Premiere partie
Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 2)
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A Paris, l'effet de cette pompe avait été grand et favorable. L'intention apparente du premier Consul, le caractère légal et modéré du héros américain, la personne même de l'orateur, un récent amnistié, la majesté calme et douce de son langage, les sentiments généreux qu'il y mêlait, et jusqu'à l'hommage que lui arrachait un souvenir demi-voilé de l'infortunée reine de France, tout cet ensemble avait produit une impression vivement redite à l'étranger, et dont les journaux anglais étaient remplis, comme d'un augure de justice et de paix. L'éloge indirect du Consul sans doute, la prophétie, la provocation de sa grandeur étaient partout, dans cette peinture d'un modèle qui ne serait pas imité. Mais, cela même ne déplaisait pas à la confiance toujours crédule des Français et à leur entraînement vers le succès et la force.
Le Consul, qui assistait à la cérémonie, dont il semblait Idole visible, avait marqué son approbation à l'orateur; et il l'attachait, presque aussitôt, par un titre, au ministère de l'intérieur, que dirigeait Lucien. A ces nouvelles, à ce succès de M. de Fontanes, l'ami resté seul à Londres avait tout motif d'invoquer son crédit, et de s'y confier. La plus affectueuse réponse lui en donna sur-le-champ l'assurance. Rien ne se fait cependant aussi vite que le croit l'impatience du malheur. Les radiations de la liste des émigrés étaient plus ou moins lentes. M. de Fontanes citait l'exemple de sa propre rentrée, sans aucune précaution. Un passe-port étranger, sous un faux nom, pouvait suffire. MM. de Lamoignon, madame d'Aguesseau, leur sœur, pressaient M. de Chateaubriand de revenir avec eux. Muni d'un passe-port de l'ambassade prussienne aux nom et signalement du sieur Lassagne, il partit au printemps. J'ai sous les yeux et je relis, non sans émotion, sa lettre au citoyen Fontanes.
« Calais, 18 floréal an VIII.
« J'arrive, mon cher et aimable ami. Madame Jacquet (sans doute madame d'Aguesseau) veut bien me donner une place dans sa voiture. Je descendrai chez vous; et je vous prie de me chercher un logement tout près du vôtre. Nous serons à Paris le 10.
« Tâchez de redoubler d'amitié pour moi; car j'ai bien besoin de vous; et je vais vous mettre à de rudes épreuves. Annoncez-moi à madame de Fontanes et réclamez pour moi ses bontés. J'ai bien changé, mon cher ami, depuis que j'ai quitté la Suisse, pour voyager chez les Natchez; et vous aurez peine à me reconnaître. Je vous embrasse tendrement.
Lassagne
Lassagne rentrait en France, avec le nouveau siècle, pour y voir le général Bonaparte devenir l'empereur Napoléon, et pour prendre lui-même sa part, dans ces métamorphoses des institutions et des hommes, si fréquentes parmi nous, mais rarement aussi glorieuses.
CHAPITRE V ARRIVÉE DE M. DE CHATEAUBRIAND, A PARIS EN 1800. — QUELQUES TRAITS DE LA SOCIÉTÉ D'ALORS. — PUBLICATION ET SUCCÈS D'ATALA. — ZÈLE DE M. DE FON-
TANES; AMITIÉ DE M. JOUBERT. - RELATIONS AVEC LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR LUCIEN ET AVEC UNE SŒUR DU PREMIER CONSUL. - LE GÉNIE DU CHRISTIANISNE EST
ACHEVÉ ET PUBLIÉ. - A-PROPOS ET PRODIGIEUX EFFET DE CET OUVRAGE. — VUES NOUVELLES DE L'AUTEUR SUR LE MÈME SUJET. — JUGEMENT PROBABLE DE L'AVENIR.
M. de Chateaubriand voit le premier Consul
Ainsi, en 1800, à l'entrée de ce siècle, dont il allait être une si grande gloire, pressé par l'exemple de quelques amis et appelé à grands cris, comme il le disait, par M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, réputé sujet neufchâtelois de la Prusse, était débarqué à Calais. Il y trouvait madame de Lindsay, qui attendait madame d'Aguesseau ; et il les accompagnait toutes deux à Paris, en traversant un côté de cette France encore toute brûlée de l'incendie de la Révolution, mais active, sous un chef nouveau, et renaissant, de toute part, à l'agriculture, au commerce, aux arts.
Descendu à Paris, au quartier des Ternes, dans un logement loué au nom de madame de Lindsay, la première visite du voyageur fut d'aller, au travers des Champs-Elysées, chercher M. de Fontanes, dans la rue Saint-Honoré, près de Saint-Roch. Il racontait, dans sa vieillesse, qu'à l'entrée de la place de la Révolution, songeant à l'échafaud de Louis XVI, ses yeux s'étaient obscurcis de larmes, tous ses membres avaient tremblé, et il s'était appuyé à un balustre des fossés, pour ne pas tomber. L'obélisque de Lougsor, ajoutait-il amèrement, n'est pas assez élevé pour cacher la place où fut immolé Louis XVI.
Ravi de voir en France son jeune compagnon d'exil, à Londres, M. de Fontanes le mena d'abord, dans la même rue, chez un ami digne de tous deux, M. Joubert, esprit original et délicat dont nous avons aujourd'hui un recueil de Pensées, publié depuis sa mort, et quelques lettres fort piquantes.
M. Joubert, le plus ingénieux des amateurs, plutôt que grand artiste, homme de loisir par sa fortune, ses goûts, sa santé délicate, était épris de la passion des lettres, autant qu'on le fut, au dix-huitième siècle, mais autrement. Il aimait la perfection la plus exquise : une page de Platon, quelques vers de Virgile ou d'Horace, une lettre de madame de Sévigné, une pensée de Pascal, l'occupaient et le faisaient rêver, des matinées entières. La déclamation, ou l'aridité philosophique lui était insupportable; Rousseau même le choquait, par mille côtés. La méthode de M. Joubert, pour faire des extraits, consistant à détacher des livres les passages qu'il voulait relire, il n'avait découpé de la Nouvelle Héloïse et de l'Emile qu'un petit nombre de demi-pages.
Mais, ce critique si dédaigneux, dont le goût pouvait paraître difficile jusqu'au caprice, ce Sybarite littéraire avait parfois une facilité charmante dans les entretiens, l'instinct le plus juste du beau et du vrai dans les arts, et la passion du génie d'autrui. Il goûtait la pureté, la noble élégance, la sage imagination de M. de Fontanes ; il aima des qualités toutes contraires dans le jeune émigré. Ce sauvage me charme, disait-il souvent ; il faut le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et hui laisser la croix, les missions, les couchers du soleil en plein océan, et les savanes de l'Amérique : et, vous verrez quel poëte nous allons avoir, pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia jadis Athènes de la peste.
Accueilli par cet excellent juge, sous les auspices et la recommandation passionnée de M. de Fontanes, le jeune émigré, gardant son faux nom de Lassagne, à l'abri d'une tolérance très-commune alors, s'établit rue de Lille, dans un petit entre-sol; et il se livra tout entier à l'achèvement de son grand travail, le Génie du Christianisme, qu'un libraire royaliste se chargeait d'imprimer, pour le premier volume, d'après les feuilles déjà tirées à Londres, pour le reste, sur le manuscrit, et en soumettant le tout à l'examen d'une censure de police officieuse et déjà très-exi-- geante.
Sans autre ressource pour vivre que de modiques avances faites par le libraire, sur le prix de l'ouvrage, M. de Chateaubriand eut besoin de travailler, en même temps, au Mercure, journal tout littéraire, que dirigeait son ami M. de * Fontanes. Une lettre à madame de Staël, ainsi publiée, frappa vivement les esprits et commença le grand renom du jeune écrivain.
Cette lettre, réfutation admirative et polie, infiniment plus douce que les critiques de M. de Fontanes sur le livre De la littérature considérée, etc., rendait hommage à madame de Staël, sans partager toutes ses opinions et sans blesser une autre Puissance déjà déclarée contre l'ouvrage et l'auteur. On remarquait même, dans cette lettre éloquente, un éloge de César, nommé le plus beau génie littéraire qui eût jamais existé, jugement qui peut-être aurait quelque peu contrarié Cicéron, mais qui ne déplut pas au premier Consul de la République française.
Heureux de ce succès, M. de Fontanes pressa son ami de frapper un grand coup et de faire paraître aussitôt un des épisodes du Génie du Christianisme, celui qu'il avait entendu plusieurs fois avec un charme singulier, bien que son goût sévère dût y relever d'étranges hardiesses. Atala fut ainsi donnée au public. J'ai présent le récit d'un admirateur de M. de Chateaubriand qui, la veille, dina seul avec lui dans un petit café des Champs-Elysées, passant la soirée en conjectures inquiètes sur la réussite du livre, et entendant plusieurs fois de la bouche de l'auteur : « Mon sort se décide demain ; demain je suis un pauvre diable, ou je vais aux nues. »
L'ouvrage, fort annoncé, se répandit très vite, et fut lu avec ravissement par cette société si mêlée, si confuse, que laissait tout effarée sur le rivage la fin de la tempête, et qui, respirant à peine de tant de secousses el de surprises, pauvre ou riche, triste ou gaie, cherchait repos, distraction, plaisir. Tout récemment, elle s'était passionnée pour Ossian ; elle attendait un autre enthousiasme. Rien, dans la froideur actuelle de notre siècle industriel et banquier, ne peut offrir l'idée de ces ardeurs de curiosité, de ces enchantements d'admiration, qui saluèrent alors l'œuvre originale d'un jeune inconnu. Sans doute, lui-même manque aujourd'hui; mais, disons-le, le théâtre, l'auditoire manquent aussi. Seulement, ce public d'alors, charmé d'une telle création, épris de ces grâces nouvelles et sauvages, trop de malheurs publics, trop d'angoisses particulières, trop de ruines et de douleurs avaient servi à le préparer; et, n'ajoutons pas, comme le poëte romain qui fut puni de ce blasphème :
• Scelera ipsa nefasque
llãc mercede placent.
Mieux vaut pour les nations un peu moins de malheurs, au prix de moins de sensibilité pour les arts.
Grâce au mélange de tous les rangs, de tous les noms, de toutes les fortunes, dans cette société remise sur pied par un ordre du jour militaire, la faveur d'Atala gagna vite du faubourg Saint Germain aux Tuileries, des Tuileries à la Chaussée-d'Antin, dans les boutiques et aux petits théâtres. Sauf quelques recherches bizarres d'expressions et d'images, tout ravissait dans cette œuvre de passion et d'éloquence.
Aussi, cette lune de miel de la célébrité ne fut jamais oubliée, ni surpassée, pour M. de Chateaubriand. On le devine, à l'aveu qui lui échappe dans ses Mémoires, par un retour sur cette époque : Je devins à la mode. La tête me tourna. J'ignorais les jouissances de la célébrité; j'en fus enivré.
Cependant, selon la condition de plus d'une gloire naissante, l'amertume de la gêne et même de la pauvreté se mêlait encore à ce premier éblouissement de faveur publique. L'amitié de M. de Fontanes en souffrait. En crédit lui-même, à ce moment, par l'éclat récent de l'éloge de Washington, il se hâta de produire son ami là, où l'admission était utile et conduisait à tout. Aimé lui-même d'une sœur du consul, retenu souvent à Neuilly, dans la maison de campagne qu'elle y habitait, rapproché par un titre du ministre de l'intérieur Lucien, dont la part avait été si grande dans le coup d'état récent du 18 brumaire, il voulut ménager à M. de Chateaubriand ces deux protections puissantes. Il le mena plusieurs fois à la campagne du ministre, au château de Plessis, près Senlis; et, sans le mettre peut-être dans la confidence de tout ce qu'il entrevoyait des desseins du nouveau Pouvoir, il voulait, par affection, attacher le jeune écrivain à la fortune illimitée de cette Dictature, par laquelle il se sentait saisi et enveloppé lui-même.
Une des causes, ou plutôt le prétexte ostensible de ces assiduités était la radiation du nom de Chateaubriand de la liste des émigrés. Mais cette affaire, désormais très-facile par l'éclat de renommée, qui remplaçait l'incognito ou le pseudonyme du jeune voyageur, n'était, pour Lucien et pour sa sœur, qu'une occasion piquante d'accueillir, d'écouter et de montrer, dans leurs salons, l'auteur ď'Atala.
On peut le croire encore, avec cette première et attentive sagacité du Consul à ménager les opinions des partis et à frapper l'imagination de la foule, à épier les talents, à s'approprier toutes les gloires, son calcul habile devait pressentir un instrument utile dans le brillant écrivain panégyriste de l'autel et même du trône, anti-jacobin, adorateur des souvenirs et célébrant toutes les grandeurs, que la politique d'un chef nouveau voulait en partie rétablir.
On conçoit comment un ouvrage annoncé sur le Génie du Christianisme semblait venir naturellement s'associer à la paix religieuse, donnée par le Concordat, et à la restauration du culte proclamée par un général vainqueur. La dédicace du Génie du Christianisme au premier Consul fut négociée dès lors; et M. de Fontanes, dans sa naïve amitié, se vantait d'avoir bien travaillé à cette alliance qui manqua, dit-il, par la faute des deux parties contractantes. Elle ne manqua pas tout à fait, comme nous allons le voir; mais elle ne fut pas ce qu'aurait voulu l'impérieux Consul. M. de Chateaubriand admirait son génie, plus qu'il n'était rallié à son pouvoir. En religion, disait-il à M. de Fontanes, je suis papiste; mais, en politique, je reste anglican : et bien des mots expressifs marquaient déjà sa préférence invariable pour un gouvernement légal, et ce qu'il redoutait de ce Pouvoir absolu invoqué par tant d'autres.
L'ouvrage s'achevait cependant, avec un renfort d'érudition un peu expéditive, que l'auteur, déjà plus mûr, voulait joindre à l'ardeur qu'il sentait en lui. Il lui semblait, qu'il ne pouvait relire assez de vieilles histoires de monastères, et assez étudier ces institutions religieuses, qu'il élevait si haut. Son nouveau et spirituel ami, M. Joubert, riait de cette application et l'en détournait, par l'assurance que ce n'était pas cela qui toucherait le public, et qu'un souvenir de voyage, un trait de passion, une belle pensée lui vaudrait bien plus de lecteurs que toute l'érudition des bénédictins.
Un autre conseiller, d'un ordre fort différent, quoique d'un esprit romanesque aussi, le ministre de l'intérieur, s'intéressait beaucoup à l'impression du Génie du Christianisme. La censure établie sur les journaux ne s'étendait pas encore de plein droit aux livres; elle ne les atteignait que par surveillance de police et menace préventive. Le ministre, qui accueillait M. de Chateaubriand, désira voir les épreuves de son livre ; et il y mit cù et là des notes assez communes, dit l'auteur. Je le crois bien, s'il s'agit de goût littéraire. Ce qui préoccupait encore Lucien, c'était la grandeur de son frère, et par contre-coup la sienne. Ce qu'il dut chercher dans les épreuves, c'était le chapitre sur les rois athées, compris dans l'édition commencée à Londres, et dont rien ne se retrouve, dans celle de Paris; c'était tout ce qui pouvait, de loin ou de près, servir ou contrarier la politique consulaire, en France et en Europe. Le reste le souciait peu ; et il était médiocre connaisseur du talent et de l'art, si nous en jugeons par son poëme de Charlemagne.
Le titre du Génie du Christianisme, l'intention de l'ouvrage et l'idée qu'en donnait M. de Fontanes plaisaient au premier Consul, comme utile à la popularité de ses desseins. Mais, près de lui et dans son esprit, quelques soupçons pouvaient s'élever, non sur l'origine émigrée, les regrets ou les prédilections de l'auteur, mais sur tel cri de conscience contre le despotisme et sur telle théorie de liberté, qu'aurait fait craindre son premier ouvrage, et qui déjà n'était pas moins malvenue aux Tuileries que dans quelques salons à peine rouverts de l'ancienne aristocratie.
La défiance n'était pas fondée; cet écueil n'attirait plus l'auteur. Moins théorique et moins amer que dans l'Essai sur les Révolutions, plus entraîné, plus dominé par le charme des lettres, plus classique et par là même plus calme, il faisait une grande part au génie du dix-septième siècle. En même temps qu'il en rajeunissait l'admiration par des formes de critique neuves et brillantes, il évitait ainsi la rencontre de quelques-unes des doctrines qui auraient le plus choqué la Dictature consulaire. A part cette disposition même de l'auteur, et en admettant aussi quelque peu l'influence officiellement amicale du ministre, frère du Consul et encore associé à sa politique, une contre-révision toute littéraire et toute affectueuse surveilla le dernier brouillon manuscrit, qui allait être le Génie du Christianisme. Ce n'était pas seulement l'autorité critique de M. de Fontanes, admirable lettré, mais plus curieux de l'élégance des formes que de la nouveauté des vues, un peu renfermé dans cette belle prison du dix-septième siècle et joignant à ses scrupules de goût une haine de la Révolution, qui lui rendait insupportables toutes les idées de réforme et de progrès social, que M. de Chateaubriand avait entassées dans son premier Essai des révolutions, et dont il semblait ne pouvoir jamais se séparer tout à fait.
Sans être plus ami de la Révolution et de la philosophie, sans croire davantage à la liberté politique, M. Joubert s'en effrayait moins et les concevait mieux. Il laissait M. de Chateaubriand célébrer, en passant du moins, le système représentatif tant décrié dès lors par les sabreurs et les valets. Et, quant au style, une certaine singularité ne lui déplaisait pas; et il l'encourageait, disant au jeune écrivain : « Ne consultez pas le goût des autres ; donnez ce que vous avez, des émotions et des images; et vous enchanterez le public. »
Durant l'été de 1801, et au milieu du succès d'Atala, M. Joubert avait attiré quelque temps son ami dans une campagne qu'il avait à Villeneuve-le-Roi, près de la terre habitée par une dame, que la confidence de ce travail devait rendre l'admiratrice passionnée de l'auteur, madame de Beaumont, la fille de l'infortuné ministre de Louis XVI, M. de Montmorin. Dans cet asile, et quelques mois plus tard, près de Paris, à Savigny, dans une maison de campagne, qu'il occupa, quelque temps, avec madame de Beaumont et sa sœur Lucile, M. de Chateaubriand acheva vite son grand travail. Il était averti de paraître par sa propre ardeur et par l'attente publique. Il gardait cet ordre naturel, qu'il s'était prescrit d'abord, une succession de chapitres courts et brillants ; il l'étendait seulement à de nouveaux points de vue du même sujet, mêlant les recherches de goût et les tableaux expressifs, la critique littéraire et l'imagination. Grâce à cette variété, il sut n'avoir parfois qu'une prose élégante, rapide et très française, qui faisait d'autant mieux ressortir d'autres parties de l'ouvrage, animées des plus vives couleurs et d'une éloquence vraiment extraordinaire.
Ainsi se termina, en moins d'une année, la révision et l'impression du Génie du Christianisme; et l'ouvrage entier fut publié au mois de mai 1802, pour se rencontrer, en quelque sorte, avec le grand événement du Concordat promulgué, des églises rouvertes et de la religion catholique solennellement rétablie par le vainqueur de l'Italie et de l'Allemagne, devenu le maître et le successeur de la Révolution française. Jamais livre ne vint plus à propos, ne fut mieux secondé par les influences les plus diverses, par la politique, par la foi naïve, par le calcul, ou la passion des esprits les plus opposés.
L'auteur, nous l'avons dit, nullement infidèle à son origine, à ses premiers malheurs, et ramené vers ce souvenir par son ouvrage même, avait évité cette forme bien monarchique de Dédicace, qui lui était conseillée, ou demandée. Mais, dans la préface de sa première édition, préface fort simple d'ailleurs et retranchée plus tard, il ne s'était pas défendu l'allusion alors générale au rétablissement du culte, et même le parallèle avec Cyrus, libérateur du peuple de Dieu. Paraissant rappeler les mots du nouveau Cyrus au prince des prêtres, « Jéhova, le Dieu du « ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem et rebâtissez le temple, » il ajoutait, en son nom : «A cet ordre du libérateur, tous les Juifs, et jusqu'aux moindres d'entre eux, doivent rassembler des matériaux, pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte aujourd'hui mon grain de sable. »
A côté de cette modeste offrande, les éloges de M. de Fontanes enrôlaient encore mieux le jeune écrivain dans le triomphe du vainqueur qui relevait les autels. «Le nouvel orateur du christianisme, disait-il, vient de retrouver tout ce qu'il regrettait. Du fond de la solitude, où son imagination s'était réfugiée, il entendait naguère la chute de nos autels. Il peut assister maintenant à leurs solennités renouvelées. La religion, dont la majesté s'est accrue par ses souffrances, revient d'un long exil dans « ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire et de la paix, dont elle affermit l'ouvrage, etc. Les vœux qu'elle formait, depuis douze cents ans, pour la prospérité de cet empire, seront encore entendus; et son autorité confirmera les nouvelles grandeurs de la France, au nom du Dieu qui, chez toutes les nations, est le premier auteur de tout pouvoir. » Puis un beau passage, traduit de Plutarque, montrait Alexandre, un jeune homme. accomplissant les plus grandes choses par un instinct irrésistible, et toutefois avec une raison suivie, de telle sorte qu'il faut dire, en le voyant, avec le poëte Alcman, que la fortune est fille de la Providence.
C'était là sans doute une noble flatterie liée, dans la pensée de l'admirateur, à la reconnaissance sincère d'un grand bienfait public. Mais combien cette louange même ne renfermait-elle pas de tentations et de périls pour l'orgueil du nouvel Alexandre! Et, si le succès atteste en quelque sorte un droit divin à l'empire, la défaite et l'adversité ne rendront-elles pas un jour la déchéance également providentielle? Mais, le noble critique mêlait dans une même admiration la cause qu'il avait embrassée et le talent qu'il aimait; et, du moins, il aurait voulu n'appeler que les sentiments généreux, l'esprit de religion et de justice, la modération, l'amour des arts à l'appui de cette cause, qui croyait mieux s'étayer par l'ambition insatiable, la force partout présente et la servitude partout imposée.
Déjà cet avenir pressenti et d'autres motifs moins désintéressés suscitaient aussi des objections et des défiances à la Restauration religieuse, qui rencontrait, si à propos, un si éloquent interprète. Auprès même du Consul, dans son conseil d'état, dans son état-major, il y avait des censeurs du Concordat. Les souvenirs mêmes de révolution, et le peu qui restait de l'esprit de liberté, sous une main si obéie, prenaient volontiers cette forme de revanche. On n'osait se plaindre du joug administratif, déjà si pesant; mais, on criait a la reaction religieuse; et on affectait de s'en inquiéter pour la puissance même du maître. La s'appuyaient, contre le grand succès de l'ouvrage, quelques attaques fort vives de la Décade philosophique et du Journal de Paris, pour qui c'était une dernière liberté politique.
M. de Fontanes, dans une seconde analyse toute littéraire, répondit à ces critiques et fit ingénieusement ressortir l'élégance, la nouveauté, le charme d'imagination qui faisaient du Génie du christianisme la prédication la plus opportune à l'esprit du temps, et, malgré des fautes avouées, promettaient à l'auteur une gloire durable.
Il faut le reconnaître, en effet, et le dire à notre époque fort dédaigneuse de l'idéal, dans tous les genres : à part cette première et merveilleuse convenance du Génie du Christianisme ouvrant un siècle de Restauration sociale, le livre en lui-même était heureusement et habilement conçu. Avant tout, à travers quelques affectations plus encore d'humeur que de génie, il respirait cette grâce naturelle de la jeunesse, cette vivacité de la passion nouvellement sentie, cette inspiration naïve, au moins, par l'inexpérience, que nul art ne surpasse, et que le temps ne nous rend pas.
Comme la Jérusalem délivrée du Tasse, achevé par l'auteur, dans sa trentième année, l'ouvrage était plein de défauts, mais charmant, attaquable, sur mille points, mais séduisant, sur presque tous. Probablement l'écrivain français n'aurait pas plus gagné que le Tasse à vouloir de sang-froid refaire son livre, à prétendre assagir sa manière, pour la rendre plus forte, plus grave, plus convaincante. Je ne sais quelle influence aurait eu cette tentative sur quelques âmes. Mais, l'effet général, le respect et l'attrait substitués à la dérision, les nobles sentiments, les passions délicates armées contre le scepticisme, la poésie redevenant religieuse, après Voltaire et Parny, une révolution tout à la fois de la croyance et du goût appelant elle-même un renouvellement de laphilosophie, tout cela se rencontrait surtout, dans le premier cadre qu'avait choisi l'auteur, et dans les peintures saisissantes, dont il l'avait rempli. L'indication théorique, qu'il a donnée, bien des années plus tard, d'un autre plan de son ouvrage, nous confirme tout à fait dans notre préférence.
Vers 1840, en effet, l'immortel écrivain, revenant avec complaisance sur cet avénement de son génie, écrivait, dans un volume de ses Mémoires : Qu'il ferait aujourd'hui un Génie du Christianisme tout différent. Et quelle est cette seconde épreuve, dont il nous flatte ainsi, par codicille littéraire? quelle est cette Jérusalem conquistada, qu'il regrette de n'avoir pas imaginée d'abord, et dont il donne l'esquisse, faute de temps pour la réaliser? « Je montrerais, dit-il, que le christianisme est la pensée de l'avenir et de la liberté humaine; que cette pensée, rédemptrice et messie, est le seul fondement de l'égalité sociale; que le Verbe, enfin, s'est incarné en l'homme de douleur, dans le but de l'affranchissement de tous, d'une fraternité universelle et d'une salvation immense. »
Dieu soit béni, de ce que ce nouveau Génie du Christianisme est demeuré à l'état de projet tardif! Ce n'est là, en effet, qu'une théorie de bien-être terrestre empruntée au dernier âge de M. de Lamennais, et bien plus éloignée du vrai Christianisme, que ne pouvait l'être la foi chevaleresque et poétique, dont M. de Chateaubriand avait paré la renaissance chrétienne de 1800. Entre ces deux extrêmes, sans doute, entre l'apothéose de la Puissance, sous condition qu'elle soit miséricordieuse et charitable, et le droit divin du nombre prêché dans les Paroles d'un croyant, il est une vérité absolue, qui ne fait du christianisme, ni le diadème du Pouvoir arbitraire sur une seule tête, ni l'instrument docile de la force démocratique. N'oublions pas comment l'abbé de Lamennais, le rénovateur de la théorie égalitaire, avait lui-même autrefois stigmatisé la sanction, qu'un rêveur obscur, M. Dumesnil, prétendait tirer de l'Evangile, pour canoniser les doctrines anarchiques et le partage des biens réclamé par Babeuf.
Que si, plus tard, M. de Lamennais, lassé de la foi, comme il l'avait été d'abord de la raison, et passant du Catholicisme au Socialisme, reprit cette théorie, qui faisait du Christ le Messie de l'égalité matérielle ici-bas, il n'appartenait ni à l'imagination élevée, ni aux méditations politiques de M. de Chateaubriand d'accepter jamais ce nivellement barbare et faux, marchepied de la tyrannie.
Nul accès d'innovation ou d'humeur ne devait le porter jusque-là. Ce qui était digne de lui, et ce qu'il aurait pu noblement ajouter à la première et si heureuse inspiration de son Génie du Christianisme, c'était la pensée récemment exprimée par un homme public de nos temps constitutionnels. Oui, ce qui manque dans le bel ouvrage de M. de Chateaubriand, ce qui en aurait paru non le démenti, mais la plus sérieuse et la plus profonde conséquence, c'eût été l'affirmation impérieuse et la démonstration historique d'une grande vérité, que résumait naguère l'éloquent biographe d'un homme d'état anglais : Il s'agissait de quelques grandes mesures de notre temps, l'abolition de l'esclavage des noirs, l'émancipation des catholiques d'Irlande, d'autres réformes encore, moins profondes, mais conformes à la justice, réclamées par elle et lentement obtenues de la conviction éclairée des hommes. « C'est le triomphe du christianisme1», disait à ce sujet l'historien des réformes justes et hardies de M. Peel, d'avoir placé le scrupule et le remords dans l'âme même des nations entières, et d'avoir ainsi rendu possible et comme assurée la cessation de maux, dont l'antiquité ne s'apercevait pas, et l'accomplissement d'améliorations, que les hommes les plus vertueux n'auraient su, ni espèce rer, ni concevoir. s
1 Sir Robert Peel, etc., par M. Guizot. ↩
Dans cet ordre de raisonnement, ce n'est pas la dictature de la foule, c'est la sublimité de la loi qui amène les hommes à la vérité, dont elle établit graduellement l'empire.
Quoi qu'il en soit, dans sa nouvelle vue du Christianisme, moins judicieuse et moins vraie que le langage cité par nous, M. de Chateaubriand allègue, en faveur de l'ancien plan de son ouvrage, qu'il n'aurait pas été bien venu à parler de la liberté future descendant du Calvaire, quand on était encore tout meurtri de l'excès de la liberté des passions. »