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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Patriotique poursuivi par le ministère d'alors (suite 2)

Premiere partie

Patriotique poursuivi par le ministère d'alors (suite 2)

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 247–264 · chapitre 18 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les deux ou trois années militantes de M. de Chateaubriand, à la tête du Conservateur, n'en restent pas moins un des mémorables exemples de la polémique moderne, un exemple supérieur en éclat aux lettres célèbres du pseudonyme Junius, et parfois égalant la vive légèreté de Voltaire, ou les saillies capricieuses de Beaumarchais.

Ce qui vaut mieux, enfin, c'est qu'à travers les injustices fréquentes de l'attaque, les torts de la passion, certains principes généreux semblent innés chez l'auteur, et qu'un sentiment indestructible de liberté et d'honneur le domine toujours. Cela même gagnait autour de lui, et devait ennoblir les passions, qu'il servit trop souvent. On conçoit donc la grande influence, que prit cette parole en France et en Europe, comment elle disciplina tout un parti, le releva dans l'opinion même des partis contraires, et pouvait contribuer à résoudre ce problème toujours si difficile d'une Restauration dynastique.

Les fautes de chaque opinion et de chaque parti, ce contingent inévitable de tout régime de liberté, prêtaient singulièrement à l'action puissante du grand écrivain royaliste. La modération de la Couronne ne rendait pas toujours les amis de la démocratie plus patients et plus justes. De bonnes lois étaient faites, des garanties sérieuses étaient fondées; on s'armait vite de ces lois; on abusait de ces garanties; et l'idée généreuse de faire succéder au despotisme guerrier et civil de Napoléon, brisé dans ses mains, une Monarchie légale et libre, établie tout ensemble sur le droit antique et le contrôle actuel, cette idée donnée pour issue à nos Révolutions, trouvait de grands obstacles, dans ceux mêmes qu'elle devait le plus satisfaire.

Ce qui était accordé à l'esprit de liberté n'avait pas détruit l'esprit de conspiration. D'obcures et fréquentes manœuvres le ramenaient sur la scène et entretenaient l'inquiétude des uns, les plaintes et les calomnies des autres. La loi de 1819 sur la presse, cette sincère adoption du libre examen dans les affaires publiques, était exploitée par les passions encore toutes vives des partisans d'un Pouvoir déchu. La loi d'élection, avec sa clause de renouvellement par cinquième, produisait, sous le vent de l'opinion plus indépendante, quelques noms offensants pour la Royauté rétablie : et enfin, tout ce bruit, que fait une liberté nouvelle, l'alliance contradictoire des idées de 1789 et des regrets intéressés de l'Empire, la violence habituelle de quelques journaux, la hardiesse de quelques discours aigrissaient les amis du trône, intimidaient les gens paisibles et semblaient appeler un retour prochain de compression, ou un surcroît de licence.

A ces difficultés, que tant de passions épiaient avec ardeur, venait s'ajouter un incident personnel : le duc de Richelieu, cet émigré adversaire des courtisans, ce plénipotentiaire français si estimé des étrangers, mais qui voulait, avant tout, leur départ du territoire et la disparition de leur influence, touchait au terme de sa difficile mission. Il s'agissait pour lui, au Congrès d'Aix-la-Chapelle, de hâter l'échéance des traités de 1815, d'assurer, pour la fin de 1818, la remise des places frontières occupées. Cette négociation était suivie par la ferme loyauté du duc de Richelieu, à l'instant même où M. de Lafayette était nommé député de Paris, où M. Benjamin Constant semblait tout près de l'être. Pour la diplomatie étrangère d'alors, ces noms paraissaient une Révolution imminente. Les plaintes et les prédictions de la presse monarchique en disaient encore plus. Cependant la tactique du plus habile des députés du côté droit se refusait au renouvellement quinquennal, et aimait mieux entretenir cette crise partielle d'élections presque continues.

Le duc de Richelieu brava tout, pour l'honneur de la France. La conviction de cet homme de bien vainquit les obstacles de la bonne et de la mauvaise foi. « Je crois, écrivait-il à M. Decazes, que nous aurons moins de peine à sauver le Roi de ses ennemis que de ses amis. » En effet, il arrivait au Congrès des notes monarchiques, pour détourner les Souverains d'accéder aux instances du loyal Ministre. Enfin, il toucha le terme. L'acte de libération fut signé; et le duc de Richelieu en était heureux de la Joie la plus vive, tout convaincu qu'il semblait de sa chute prochaine et du prompt oubli de son noble dévouement. Cet homme, en effet, d'un esprit si droit, si éclairé, sans vanité, sans amour du Pouvoir, laborieux cependant, et très-attentif aux affaires, savait bien qu'il allait être, en France, accusé d'imprudence et presque de trahison par l'exagération royaliste, méconnu dans son patriotisme par les libéraux, moins compté par la Couronne, comme désormais moins utile; et, il n'en avait mis que plus de hâte et d'ardeur à finir sa noble tâche, et à dégager complétement la France, pour d'autres que pour lui.

Son dernier sacrifice fut de ne pas devancer encore cette retraite prévue. Il eût voulu, donner sa démission, au milieu de son succès même, et la dater d'Aix-la-Chapelle. Les objections et les prières réitérées de M. Decazes surmontèrent ce premier mouvement. « J'irai tant que je pourrai, lui répondait-il, mais sans espoir de succès ; car, je sens que je n'entends rien à démêler toutes ces intrigues de partis ; et, si je reste, ce sera un double sacrifice que je ferai, celui de tout ce qui peut attacher un « homme à l'existence, puis celui de ma pauvre petite réputation, qui n'en a pas pour six mois, je vous en réponds1.»

1 Lettre communiquée, du 20 novembre 1818. ↩

Le duc de Richelieu voyait juste. Revenu d'Aix-la-Chapelle, dans cette France déjà relevée de l'invasion, pacifiée, riche d'un crédit nouveau, forte d'une liberté croissante, il trouva les embarras que la liberté fait naître accrus de toutes les défiances mutuelles, qu'entretient une Restauration. Lui-même qui, dans Aix-la-Chapelle, avait paru si tranquille sur la France, et rejetait de haut les inquiétudes affectées ou senties par nos voisins, il était alarmé de l'esprit démocratique des électeurs à cent écus, et voulait une autre loi, sans renouvellement annuel, et d'une tendance plus modérée. Là commença le revers, après un si juste succès. La loi des élections, sans doute, devait être modifiée. Le mieux eût été de l'agrandir modérément et à des titres divers, de façon à diminuer la prédominance d'une bourgeoisie qui jouait presque, en France, un rôle aristocratique, avec trop peu de lumières et de fermeté.

Mais comment opérer cette réforme? à quel point l'étendre? où la borner? fallait-il y joindre tout un changement de politique et se rapprocher du côté droit de 1815, quand il était en minorité dans la Chambre, et que la libération du territoire venait de s'accomplir, contre ses prédictions et son avis? Voilà les contradictions et les doutes, dont fut tourmenté le duc de Richelieu, et qu'il ne put résoudre.

Choqué de la tactique intéressée de quelques royalistes, alarmé de l'ascendant des opinions libérales, jugeant inévitable le progrès de ces influences de tribune, qu'il n'avait pas en lui, il résolut toutà coup de sortirdes embarras, qu'il ne pouvait vaincre, et de quitter le cabinet avec M. Lainé, que fatiguait le ministère de l'intérieur, et qui refusait celui de la justice. Cette résolution, prise vite et combattue par le reste du Conseil et par le Roi, fut invariable. « Il est des positions forcées, écrivait alors le duc de Richelieu à M. Decazes. Le monde nous divise, malgré nous; et i! vaut mieux céder à la force des circonstances. C'est ce qui m'a fait prendre mon parti; je crois avoir payé ma dette au Roi et au pays. Trois ans et trois mois d'une vie aussi odieuse, aussi insupportable, sont un tribut qui doit m'exempter de tout reproche. »

Cette retraite d'un si noble caractère, d'un représentant si pur de la cause royale, d'un homme d'ancien nom, qui venait de rendre un service si patriotique, fut un affaiblissement pour la politique de modération. M. Decazes parut prévaloir, et fut moins puissant : ne voulant pas, avec raison, succéder à la Présidence de M. le duc de Richelieu, il y fit arriver le général Dessolles, qui ne la garda point. L'acceptant lui-même, bientôt après, il attira sur lui seul une polémique, où ne se mêlait plus aucun reste d'égards ou de justice. Le nom, l'origine de M. de Richelieu avaient imposé, quelque peu, même à la passion royaliste; sa chute, la victoire non pas seulement d'une opinion modérée, mais d'une influence toute plébéienne, accrurent sans mesure la défiance et la colère. M. de Chateaubriand s'y livra tout entier. Le duc de Richelieu, cependant, trop peu regretté de Louis XVIII, donnait, en s'éloignant, un exemple de ce désintéressement, qui va si bien aux hommes publics d'un Etat libre. Par un mouvement de reconnaissance, que personne ne combattit, les Chambres lui avaient voté une dotation annuelle de cinquante mille francs. Il remercia de la justice rendue à ses efforts; il fit don de l'argent à la ville de Bordeaux. Il n'avait cependant aucune fortune ; mais, il n'en voulait pas : et il ne consentit à recevoir que le traitement d'une charge de cour, qui servît à sa dépense nécessaire et à ses fréquents voyages. On ne peut trop redire ces faits oubliés, dans un temps où, pour rétablir le principe d'autorité, on a réuni les gros traitemens sur la même personne, et où le profit des spéculations financières se cumule avec l'éclat des dignités. Le désintéressement du duc de Richelieu, sans effort et à peine remarqué de lui-même, le rendait puissant contre les empressements de cour et les servilités banales. Il honorait le Pouvoir : il eût mérité de fonder, parmi nous, l'alliance longtemps heureuse, en Angleterre, de grands noms voués au service de l'Etat, et d'hommes nouveaux produits par le débat public et le talent de la parole. Il était lui-même très-instruit des affaires de l'Europe, diplomate habile par la loyauté, précis, facile, persuasif dans ses lettres, supérieur à tous les petits sentiments, comme cet intérêt pécuniaire, qu'il méprisait souverainement; homme de bien et de lumières, suffisant pour faire un habile et heureux ministre, s'il avait eu plus de patience à supporter les petitesses des cours et les injustices des partis.

CHAPITRE XII CRISE PROLONGÉE, APRÈS LA RETRAITE DU DUC DE RICHELIEU. - MÉMORABLE SES- SION DE 1819. - DIFFICULTÉS NOUVELLES. — LUTTE IMMINENTE SUR LA QUES-

TION ÉLECTORALE. - ASSASSINAT DU DUC DE BERRY. CALOMNIEUSE VIOLENCE DE LA POLÉMIQUE. TORT GRAVE LE N. DE CHATEAUBRIAND. - CHANGEMENT PAR-

TIEL DU CABINET. - POLITIQUE NOUVELLE. - MODIFICATIONS DANS LES LOIS DES ÉLECTIONS ET DE LA PRESSE. — PERSISTANCE LE M. DE CHATEAUBRIAND,

DANS SA DÉFENSE DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE. - IL SE RAPPROCHE DU MI- NISTÈRE : IL SE REND, COMME AMBASSADEUR, A BERLIN.

Après l'éloignement de M. le duc de Richelieu, un cabinet formé du plus grand nombre de ses anciens collègues, sous une présidence ostensible, celle du général Dessolles, dura deux mois à peine, devant de vives attaques parties surtout de ce camp royaliste, où dominait M. de Chateaubriand. Bientôt divisé, ce cabinet se reconstitua sous un de ses membres, M. Decazes, qui réunit la Présidence au ministère de l'intérieur. Cet incident avait été prévu et souhaité par le Roi. Voyant son Ministère partagé, il s'était décidé, d'après sa préférence et l'idée qu'il se faisait de sa prérogative, dans l'intérieur de son Gouvernement, du moins : « En ma présence, écrivait-il à M. Decazes, il n'y a point de majorité ; c'est ma volonté qui doit tout faire. Des ministres responsables disent au Roi : Voilà notre opinion. Le Roi répond : Voilà ma volonté. Si les ministres, après y avoir réfléchi, croient ne pas trop risquer, en la suivant, il la suivent. Sinon, ils déclarent qu'ils ne le peuvent. Alors le Roi cède, s'il croit ne pouvoir se passer de ses ministres. Dans le cas contraire, il en prend d'autres. »

Choisi d'après cette théorie fort sensée, le nouveau Président du Conseil avait la double tache de résister à l'ardeur du parti monarchique et de contenir, en le satisfaisant, le parti libéral. Cette difficile manœuvre marqua la mémorable session de 1819, où fut discutée, avec tant d'éclat, la loi sur la liberté de la presse, un an après la loi sur le recrutement. Par ces lois si différentes, la France semblait sérieusement fonder son régime constitutionnel, comme elle avait repris son rang de grande nation militaire. Deux hommes diversement remarquables attachèrent leurs efforts, l'autorité de leur talent ou de leur gloire à ces lois nouvelles vivement débattues. C'étaient M. de Serre et le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, un des grands généraux de l'Empire, improbateur des Cent-Jours, et ami de la liberté civile, autant que de la discipline. La loi de la presse, plus avancée peut-être que ne l'était l'esprit de la nation, loi sincère, généreuse, établissant le droit d'examen, sans chicane, sans fraude, sous la sanction du jury, était un acte mémorable, dont il faudra toujours se rapprocher, quand on voudra garantie pour les citoyens, et vrai contrôle des affaires publiques. La loi sur le recrutement, efficace et prudente, avec son contingent annuel de quarante mille hommes, s'était tenue loin de cette exagération dispendieuse, dont Montesquieu disait : « L'Europe se « perdra par les gens de guerre. » Elle donnait à la fois à la France une force active de premier ordre, un grand ressort d'émulation et une puissante réserve.

De tels actes furent le terme de la politique libérale, sous Louis XVIII. Les passions et les tactiques de parti réagirent contre ces bienfaits publics. L'élection annuelle d'une partie de la Chambre seconda l'esprit d'intrigue. Bientôt il parut impossible de ne pas changer la loi, et difficile de tenter cette épreuve.

Le Ministère fut encore divisé sur ce point; et, cette fois, un des membres sortants, le maréchal Saint-Cyr, emportait avec lui une grande force d'estime publique et d'ascendant. Le ministre principal, M. Decazes, déjà plus faible d'avoir survécu à plusieurs combinaisons qu'il avait tour à tour formées et dissoutes, était préoccupé d'une inquiétude, qui ne portait pas sur lui-même. Après avoir résisté aux premiers contre-coups de la loi électorale, et aux demandes de changement, qui suscitaient d'autant plus le zèle des défenseurs de cette loi, il s'était résolu lui-même à la modifier. Mais, il sentait à la fois les difficultés de la tentative et les conséquences du succès. Il voulait garder un tempérament presque impossible à maintenir, sous les feux croisés des partis.

Pendant que ces difficultés succédaient à la session parlementaire de 1819, et que M. de Serre, retenu par sa santé dans le Midi, était absent du Conseil, dont il décorait encore la liste, M. de Chateaubriand, comme chef de la politique ardente, qui se nommait conservatrice, redoublait de passion et d'habileté. Ses coups tombaient plus pressés, comme à l'approche du succès. Il poursuivait sans relâche ce qu'il appelait l'épouvantable loi des élections, et ce qui n'était au fond qu'une loi mal calculée, dans laquelle un seu! élément, celui qui n'est ni le plus éclairé, ni le plus indépendant, avait une part trop prédominante.

C'était à cet inconvénient que voulaient remédier le Ministère nouvellement reconstitué et, en particulier, le ministre, qui ne pouvait, qu'à ce prix, garder la confiance du Roi, et se croyait obligé d'honneur a vaincre des obstacles, qu'il n'avait pas assez prévus. Dans une pareille tâche, il voulait à la fois ménager ceux qu'il allait heurter de front, et regagner, en partie du moins, ceux qu'il avait long-temps combattus.

Dans le travail de ce rude problème, il cherchait à réunir des conditions nouvelles qui rassurassent ceux-ci, sans être trop défavorables pour les premiers. Il espérait, en augmentant le nombre des députés, en rendant le renouvellement de la Chambre, intégral et en divisant l'élection par arrondissements, amortir le mouvement de l'opposition, sans blesser l'esprit constitutionnel et même avec un progrès dans le jeu régulier des Institutions. Le cabinet, auquel manquait toujours le Garde des Sceaux, M. de Serre, malade dans le Midi, adhérait à cette pensée, avec des talents unis et divers. Ainsi, commençait laborieusement la session de 1820, à travers les pronostics menaçants des partis, les défiances mutuelles de quelques chefs et l'attente inquiète de la foule.

C'est au milieu de cette préoccupation presque générale que, dans la soirée du 13 février, à la sortie de l'Opéra, le duc' de Berry fut blessé mortellement. Le Prince, avant la fin de la représentation, venait, avec quelques-uns de ses officiers, de reconduire à sa voiture la duchesse fatiguée du spectacle; et il se détournait, pour rentrer dans la salle lorsqu'un homme, longeant brusquement la galerie extérieure, le frappe, au passage, d'un coup violent et s'enfuit. Soutenu par quelques-uns des siens, le duc de Berry porte la main à l'endroit de la plaie, retire lui-même un grossier poignard enfoncé profondément, et voit son sang jaillir, à grands flots, sur la Princesse, qui s'est aussitôt rejetée de la voiture vers lui. Déposé d'abord sur un banc, près la porte intérieure du théâtre, aujourd'hui démoli, pendant qu'on poursuit l'assassin et qu'on cherche du secours, il est porté par les bras de quelques serviteurs, suivi de sa femme couverte de sang, dans le petit salon de sa loge, où sont essayés les premiers soins.

Le bruit du crime remplit, en un moment, la salle et disperse cette foule effarée, qui va répandre la sinistre nouvelle dans les lieux publics encore ouverts et dans les réunions du monde si fréquentes, à ce moment de l'année.

Un autre amas nombreux de serviteurs, d'officiers, du Prince, de grands fonctionnaires, se pressait de toutes parts, vers l'espèce d'ambulance, où le royal blessé était gisant et mourant. Ce n'est plus le petit salon de sa loge, mais l'appartement du Régisseur : il y est étendu sur un lit dressé à la hâte dans la plus grande pièce, tandis que des princes, des ministres, des généraux encombrent cette chambre funèbre. Déjà une saignée a été faite, et plusieurs remèdes tentés, lorsque, à une heure du matin, le célèbre Dupuytren apporte, par sa présence, un dernier espoir. Il élargit la plaie, pour prévenir l'étouffement interne; et il rend au blessé la respiration et la voix, dont le malheureux Prince se servait, pour demander la grâce de l'homme, la grâce de la vie, pour l'homme qui m'a frappé, disait-il.

Jamais, par le lieu, par les témoins, par l'horreur du spectacle, par l'angoisse d'inquiétude et d'affliction, scène plus tragique ne remplit de longues heures de nuit. A côté de la Princesse en pleurs, penchée sans cesse sur le lit sanglant, étaient le père et le frère de la victime, le comte d'Artois, le duc d'Angoulême, la duchesse d'Angoulême accoutumée, dès l'enfance, à de si grandes douleurs, et, quelques pas plus loin, le duc de Bourbon seul, puis, le duc et la duchesse d'Orléans, toutes les pensées unies ou contraires, toutes les passions rivales, tous les embarras intérieurs de cette famille tant frappée par les coups du dehors, et ramenée de si loin sur le trône. Derrière ce premier cercle, autour du mourant, s'approchait un autre rang de spectateurs silencieux et troublés, et, dans le nombre, immobile sur sa jambe de bois, pendant toute cette nuit, le Ministre de la guerre, le brave Latour-Maubourg, cet invalide des batailles de Leipsick, noblement mêlé à des braves de la Vendée.

Durant l'agonie, dans une des pièces voisines le moins envahie par la foule, l'assassin, amené devant un Magistrat du Parquet, était interrogé sur son crime, dont il parlait avec un calme atroce. Par une première question à voix basse, le Ministre de l'intérieur s'était pressé de demander au coupable même si son arme était empoisonnée; et, le croira-t-on, à moins d'avoir vu en action les haines politiques? Ce mouvement rapide, dont les spectateurs n'avaient pas saisi le motif, ce peu de mots, dits à l'oreille et provoquant un non fortement prononcé, furent signalés par quelques-uns comme la marque d'une intelligence secrète, d'un concert entre le ministre et l'assassin. Cette folie couva jusqu'au lendemain, dans quelques âmes, puis éclata dans des libelles : et on sait que, pour la dissiper entièrement, il fallut la loyale véracité d'un adversaire politique, la parole du due de Fitz-James, déclarant qu'il avait lui-même suggéré la question faite à l'assassin.

L'affliction de M. Decazes était d'ailleurs si profonde et si vraie, qu'elle avait paru toucher le cœur même du Prince le plus aliéné de lui, par des dissidences et des ressentiments plus ou moins fondés. Le comte d'Artois, durant les courtes espérances, les crises et le denil de cette nuit, adressa plusieurs fois au Ministre de l'intérieur des paroles de bienveillance et de douleur commune.

La dernière heure cependant approchait, au milieu d'efforts impuissants, la blessure ayant pénétré jusqu'au milieu du cœur. Le Prince mourait en homme de courage, en pénitent, et, il faut le dire, en chrétien vertueux. Il avait accueilli et béni; au pied de son lit de mort, deux jeunes filles nées en Angleterre d'une de ces liaisons de plaisir, qui avaient occupé son exil. Il demandait avec instance les sacrements de l'Église; et, comme on ne pouvait essayer pour lui la Communion, à travers les flots de sang qu'il vomissait, par fréquents accès, il s'était résigné à ne recevoir que l'extrême-onction, après l'absolution des mourants.

A cinq heures du matin, le Roi, dont la sollicitude avait été, depuis minuit, entretenue par des messages successifs, qui n'étaient pas d'abord sans espérance, arriva péniblement près du lit funèbre. Un moment ranimé par cette présence, qu'il avait demandée, le duc de Berry pressa de ses lèvres la main du Roi qui, saisissant aussi une des mains du mourant, lui rendit le même signe de tendresse, pendant qu'il murmurait encore ces mots : « Grâce pour la vie de l'homme, » mêlés, tant de fois, aux gémissements et aux cris à demi étouffés de son agonie.

Le Roi, pour calmer cette agitation si touchante, fut obligé de dire : « Bien, mon fils; nous nous occuperons « de cela; mais, songeons d'abord à vous. » Et, les yeux attachés sur M. Dupuytren, il lui adressa quelques mots latins, auxquels il fut répondu par un signe de découragement absolu. La mort en effet, dont rien ne pouvait plus retarder l'atteinte, commençait à glacer les membres roidis du Prince, au milieu de ses élans de prières et d'adieux aux siens, et, tandis que, pressant un crucifix sur sa poitrine haletante d'angoisses, il se soumettait avec une ardeur de foi qui, à ce moment, élevait son âme au niveau des plus saintes. Vers six heures du matin, il expira; et alors, entre les sanglots déchirants de sa famille, le Roi, profondément ému, mais calme dans sa douleur, s'inclina sur le corps inanimé, lui ferma les paupières, le baisa au front, et quitta lentement la chambre mortuaire, s'en retournant à ce palais de passage et de malheur, d'où Louis XVI était sorti, pour aller au Temple, dans la captivité, attendre l'échafaud. Puis, quelques prêtres à genoux et un chirurgien du palais étant laissés près du corps, - tout le cortége de cette nuit de douleur se dispersa, aux premières lueurs du jour : avec combien de tristes pensées, de conjectures et de regrets, que les passions, les intérêts aux prises allaient empoisonner de leurs fureurs !

Il n'y avait pas seulement l'horreur d'un grand crime commis, l'effroi d'autres crimes être imminents et partout un trouble d'indignation et de douleur publiques ; il y avait aussi, selon la loi trop commune de l'humanité, les calculs de l'ambition, le sang-froid de l'égoïsme, empresses à se saisir d'un malheur inattendu, comme d'une arme nouvelle, comme d'un hasard soudain de vengeance, et de succès. Je ne puis oublier cette lugubre matinée du 14 février 1820, le bruit sinistre qui m'en vint, avec le réveil, mon triste empressement à voir le Ministre, dont J'étais, dans un poste assez considérable, un des moindres auxiliaires. Huit heures du matin venaient de sonner aux Tuileries, lorsque, sur le quai Voltaire, j'entrai à l'hôtel du ministère, et, qu'à travers le morne silence de quelques hommes de service, je fus introduit dans un cabinet retiré, où M. Decazes, après une nuit d'insomnie active et d'angoisse, tâchait de diminuer par un bain son extrême fatigue et sa fièvre. Je fus frappé du bouleversement de ses traits pâles et mouillés de larmes, de l'altération de sa voix entrecoupée.

Déjà, depuis quelques jours, sous l'irritante agitation des affaires, il était pris de la poitrine; mais le mal, aujourd'hui, semblait fort aggravé. « Eh bien, me dit-il à la première vue, que dites-vous de cette horreur? - Que vous allez être attaqué avec furie, et que vous avez besoin d'une grande force. Vous paraissez bien souffrant. - Ah! me dit-il, n'importe : j'ai à veiller sur la vie du Roi. Ce crime affreux n'est peut-être qu'un commencement. Quel coup épouvantable pour le Roi! Je ne crois pas à une vente d'assassins soldés; mais tout est possible. Il faut parer à tout et prendre toute la responsabilité de la défense, dussé-je mourir à la peine. J'attends ici M. Pasquier, qui sera de cet avis, j'en suis sûr. En présentant sans retard la nouvelle loi d'élection, telle que nous l'avons conçue, j'ai besoin d'armes de défense pour le Roi, pour la société; et j'y mettrai ma tête, s'il le faut. »

Ces paroles, adressées au jeune homme qui travaillait à l'exposé des motifs de l'interminable loi électorale, n'étaient ni une consultation, ni une confidence. Le Ministre, dévoré d'inquiétudes, harassé, malade, mais ferme dans ce qu'il jugeait son devoir d'honneur, s'en rendait compte à lui-même, devant un témoin dont, avec raison, il tenait la foi pour assurée. L'accent même de ses paroles, l'effort qu'elles lui coûtaient, ses fréquentes interruptions exprimaient, plus que les paroles mêmes, toute sa souffrance de corps et d'esprit.

A ce moment, un chef du service de sûreté, un général ami du Ministre arrivent près de lui, et donnent quelques détails sur l'état tranquille de Paris dans la nuit, et l'aspect lugubre du matin. Un magistrat pénètre aussi près du ministre et rapporte diverses réponses de l'assassin. D'autres faits ont été recueillis sur l'excitation violente des esprits, sur des menaces proférées dans la Garde royale, et sur les précautions que devait prendre M. De cazes pour lui-même. « Bien, bien, dit-il avec fierté : qu'on veille autour du Roi! qu'on serre la haie sur son passage, et qu'on me tue après, si cela paraît plus monarchique ! »

Nous nous retirons, quelques moments, dans le salon voisin, pendant que M. Decazes s'habille à la hâte. Deux personnes survenues retournent à la Préfecture et à l'état-major, et, quelques moments après, arrive le Ministre des affaires étrangères, M. le baron Pasquier, dont les premiers mots furent, Je m'en souviens : « Siméon pense comme moi sur la nécessité de porter aux Chambres deux projets de loi, pour suspendre provisoirement la liberté individuelle et la liberté des journaux. Cela est dû à la sûreté du Roi. Autrement, ce que peut tenter la passion révolutionnaire est incalculable. Quel malheur que de Serre soit absent et malade encore ! Mais, il sera revenu pour le débat de la loi électorale, qui est la question d'avenir; et, d'ici là, nous ferons face. » Puis, avec cette netteté précise qui, dans la politique, comme à la guerre, est le privilége de certains esprits, devant la crise même du danger et sous l'impression des plus vives douleurs, il indique rapidement les chances et les moyens de succès du conseil qu'il donne.

Bientôt d'autres hommes considérables arrivent; et leurs opinions s'accordent, tous insistant sur des mesures rigoureuses à proposer aux Chambres, pour les satisfaire, ou les prévenir. Chacune d'elles, en effet, va tenir séance aujourd'hui même; et l'ordre du jour sera l'effroyable assassinat du Prince et le péril de la monarchie. L'initiative que n'aurait osé prendre le Gouvernement, d'autres vont la saisir; et l'inaction des ministres serait leur plus grande faute.

Attentif à cette opinion qu'il partage, M. Decazes n'en persiste pas moins dans la pensée de ne pas séparer les lois d'exception temporaires de la présentation d'un projet de loi électorale. Tandis qu'on réunit les éléments déjà fixés de ce dernier travail, il se rend, avec un douloureux courage, aux Tuileries, où doit se tenir dans la journée un conseil de cabinet, dont la résolution est d'avance assurée.

Mais, avant même ce conseil, un symptôme bizarre de la violence aveugle, ou calculée des partis se produisait à la Chambre des députés. L'assemblée était nombreuse et immobile. A peine la lecture insignifiante du procès-verbal de la veille était-elle achevée, qu'un membre de la droite, magistrat de la cour suprême, et, disait-on, homme pieux et grave, s'élance à la tribune et, prenant la parole, déclare qu'aucune loi n'ayant encore fixé le mode d'accusation des ministres, toute question de cet ordre doit être portée devant la Chambre des députés, en séance publique, à la face du pays. « En conséquence, dit-il, j'ai l'honneur de « proposer à la Chambre de porter une accusation contre « M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice de l'assassinat de monseigneur le duc de Berry; et je demande à développer ma proposition. »