Premiere partie
Résulter pour lui (suite 2)
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C'est donc, à ce point de vue, que l'orateur ami de la liberté ramena ses arguments contre l'expédition d'Espagne, en les résumant avec une piquante énergie. La réponse du Ministre était faible et dut le paraître davantage, après l'événement. A cette objection, que notre armée allait entrer en Espagne, pour livrer à leur maitre les Espagnols pieds et poings liés, il répondait : « J'ai dit tout le contraire, j'ai souhaité aux Espagnols une liberté dans la mesure de leurs mœurs et qui les mette également à l'abri de l'anarchie et du despotisme, etc. Nous ne faisons pas la guerre à des Institutions; mais nous prétendons nous défendre contre des Institutions qui nous font la guerre. »
A la bonne heure! seulement, ce qui importait ici, ce n'était pas le souhait du Ministre français, mais le résultat effectif de l'expédition; et ce résultat fut de replacer, sans précaution et sans sauvegarde, l'Espagne sous un despotisme bas et cruel, d'où elle n'est sortie que par des secousses stériles, en sens divers. Là n'est pas, sans doute, la condamnation absolue de l'entreprise, mais celle de la politique qui ne sut pas tirer parti du succès.
L'habile et sincère orateur, auquel répondait M. de Chateaubriand, avait touché, dans son discours, un autre point plus général que l'intérêt de la France dans les affaires intérieures de l'Espagne : il avait abordé cette question du droit de résistance, résolue deux fois, dans le dix-septième siècle, et que n'a pas supprimée le droit de la force, employé depuis, tant de fois. M. de Chateaubriand, qui lui-même l'a souvent invoqué, le niait alors en ministre et en homme pieux : « Il y a, disait-il, des mystères en politique, comme en religion. Prétendez-vous les expliquer? vous tombez dans les abîmes. Je crois être aussi indépendant d'esprit et de caractère que le noble duc; je crois aimer autant que lui les libertés publiques. Je hais les tyrans; je déteste l'oppression; mais je soutiens que disputer la doctrine de la résistance, c'est s'exposer à bouleverser le monde; je soutiens qu'aucune société, même une société démocratique, ne peut exister avec ce principe. »
Oui; mais, si cette société démocratique est elle-même une tyrannie, est-ce un mal de réserver, contre elle aussi, un droit de résistance, une protestation de la justice contre l'iniquité? C'est ici, qu'au lien de parler de mystères et d'abîmes, l'homme d'Etat aurait pu reconnaître ces principes nécessaires à toute société, ces garanties essentielles, condition de l'obéissance, ces droits privés, dont la violation seule peut ébranler, et ébranle en effet le droit public. Mais, ce langage convenait peu à la passion du moment; et, il s'agissait d'emporter, aux applaudissements d'un parti, une résolution qui, bien conduite, aurait pu se justifier par l'intérêt national.
La guerre allait décider du reste : et, les premières difficultés une fois surmontées, tout devait s'aplanir. Les principaux points de réunion militaire, les approvisionnements, les moyens de transport avaient été médiocrement combinés par le Ministre de la guerre; mais les chefs étaient bien choisis, les troupes excellentes; et la valeur française, reposée depuis quelques années, avait besoin d'entrer en campagne. Au milieu même des rangs français, un danger pouvait naître des défiances et des calomnieuses alarmes, que l'esprit de parti rendait alors si communes et si puissantes. Mais, cet écueil fut évité par le bon sens du Prince, que Louis XVIII avait nommé généralissime. Associé à la modération du Roi son oncle, bien plus qu'aux passions de son Père et de la Cour, d'un esprit médiocre, mais droit, disposé à la confiance, parce qu'il était brave, le duc d'Angoulême avait souhaité pour son État-major, et pour les principaux commandements, d'anciens militaires, quelle que fût leur opinion présumée. Ainsi avait été choisi, pour chef d'état-major, le général Guilleminot, justement distingué sous l'Empire, et réputé fort constitutionnel, depuis la Charte.
D'autres choix, dans le même esprit, ne furent pas moins heureux; et M. de Chateaubriand, jadis trop Vendéen, dans le Conservateur, n'était plus le même pour l'armée : il répétait souvent, que tout officier français serait fidèle, devant le feu. Bien des choses manquaient, cependant, au début, par la difficulté de tout grand mouvement de troupes et par l'imprévoyance du Ministre de la guerre, le maréchal Victor. D'autres embarras naissaient de l'état des esprits et de quelques intrigues subalternes, fomentées par la folle hardiesse, ou les artifices calomnieux des partis. Un incident misérable faillit tout brouiller, dès le commencement. C'était un envoi de cocardes et d'insignes tricolores, adressé de Paris au Quartier général, près Bayonne, sous le couvert du chef d'escadron, de Lostende, premier aide de camp du chef d'état-major le général Guilleminot.
Destiné bien moins à l'exécution qu'au simulacre d'un complot, cet envoi, intercepté à temps et sur les lieux, amena d'abord beaucoup de doute et d'inquiétude, dans le Gouvernement lui-même. Le général Guilleminot fut, quelques jours, suspendu de ses fonctions, par un ordre émané du Conseil du Roi, à Paris; et le maréchal Victor partit pour aller, à Bayonne, prendre le commandement provisoire de l'armée. Toute cette complication, si mal venue à l'entrée d'une grave entreprise, se dénoua cependant, grâce au bon sens du Prince et à cet instinct de pouvoir qui fortifie un esprit honnête et judicieux. Le duc d'Angoulême, arrivé le 20 mars à Toulouse, refusa d'admettre, dans le Maréchal, une autorité directe et locale qui, placée près de la sienne, l'aurait annulée. Il déclara, qu'il quitterait l'armée, si le général Guilleminot, choisi sur sa demande, n'était pas rétabli à la tête de l'Etat-major. Il fallut céder à cette fermeté. M. de Chateaubriand, lui-même, en donna le conseil, malgré certaines complaisances de parti, qu'il avait pour le duc de Bellune. L'esprit un peu court de ce Ministre ne prévalut pas sur une résistance intérieure, qu'il n'avait pas prévue. Son brusque voyage se borna, dès lors, à constater l'insuffisance du service des vivres et à donner sa tardive sanction au supplément de ressources, que l'Etat-major du Prince avait cherché sur les lieux dans T'habileté, 'fort chèrement payée, du fournisseur Ouvrard.
Bientôt même, il revint à Paris, sans avoir rien empêché, ni rien fait; et la campagne s'ouvrit, dans un esprit de confiante célérité, dont le duc d'Angoulème donnait fort à propos l'exemple. Se livrant avec noblesse à l'honneur militaire d'officiers, qu'il ne connaissait même pas, on vit ce Prince, peu de jours après la saisie et la destruction du ballot de cocardes tricolores, diriger en personne une reconnaissance militaire, sans autre chef de son escorte que M. de Lostende, l'aide de camp même compromis par la réception de cet envoi suspect.
Dès lors tout fut entraîné vite, et la Bidassoa franchie sans obstacle. Une embuscade de réfugiés italiens et français venant, à notre passage, déployer les couleurs, qu'on avait ! brûlées naguère au quartier général, se dispersa, sous quelques décharges d'artillerie commandées par un brave officier des armées de l'Empire, le général Valin. Quelques guérillas, dites constitutionnelles, soutinrent mal ce premier combat; et l'armée française, échelonnée en divers corps, s'avança, par plusieurs points de la frontière, dans ce pays plus troublé qu'ennemi. Le 11 avril, le duc d'Angoulème occupait Tolosa; et, le 17, Vittoria, où il séjourna trois semaines, pour rallier ses forces et préparer sa marche directe sur Madrid.
Rien ne ressemblait moins à la première invasion de l'Espagne, et surtout à l'aspect que cette invasion avait offert, après le soulèvement et le massacre de Madrid. Maintenant, les Corps d'expédition de l'armée française ne rencontraient, ni forces militaires imposantes, ni villes défendues avec acharnement, ni surtout cette résistance éparse et invincible, cette guerre à mort de jour et de nuit, qui avait tant fatigué les généraux de l'Empire. Devant la nouvelle invasion, tout semblait ouvert et facile, tout était changé, dans la défense, comme dans l'attaque. Au lieu d'une terre aride et pleine d'embûches, où, douze années auparavant, le soldat français, harcelé, surpris, assassiné plutôt que combattu, manquait de tout, entre ses ravages et ceux de l'ennemi, l'armée envahissante était, cette fois, accueille par le peuple des campagnes et nourrie dans chaque village, qu'elle traversait.
S'avançant ainsi par Burgos, Lerma, Aranda de Douro, Somo-Sierra, à la tête d'un Corps principal appuyé à droite et à gauche, sur deux Divisions françaises, le duc d'Angoulême devait, en six semaines, arriver à Madrid, que les Cortès, sans autre appui que les conseils de l'ambassade anglaise, n'étaient pas en état de défendre contre lui. Quelque rapide que fût cette marche, sans bataille livrée, elle éprouva certains retards calculés sur des négociations secrètes suivies, à Madrid, près de quelques-uns des chefs militaires.
La Révolution espagnole de 1820 portait, en effet, la peine de sa mauvaise origine, à part les vices non moins grands du Pouvoir qu'elle avait renversé. Née d'une révolte de soldats mal payés, compromise bientôt par quelques excès anarchiques, mais n'entraînant pas à sa suite la masse du peuple, elle était comme une proie, que se disputaient les généraux de l'armée et les chefs des Clubs et de la milice : elle n'avait rien de cette unité patriotique et religieuse, qui avait-fait la puissance des premières Cortès de Cadix contre Napoléon. Quoique le caractère bas et perfide du roi Ferdinand le rendit, en apparence, un instrument docile sous les Institutions et sous les hommes, qu'il détestait le plus, visiblement sa dépendance, précaire comme la fortune, pouvait changer en un moment; et il suffisait que quelqu'un des chefs attachés aux Cortès vendit, ou désertât leur cause, pour que leur pouvoir, affaibli dans l'opinion, ne trouvât plus d'asile et plus de défenseurs.
La diplomatie française avait entrevu ce moyen d'abréger l'expédition; et notre Ministre des affaires étrangères le recommanda fort à M. de Villèle, en lui répétant combien la corruption la plus chèrement achetée était moins coûteuse que la guerre. La défection du chef militaire Abisbal en fut la preuve. Adroitement ménagée, un mois après notre entrée en Espagne, cette défection réduisit promptement les Cortès à chercher leur refuge ailleurs que dans la Capitale, où ils dominaient, depuis trois ans, et à fuir loin de Madrid, traînant avec eux le roi, non comme un allié, mais comme un otage prêt à les trahir.
Ainsi, grâce à la disposition du peuple espagnol et à la marche bien ordonnée de nos troupes, le duc d'Angoulême entrait le 24 mai dans Madrid, au bruit des acclamations populaires; et il entendait partout, sur son passage, retentir ces paroles : Vive la religion! meure la nation! Viva la religion! muera la nacion! Tant il est vrai que, pour la foule ignorante et fanatique, pour cette foule toujours prête aux mêmes violences, dans des causes diverses, son propre pouvoir peut devenir à elle-même objet de malédiction et d'horreur ! Le cri singulier : Meure la nation ! n'était autre chose que le contre coup des folies du Club de la fontaine d'Oro, ou du journal qui s'était intitulé le Robespierre espagnol.
Quoi qu'il en fût des causes de ce rapide succès, l'impression en était grande par toute l'Europe; et le Gouvernement français, pour qui ce premier emploi de l'armée, dans une guerre d'opinion, avait paru plein d'incertitudes et de périls, dut sentir une grande joie et respirer plus à l'aise.
La seule difficulté qu'il eût à prévoir, en effet, venait de l'Angleterre; et cette difficulté même était plutôt une controverse d'amour-propre, une récrimination de tribune qu'un obstacle direct, ou même une menace de guerre éloignée. Evidemment, l'Angleterre, devant la déclaration unanime de ses alliés du Continent, n'avait pas à s'engager dans une défense armée de la Constitution des Cortès contre la France : elle ne voulait mettre à pareil jeu ni un régiment, ni un vaisseau de ligne anglais; et, sauf quelques souscriptions volontaires recueillies dans les cercles libéraux de Londres, elle n'avait nulle envie de fournir des subsides au Gouvernement obéré des Cortès.
Malgré sa jalouse défiance de tout ascendant politique de la France sur l'Espagne, malgré sa rancune contre l'ancienne union des deux Couronnes, elle ne pouvait recommencer contre Louis XVIII, en 1823, les guerres, soit de succession dynastique, soit de liberté, qu'elle avait soutenues, en Espagne, contre Louis XIV et contre Napoléon. Elle ne le pouvait surtout, quand la France avait maintenant de son côté l'opinion de toute l'Europe et de la meilleure partie de l'Espagne.
Il y avait done justesse d'esprit et prévoyance fondée a compter pour peu les protestations et les discours du Ministère anglais, contre notre intervention en Espagne, et à lui répondre, en pressant la fin de la guerre. La seule représaille, en effet, dont il paraissait menacer notre entreprise, était par elle-même trop inévitable, pour que notre abstention ait pu la prévenir. Si, en effet, l'Angleterre. avec sa puissance et son habileté, n'avait pas su, dans les dernières années du siècle précédent, arrêter l'émancipation de l'Amérique du Nord, l'Espagne à son déclin, ruinée, tour à tour, par les excès et les impérities, soit du Pouvoir absolu, soit des factions anarchiques, pouvait-elle reprendre et conserver ses immenses Colonies de l'Amérique méridionale? Une fois détachées, n'étaient-elles pas irrévocablement perdues, à part la promptitude plus ou moins grande des Etats européens à reconnaître l'indépendance de ces Colonies? Et, en fait, cette reconnaissance n'avait-elle pas commencé, dès l'origine de la guerre contre Napoléon? N'était-elle pas confirmée par le redoublement d'affaires du commerce anglais avec ces vastes régions séparées de leur impuissante métropole?
L'Angleterre avait, dès 1810, saisi le dédommagement, qui lui était offert, en Amérique, contre l'envahissement français, en Espagne. Attentive à recueillir les premiers fruits du divorce colonial, pendant l'usurpation de Joseph, elle n'avait cessé de le seconder et de l'étendre, lorsque le prétexte en avait disparu. Après 1814, tout en affectant la neutralité, elle avait continué d'aider, par ses envois les insurgés du Mexique; et elle maintenait des consuls dans leurs villes, en même temps que ses négociants leur vendaient des munitions et des armes.
Les nouveaux troubles de l'Espagne, les fautes et la défaite du despotisme de r'Ferdinand, les embarras et la faiblesse de l'Espagne divisée rendaient chaque jour plus définitive la séparation accomplie; et peu importait désormais, à quelle date la diplomatie viendrait ratifier ce que la force même ne pourrait plus changer.
A vrai dire, il y eut donc sur cette question des Colonies espagnoles, entre les gouvernements de France et d'Angleterre, une lutte de parade, plutôt qu'un antagonisme sérieux. M. Canning exagéra beaucoup l'importance de son rôle, lorsqu'il se vanta, dans le Parlement, d'avoir appelé un nouveau monde à l'existence; et M. de Chateaubriand était romanesque en politique, lorsqu'il se proposait de finir et de légitimer ce grand conflit de l'Amérique espagnole, en substituant à la république de Colombie, proclamée en 1819, des Monarchies constitutionnelles, sous quelques Bourbons transplantés.
C'était méconnaître la loi du temps, la force des choses et, en particulier, pour l'Amérique méridionale, ce mélange des races, cette puissance de l'élément indigène et demi-barbare qui la destinaient à de brusques changements de maîtres, à des révolutions réitérées, pour aboutir à des Républiques non libres, jusqu'au jour, où elle subira la loi de ses puissants voisins du Sud et du Nord.
Laissons l'historien du Congrès de Vérone projeter le contraire de cette invincible réalité; laissons-le se complaire dans un rêve d'imagination, qu'il a poursuivi, comme une affaire sérieuse, et dont le succès n'aurait manqué, selon lui, que par l'obstination jalouse de M. Canning, et par une autre rivalité non moins fâcheuse, dans l'intérieur du Cabinet français. M. de Chateaubriand se faisait illusion, je crois. Les grandes catastrophes, les mutations décisives ne tiennent pas à si peu; elles ont des causes générales et profondes. Le Brésil, même émancipé du Portugal, a pu garder sur le trône la maison de Bragance, dont il avait été l'asile, quand elle fuyait de Lisbonne envahie. Mais quel intérêt, ou quelle croyance pouvait faire admettre aux habitants du Mexique et de Venezuela la Souveraineté de quelques rejetons de cette monarchie espagnole, dont ils n'avaient senti le pouvoir que par les extorsions des gouverneurs qu'elle leur envoyait, et, depuis l'insurrection, par les cruautés atroces de Morillo et de quelques autres généraux monarchiques? Comment partir de là, pour établir, selon le plan de M. de Chateaubriand, soit au Pérou, soit au Chili, et des Apalaches aux Pampas deux ou trois grandes royautés constitutionnelles et bourboniennes, dans ce pays que devaient traverser si vite et la République de Bolivar et l'Empire d'Iturbide?
Oublions, comme l'a fait la fortune, cette part chimérique des négociations actives et des regrets de M. de Chateaubriand. Ce qu'il s'agissait d'achever, et ce qui fut possible en 1825, c'était la remise en liberté et le rétablissement royal de Ferdinand VII, sauf à donner à ce Prince, dans l'exercice de son Pouvoir, des règles et des barrières, dont il avait grand besoin, qui manquèrent,. après lui, comme de son vivant, et dont le défaut entretient les stériles agitations de l'Espagne.
Mais, pour atteindre ce but, il aurait fallu d'abord inspirer l'esprit de modération et de justice à ceux qui naguère, trop faibles pour défendre Ferdinand VII, allaient abuser de la puissance qui lui serait rendue. Le succès du Généralissime français, dans cette œuvre, ne fut pas heureux et vint promptement démentir son espérance. Entré en vainqueur dans Madrid, n'ayant à redouter, ni bataille rangée, ni soulèvement tumultuaire des campagnes, prévoyant seulement une poursuite prolongée, pour atteindre les chefs de la révolution, dans le dernier refuge, où ils allaient se cantonner, avec le Roi, le Prince se h « ta d'établir une Régence espagnole, au nom même de ce roi qu'il réputait captif. Mais, cette Régence lui fut aussitôt un embarras, pour la guerre et pour la paix, ou plutôt pour cet ordre matériel, que doit établir au moins la Conquête. Pleine des passions du Roi, dont elle croyait servir la cause, la Régence ne rêva que périls et punitions. Elle remplit les prisons, ordonna des exils sans jugement et décréta des catégories de coupables. L'armée française semblait venue pour prêter main-forte à la persécution et assister aux vengeances du parti, que sa présence seule rendait vainqueur.
M. de Chateaubriand surveillait de Paris la crise militaire, avec une sagacité vraiment remarquable. Par des questions bien faites à beaucoup d'hommes de guerre étrangers, ou français, il s'était rendu familiers tous les détails du blocus de Cadix, même pendant l'invasion impériale, sous le commandement du maréchal Victor, dont l'armée, alors trop affaiblie par le rappel d'une de ses divisions sur un autre point, avait échoué. Mais Cadix, alors, avec l'ardeur d'une résistance nationale, avait dans ses murs trente mille braves soldats, et des vaisseaux de ligne anglais, des chaloupes canonnières, pour défendre ses abords. Aujourd'hui, sa garnison était faible et divisée; et peu de troupes mal équipées, devaient garder l'île de Léon et le Trocadéro, avec les bons avis, mais sans un coup de canon des Anglais. Il suffisait d'emporter le Trocadéro, pour séparer Cadix de l'ile de Léon ; et, maître une fois de cette île, on bombardait Cadix; et Cadix bombardé se rendait. En insistant sur ces points avec une vigueur précise et technique, le Ministre redoublait de promesses flatteuses, pour exciter l'émulation du général Guilleminot. Mais, à ce moment même, il avait commis la faute grave d'annuler l'honorable mesure, qu'on avait nommée l'ordonnance d'Andujar.
Le duc d'Angoulême, en effet, au moment où il marchait sur Cadix, voyant les persécutions tyranniques que. multipliait la Régence royaliste installée par lui-même. avait sagement subordonné à ses chefs de corps et à sa propre autorité les actes de cette Régence. Par là, et pour un temps du moins, l'invasion française redevenait ce qu'elle avait besoin d'être, équitable et protectrice; mais le royalisme d'émigration, en Espagne, comme en France, le parti des hommes violents, après la victoire, protesta contre cette modération du Prince. Les délations et les rigueurs s'accrurent; et la Régence de Madrid parut un tribunal d'inquisition, en intelligence avec la populace. N. de Chateaubriand eut le tort de céder, sur ce point, à une exagération de parti et de réclamer lui-même contre la trop faible barrière, que le bon sens de l'état-major français opposait à la Régence de Madrid. Le Prince ne sut pas se réserver le mérite et les avantages de ce qu'il avait fait. L'ordonnance d'Andujar, interprétée, réduite à rien par des circulaires, ne couvrit personne; et, grâce à cette faiblesse, le despotisme absurde et persécuteur de Ferdinand VII se trouva rétabli sous nos auspices et au nom de ce malencontreux monarque, avant que lui-même fut remis en liberté, pour y venır présider.
Mais cette faute, dont les conséquences furent senties plus tard, n'arrêta pas d'abord le cours des événements. Maîtresse du Trocadéro, l'armée française enleva bientôt, par le point même, qu'avait indiqué M. de Chateaubriand, l'île de Léon, faiblement défendue; et cette position occupée, en découvrant Cadix, permit aux chaloupes canonnières françaises d'en hâter le bombardement. Un armistice alors fut demandé, au nom même du roi Ferdinand. Mais le message était porté par un Espagnol, ancien aide de camp du duc de Wellington.
Le due d'Angoulême refusa de recevoir ce message; et, le 1e octobre 1823, six mois après l'invasion commencée, tout ce grand effort de révolution et de liberté aboutissait à une Capitulation qui remettait, aux mains des Français la ville de Cadix et le roi Ferdinand. Ce fut ostensiblement le plus grand jour de triomphe, qu'ait eu la Restauration des Bourbons. Ferdinand VII, avec sa famille, sortant libre des mains de ceux, dont il était depuis deux ans l'humble captif et l'approbateur apparent, allait reprendre, sans condition, sans obstacle, ce Pouvoir absolu qu'il avait déjà si mal employé, et que son âme méchante et bornée exercerait de nouveau, avec des rancunes de plus et un prétexte de bon sens pratique tiré des événements mêmes, qui lui rendaient l'autorité suprême, dont il était indigne.
Ce fut là, il faut le reconnaître, le point, où la politique française se montra fort imprévoyante, ou encore plus impuissante. M. de Chateaubriand s'était vivement préoccupé d'une prétention de la Cour de Naples, qui, dès le début heureux de la campagne de 1823, avait réclamé, par droit de parenté royale, la Régence provisoire de l'Espagne, et annoncé le projet d'envoyer, pour la représenter 2 cet effet, le prince de Castelcicala, l'ancien et odieux instrument des cruautés de l'amiral Nelson, dans le port et dans la ville de Naples. Rien sans doute de plus dérisoire que cette ambition d'une Cour elle-même si récemment étayée, dans sa débile puissance : et on conçoit très-bien que le Prince français, qui entrait à la tête d'une armée dans Madrid, ne put admettre cette Dictature réclamée, en face du camp français, par une branche étrangère de la maison de France. M. de Chateaubriand fut très-décisif et très-ferme à repousser ce vœu de la cour de Naples, que ne manquait pas d'appuyer l'Autriche : et il s'était pressé d'y couper court, en demandant la formation d'une Régence espagnole par la main du général français. Mais, il aurait fallu faire plus et mieux choisir l'instrument, qu'on se réservait le droit de créer. Et de même, quand cet instrument si défectueux, mais au moins de courte durée, allait disparaître par la dispersion des Cortès et la Restauration de Ferdinand, il aurait fallu prévoir les écueils d'un tel succès et empêcher les méfaits et les hontes, dont le monarque délivré allait charger sa Couronne et, jusqu'à certain point, la responsabilité de ses libérateurs.
1 Histoire du Congrès de Vérone,, t. II, p. 340.
Sur cet avenir si prochain et si grave, la Diplomatie française ne fit rien. Toute à la joie du succès, elle en laissa gâter les conséquences et perdre le fruit, pour la France, autant que pour l'Espagne. M. de Chateaubriand, qui, d'abord, avait songé, dans la formation d'une régence royaliste, à ménager ce qu'il appelait le côté modéré de l'Espagne, n'y songea plus, quand il commença d'agir; et, satisfait d'avoir envoyé à Madrid M. de Talaru comme ambassadeur, il exigea, nous l'avons dit, le rappel ou du moins la non-exécution de l'ordonnance d'Andujar 4. Puis, comme s'il ne se fût point défié des passions et des erreurs de ce roi refait absolu, que, longtemps après, il nous a peint cruel et débauché comme Vitellius, il n'imposa nul tempérament à sa Dictature; il n'eut plus de souvenirs, et d'instances, à l'appui de ce qu'il avait tant proclamé depuis trois ans, la nécessité d'Institutions politiques pour l'Espagne, sous la seule condition qu'elles fussent données par le Roi, et non arrachées par le peuple. Ferdinand VII, échappé des remparts de Cadix et de l'obsession des Cortès, à travers le camp français, ne concédait rien, ne promettait rien, ne donnait, ni ne recevait aucune restriction à son pouvoir arbitraire, et n'allait être affranchi que pour recommencer d'être tyran.
En effet, après bien des pourparlers sur l'ordonnance d'Andujar, bien des notes échangées entre les envoyés des Cours absolutistes à Madrid et l'état-major français, l'île de Léon étant prise, la ville de Cadix bombardée, et les escadres anglaises ne remuant pas, le 1er octobre 1823, le roi Ferdinand, libre avec sa famille, venait, au fort Sainte-Marie, saluer le duc d'Angoulême, qui le recevait un genou en terre, en lui présentant son épée, apparemment comme le gage de la délivrance accomplie. Une dépêche télégraphique porta cette nouvelle aux Tuileries, le jour même; et elle fut annoncée à Paris par cent coups de canon. « Cette dépêche, écrit M. de Chateaubriand, pensa me faire trouver mal de joie. » Et il ajoute, avec justice pour; lui-même : « Nous fûmes dans un véritable transport, à l'idée que la France pouvait renaître puissante et redoutable; que nous avions contribué à la relever de dessous les pieds de ses ennemis et à lui remettre l'épée à la main. Nous éprouvions un tressaillement d'honneur égal à notre amour pour notre patrie. »
M. de Chateaubriand avait réellement grande part dans cet événement, par l'idée première qu'il avait conçue, par sa persistance à la suivre et quelquefois à la dissimuler, par sou juste discernement de la différence des temps, par sa conduite habile près des Souverains du Nord et sa ferme résistance à l'ascendant du Cabinet anglais, dont il prévit l'inaction militaire. Après de titre incontestable, on voudrait ne pas relever les complaisances d'amour-propre de N. de Chateaubriand, et la satisfaction qu'il éprouve à dire : « Nous pûmes nous avouer qu'en politique nous valions autant qu'en littérature, si nous valons quelque chose, » et toute la suite de ses réflexions sur le double génie des lettres et des affaires. Mais, cette vanité même devait avoir grande influence sur la fortune politique de M. de Chateaubriand; et, par là, sans la blâmer avec amertume, il faut bien en tenir compte, pour la suite et l'intelligence des faits. « Dans notre ardeur, dit M. de Chateaubriand, après la dépêche télégraphique, nous avions couru au château : là, nous reçûmes sur la tête « un seau d'eau froide qui nous calma, et nous fit rentrer dans l'humilité de nos habitudes. Le Roi et Monsieur, trop charmés, ne nous aperçurent point; madame la duchesse d'Angoulême, éperdue de joie du triomphe de son mari, ne distinguant quoi que ce soit, était très-a touchante à voir, etc. »
Malheureusement ce que vit surtout M. de Chateaubriand, c'était le prompt oubli de ses services. C'était, pour un esprit supérieur comme lui, connaître peu les Princes. Dans cette occasion, le résultat obtenu devait être, aux yeux de Louis XVIII et de Monsieur, le succès de leur cause et non de leur Ministre : et le mécompte de M. de Chateaubriand, son indignation atteste une grande inexpérience. Moins occupé de son amour-propre qu'attentif à sa puissance, M. de Chateaubriand aurait pu voir là quelque indice de division et de danger pour lui-même. Il ne fut que blessé, sans être averti, revint aux Tuileries, pour être une seconde fois mécontent du silence timide peut-être, que la duchesse d'Angoulême gardait avec lui. Quelques jours après seulement, chargé de faire une réponse officielle du roi Louis XVIII à Ferdinand, il cut la satisfaction de voir son projet signé, sans changement, par le Roi. Mais ce projet, très-convenable d'ailleurs, était trop général dans les termes, pour être efficace. Le Roi, rappelant que les princes chrétiens ne peuvent régner par les proscriptions, disait : « Je crois donc un décret d'amnistie aussi utile aux intérêts de Votre Majesté qu'à ceux de son royaume. » Puis, d'après l'intention, attribuée à Ferdinand, de chercher dans les anciennes Institutions de ! Espagne le moyen de contenter ses peuples et d'affermir la couronne sur sa tête, il ajoutait : « Il n'appartient à personne de donner sur ce point des conseils à Votre Majesté. C'est dans sa sagesse et dans la plénitude de ses droits qu'il lui convient d'en délibérer; mais, je puis lui dire qu'un arbitraire aveugle, loin d'augmenter la puissance des Rois, l'affaiblit ; que si cette puissance n'a point de règles. que si elle ne reconnaît aucune loi, bientôt elle succombe sous ses propres caprices ; l'administration se détruit, la confiance se retire ; le crédit se perd; et les peuples, inquiets et tourmentés, se précipitent dans les révolutions, etc.»