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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Avenement aux affaires étrangères, sous la Présidence de m. de Villèle, qui ne voulait pas cette intervention (suite 3)

Premiere partie

Avenement aux affaires étrangères, sous la Présidence de m. de Villèle, qui ne voulait pas cette intervention (suite 3)

M. de Chateaubriand · 6 min de lecture · p. 312–315 · chapitre 22 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Puis, rejetant pour lui-même toute idée de prétention personnelle, et jusqu'au soupçon d'un dissentiment avec M. de Montmorency, M. de Chateaubriand annonçait à M. de Polignac son prochain départ pour Londres, et en faisait hâter les préparatifs. Mais, le soir même de cette conversation, un billet de M. de Villèle, chargé depuis le matin de l'intérim des affaires étrangères, lui proposait ce portefeuille, par ordre du Roi. M. de Chateaubriand a publié, plus tard, sa réponse confidentielle à cette offre royale. Il a voulu sans doute que sa conduite, dans cette occasion, fût jugée, d'après sa lettre; il a cru naïvement ne s'être montré ni ambitieux, ni pressé, n'avoir accepté la succession de M. de Montmorency que sous le coup d'une invincible nécessité. Quelques esprits défiants vont peut-être sourire, en lisant sa lettre de refus; mais enfin, il est juste d'entendre son témoignage :

« Mon cher ami, répondait-il à M. de Villèle; la nuit porte conseil. Il ne serait bon, ni pour vous, ni pour moi, que j'acceptasse, dans ce moment, le portefeuille des affaires étrangères. Vous avez été excellent pour moi; et je n'ai pas toujours eu à me louer de M. de Montmorency; mais, enfin, il passe pour mon ami. Il y aurait quelque chose de déloyal à prendre sa place, surtout, après tous les bruits qui ont couru. On n'a cessé de dire que je voulais le renverser, que je cabalais contre lui, etc., etc. S'il était resté dans un coin du ministère, ou que le Roi lui donnât une immense retraite, comme la place de grand Veneur, les choses changeraient de face. »

Nous le voyons, ces premiers motifs de refus ne sont pas bien forts ; cette répugnance provisoire n'est pas désespérante. On a seulement quelque pudeur; on craint une apparence de déloyauté envers celui, dont on avait d'ailleurs à se plaindre; on voudrait, pour lui d'abord, une compensation, comme si, pour un Ministres des affaires étrangères tombant, il y avait convenance à rester dans un coin du Ministère, ou comme si la charge inutile de grand Veneur pouvait paraître une immense retraite à un Montmorency, plus fait pour être payé, en honneur, qu'en argent.

« Quoi qu'il en soit, même à cette condition, poursuit M. de Chateaubriand, il resterait encore des difficultés. Vous savez, mon cher ami, combien je vous suis dévoué. J'ai le bonheur de vous servir assez puissamment auprès des royalistes, qui sont opposés à votre système. Je les tempère; je les arrête et je les retiens, par la confiance qu'ils ont en moi, dans les bornes d'une juste modération. Mais, je perdrais, à l'instant, toute mon influence, si j'entrais au Ministère, sans amener avec moi deux ou trois de ces hommes, qu'il est si facile de désarmer, mais qui seront extrêmement dangereux, à la session prochaine, si vous ne pouvez pas vous arranger avec eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est critique, etc. i

Ainsi, à côté de son refus, l'impatient candidat montrait tout le prix de son accession. Modéré contre M. de Montmorency, et, pour lui succéder, il s'appuyait, en même temps, sur l'exagération des hommes, qui dépassaient M. de Villèle, dans son propre parti et devaient, un jour, contribuer à sa chute. Il promettait de les désarmer, à condition de pouvoir les amener, avec soi, dans la place.

Enfin, pour ne laisser aucun doute sur la seule issue possible, la lettre se terminait par cette déclaration : « Je dois vous dire aussi avec franchise, qu'il y a tel ministre des affaires étrangères, que vous pourriez choisir, sous lequel je ne pourrais servir ; et ma démission serait un grand mal, dans ce moment. » Puis, revenait, par forme d'adoucissement, avec une demande d'entretien particulier, ce dernier mot alfectueux : « Soyez persuadé, au reste, de cette vérité; c'est que mon sort politique est lié au vôtre, et que je reste, ou tombe avec vous. »

En lisant cette lettre, l'esprit positif de M. le président du Conseil entrevit, tout d'abord, que M. de Chateaubriand souhaitait passionnément le ministère; qu'il demandait l'entrée au pouvoir pour plusieurs de ses amis, mais qu'il l'accepterait, pour lui seul, sauf à faire, par cet exemple, patienter ces royalistes mécontents, que lui-même déclarait si dangereux. Il comprit aussi que, malgré ses apprêts de départ, M. de Chateaubriand ne retournerait pas à Londres, et prendrait pour une insulte personnelle toute nomination d'un autre ministre des affaires étrangères que lui-même. Il fallait, dès-lors, en finir avec lui, et l'avoir, au plus tôt, pour collègue, ou pour adversaire.

M. de Villèle ne put donc se décider à porter au Roi un refus si équivoque, avant d'en avoir vu l'auteur; et il répondit sur-le-champ par ces mots : « Pouvez-vous me recevoir un moment, avant une heure? De cœur, tout à vous. »

M. de Chateaubriand, qui avait demandé ses passe-ports pour Londres, ne tint pas, vous pouvez le croire, contre cette insistance de M. de Villèle. Il le vit aussitôt, renouvela ses objections, allégua des difficultés pour lui-même, fit, pour ses amis du Royalisme ardent, quelques réserves et quelques demandes facilement ajournées, et enfin laissa M. de Villèle porter de sa part, au Roi, une dernière excuse, qui ne demandait qu'à être vaincue. Le Roi, sans aucun doute du résultat prochain, ayant mandé M. de Chateaubriand et fort insisté sur une offre respectueusement déclinée d'abord, termina tout par ces mots : «Acceptez, je vous l'ordonne. » Et le lendemain, parut l'ordonnance dans le Moniteur, en même temps qu'un journal passionné pour l'élévation de M. de Chateaubriand, mais du moins son fidèle ami, dans toutes les fortunes, racontait les pénibles combats de l'illustre ambassadeur, sa répugnance à remplacer dans le Pouvoir un ami aussi cher et aussi respecté que le duc de Montmorency, et les prières, les instances prodiguées, pendant deux jours, par cet ami, pour obtenir un tel sacrifice, dans l'intérêt de la Religion et du Trône.

Le juge impartial, et, à plus forte raison, le détracteur de nos expériences constitutionnelles sera choqué, sans doute, de cette dissimulation et de ces détours. Mais, nulle forme de gouvernement ne rend l'ambition tout à fait irréprochable : et, sous le Pouvoir absolu, les moyens de parvenir sont souvent moins honnêtes encore, sans être couverts par l'éclat du talent, et, plus tard, expiés par la grandeur des services. On peut regretter que M. de Chaleaubriand, qui, dans ses Mémoires, à la date de son ambassade de Rome, se vante des tromperies diplomatiques, dont il fut prodigue alors, ait usé, pour arriver au ministère, d'une conduite un peu tortueuse. En effet, il renversait M. de Montmorency, sur la question d'Espagne, tout en voulant la résoudre, comme lui, par la guerre; et il s'engageait à M. de Villèle, sur cette même question, tout en poursuivant un autre but que ce ministre. Mais du moins, à travers ces petits artifices de l'ambition, le plus habile arrivait au pouvoir ; et, par la, intérêt de la France était servi. M. de Chateaubriand, après tout, avait jugé d'un coup d'œil supérieur l'état de l'Espagne et ce qu'on pouvait essayer de prompt et de décisif, entre la Croisade, à tout prix, invoquée par M. de Montmorency, et la Paix financière de M. de Villèle. Il avait entrevu la chance presque assurée d'une facile victoire et tous les avantages; qu'elle aurait pour le Trône. En cela parut alors sa supériorité d'esprit politique, d'autant plus grande que sa passion même et les préjugés de parti, contractés dans ses anciennes luttes, n'en offusquaient pas la vive lumière.

CHAPITRE XIV SITUATION DE M. DE CHATEAUBRIAND DANS LE MINISTERE PERSISTANCE DE SES VUES; CHANGEMENT PARTIEL DE SES PROCÉDÉS. SA NÉGOCIATION DIRECTE

AVEC M. CANNING; DÉBAT PLUS FASTUEUX QUE GRAVE DANS LES CONSÉQUENCES. - INMINENCE DE L'EXPÉDITION ; PREMIERS INCIDENTS. — SAGE DIRECTION DE

L'ARMÉE; SUCCÈS RAPIDE ET COMPLET. — IMPRÉVOYANCE ET INACTION POLITIQUE, AU TERME APPARENT DE L'EXPÉDITION. - RESTAURATION PURE ET SIMPLE DE

FERDINAND VII. - JUSTE PART DE M. DE CHATEAUCRIAND DANS LES ÉVÉNE- MENTS ACCOMPLIS ; HONNLURS QU'IL EN REÇOIT; DIFFICULTÉS QUI DOIVENT EN