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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Teaubriand ambassadeur a Rome

Premiere partie

Teaubriand ambassadeur a Rome

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 381–398 · chapitre 27 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'injure était sanglante, et fut violemment ressentie, dans la liberté de la presse, contenue d'abord, mais réelle, que laissait le régime légal de cette époque. Un adversaire tel que M. de Chateaubriand, armé d'une publicité de chaque jour, allait doubler son action sur les esprits. Il n'était pas alors interdit aux journaux de blâmer aucun fait administratif, de discuter librement aucun acte de l'autorité, d'aborder une question, de rappeler un principe qui pût déplaire, je ne dis pas à la justice, mais à quelque surveillance purement discrétionnaire. Appuyé sur la Tribune, dont les paroles étaient libres et reproduites, la presse quotidienne avait un droit reconnu de débattre les affaires publiques, d'exposer les faits, de juger les opinions, d'avertir, de réclamer, de contredire. Elle abusait accidentellement de ce droit, L'insulte, même sans motif, se mêlait parfois à la réfutation, la calomnie au blâme. Mais. la juridiction des tribunaux correctionnels et des Cours royales, déjà substituée à celle du jury, que la presse devait retrouver plus tard et garder, pendant plus de vingt ans, cette juridiction zélée pour l'ordre, armée de dispositions pénales très-étendues et, dans certains cas, d'un arbitraire facultatif, était contre la licence des journaux une forte barrière, que d'autres pays accoutumés à la liberté trouveraient excessive.

Toutefois, il faut le dire, ce concours, même vigilant et minutieux des Tribunaux et de la Justice à la défense du Pouvoir politique, supposait et maintenait toujours, dans la répression, un certain degré de modération, d'égards pour le droit, de tolérance pour la liberté des opinions. C'est l'avantage des Etats, où l'ordre public n'est pas protégé seulement par la force et le silence. Les gouvernements exposés à la contradiction, ou du moins au blâme indirect de leurs actes, s'obligent eux-mêmes à plus de prévoyance et de reserve. Parfois, on leur reproche des fautes qu'ils n'ont pas faites ; mais, on leur en épargne beaucoup d'autres, qu'ils auraient regrettées. Cela est vrai quant aux rapports du gouvernement avec le pays; cela se fait sentir, parfois aussi, dans le cercle du gouvernement et pour ses délibérations intérieures. M. de Villèle en fit l'épreuve. Le Collègue d'un esprit plus généreux, qu'il supportait avec peine, étant ainsi écarté, le premier Ministre se trouva plus maître dans le Conseil, mais plus faible partout ailleurs. Son pouvoir communiqua moins avec le public, et fut bien plus vivement attaqué.

Aussi, nous l'avons constaté par divers témoignages, un prompt repentir suivit la faute commise. Dès le lendemain, M. de Villèle, inquiet du langage de quelques journaux sur la brusque épuration du Ministère, faisait offrir une ambassade à M. de Chateaubriand, des places considérables à deux ou trois de ses amis. L'offre même et les excuses balbutiées à l'appui montraient la disparate des deux esprits. Elles ne furent pas écoutées par le ministre déchu; et la rupture demeura ce qu'elle était, sans que les esprits équitables y vissent autre chose qu'un tort du Pouvoir, une impatience irréfléchie dans l'esprit habituellement circonspect de M. de Villèle, et un ressentiment juste, mais excessif, dans l'ennemi, que le président du Conseil s'était donné.

Tout récemment, une révélation posthume a voulu, je ne sais dans quel motif, expliquer cet incident par une supposition bien peu digne de M. de Chateaubriand. Le duc de Raguse affirme, dans une note de ses Mémoires, que la cause de ce renvoi si brusque fut l'intimité de M. de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, avec une personne qui, opérant par achat sur la baisse de l'emprunt des Cortès, avait besoin, pour profiter d'une hausse, que le Gouvernement français exigeât de Ferdinand la reconnaissance de cet emprunt décrié. Selon le récit du Maréchal, le roi Ferdinand, irrité de cette instance, l'aurait, par une lettre directe, dénoncée au roi Louis XVIII, qui, sans conseil et sans explication, avait aussitôt destitué son Ministre.

Tout ce récit est faux. Quoiqu'il y eût dès lors des personnes de Cour qui spéculaient sur la baisse, ou sur la hausse des fonds, soit étrangers, soit nationaux, M. de Chateaubriand, loin d'exercer une pression telle qu'on la suppose, ne considérait pas assez, au point de vue politique et dans l'intérêt de la France, l'état misérable du crédit espagnol. Un reste de préjugé polémique, l'ancienne colère de quelques royalistes de 1815 contre le prétendu tort qu'avait eu le baron Louis, de payer exactement toutes les créances des fournisseurs des Cent-Jours, rendaient M. de Chateaubriand fort peu zélé pour l'emprunt des Cortès. L'intermédiaire, qu'on lui donne dans cette occasion, l'ambassadeur français, M. de Talaru, avait au moins la même défiance, ou plutôt la même aversion pour tout ce qui pouvait paraître une faveur à la Révolution, ou une prime à l'agiotage. M. de Villèle se plaignait même, à cet égard, que son ministre des affaires étrangères et son ambassadeur en Espagne n'entendaient rien aux choses de finances. « Nous ne tirerons pas un sou, disait-il, de notre créance sur Ferdinand. L'Espagne est ruinée; et, de belles phrases au roi Ferdinand, sur les Institutions libérales qu'il devrait créer, ne payeront pas les frais de la guerre. »

La seule cause de la disgrâce de M. de Chateaubriand fut donc l'antipathie des deux hommes principaux du ministère, la hauteur souvent présomptueuse de l'un, la rancune de l'autre, la dissidence déjà marquée de M. de Chateaubriand sur le projet de réduction du cinq pour cent, sa part présumée à l'échec de ce projet, et l'irritation du premier Ministre, lorsque son collègue, pour consolation de cette défaite, lui avait dit à la Chambre des pairs, au moment où la loi venait d'être rejetée: Si vous vous retirez du ministère, nous sommes prêt à vous suivre. »

M. de Villèle, esprit laborieux et tenace, n'entendait pas se retirer ainsi; et l'offre de le suivre ne lui parut qu'un empressement extrême de le mettre dehors. M. de Chateaubriand dit lui-même, à ce sujet, dans ses Mémoires : « Pour toute réponse, M. le président du Conseil m'honora d'un regard, que je n'oublierai jamais. »

C'était le dernier signe d'un divorce, pour incompatibilité d'humeurs. Après avoir beaucoup différé, M. de Villèle, blessé au vif dans le point le plus sensible, éclatait enfin. Battu à la Chambre des pairs, il n'en était pas moins encore assuré de la majorité dans la Chambre élective, et maître de l'avenir par le projet de l'indemnité des émigrés, dont il était le meilleur garant. Il jugea que le besoin, qu'on avait de lui, ferait supporter la disgrâce de son collègue à leurs amis communs : car, souvent les hommes, revêtant leurs intérêts du manteau de leurs opinions, préfèrent, quand il faut opter, le fond à la forme.

Sous ce rapport, M. de Villèle ne fut pas trompé dans ses calculs. Une forte majorité lui resta dans la Chambre des députés; et l'opposition de la Chambre des pairs, plus capable d'amender une loi que de prendre le pouvoir, ne s'accrut pas de deux voix, et ne se montra ni plus blessée, ni plus hostile. Mais au dehors, dans l'opinion publique, très-puissante alors, de graves changements survinrent. Je ne désigne pas ici l'opinion des Cours étrangères, souvent trop comptée et toujours variable, comme l'intérêt apparent du jour. Cette opinion même, malgré quelques lettres flatteuses adressées d'abord au Ministre déchu, se détacha promptement de lui, et blâma sa colère, lui donnant le tort de trop se venger, et de se venger, aux dépens de la Royauté même.

Mais, en France, on fut blessé de cette brusque instabilité, dans le parti qui tenait le pouvoir et se piquait de dignité monarchique. On augura mal, pour lui, de ce peu d'égards pour un de ses chefs; on regretta, on honora le Ministre tombé. Dans la réalité, M. de Chateaubriand, malgré l'ardeur souvent exagérée de ses anciennes opinions, se modérant lui-même au Pouvoir, comme tous les esprits généreux, avait, dans son ministère, rendu service à la Couronne et acquis de nouveaux droits à l'estime, chez une nation délicate sur l'honneur, attentive au mérite personnel et fort sensible aux choses de l'esprit. Il avait montré, ce que l'instinct de parti n'a pas d'ordinaire, une modération bienveillante. Homme de lettres si éminent, il se distinguait, par ses procedes, comme par son langage, de la rudesse un peu provinciale de quelques-uns de ses collègues au Ministère.

Tandis que M. de Corbière, souvent cité pour cela dans les journaux, souhaitait aux gens de lettres une pension de douze cents francs, dans un grenier, et que M. de Villèle répondait à de jeunes poëtes, qui lui offraient leurs Essais plus ou moins empreints de zèle et d'éclat : « J'ai reçu, Monsieur, votre ouvrage ; je vous remercie de cet envoi : » M. de Chateaubriand s'était montré plein d'une attention polie et souvent d'un actif intérêt pour les talents reconnus, ou espérés, à tous les rangs, dans toutes les opinions. Quelquefois même, cette action, de sa part, avait été très-marquée, et en contraste avec la politique dominante. Dans une occasion, où la grossièreté des subalternes, docile à la mauvaise humeur du Pouvoir, avait aggravé les rigueurs légales, en mettant un écrivain condamné, pour délit de presse, côte à côte avec un voleur, M. de Chateaubriand s'était indigné et avait fait interdire de semblables pratiques. Retentissante, comme l'était alors la France, à tous les bruits de la renommée, elle savait gré au Ministre monarchique de ces petits actes populaires. Et, dans un ordre plus élevé, les grands faits apparaissant, et les conséquences fâcheuses pour l'avenir étant encore mal connues, la guerre d'Espagne semblait aux esprits impartiaux une œuvre, à tout prendre, conduite avec vigueur, qui avait démenti les pronostics des adversaires, et s'était achevée, sans dommage pour nos Institutions, en présence d'une liberté de la presse, parfois assez insidieuse et cependant maintenue. De tout cela, et de l'opposition présumée du Ministre des affaires étrangères à la réduction de la rente cinq pour cent, s'était formée autour de son nom, et, jusque dans la polémique des journaux, une sorte de demi-faveur publique, dont l'expression devint presque générale, à sa soudaine et brutale destitution. C'était là ce que l'esprit positif et la sécheresse technique de M. de Villèle ne lui avaient pas laissé pressentir, et ce qu'il cut ensuite grand'- peine à contre-peser par des sacrifices aux passions de son parti, et d'autres fautes mêlées à quelques actes de prudence et d'habileté. Délivré de M. de Chateaubriand, à peu près maître de la volonté du Roi et du Conseil, appuyé sur des intérêts puissants, auxquels il préparait une grande satisfaction, M. de Villèle arrivait à cette époque, où l'homme qui gouverne a surtout pour écueil ses propres fautes.

Une élection générale, faite sous le régime du double vote, pour une durée intégrale de sept ans, lui assurait un appui constant, et lui permettait de longs desseins. Esprit juste et ferme, dans des bornes un peu étroites, apprenant et retenant tout par la pratique, sans rien savoir au delà, soigneux des intérêts et de l'amour-propre d'autrui, désintéressé pour lui-même, simple dans ses habitudes, modeste et familier, sans autre passion que le goût ardent de connaître et de diriger, et l'espèce d'âpreté, que donne cette application continue, M. de Villèle était un administrateur et même un chef d'opinion habile, mais nullement un grand ministre, surtout devant ce problème compliqué d'une Restauration et d'une Monarchie constitutionnelle à forger.

Il jugeait bien, sans doute, les difficultés, qu'allaient lui offrir l'âge avancé du Roi, son infirmité, la crise imminente d'un nouveau règne, le caractère probable et déjà redouté de ce règne : il sentait que ce n'était pas le moment de donner d'avance un gage aux espérances et aux inquiétudes, dont ce changement de personne agiterait le pays. Il affecta même de répéter, que sa rupture avec M. de Chateaubriand, un peu brusque dans la forme et de main royale, avait été calculée par lui, en esprit de modération, pour mieux écarter, ou pour affaiblir les exigences de certains royalistes. Car, il faisait quelquefois les honneurs d'une partie des siens, avec des banquiers cosmopolites, ou libéraux. « Que voulez-vous? disait-il, quand ces spéculateurs se plaignaient à lui de quelques propos indiscrets d'orateurs du côté droit, dissidents ou ralliés; que voulez-vous? ce sont des hommes sans expérience. Heureusement, ils n'auront plus Chateaubriand, dans le ministère; ils seront plus doux et pour vous et pour moi, maintenant qu'il est tout à fait dehors. » Et M. de Villèle, parlant ainsi, trompait, ou se trompait lui-même. Car, il subissait davantage, sous une autre forme, le joug du parti, auquel il se piquait d'avoir échappé.

Au lieu d'avoir à compter avec un grand talent, il déférait davantage à une coterie bigote. Au lieu de s'appuyer sur la Charte, de maintenir dans le gouvernement l'esprit légal, l'ordre et la lumière, qu'il savait introduire dans les finances, il déclina vers l'arbitraire. Il le ressaisit de nouveau, sur un point, où la France était alors très-sensible et qui touchait, pour elle, à la réalité du Gouvernement représentatif, dont elle se croyait en possession. Ce pas rétrograde n'était pas cependant une violence directe. Mais, dans le dépit de l'incommode et brillante polémique, dont il était assailli, depuis quelques mois, M. de Villèle, usant tout à coup d'un droit facultatif réservé dans la loi du 15 mars 1822, rétablit un matin la Censure pour les journaux et feuilles périodiques, sans y comprendre, toutefois, les publications courantes.

C'était non pas supprimer le libre examen, mais enrayer le débat de chaque jour. Le motif avoué du Ministre était le besoin de passer, avec moins d'obstacle et de bruit, l'épreuve imminente d'un décès royal et d'un nouvel avénement. Devant cette reprise partielle d'arbitraire, l'émoi fut grand alors, par toute la France; la satisfaction médiocre, parmi les plus zélés pour le Pouvoir. Car, le droit restait de publier de courts écrits politiques; et ils furent très-nombreux et très-lus. Toutefois le grand adversaire, privé de sa tribune de chaque jour, ne lut pas fâché, sans doute, pour lui-même, d'un intervalle d'armistice, avant le nouveau règne; il visita encore une fois la Suisse*; et M. de Villèle, plus en repos, se crut en sûreté.

Pour quelques esprits politiques, ce retour exorbitant, mais passager de la Censure, allait être justifié par l'événement, et par le grand intérêt du plus paisible passage d'un règne à l'autre, dans cette reconstruction d'une antique monarchie. Cinq mois après l'expulsion de M. de Chateaubriand, et cette guerre civile du royalisme ajoutée à la polémique générale, deux mois après l'infliction de la Censure, le roi Louis XVIII, gardant un esprit assez ferme, sous l'accablement de ses maux, mourait dans ce fauteuil, d'où il avait régné. La translation de la Couronne, l'accession d'un héritier, moins attaqué, mais non moins suspect au pays, sous le règne de son frère, que ne l'avait été le duc d'York, sous Charles II, s'accomplissait avec autant de facilité que de calme. Grâce à l'abolition d'une des mesures, qu'auparavant il avait appuyées de son crédit de Prince, le nouveau Roi trouvait même une occasion toute prête de faveur publique. Par don de joyeux avénement, il révoquait la Censure des feuilles publiques; et, ce premier acte, que les esprits sages regardaient comme une adoption et un affermissement du Régime constitutionnel voulu par la France, semblait alors démentir les pronostics et les alarmes attachés longtemps au nom du comte d'Artois.

Dans les grands corps judiciaires, dans toutes les professions libérales, dans l'administration, dans le peuple, cette mesure fut approuvée, ressentie avec joie et parut de favorable augure. Parmi les pompes officielles des premiers jours, Charles X, sur son trône, reçut de l'Académie française, au nom de l'Institut, l'éloge d'avoir marqué son avénement par le retour de la plus vitale des libertés publiques.

Un si grand changement politique, inauguré sous d'heureux auspices, ne pouvait laisser muette le voix de M. de Chateaubriand mêlée, depuis tant d'années, aux catastrophes tragiques, aux luttes, aux longs deuils, aux triomphes inespérés de la fortune des Bourbons. Autorisé de ses anciens souvenirs, de sa disgrâce récente, et des nouveaux alliés gagnés par cette disgrâce, il fit paraître, à l'appui du nouveau règne si bien accueilli, un écrit tout monarchique et tout libéral, sous ce titre : Le Roi est mort ; vive le Roi!

Sans exagérer, comme l'auteur l'a fait dans ses Mémoires, l'influence immédiate et le contre-coup magique de cette Adresse au public français d'alors, on doit en reconnaître l'éloquent à-propos. Il faut même le dire, l'amertume, bien âcre quelquefois, où le Ministre déchu avait trempé ses premiers traits, ne reparaît sur aucune page de cet écrit noble, sensé, patriotique, vraiment digne de toucher et d'éclairer le Prince, dont il voulait servir la cause. Nulle impatience d'ambition ne perce même dans le langage du Conseiller fidèle; et, il y avait là l'occasion d'un rapprochement sincère, si les préventions de Cour et les intérêts d'amour-propre l'avaient permis.

Tout fut vain, cependant. La solennité du sacre royal, à Reims, où M. de Chateaubriand était appelé, d'après une ancienne étiquette, s'acheva, sans produire autre chose, pour l'ancien Ministre, que l'honneur de s'agenouiller, quelques moments, après M. de Villèle, aux pieds du nouveau Roi, et d'y recevoir le grand cordon du Saint-Esprit. M. de Chateaubriand paraît penser, dans ses Mémoires, qu'un retour de confiance royale était alors possible, et que Charles X attendait seulement une respectueuse avance, à laquelle il aurait répondu aussitôt. Un oubli seul de M. de Quélen rendit inutile cette intention, que le prélat s'était chargé d'annoncer. L'obstacle était plus grand, nous le croyons; et le rapprochement ne manqua point par hasard. Les premiers actes populaires de Charles X ne faisaient point partie d'un plan bien conçu de retour à la Charte, et d'administration légale et modérée. Les regrets de l'ancien régime, le goût de certaines formes plus choquantes pour notre pays même que l'exercice du Pouvoir absolu, gardaient tout crédit sur l'esprit du Prince; et l'application en paraissait plutôt ajournée que rejetée. Le choix des hommes, ce signe presque toujours le plus expressif des intentions d'un gouvernement, donnait de nouveaux sujets à la défiance publique; et, dans cet ensemble, il ne s'offrait à M. de Chateaubriand, sous son caractère des lors plus marqué de constitutionnel royaliste, ni chance de crédit actuel, ni motif de paraître satisfait, en acceptant quelque riche faveur, ou quelque ambassade honorifique. On doit toutefois le reconnaître; l'homme, qui venait de saluer avec enthousiasme l'inauguration de Charles X, sentit du moins qu'une polémique suspecte d'ambition ne devait pas succéder à ce libre hommage. Il se tut et attendit, comme la France.

Ce fut alors que les conséquences politiques, dont lui-même ne s'était pas assez défié, que M. de Villèle avait peu prévues, et qu'il éludait, sans les combattre, se développèrent chaque jour, avec plus de gravité. M. de Villèle portait tout à fait la peine de n'avoir pas su garder une noble alliance et se servir du secours d'un grand talent. Il s'engageait, de plus en plus, dans une autre solidarité antipathique à son bon sens, mais dont il se sentait moins gêné, croyant la satisfaire par des intérêts, plutôt que par des principes. C'est ainsi que l'Administrateur, froidement politique, qui naguère avait si peu de goût pour l'armée de la Foi en Espagne, qui voulait, d'abord, la médiation anglaise, et songeait surtout, au bon ordre des finances, au maintien du crédit, subit en partie le joug d'une imprudente et mystique coterie. M. de Villèle était un de ces hommes d'affaires, dont, au dix-septième siècle, on disait, qu'ils n'avaient pas le temps de penser un moment à Dieu; et il laissait proposer, deux ans de suite, une loi sur le Sacrilége; il la faisait reproduire surchargée d'un amendement rigoureux, que son ministère avait d'abord combattu ; et, pour complaire à un zèle faux ou vrai, il acceptait une apparence d'esprit inquisiteur, la plus détestée, dans ce pays.

En même temps cet homme, qui s'était donné devant la Cour et l'émigration le mérite très-positif de vouloir et de savoir résoudre le grande question de l'indemnité, et qui avait gagné à cette mesure les spéculateurs et les gens d'affaires, comme il y conciliait les indifférents, c'est-à-dire le plus grand nombre, M. de Villèle se laissait induire à présenter aux Chambres un projet de loi sur le droit d'aînesse, une de ces dispositions déplaisantes à l'esprit français, et qui choquent au plus haut degré ses deux instincts politiques, l'aversion de l'ancien régime et la passion pour l'égalité. Chose singulière encore! dans cette fausse démarche, dans cette attaque à l'opinion dominante du pays, c'était aux conseils du prince de Polignac, que cédait l'esprit judicieux de M. de Villèle. Une correspondance authentique nous montre l'ambassadeur de France à Londres, dans les loisirs de ses négociations, pour entraver ce qui était déjà fait implicitement, la reconnaissance des colonies espagnoles, dissertant sur le Droit d'aînesse, sur les avantages qu'en retire l'Angleterre,. et que devrait bien vite s'approprier la France, afin de consolider la Monarchie.

Le prince de Polignac prenait ici la partie pour le tout. Il ne songeait pas à tant de libertés précieuses, à tant de garanties populaires, que possède d'ailleurs le Royaume-Uni, et qui contre-pèsent, de tant de côtés, un privilége plus restreint qu'on ne le dit. Il désirait seulement doter la France de ce qu'il serait impossible de Ini donner, même avec une longue et assurée jouissance de tous ces droiis nationaux, que les ordonnances de juillet 1830 devaient bientôt essayer de lui ravir, par un si fatal exemple.

M. de Villèle, quand il avait reçu la première confidence de ces méditations de notre Ambassadeur à Londres, en avait tenu peu de compte ; et même, dans une lettre, il les réfutait, de fond en comble, par quelques différences bien marquées dans l'esprit et la tradition des deux peuples. Mais, la sagacité, qui ne s'appuie pas sur les principes et se plaît aux expédients, cède parfois à l'obstination fervente de la médiocrité. M. de Villèle, naguère si peu favorable à la promotion de M. de Polignac, et ne le trouvant pas plus habile, depuis son Ambassade, subit cependant cette influence répétée par les échos de quelques salons de la Cour; et, contre son bon sens et ses lumières, il fit présenter le malencontreux projet du droit d'ainesse.

Ainsi, à part cette lutte redoutable que, dans un pays de liberté, le talent peut toujours entreprendre contre un Ministre puissant, M. de Villèle, par des fautes contraires a sa propre opinion, appelait sur son gouvernement de dangereuses attaques. Mais, d'abord, une haute question avait dominé tout, la loi de l'indemnité des émigrés, cette mesure, à tout prendre, d'utilité publique, autant que d'intérêts privés. Tant que M. de Villèle eut cette grande affaire à préparer, à résoudre, à régler dans les détails, il fut très-fort; et une partie même de ses ennemis, tout en le gênant de leurs contradictions, ne souhaitait pas sa chute. M. de Chateaubriand, se transformant lui-même en homme de finances et attaquant, avec une vive amertume, quelques points du projet ministériel, affaiblissait le reste de sa polémique et laissait trop voir tout le désavantage de la rancune éloquente, devant l'habileté pratique. La presse de l'opposition, même libérale, se rangeait parfois du côté du Ministre des finances contre son célèbre antagoniste : et, M. de Chateaubriand, par exemple, ayant, à propos de la loi d'indemnité, parlé de saint Louis, du chêne de Vincennes, et du roi fondateur de la Charte qui rétablit les bornes des héritages, un tout jeune écrivain, qui se préparait alors de loin, dans les journaux, à la tribune et au ministère, se moqua de toute cette poésie, et rappela que vingt mille cas d'indemnité, c'étaient tout simplement vingt mille dossiers, qu'il fallait examiner; qu'il ne s'agissait pas d'une réparation sentimentale, mais d'une liquidation, dont le résultat, en satisfaisant les intéressés, relèverait la valeur de beaucoup d'immeubles; rendrait les mutations plus fréquentes et augmenterait les droits du Trésor.

Sur cette première ligne de bataille, le président du Conseil, attaqué par son ancien collègue, avait gardé l'avantage de paraître plus habile, sans être moins constitutionnel. Il s'était vu puissant de tous les intérêts matériels satisfaits par son administration, sans être plus suspect d'indifférence, ou d'aversion pour les principes de liberté. Mais, il n'en fut pas ainsi, lorsque de la loi d'indemnité liée, cette fois, à la conversion facultative du cinq pour cent, M. de Villèle dériva vers certaines mesures législatives dictées par la passion et l'esprit de système. Ainsi, quand, le 18 février 1829, le garde des sceaux, Peyronnet, venait soutenir à la Chambre des pairs la loi du Sacrilége, si justement frappée par la parole religieuse et éloquente de M. Royer-Collard, M. de Chateaubriand retrouvait toute sa puissance, pour s'élever contre ce zèle tardif des ouvriers de la onzième heure et cette hypocrisie d'intolérance. Une allusion à lui-même était cette fois bien permise; et, il la marquait, avec autant de dignité que de spirituel dédain, en rappelant la première époque de sa défense du Christianisme. Mais un contraste plus expressif encore revenait, peu de temps après, dans la discussion à la Chambre des pairs, sur l'exécution même de la loi d'indemnités. Cette fois, il ne parlait pas du chêne de Vincennes ; mais, rapprochant avec une railleuse amertume les rigueurs de la loi du sacrilége, faites pour le douzième siècle, et ces projets de finances si bien accommodés à l'agiotage du nôtre, il ajoutait : Si notre morale est relâchée, du moins que notre religion soit indulgente !

Ainsi, pour M. de Villèle, se balançaient les succès importants et les fautes commencées; les triomphes et les contrariétés. Son pouvoir était grand près du Roi, du parti royaliste en général, et des hommes d'administration et d'affaires qui, partout, le trouvaient accommodant et judicieux. Charles X, dans les illusions de sa volonté opiniâtre et de son esprit léger, était charmé d'être si bien compris par un Ministre, dont généralement on vantait la modération et l'esprit pratique: il s'en savait gré à lui-même, et s'attachait, de plus en plus, à l'homme choisi par son frère et adopté par lui. Mais, dans la vérité, cette confiance était au prix des fausses mesures et des concessions de parti, que faisait M. de Villèle, avec plus de répugnance que de scrupule, mais sans prévoir assez tout le danger qu'elles auraient pour lui. La plus grave de ces mesures fut le projet de loi sur la presse, de février 1825, vulgairement appelé la loi de justice et d'amour et, alors. grand sujet de contradiction et de scandale. Le parti, dont s'appuyait surtout M. de Villèle, qu'il voulait tempérer, qu'il tâchait de satisfaire, n'aimait pas la liberté de la presse, alors très-accréditée dans les esprits. Il s'en était servi parfois avec violence; mais, il en eût volontiers borné le cours à la date de sa victoire, acquise en partie par ce moyen. Il l'avait approuvée, surtout, dans les premières levées d'armes de M. de Chateaubriand, après l'Empire et les Cent-Jours; il l'avait admirée, non sans inquiétude, dans les doctrines de la Monarchie selon la Charte et dans le Conservateur. Mais, il en avait répugnance et double effroi, depuis que M. de Chateaubriand, séparé du Ministère, reportait le feu de la parole polémique contre les abus du Pouvoir et les torts du parti vainqueur.

On insista donc près de M. de Villèle, pour qu'il donnât, disait-on, de plus fortes garanties à la religion, à l'ordre, à la paix publique; on le pressa d'abolir ce qui restait encore des principes libéraux de la loi du 17 mai 1819. On voulait plus que la suppression du Jury, un vague plus commode dans les définitions, un plus grand arbitraire dans les peines, une procédure plus gênante pour les prévenus et spécialement cette forme inouïe de transporter la compétence facultative à tous les ressorts judiciaires, où pénétrerait un exemplaire du Numéro inculpé, et d'attirer ainsi le prévenu devant tout tribunal correctionnel de France et toute Cour royale, à volonté. C'était, en aggravant tous les détails de la poursuite, s'assurer, en outre, des bourgs pourris, pour la condamnation. Tout rendait cette loi chicanière, ruineuse, destructive, oppressive du droit de libre examen promis par la Charte.

M. de Villèle, jugeant ainsi lui-même, résista d'abord aux instances de quelques pieux zélateurs du projet. Mais, il était si fort importuné des rudes coups, qui lui arrivaient sans cesse, de la main, ou seulement, sous la devise de M. de Chalcaubriand, que l'humeur l'emporta sur la prudence politique. Tout en répétant qu'il ne fallait pas trop tendre la corde, il permit la présentation du projet de loi, fort débattu dans les comités ministériels, depuis deux mois, tantôt adouci, tantôt aggravé, mais, à tout prendre, moins mauvais que ne serait le complet arbitraire.