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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Avenement aux affaires étrangères, sous la Présidence de m. de Villèle, qui ne voulait pas cette intervention (suite 2)

Premiere partie

Avenement aux affaires étrangères, sous la Présidence de m. de Villèle, qui ne voulait pas cette intervention (suite 2)

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 295–311 · chapitre 21 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'était là prévoir et préparer la guerre, plus que ne le voulait M. de Villèle. M. de Chateaubriand affirme, dans son Histoire du Congrès de Vérone, que, s'il eût été consulté par M. de Montmorency, la communication aurait été autrement rédigée; qu'elle n'aurait pas parlé surtout de la possibilité d'un secours matériel. Ainsi, l'ambassadeur put se montrer, en apparence, plus modéré que son Ministre, et plus d'accord avec la politique de M. de Villèle. Mais, dans le fait, il voulait la guerre d'Espagne d'une volonté plus passionnée que personne; et, s'il ne fut pas à même de la déterminer d'abord, il en devint bientôt le plus puissant instigateur.

Quoi qu'il en soit, la communication accusée à la fois d'excès et de faiblesse par l'ambassadeur trop supérieur à son ministre, obtint, ce semble, assez de crédit dans la Conférence. Le représentant de l'Angleterre refusa seul d'y répondre, et n'admit pas les questions proposées. L'Autriche et la Prusse promirent, avec empressement, le retrait de leurs ambassadeurs et tout l'appui moral qu'on pouvait désirer. La Russie, en donnant pleine approbation aux vues exprimées par M. de Montmorency, offrit pour l'exécution tout l'appui moral et matériel, dont la France aurait besoin.

La dissidence de lord Wellington n'en fut que plus marquée et annonça dès-lors l'attitude d'abstention et de blâme, qu'allait prendre l'Angleterre, si la France commençait une entreprise armée sur l'Espagne. C'était l'instinct du sentiment anglais, appliqué par le calcul populaire de Canning, comme il avait été pressenti par Castlereagh. Cette répugnance, nourrie par l'ancienne jalousie anglaise contre le Pacte de famille et contre la réunion des deux Couronnes dans la maison de France, était, au fond, d'accord avec l'esprit même de Wellington et sa fierté militaire. Tout tory qu'il était, et bien que fort avancé dans les conseils et la faveur de la Sainte-Alliance, il n'aimait pas que la France revînt, même sous d'autres auspices que ceux de l'Empire, chercher en Espagne la revanche des mécomptes et des pertes que, là même, il avait infligés à la fortune de Napoléon. Il plaisait à son amour-propre que la Péninsule, délivrée par lui, restât sur ce souvenir et ne fût de longtemps visitée par nos armes. Enfin, tout sentiment personnel à part, le duc de Wellington avait l'esprit de loyauté légale, que commandent les Institutions de son pays; et, sans reporter à M. Canning l'amitié politique, qu'il avait eue pour lord Castlereagh, il suivait avec zèle les instructions du nouveau ministre.

Mais le représentant de l'Angleterre excepté, les plénipotentiaires, les Rois présents à Vérone, l'empereur Alexandre surtout, avaient effroi de la Révolution espagnole et en voulaient la compression prochaine.

Le Congrès ne prétendait pas, comme on l'a dit, contraindre les Bourbons de France à marcher en armes, pour assurer aux Bourbons d'Espagne leur Pouvoir absolu; mais, collective ou non, l'expédition était voulue par toutes les Puissances, hormis l'Angleterre; et, dans la première hypothèse, on eût demandé à la France passage sur son territoire. M. de Chateaubriand, dans son Congrès de Vérone, a paru cependant supposer une intention plus pacifique de l'Europe, par jalousie de la France et par crainte de ses accroissements. En cela, l'historien, ou n'a pas vu la vérité, ou la dénature un peu, pour augmenter le rôle du diplomate. Dans le fait, à Vérone, comme il arrive souvent ailleurs, une forte crainte dominait une répugnance. L'Autriche, que M. de Chateaubriand affirme avoir été très-froide pour cette guerre, par défiance de tout réveil armé de la France, voulait cependant la prompte répression des Cortès. M. de Metternich avait contribué beaucoup à échauffer, sur ce point, la colère de l'empereur Alexandre : il accueillait et encourageait de ses promesses quelques émissaires de la Régence royaliste d'Urgel, venus à Vérone solliciter, à toute fin, un secours étranger pour le roi Ferdinand contre la Constitution de Cadix, les Cortès et le ministère imposé par leur influence. Le cabinet de Vienne eût souhaité passionnément pouvoir lui-même faire, à Madrid, ce qu'il venait d'achever à Naples. Mais, à défaut de sa propre action, il en acceptait une autre telle quelle, même celle de la France.

Laissons à chaque chose sa vérité. Il était facile de persuader au Congrès ce qu'il voulait. La différence n'était que dans les formes. M. de Montmorency, pieux et fervent, souhaitait du fond de l'âme et trouvait praticable, à quelque prix que ce fût, la répression armée des troubles de l'Espagne. M. de Chateaubriand avait le même but, sans tenir le même langage, et sans approuver également tout mode d'invasion. On peut justement reconnaître avec lui, que, dans ce désir commun, il voyait bien au delà de M. de Montmorency; que, se souciant peu du Trappiste et des bandes de la foi, sa pensée toute politique voulait surtout armer la France et rendre à la Monarchie légitime l'occasion d'une guerre heureuse. Mais, ce but même admis, pour en aplanir les voies, pour obtenir que la France fit à elle seule ce qu'on lui enviait un peu, mais ce qu'on souhaitait, avant tout, par une main ou par une autre, il y avait peu d'obstacles à vaincre : et d'abord M. de Chateaubriand, sur ce point même, dissimula son zèle, plus qu'il ne le rendit pressant et impérieux.

On avait décidé, d'après les ouvertures de M. de Montmorency et sans difficulté, qu'une Note comminatoire serait adressée par chacune des Cours alliées au Gouvernement et aux Cortès d'Espagne. Cette Note, uniforme pour le fond, avec des variations de langage, rappelait les violences, les désordres, dont souffrait la Péninsule, le besoin d'y mettre un terme, en revenant au principe de l'Autorité royale; elle invitait à y ramener les Institutions nouvelles, et à chercher là surtout le salut de l'Espagne. Si cette condition n'était pas remplie, elle au-nonçait la rupture des relations pacifiques avec l'Europe, et, par là même, l'imminence d'une guerre. Cet acte, que l'Angleterre seule s'abstenait d'approuver et de reproduire, réalisant par un premier fait l'adhésion complète des trois Puissances du Nord à la communication du principal plénipotentiaire de France, ce Ministre pouvait, dès-lors, revenir près de son Gouvernement, pour presser les conséquences des principes adoptés, sur sa demande. i. de Montmorency partit de Vérone, dès le 21 novembre 1822, bien que le Congrès dût encore prolonger plus de trois semaines ses séances, discuter diverses questions secondaires, et attendre d'Espagne des réponses faciles à prévoir.

Dans cet intervalle, M. de Chateaubriand, plus maître de son rôle, et à découvert sur ce premier plan, qu'il ambitionnait toujours, n'avait plus à retenir sa propre force, de peur d'offusquer. Il lui convenait moins, dès lors, de représenter exclusivement la politique du président du Conseil, et de se faire, à ce titre, plus modéré et moins disposé à la guerre, que ne l'avait paru le ministre des affaires étrangères. Il sembla donc, chaque jour, entrer davantage dans ces idées de Dictature européenne professées par l'empereur Alexandre. Il eut de fréquents entretiens avec ce Monarque retombé de son langage constitutionnel de 1814 à de graves scrupules et à de perpétuelles alarmes, au moindre signe de troubles populaires, ou même devant toute apparence de liberté légale. L'imagination mystique du Souverain ne fut pas sans ascendant sur la pensée du grand écrivain; et l'influence devint réciproque.

M. de Chateaubriand nous affirme, qu'en se dévouant, sur l'affaire d'Espagne, à la pensée de l'empereur Alexandre, qui, au fond, était la sienne, il poursuivait, pour son pays, de bien autres résultats que le renversement de la Constitution des Cortès et le rétablissement de Ferdinand VII dans son stérile despotisme. Il voyait dans l'avenir, pour prix de ce concours aux vues du Czar, la France agrandie et la rive du Rhin reconquise. Malheureusement, bien des années plus tard, quand l'illustre écrivain, après la mort prématurée d'Alexandre, repassant d'un regard les rêves de son patriotisme, nous dit tout ce qu'il aurait espéré de l'union de ce Monarque avec la France, si lui-même était resté, ou redevenu ministre des affaires étrangères, il éloigne bien cet ancien but, qu'il se proposait : il n'ose placer, dans ses calculs, l'extension de nos frontières du Nord, qu'après de bien autres événements, la création de Monarchies bourboniennes dans l'Amérique méridionale, la réunion par le Czar de l'Eglise grecque à l'Eglise latine, le Christianisme maître de la Turquie. Ce sont là de grandes promesses, mais un bien long ajournement à l'extension de nos frontières du Nord.

M. de Chateaubriand avait-il, dans les entretiens de Vérone, flatté, par un coin de ces vastes perspectives, l'ambition du Czar sur l'Orient? Renouvelait-il pour lui ce leurre de Constantinople, que lui offrit Napoléon? Ne croyait-il pas anoblir ainsi le docile concours, que la Sainte-Alliance nous demandait, ailleurs? Grand écrivain, nous n'en faisons nul doute, à l'honneur de votre mémoire! mais, vous aviez bien peu pris en compte la lenteur des événements et la frêle durée des hommes. Entre votre passage ici-bas et cette restitution de la limite du Rhin, donnée pour récompense et pour prétexte à votre politique sur l'Espagne, il y avait des Révolutions et des guerres, à remplir plus d'un siècle.

Nous le voyons en effet : l'invasion monarchique de la France en Espagne s'est faite, il y a trente ans, comme le souhaitait l'Empereur Alexandre : elle a même eu plein succès; et on peut soutenir, encore aujourd'hui, qu'elle fut salutaire et préservatrice pour tout le monde, en arrêtant les derniers excès, où allait s'emporter la Révolution espagnole, sans détruire pourtant le principe de cette Révolution, que nous voyons vivante encore. Mais, la France n'en est pas moins restée dans ses limites rétrécies de 1815; et elle y reste encore, après tant de sang versé naguères, pour défendre contre l'agrandissement oriental de la Russie, la caducité de l'empire turc, et ajourner, au plus loin possible, ce démembrement de la Turquie et ce renvoi du mahométisme hors de l'Europe, où la France devait trouver la compensation, si douteuse aujourd'hui, que son ambassadeur espérait, dès le Congrès de Vérone.

De cette politique, trop dominée par l'imagination, il est temps de revenir à ce qui lui ressemble le moins, au terre à terre de M. de Villèle louvoyant, à Paris, sur la question d'Espagne, entre les impatiences guerrières des royalistes ardents et les supputations en baisse des hommes de finance et de Bourse. Quand M. de Montmorency lui-même arriva de Vérone, avec l'adhésion du Congrès à sa première communication, et les Notes projetées par trois grandes Puissances pour être, de concert avec une quatrième Note, que ferait la France, transmises au Gouvernement espagnol, ce ministre, malgré sa discrète douceur, parut bien exalté à son nouveau Président du conseil. M. de Villèle, que ce retour avait même contrarié, par sa coïncidence avec une liquidation fin de mois, fut encore plus contrarié des engagements, qui semblaient pris par son collègue. Il n'en cacha pas son humeur, même à M. Laffitte, qu'il rencontrait sur le terrain neutre des spéculations financières. Il s'en plaignit à d'autres plus intimes ; et un homme d'un esprit rare, dès longtemps ami de M. de Chateaubriand, et alors ami de M. de Villèle, plaida dans un Journal, la prolongation de la paix, les bons rapports avec l'Espagne et l'influence probable de sages avis à renouveler près du Ministère espagnol et des Cortès.

Tombé des chaudes vapeurs de Vérone dans cette atmosphère attiédie de la Présidence et du ministère des finances, M. de Montmorency trouvait cependant, à la cour, une apparente faveur. Dès son arrivée à Paris, le 30 novembre 1822, il fut reçu, le soir même, par le Roi qui lui dit, en le voyant entrer dans son cabinet : « Je suis content « de vous, mon cousin; et je vous fais duc Mathieu. » Puis, après beaucoup de questions sur les anecdotes intérieures du Congrès, et sur quelques intentions plus particulières des Souverains, le roi remit à délibérer en Conseil touchant les mesures à prendre et même l'adoption de la Note toute préparée, que rapportait de Vérone son ministre, pour l'adresser à l'Espagne, avec les communications analogues des trois autres grandes Puissances.

Dès lors commença, pour un mois ou deux, une crise d'indécisions, d'arrière-pensées et d'arrière-démarches, qui se découvrent, avec le temps, et par les témoignages les plus contraires. Peu confiant à l'habileté de M. de Montmorency, et peu satisfait de ses actes, M. de Villèle correspondait, à l'insu de ce ministre, avec M. de Chateaubriand. Celui-ci, sans se déclarer tout à fait pour la guerre, dans ce commerce de lettres plus intime qu'officiel, la conseillait, depuis quelque temps, sauf à ajouter : C'est à vous de peser les choses dans votre sagesse, et à moi de suivre la route, que vous croirez devoir prendre. » Et ailleurs : « Vous avez été accusé ici auprès de l'homme qui fait tout, ou plutôt de l'homme à qui on fait tout faire, d'une extrême modération. Je me suis trouvé enveloppé, comme votre ami, dans l'accusation : on m'a donc traité froidement, parce qu'on m'a soupçonné d'y regarder à deux fois, avant de précipiter mon pays dans les chances d'une guerre, qui pourrait devenir européenne, si elle venait à se compliquer d'une guerre en Orient, et de l'attaque des colonies espagnoles par les Anglais. »

Y regarder à deux fois, en pareil cas, c'était bien se rapprocher de la manière de voir de M. de Villèle : et l'ambassadeur avait soin d'ajouter, pour que M. de Villèle n'en ignorât : « Cependant, mes actions vont hausser, après le départ de M. de Montmorency. J'aperçois déjà les symptômes d'une faveur à venir. Je réussirai surtout, si vous m'écrivez, et si on sait que je suis votre homme; car, tout en trouvant quelque chose à redire à votre prudence, on a la plus haute idée de votre capacité. »

A cette louange plus directe que fine, à cette soumission d'homme-lige, un peu forte dans les termes, pour un si noble chevalier, M. de Chateaubriand ajoutait un témoignage quelque peu intéressé sur lui-même : « Espérons, écrivait-il à son ami le Président du conseil, que ce Congrès sera le dernier. Je suis bien aise d'y avoir assisté, parce que cela achève mes études politiques. J'ai appris à connaître bien des choses et bien des hommes, dont je n'aurais jamais pu pénétrer le secret. J'ai vu encore, avec une extrême satisfaction, que la France donnera encore des lois à l'Europe, quand elle sera bien conduite, etc. Nous causerons à fond de tout cela; et j'ai pris des notes qui nous seront utiles. »

Contre une candidature si pressante et si intime, le vicomte de Montmorency, à part les fautes qu'il pouvait faire, était trop inégal et trop désarmé. Il allait d'ailleurs rencontrer, dans le Conseil et au dehors, divers obstacles. Sur ses pas, le duc de Wellington arrivait aussi à Paris, revenant de Vérone. Aux objections qu'il avait faites, dans le Congrès et à son abstention finale, il joignait un memorandum tout récent de M. Canning, portant ces propres termes : « Le duc de Wellington pourra déclarer hautement à Sa Majesté le roi de France, que le gouvernement de Sa Majesté Britannique a toujours été opposé à toute intervention étrangère dans les affaires intérieures de l'Espagne. » Un autre paragraphe de cette note, en alléguant que le gouvernement espagnol n'avait donné aucun sujet de grief à aucune des Puissances, ajoutait : « que les défauts de la Constitution politique d'un pays sont une question intérieure, dans laquelle aucun État voisin n'a droit de s'immiscer. »

Le duc de Wellington, sans aimer l'influence de Canning, l secondait, en cette occasion, par devoir officiel et par instinct de jalousie britannique. Autorisé, près de Louis XVIII, par de puissants et récents souvenirs, il insistait, dans un intérêt apparent de Dynastie, sur les dangers d'une guerre à commencer en Espagne, et sur les avantages d'une neutralité prolongée, en accord avec l'Angleterre. Il offrait, il promettait ce qui fut essayé bientôt après, pour obtenir, en dehors des notes comminatoires et par le Concours des négociateurs anglais, quelques changements à la Constitution espagnole et quelques garanties à l'autorité du roi Ferdinand. Louis XVIII était frappé des motifs, ou de l'autorité d'un tel contradicteur, et, sans se fatiguer en discussions, il disait au duc : Voyez Villèle; il vous comprendra mieux que M. de Montmorency. Lord Wellington, en effet, trouva M. de Villèle très-sincèrement inquiet de la guerre, la nommant une entreprise un peu chevaleresque, espérant qu'elle ne serait pas nécessaire, disait-il encore, et acceptant volontiers tout effort indirect, pour la détourner.

Mais le mouvement donné à M. de Montmorency par son zèle religieux et l'impulsion du Congrès restait le même. Pressé par le duc de Wellington d'articuler les griefs matériels, qu'avait la France contre l'Espagne, afin que l'Angleterre s'efforçât de les faire disparaître par une médiation amicale, il répondait « que les vrais griefs de la France à l'égard de l'Espagne ne se composaient pas de faits tombant sous une définition précise; que c'était surtout le triomphe, dans l'Espagne même, d'opinions dangereuses, dont il importait, à tout risque, d'arrêter l'exemple, et de prévenir l'action hostile et contagieuse. »

C'était, au fond, ce que, dans un autre temps, l'Angleterre elle-même avait dit, pour justifier ses provocations de guerre contre la France. Mais ce raisonnement, auquel l'Angleterre avait recouru, pour ameuter des Goalitions, en réponse aux menaces de la Convention et des Clubs, était, de notre part, moins motivé par la grandeur du péril et par le degré d'énergie révolutionnaire, qu'on pouvait craindre de l'Espagne. Sous ce rapport cependant, s'il y avait moins de justice et d'urgence à déclarer la guerre, il y avait d'autant plus de chances de la faire avec succès. M. de Montmorency, soit conviction de cette vérité, soit plutôt ardeur de conscience supérieure à tout, encourageait sous main, dans le journal royaliste, la Quotidienne, l'argumentation la plus vive, à l'appui d'une prompte marche et d'une attaque, pour délivrer le roi Ferdinand. Le langage de la Cour, et même celui de l'Eglise, dans quelques sermons du moins, devenait chaque jour plus belliqueux, au grand dépit de M. de Villèle, qui, devant ces explosions monarchiques et religieuses, voyait baisser la rente. Dans ce désarroi, pour l'ultimatum, il avait, de l'aveu de Louis XVIIÏ, transmis une nouvelle Instruction secrète à notre ambassadeur en Espagne, le comte de la Garde, le chargeant d'essayer près du gouvernement de Ferdinand et des Cortès toute démarche à l'effet d'obtenir quelques changements, même légers, même apparents, dans la conduite des affaires.

M. de la Garde, gentilhomme de cœur élevé, et d'esprit juste, était assorti parfaitement à semblable mission. Attaché, dès 181ă, à la politique modérée, il en paraissait un des plus nobles témoins : car, il avait été, quelques années auparavant, frappé d'un coup de poignard par un assassin ultra-catholique, au moment où, comme chef militaire, il protégeait les protestants, au nom du Roi, dans ce département du Gard, si cruellement souillé de fanatiques vengeances, en 1815. Suivi partout de cet honorable souvenir, M. de la Garde y joignait l'ascendant des lumières et d'une gravité polie. Selon les dernières recommandations de M. de Villèle, il devait, de concert avec l'ambassadeur britannique, Williams A'court, et un officier général anglais très-considéré en Espagne, engager par d'amicales instances le gouvernement espagnol à revenir un peu sur le passé par quelques modifications législatives, pour fortifier l'autorité royale. « A ce prix, toute menace tomberait, toute idée d'intervention serait éloignée ; et la France, loin d'exagérer ou même de seconder une politique ennemie des libertés espagnoles, servirait de médiatrice entre les justes droits de l'Espagne et les inquiétudes des grandes Puissances. ›

Le duc de Montmorency soupçonna cette médiation adoucie, qui se cachait de lui; et, comme membre du Conseil, chargé du portefeuille des affaires étrangères, il annonça l'intention de ne pas différer l'acte important, auquel il s'était engagé pour la France, devant le Congrès, et d'adresser à M. de la Garde, pour être communiquée au gouvernement espagnol, une note non moins comminatoire que celles des trois Puissances du Nord. Une séance étant aussitôt fixée à cet effet, le ministre des affaires étrangères y lut devant le Roi son projet de note, rapporté du Congrès et encore fortifié de quelques pieuses indignations de Paris. Le ton de cette note était sévère et passionné. La demande de graves amendements à la Constitution espagnole était impérative, et, en cas de refus, le départ de l'ambassadeur expressément ordonné. A ces avis se joignait une série de griefs, et au vœu réitéré de la Paix une menace très-distincte de guerre prochaine.

A cette lecture, plusieurs membres du Conseil, le maréchal Victor, ministre de la guerre, M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la marine, le garde des sceaux, M. de Peyronnet, éclatèrent en approbation. Les deux premiers semblaient répondre du succès, au nom de l'armée et de la flotte; et le Maréchal même, empruntant à la révolution d'Espagne l'exemple de la révolte militaire qui en avait été l'origine, par l'entassement de soldats oisifs dans l'île de Léon, n'hésita point à dire, que la continuation stérile du cordon sanitaire était plus inquiétante pour la fidélité de l'armée qu'aucune expédition de guerre, et qu'il verrait la sûreté, comme l'honneur du pays, dans une prompte entrée en campagne. Le Garde des sceaux appuyait, par un autre côté, le même avis. Homme de parti, ou plutôt instrument de parti, il regardait la guerre d'Espagne comme un moyen de majorité durable, dans la Chambre des députés d'alors; et il la déclarait nécessaire et politique. Le Ministre de l'intérieur, M. de Corbière, peu touché de la religieuse ardeur de M. le duc de Montmorency, ne disait pas un mot à l'appui de la Note; et le Ministre de la maison du Roi, M. de Lauriston, attendait, pour se prononcer.

A ce moment de la délibération, M. de Villèle produisit, à son tour, un projet de Note pour M. de la Garde, « projet plus calme, disait-il, et devant plus simplement atteindre au même but. » Cette note, sans faire allusion aux instructions secrètes que venait de recevoir M. de la Garde, en reproduisait l'esprit, et s'éloignait d'autant plus du langage menaçant de Vérone : l'expression en était modérée jusqu'à l'ambiguïté. « La France, disait cette note, a dû s'expliquer, au Congrès de Vérone, sur les armements, auxquels elle avait été conduite et sur l'usage éventuel qu'elle en pourrait faire : les précautions de la France ont paru justes à ses alliés ; et les Puissances continentales ont résolu de s'unir à elle, pour l'aider, s'il en était jamais besoin, à maintenir sa dignité et son repos. La France se serait contentée d'une résolution à la fois si bienveillante et si honorable pour elle; mais, l'Autriche, la Prusse et la Russie ont jugé nécessaire de joindre à l'acte particulier de l'alliance une manifestation de leurs sentiments. » Puis, était-il ajouté, « le gouvernement du Roi, intimement uni avec ses alliés dans la ferme volonté de repousser, par tous les moyens, les mouvements révolutionnaires, disposé d'ailleurs à offrir à l'Espagne des secours de tout genre, pour assurer son bonheur et accroître sa prospérité, ne se relâchera pas des mesures préservatrices qu'il a prises, tant que l'Espagne continuera d'être déchirée par les factions. »

Enfin, pour dernier argument, il était dit à l'ambassadeur : « Le gouvernement de Sa Majesté ne balancera pas « même à vous rappeler de Madrid, et à chercher ses garanties dans des dispositions plus efficaces, si ses intérêts essentiels continuent à être compromis, et s'il perd l'espoir d'une amélioration, qu'il se plaît à attendre des sentiments, qui ont si longtemps uni les Espagnols et les Français, dans l'amour de leur roi et d'une sage liberté. »

En achevant la lecture de ce paragraphe, M. de Villèle fit remarquer son intention de ne rien décider encore, de montrer la guerre comme possible, mais d'assurer la paix; et il répéta « que l'action bien ménagée de l'Angleterre pouvait contribuer efficacement à ce résultat, et qu'il ne fallait pas rendre, des ce moment, la rupture certaine et la guerre inévitable. » M. de Corbière appuya cet avis de quelques mots grondeurs. Le ministère hésitait, toutefois, entre les deux Notes et les deux influences; mais le Roi, qui d'avance avait connu le projet de M. de Villèle, et peut-être l'avait corrigé, y donna la préférence.

M. de Montmorency comprit bien, qu'il était là touché, dans un point plus sensible que son amour-propre d'auteur et que son habileté, plus ou moins grande, d'argumentation et de langage. Il rougit ; et, d'une voix émue, il déclara qn'ayant eu, devant les Souverains réunis à Vérone, l'occasion de connaître les Notes destinées par eux au gouvernement espagnol, et la sienne ayant été concertée dans le même esprit et mise également sous leurs yeux, il ne pouvait, sans manquer à l'honneur, continuer de faire partie d'un Conseil qui adopterait vis-à-vis de l'Espagne un autre degré de langage : et il ajouta, qu'il suppliait, des ce moment, le Roi d'agréer sa démission. Nul ministre ne suivit cet exemple, parmi ceux qui d'abord avaient appuyé la Note présentée par M. de Montmorency. Lui seul insistant, le Roi, sans consentir, dit qu'il aviserait, en chargeant, s'il le fallait, provisoirement M. de Villèle de l'intérim des affaires étrangères.

Cependant, à Vérone, le Congrès touchait à son terme. Chacun des acteurs de ce théâtre commençait à se lasser de la représentation, et voulait en suivre le contre-coup, au dehors. Tandis que l'empereur Alexandre, dans un entretien final, avait encore enflammé le zèle secret de M. de Chateaubriand pour la guerre d'Espagne, M. de Metternich, plus froid sur l'expédition, par les armes seules de la France, pressait l'ambassadeur de partir, afin d'appuyer M. de Villèle à Paris, contre l'ardeur de M. de Montmorency. M. de Chateaubriand ne crut pas devoir, à cet égard, détromper son interlocuteur ; et il ajoutait long. temps après, en souvenir de cet incident : « M. de Metternich nous vit nous éloigner avec joie, comme un messager de paix. Notre visage et notre langage sont bien trompeurs ; ou la perspicacité de l'archichancelier n'est pas telle qu'on la suppose. » Pour nous, dans cette alternative, admettons la première hypothèse, comme M. de Chateaubriand l'aurait souhaité sans doute. Tant l'amour-propre est ingénieux à se vanter de toute chose !

Quoi qu'il en soit, le 13 décembre, il partit de Vérone; et, le 20 du même mois, il touchait Paris, pour y trouver les bruits sourds encore d'une vacance prochaine dans le Ministère, et les incitations passionnées de quelques amis, qui poussaient sa fortune, avec toute l'ardeur de l'enthousiasme et de l'intérêt personnel.

Le duc de Montmorency, cependant, était encore ministre ostensible des affaires étrangères. Malgré sa démission offerte et implicitement acceptée, il continua même, quelques jours, de communiquer avec les membres du Corps diplomatique; et, répondant aux instances réitérées du duc de Wellington, sur une offre de médiation anglaise, pour dissiper les griefs de la France à l'égard de l'Espagne, il refusa, par une note péremptoire, datée du 26 décembre, tout arbitrage semblable. C'était démentir et blâmer les instructions secrètes, que M. de Villèle avait directement adressées à M. de la Garde. Le lendemain, le Moniteur contenait l'ordonnance qui, en acceptant la démission de M. le duc de Montmorency, remettait l'intérim des affaires étrangères à M. le président du Conseil.

« La raison officielle de cette démission, dit M. de Chateaubriand, est encore un mystère. M. de Montmorency avait-il pris à Vérone des engagements, que M. de Villèle ne jugea pas à propos de remplir? Voulait-il, en cas de guerre, la coopération immédiate et matérielle des alliés? Nous ne le croyons pas; nous croyons plutôt à l'incompatibilité des caractères. » Il est vrai; mais cette incompatibilité, par elle-même, en faisait naître d'autres, y compris la dissidence des systèmes. La première raison de la retraite de M. de Montmorency fut le rejet de sa Note et la substitution d'une influence secrète à l'autorité du Ministre encore investi du département des affaires étrangères; la seconde fut la candidature, déclarée ou non, mais inévitable, de M. de Chateaubriand. « Nous trouvâmes, dit celui-ci, M. de Villèle extrêmement bien pour nous, et très-satisfait de notre correspondance, mais inquiet sur sa position. » Quelle pouvait être cette inquiétude? Était-ce la crainte d'être supplanté par M. de Montmorency, et, partant, l'impatience de le prévenir? On ne peut en supposer une autre; et tout, dans le récit de M. de Chateaubriand lui-même, en laisse échapper l'aveu. M. de Polignac, dit-il, nous vint chercher; il nous avertit qu'une division existait entre le Ministre des affaires étrangères et le Président du Conseil. Nous lui déclarâmes, que notre sort était lié à celui de M. de Villèle. s