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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Résulter pour lui

Premiere partie

Résulter pour lui

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 316–333 · chapitre 23 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Une fois au Ministère, M. de Chateaubriand parut, tout d'abord, ne pas y porter les passions, qui lui en avaient frayé la route. Très-fixe dans son projet de la guerre d'Espagne, par ce motif même, il ne montrait plus, sur bien des points, le même esprit de défiance et d'exclusion, à l'intérieur. Son amour-propre, satisfait par la fortune, semblait conciliant et poli; ses anciennes doctrines du Conservateur étaient fort adoucies. Longtemps, on l'avait vu partager les soupçons et les haines, dont se nourrissent volontiers les défenseurs disgraciés d'une cause, qu'ils ont trop ardemment servie. Les rigueurs outrées du général Donnadieu à Grenoble, son faux récit, à l'appui de ces rigueurs, avaient obtenu les éloges de l'ancien parti de M. de Chateaubriand. L'idée simple et forte du maréchal Saint-Cyr d'introduire le droit dans l'armée, pour la rendre fidèle, avait été presque dénoncée comme une trahison, dans le Conservateur. Puis, en fait, les complots militaires qui avaient éclaté, tantôt sous l'excès de la compression, tantôt sous un régime plus libre, fournissaient au zèle monarchique bien des motifs d'inquiétude et de crainte. Si, depuis le meurtre du duc de Berry, et l'ascendant accru de l'opinion royaliste, d'assez nombreux exemples de sévérité avaient, suivant l'expression d'alors, épuré l'armée, toute semence de sédition militaire n'était pourtant pas écartée. La guerre même projetée pouvait donner prise à ce danger ; car, après diverses poursuites de complots, où s'étaient trouvés compromis d'anciens officiers soit réformés, soit démissionnaires, et même des sous-officiers au drapeau, la frontière de Catalogne était devenue comme un camp de refuge, pour des émigrés successifs du premier Empire, des Cent-Jours et d'une régence imaginaire, au nom de Napoléon II.

Dans l'anarchie mêlée de despotisme populaire, où se débattait l'Espagne, à la fin de 1822, quelques journaux, imprimés à Madrid, insultaient les Bourbons de France et faisaient grand étalage des forces, que la liberté avait à sa disposition contre la Légitimité rétablie naguère, en France, et si chancelante en Espagne. D'autre part, l'illusion naturelle à tous les partis exagérait singulièrement pour nous la portée de ces menaces. Aux yeux de beaucoup de mécontents, ou même d'indifférents, la guerre avec l'Espagne libérale ou révolutionnaire, dans l'intérêt d'un roi comme Ferdinand, mettait en péril le roi de France et sa Dynastie restaurée. Ce que les uns prévoyaient ainsi comme imminent par la guerre, d'autres le déclaraient inévitable par la paix, et devant le triomphe impuni des démocrates espagnols. Déjà même, on parlait à Paris de proclamations factieuses jetées, au nom des hommes libres, sur la frontière française, dans les cantonnements de notre cordon sanitaire établi depuis deux ans et devenu réellement une armée d'observation, dont se plaignaient, à leur tour, les Cortès et le Ministère du roi Ferdinand.

C'est à travers tant de nuages et de fantômes, qu'en France, le nouveau Ministre des affaires étrangères eut le mérite de voir clairement le but, de mépriser le péril, d'affirmer d'avance le succès, d'en préparer les voies, et d'y marcher vite. Sans doute, la recommandation et même la pression politique des grandes Puissances secondaient ce mouvement, plus que ne l avoue M. de Chateaubriand, dans son histoire du Congrès de Vérone. Mais enfin, à Paris, le principal Ministre du Roi de France hésitait et différait. C'était même pour lui un moyen de crédit personnel et de popularité. Trois cabinets étrangers avaient, quant à l'Espagne, résolu le rappel de leurs ambassadeurs; et, avant le 15 décembre 1822, M. de Villèle, à cette date, semblait, sur la même question, n'avoir eu de parti pris que pour le renvoi de M. de Montmorency.

M. de Chateaubriand, il faut en convenir, n'entrait pas tout à fait au Pouvoir, comme le cardinal de Richelieu écrivant à nos ambassadeurs : « Le Roi a changé de Conseil, et le Ministère de maximes ; j'enverrai une armée dans la Valteline, qui rendra l'Espagnol plus soumis et le l'ape plus traitable. » Mais, il agit en maître, du moment qu'il put agir; et il hâta le dénouement, qu'il semblait ne pas annoncer d'abord.

Il avait à se ménager avec trois puissances fort diverses, les cabinets absolutistes, dont il attendait l'appui, sans partager leurs passions et leurs vues, l'Angleterre, dissidente à Vérone, et ennemie de toute influence française sur l'Espagne, M. de Villèle, enfin, habile dans un cercle étroit, plus homme d'affaires que vrai politique, ayant peur de la hardiesse et jalousie du talent, sans conviction, et même sans calcul arrêté, prêt à faire, par expédient, ce qu'il n'eût jamais résolu par principe et par prévoyance.

Sur tous les points, M. de Chateaubriand fit face avec succès, dans le premier mois de son Ministère. Il écrivait au publiciste des Cours du Nord, à M. Gentz : « Laissez-moi être royaliste constitutionnel. » Il répondait avec une réserve polie aux félicitations empressées de M. Canning, sur la prudence de M. de Villèle et sur sa décision, qui, disait le ministre anglais, avait non-seulement sauvé la France, mais l'Europe, d'une crise, comme elles ne sont guère en état de la supporter. » Cette lettre de M. Canning se terminait par le vœu que l'ouvrage de la paix si bien commencé par M. de Villèle se consolidât promptement ; et dix jours après, une nouvelle dépêche du ministre anglais répétait avec passion les paroles de lord Falkland, dans le temps de Charles 1° : « La paix, la paix, la paix! » Puis, affectant de croire la politique de M. de Villèle aussi complétement favorable à la médiation anglaise que M. le duc de Montmorency naguère s'y montrait opposé, cette lettre annonçait une nouvelle mission pacifique de lord Fitz-Roy à Madrid.

Le lendemain même de cette dépêche, reçue le 12 janvier, M. de Chateaubriand, écrivant à notre ambassadeur à Madrid, demandait un prompt et notable changement dans la Constitution espagnole, insistait sur le grief d'une violation récente de notre territoire, et ajoutait cette recommandation expressive : « Défiez-vous de l'Angleterre, dans tout ceci. » Un dernier mot avertissait l'ambassadeur de faire ses préparatifs de départ, afin de quitter Madrid sans retard, au premier ordre qu'il recevrait.

Evidemment, appelé par M. de Villèle, pour rectifier l'œuvre de M. de Montmorency, M. de Chateaubriand allait moins vite, au même but, que son prédécesseur. Venu, depuis la présidence de M. de Villèle, et comme par son influence, il put d'abord, sans lui donner d'ombrage, dépasser sa politique, paraître ne céder qu'aux événements et entraîner à leur suite le Conseil du Roi. Des le 18 janvier 1823, dans une nouvelle lettre à M. de la Garde, il relevait amèrement les réponses du ministère espagnol, sur de précédentes observations : et, sans attendre la suite de son propre ultimatum, il prescrivait au même ambassadeur de réclamer aussitôt ses passe-ports et de partir, avec toute sa légation. L'annonce d'une Note du ministère espagnol, pour solliciter ce qui était offert, une officieuse médiation anglaise entre la France et l'Espagne, ne changea rien à cet ordre donné : et dès-lors, il fut compris que toute la Diplomatie du Continent se retirait, et que la guerre était prochaine.

Une correspondance intime, mais assez aigre, continuait toutefois entre MM. Canning et Chateaubriand. Le premier déconseillait la guerre comme imprudente, pleine de périls pour la Monarchie légitime, contraire enfin à la bonne intelligence de la France et de l'Angleterre. Le second répondait par un éloge de la paix et un désir assez manifeste de la guerre. « Il voulait, disait-il, étouffer l'anarchie par les armes ; il était sûr des forces de la France; il parlait d'un million de soldats, à mettre en campagne. M. Canning ne contestait rien, pas même le million de soldats. « C'est à peu près, répliquait-il malignement, le double de ce que Bonaparte a perdu en Espagne. » Mais, ce n'était pas tout : en admettant notre victoire, en supposant même encore la reddition de Madrid, il demandait ce que ferait la France, si le roi d'Espagne et les Cortès se retiraient dans l'île de Léon : et il insistait sur les plaintes, que devrait à son tour élever l'Espagne constitu - tionnelle; il rappelait les fautes graves de Ferdinand, le jugement qu'en avait porté l'Angleterre, les défiances qu'elle pouvait prendre d'ailleurs, et son souvenir de l'ancien pacte de famille. Enfin, il arrivait à regretter la politique du prédécesseur de M. de Chateaubriand, et à écrire au nouveau Ministre : « Je pense réellement qu'il aurait mieux valu garder la guerre tout européenne, comme M. de Montmorency la concevait, que de la changer en guerre toute française, dans le sens, où ce terme est maintenant appliqué. »

Puis, joignant à ce regret un reproche presque direct de dissimulation et de mobilité, il s'arrêtait, pour sa part, au conseil métaphorique de laisser la Révolution espagnole se consumer elle-même dans son propre Cratère; et il ajoutait, non sans quelque amertume : « Telles sont mes opinions honnêtement et sincèrement données ; telles lord Liverpool croyait être les vôtres, m'a-t-il dit, avant votre départ d'ici, cet été. Il regrette votre changement, autant qu'il en est surpris. »

C'est, à travers ce labeur de notes et de contre-notes et mille soins, pour satisfaire d'anciens amis et en gagner de nouveaux, que M. de Chateaubriand amena jusqu'au terme ce qu'il avait poursuivi, sans le dire, dès le premier moment. Dans la ferme volonté et avec la vue constante de la guerre immédiate, le nouveau Ministre des affaires étrangères avait dû se rapprocher, par l'intimité la plus active, du Ministre de la guerre, le maréchal Victor. Il lui donna, de plus, le meilleur conseil, en le pressant de choisir, pour l'Etut-major et les commandements principaux, avant tout, l'expérience et l'aptitude militaires. Quels que fussent auparavant ses préjugés d'opinion et de parti, une élévation naturelle de cœur qui, dans les grandes choses, est justesse et sagacité, lui disait, qu'il fallait beaucoup prendre dans l'ancienne armée, et puis, se confier à ambition et au courage.

Ainsi tout mûrit, tout se prépara pour l'expédition ; et M. de Villèle se vit amené par la force des choses, comme il disait, à en concevoir la nécessité et à en préparer les voies et moyens. Tandis que les journaux anglais argumentaient contre l'imprudence, et l'illégalité, en droit public, d'une intervention armée, pour détruire la Constitution des Cortès, la session législative de France s'ouvrit au Louvre, le 28 janvier 1823, dans la salle des Gardes de Henri IV, circonstance ignorée sans doute du plus grand nombre des assistants. Le monarque infirme, mais d'un aspect imposant, après quelques paroles sur la prospérité du pays, l'accroissement de la richesse, le produit des impôts, supérieur à la dépense habituelle, annonçait avec calme la résolution, qu'il avait prise.

« J'ai tout tenté, disait-il, pour garantir la sécurité de mes peuples, et préserver l'Espagne des derniers malheurs.

« L'aveuglement, avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid, laisse peu d'espoir de conserver la paix.

« J'ai ordonné le rappel de mon ministre. Cent mille Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nommer mon fils, sont prêts à marcher, en invoquant le Dieu de saint Louis, pour conserver le trône d'Espagne à un petit-fils de Henri IV, préserver ce beau royaume de sa ruine et le réconcilier avec l'Europe.

« C'était à moi de délibérer. Je l'ai fait avec maturité; j'ai consulté la dignité de ma couronne, l'honneur et la sûreté de la France.

«Nous sommes Français, messieurs. Nous serons toujours d'accord, pour défendre de tels intérêts. »

L'assemblée était brillante, ornée de noms célèbres, d'élégantes parures, d'une élite d'illustrations et de beautés nationales, ou étrangères. Rarement un discours officiel fut-il interrompu par d'aussi bruyantes acclamations. L'empressement ordinaire de Cour était animé cette fois d'une sorte de joie et de fierté communicative, que l'espoir, ou l'approche de la guerre excite toujours en France. Il n'est besoin de dire la part de M. de Chateaubriand dans ce noble langage. Louis XVIII, qui toujours écrivait de sa main son projet de discours du trône, avait cette fois agréé plusieurs phrases de son ministre des affaires étrangères, en le félicitant d'avoir pris si bien le ton simple des grandes affaires. Le fond même des choses importait davantage : et M. de Chateaubriand avait droit d'en réclamer l'honneur. On regrette seulement que, toujours préoccupé de lui-même, et comparant cette séance triomphale à la triste séance législative qui précéda le 20 mars, il ait écrit : « Maintenant, nous croyions voir notre Roi, se confiant à notre fidélité, prendre enfin possession de sa Couronne, au nom de la France glorieuse et délivrée. » 1LLa délivrance de la France datait d'une autre année, et rappelait d'autres noms. La ferme volonté de quelques hommes en avait hâté l'époque; l'esprit de modération et de ralliement des partis, souvent si méconnu par M. de Chateaubriand, avait montré la France rapidement unie, après tant de malheurs : enfin, la puissante action du maréchal Gouvion Saint-Cyr, sa belle réorganisation de l'armée avaient rendu possible un réveil si prompt du génie guerrier de la France. Voilà ce qui assurait le succès de nos armes, sur le terrain même, où s'était brisé Napoléon.

Quoi qu'il en soit, pendant qu'avec les ressources militaires si bien préparées par les dernières lois, la France, sans demander à la conscription au delà du contingent annuel de quarante mille hommes, se trouvait en état de porter bientôt une armée de cent mille hommes hors de ses frontières, les débats politiques, qui semblaient alors se naturaliser parmi nous, allaient commencer dans les deux Chambres, au sujet même de l'adresse à la Couronne. Moins grand orateur que polémiste, M. de Chateaubriand soutint cependant avec succès l'épreuve, nouvelle pour lui, de la tribune des Députés, de cette tribune déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir. Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et naturelle, exerça beaucoup d'empire; triomphe plus favorable à sa renommée qu'à la concorde intérieure du ministère!

Désirée par le parti royaliste, la guerre d'Espagne ne rencontrait une vive opposition que dans un seul point de la Chambre, parmi les hommes qui, tels que Manuel, Benjamin Constant, le général Foy, Casimir Périer, et même Royer-Collard, se trouvaient rapprochés par un intérêt commun de liberté légale et de résistance aux passions royalistes de 1815. Mais le ministère, et surtout le Président du Conseil, était attaqué plutôt personnellement que pour le projet d'intervention en Espagne. M. de Villèle avait à la fois à se défendre du reproche d'accéder à ce projet, et du soupçon de n'en pas vouloir et d'y être entraîné, malgré lui; il avait à la fois à répondre aux plaintes du parti libéral, sur cette guerre anti-constitutionnelle, comme on disait alors, et aux accusations des royalistes ardents, sur sa répugnance à entreprendre une guerre si juste et à satisfaire le vœu des gens de bien et de l'Europe monarchique. Ce dernier langage était celui des amis trop zélés, que M. de Chateaubriand avait désignés à M. de Villèle comme dangereux, et pourtant, si faciles à ramener. C'étaient eux, près desquels il s'était offert pour médiateur, avant d'être ministre, et que, par ménagement d'abord, il évita même de contredire. Pour lui, en effet, dans ce premier débat sur l'Adresse, à la Chambre élective, le rôle naturel, et alors applaudi, fut de répondre aux reproches et aux sarcasmes du parti libéral, à l'apologie plus ou moins spécieuse de quelques excès de la Révolution espagnole, aux prédictions du danger de la guerre.

Sur un premier point du débat, sur le libre arbitre de la France dans cette question, dite européenne, M. de Villèle, plus adroit de conduite que de langage, n'avait pas heureusement ménagé ses aveux, ni bien soutenu la dignité de son gouvernement. Dans l'embarras de répondre à ceux qui lui reprochaient une entreprise commencée, contre son gré, sous la pression d'influences étrangères, il avait parlé un peu confusément du péril d'avoir à repousser, sur le Rhin, une guerre, qu'on aurait refusé de soutenir, près des Pyrénées. De là, pour les orateurs et les journaux de l'opposition, facile et inépuisable grief contre le ministre, qu'on accusait d'être ainsi, de son propre aveu, contraint et traîné à la remorque, par la Sainte Alliance. La parole bien autrement savante et préparée de M. de Chateaubriand ne pouvait être exposée à pareil échec, ni tomber dans une de ces distractions de tribune, dont la polémique abuse.

Commençant par quelques mots inspirés sur place, il amenait avec aisance le discours brillant et travaillé, qu'on attendait de lui. C'est ainsi qu'après l'Adresse, le débat s'étant renouvelé pour l'emprunt de 100 millions affectés à la guerre prochaine, M. de Chateaubriand, sur un discours méthodique et spirituel de M. Bignon, prenant la parole, comme pour répondre à quelques épigrammes contre l'abus de l'imagination romanesque en diplomatie, charmait aisément la passion du côté droit de la Chambre. « Messieurs, disait-il, avant d'ouvrir son cahier, j'écarterai d'abord les objections personnelles. Les intérêts de mon amour-propre ne doivent trouver aucune" place ici. J'ai commencé ma carrière ministérielle, avec l'honorable préopinant, pendant les Cent-Jours. Nous avions tous les deux un portefeuille par intérim, moi à Gand, lui à Paris; je faisais alors un roman ; lui s'occupait d'histoire : je m'en tiens encore au roman. » L'ardente majorité tressaillait de joie, à cette réplique; et l'orateur lisait avec autorité un solide et éloquent discours, sur le droit politique d'intervention, sur la Constitution ou plutôt la Révolution actuelle d'Espagne, et enfin sur l'esprit et l'objet du Congrès de Vérone. Dans ce discours, la réponse aux objections de la diplomatie britannique, touchant le droit d'intervention, cette réponse, tirée des exemples et des doctrines de l'Angleterre, à diverses époques, était juste et forte. Mais, ce qui devait surtout agir sur la Chambre, c'était l'allusion à notre propre histoire, et la menace d'une sanglante imitation du procès de Louis XVI. L'effet de cette parole fut inexprimable.

« L'intervention qui prévient le mal n'est-elle pas plus utile que celle qui le venge? demanda tout à coup l'orateur. L'Espagne avait un agent diplomatique à Paris, lors de l'affreuse catastrophe; et ses prières ne purent rien obtenir. Que faisait là ce témoin de famille? Certes, il n'était pas nécessaire, pour constater une mort connue de la terre et du ciel. Messieurs, c'est déjà trop, dans le monde, que le procès de Charles 1" et celui de Louis XVI. Encore un assassinat juridique; et on établira, par l'autorité des précédents, une espèce de droit du crime, et un Code de jurisprudence à l'égard des peuples contre les rois. » J'entends encore les cris d'admiration et de colère, les acclamations à demi étouffées qui suivirent ces paroles ; je vois l'emportement de cette Assemblée chassant un de ses membres, M. Manuel, pour une phrase interrompue, dont la fin semblait devoir dire que c'était la Coalition étrangère, qui, par ses menaces, avait porte l'énergie de la Convention jusqu'au régicide.

Toutefois, en excitant cette colère à l'appui de sa cause et de l'intervention, l'orateur exprimait lui-même des sentiments d'une modération nouvelle : il recommandait, sous le drapeau, cet esprit d'union et d'oubli, qu'il accusait, dans un autre temps, d'erreur et presque de félonie. Un seul passage, alors très-applaudi, nous paraît peu digne d'un ministre constitutionnel, et peu vrai dans l'histoire : c'était la reproduction et l'éloge des paroles que, dans les entretiens de Vérone, le Czar avait dites à M. de Chateaubriand. Fussent-elles sincères, elles étaient vaines. « Il ne peut plus y avoir, aurait dit le Czar, de politique anglaise, française, russe, prussienne, autrichienne; il ne peut plus y avoir qu'une politique générale qui doit, pour le salut de tous, être admise en commun par les peuples et par les rois. » Pareille politique générale, si elle était possible, serait la mort civile des différents États européens; et lorsque, le Czar, cité par le même témoin, énumère les huit cent mille soldats, que la Providence a mis è ses ordres, il faut bien reconnaître que cette politique générale n'était que la sienne, étendue sur l'Europe. L'illustre écrivain célébrait le même motif donné par Alexandre, pour l'abandon de la Grèce. « Rien, sans doute, lui avait dit le Monarque, ne paraissait plus dans mes intérêts, dans ceux de mes peuples, dans l'opinion de mon pays, qu'une guerre religieuse contre la Turquie; mais j'ai cru remarquer dans les troubles du Péloponèse le signe révolutionnaire. Dès lors, je me suis abstenu. »

Belle modération dans le Monarque qui resserrait, alors même, les chaînes de la Pologne et lui ôtait les Institutions garanties jusque dans le traité de Vienne! Mais, c'est une des punitions du Despotisme de se méprendre sur son intérêt même, en se croyant solidaire de tout ce qui est, comme lui-même, un abus de la force. Le Czar, dans sa crainte de l'esprit de liberté, en était venu à croire le massacre des prêtres grecs par les Turcs et le ravage de la Morée meilleur pour son Autocratie chrétienne que l'émancipation des îles grecques, au nom de la croix. Il a payé cette faute de sa mort prématurée et des revers légués à son successeur. Ce n'était point à l'auteur de l'Itinéraire qu'il appartenait de transformer pareille méprise • en sagesse politique.

Semblable langage ne manqua pas de déplaire ailleurs. Ce dissentiment est marqué dans les lettres de M. Canning et de M. de Chateaubriand, sous une forme assez rare, en diplomatie, une joute brillante d'esprit entre deux talents et deux vanités irritables; mais, rien de décisif n'en pouvait sortir. Cauning ne pouvait, ni ne voulait, dans aucun cas, faire la guerre à la France, pour préserver l'Espagne d'une expédition souhaitée par toutes les Puissances du Continent. Une note de la cour de Russie à son ambassadeur en France portait : « que si, contre toute attente, l'Angleterre déclarait la guerre à la France pour empêcher le gouvernement de Sa Majesté Très-Chrétienne de rendre à l'Espagne le plus essentiel de tous les services, cette attaque serait considérée par Sa Majesté l'empereur de Russie, comme une agression générale contre tous les alliés, et que Sa Majesté accepterait, sans hésiter, les conséquences de ce principe. »

Pareil langage terminait tout. Nul Anglais de bon sens ne songeait à recommencer pour l'Espagne une guerre continentale, avec toutes les Puissances du Continent contre soi. Il suffît dès lors au sentiment britannique, à la vieille jalousie contre le Pacte de famille, à la popularité du ministre Canning enfin, que l'Angleterre se fût mise en dehors des actes de Vérone et restât neutre durant la guerre, ou plutôt inactive avec malveillance. Sans doute, si cette guerre eût été longtemps incertaine, ou marquée, pour nous, de quelques prompts désastres, la politique anglaise cût pu devenir plus hostile encore. Mais, dans l'état de l'Europe, après la compression si facile de Naples et du Piémont, une grande force de Révolution dans l'Espagne divisée était peu vraisemblable; et les prophéties comminatoires, dont M. Canning remplit ses lettres, annoncent, je crois, plus d'envie de faire peur que de vraie sollicitude sur l'imprudence présumée de la France. La supériorité d'esprit de M. de Chateaubriand fut de mépriser ces fausses alarmes, et de ne point se prêter à ces calculs d'un égoïsme étranger. Il entrevit du premier coup, il poursuivit avec constance et il concourut à exécuter avec vigueur ce qui, dans la réalité, convenait le mieux à la France d'alors et pouvait rendre le plus de splendeur à sa Monarchie renouvelée. Seulement, après le succès, les illusions furent grandes; et la passion politique, ce guide tour à tour clairvoyant et trompeur, brisa l'appui, dont elle aurait dû profiter.

M. de Chateaubriand, dans son livre du Congrès de Vérone, a dignement retracé la politique de le guerre d'Espagne. C'est la grande affaire de son Consulat, racontée par lui-même. On ne peut méconnaître qu'il porta dans cette entreprise une activité égale à la volonté et un soin vigilant de prévenir, ou d'écarter les difficultés du dehors, pendant que l'intelligence et la valeur françaises triomphaient presque sans obstacle. Cette facilité du succès, il l'avait judicieusement et hardiment prévue.

L'Espagne sortie de sa lutte glorieuse, pour tomber sous la Restauration d'un ingrat et lâche monarque, puis reconquise à la Constitution par un soulèvement militaire, et replacée sous des Cortès, que dominaient en partie une presse anarchique et des conciliabules jacobins, lEspagne, cependant demeurée Royaliste, en dépit de son méchant Roi et de ses assemblées populaires, n'avait plus, pour résister aux soldats français de Louis XVIII, aucune des passions qui, douze ans auparavant, l'avaient armée contre Napoléon. Elle n'avait plus ni généraux, ni intrépides Cortès repoussant un usurpateur étranger, ni loyales et fanatiques cités soutenant un nouveau siége de Sagonte, ni vaillantes milices livrant parfois bataille aux premières troupes de l'Europe. Elle n'avait plus même ces guérillas infatigables, ces bandes pillardes et meurtrières, qui apportèrent tant de dommages et d'obstacles à la première invasion française ; ou plutôt elle les avait dans une autre cause, pour une autre vengeance.

L'insurrection militaire de l'ile de Léon, le rétablissement des Cortès, la dépression, sous leurs mains, de Ferdinand, presque aussi vil que naguère il avait été despote, sans être combattue par la nation, n'en ralliait pas la majorité. Ce spectacle même soulevait çà et là des résistances populaires, de nouveaux attroupements, de nouvelles quérillas, non plus ennemies cette fois de l'invasion française, mais la précédant et disposées à l'accueillir.

En France, cependant, le débat parlementaire continuait encore, tandis qu'on hâtait les apprêts de la campagne. A la Chambre des pairs, qui d'abord avait voté une adhésion respectueuse au discours de la Couronne, la loi d'emprunt allait rencontrer deux sortes d'adversaires. C'étaient, d'une part, quelques esprits zélés et libres, ayant à cœur le gouvernement constitutionnel acquis à la France et s'alarmant d'une entreprise qui devait détruire au dehors tout essai, plus ou moins défectueux, du même gouvernement, pour y substituer l'ancien Pouvoir arbitraire récemment abattu; c'étaient, d'une autre part, quelques hommes d'expérience formés par la Révolution et l'Empire, moins touchés des principes que des intérêts, des théories de liberté que des faits accomplis, mais, par là même, jugeant la guerre d'Espagne stérile et dispendieuse, et peu frappés des motifs allégués pour l'entreprendre.

Toutefois, malgré cette opposition habilement représentée, l'esprit dominant de l'Assemblée devait, sur une telle question, s'associer au vœu du Roi et à cette ardeur de légitimité, qu'on affectait alors. M. de Chateaubriand n'eut donc qu'à modérer son langage par un ton de courtoisie envers ses contradicteurs les plus animés; mais, il ne répondit pas aux craintes sérieuses, que pouvaient laisser les conséquences d'une guerre, même heureuse et prompte ; et il fut facile de prévoir, dès lors, ce qui manquerait, dans le succès même, et à la France et au ministre promoteur zélé de l'expédition.

Parmi les contradicteurs de la guerree devant la Pairie, s'était levé d'abord, comme un malin prophète, M. de Talleyrand, jaloux de rappeler, ce qu'on lui a contesté depuis, son opposition à la première invasion de l'Espagne, sous l'Empire. La persistance du même rôle, à deux époques si différentes, lui avait paru piquante; et le secours prêté au Pouvoir absolu en Espagne semblait surtout, a l'orateur, un texte, pour accuser l'esprit ultramonarchique en France. Mais, la comparaison étant fausse sur quelques points, la prédiction l'était aussi. M. de Chateaubriand n'usa point de cette réponse, qu'il aurait pu faire; et, laissant de côté les insinuations de l'habile diplomate, il s'attacha surtout à combattre quelques discours d'une logique plus sincère et d'un accent plus énergique. Le principal était celui d'un des plus nobles et des plus éclairés défenseurs du régime, que la France a cherché et défendu, pendant trente ans. Ce n'était ni un calcul de parti, ni une hostilité à la maison de Bourbon, qui rangeait le duc de Broglie parmi les opposants à l'invasion de l'Espagne. Son esprit impartial et élevé savait gré à la Restauration d'avoir remplacé le Pouvoir absolu par des Institutions légales. Mais, il prenait au sérieux ces Institutions. Il en avait, en 1819, loyalement soutenu l'esprit et secondé l'application, sur un point vital, le droit d'examen, la discussion publique des affaires du pays. Plus tard, dans un esprit de sage contre-poids, il avait conçu et souhaité un système d'élections plus favorable à l'ordre, et par là même, à la vraie liberté. Mais, de ce vœu si sincère, plusieurs fois trompé, s'accroissait d'autant plus sa défiance contre la politique du Royalisme de 1815, s'appuyant sur la Sainte-Alliance de 1822. Soutien de la Monarchie constitutionnelle, voulant et espérant encore la liberté par les lois, le duc de Broglie n'était ni personnellement blessé, ni découragé de voir en France le Pouvoir en d'autres mains que celles de ses amis et les siennes, tant. qu'il restait, pour limiter ce Pouvoir, un droit public et des barrières légales. Mais, une guerre, pour supprimer ailleurs la liberté politique, lui semblait un grave danger, et un mauvais exemple pour la France.