospitalité de son oncle, dès qu'il eut repris un peu de force, il passa en Angleterre. Il avait pour compagnon de route un jeune magistrat du parlement de Rennes, M. Hingant : arrivé à Londres, il y trouvait un de ces hommes actifs par leurs écrits, dont les révolutions exagèrent l'importance, Pelletier, l'auteur de divers journaux royalistes, longtemps adversaire impuni de Bonaparte, sous l'abri des lois anglaises, ayant obtenu l'honneur d'une poursuite judiciaire du premier consul, et acquitté contre lui, grâce à un plaidoyer qui aggravait l'o!- fense.

Cette liaison, la seule à peu près que rencontra d'abord le jeune émigré, le besoin de gagner son pain, la passion d'étude mêlée, depuis l'enfance, à toutes ses rêveries et à son inaction même, et enfin le travail encore informe, journal et roman de sa vie, qu'il avait rapporté d'Amérique, tout cela le jetait vers la profession d'hommes de lettres, telle qu'un étranger inconnu pouvait l'essayer, dans cette âpre métropole du gain, dans ces rues stériles et affairées, où, quelques années auparavant, des talents indigènes erraient la nuit, faute d'asile, mouraient de faim, faute de secours, ou s'empoisonnaient par désespoir.

Sous une date plus récente encore, un Français, André Chénier, n'éprouvant lui-même alors d'autre malheur que la dépendance d'une fonction publique, avait vivement décrit et personnifié dans Londres cet impitoyable égoïsme d'une grande ville. Chateaubriand allait en faire l'épreuve.

CHAPITRE IV SÉJOUR PÉNIBLE DE M. DE CHATEAUBRIAND A LONDRES : SES PREMIERS TRAVAUX LIT- TÉRAIRES - EST APPELÉ DANS LE CONTÉ DE SUFFOLK. • SON RETOUR A

Londres. — y retrouve m. de Fontanes exilé. — puflication a Londres

DE L'Essai Sur les RévolutionS. - DÉPART DE M. DE FONTANES. - DOULEUR