Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Riale. - les prix décennaux. - documents inédits a ce sujet. — noble conduite de m. Daru

Premiere partie

Riale. - les prix décennaux. - documents inédits a ce sujet. — noble conduite de m. Daru

M. de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 162–180 · chapitre 13 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quoi qu'il en fût de cette fidèle amitié et d'une certaine hauteur d'âme qui, chez le maître tout-puissant, contre-pesait, par moment, les instincts de colère tyranique, M. de Chateaubriand, déjà fort éprouvé par ses courses d'Orient, gêné dans sa fortune, obsédé de tristes prédictions et de faibles conseils, passa péniblement la fin de 1807; et, l'été suivant, il fut malade de reprises de fièvre, que ses fréquents excès de travail aggravaient.

Il languit à la Vallée aux Loups, triste, sans être abattu, et rêvant de quitter la France et de se retirer aux Etats-Unis. M. de Fontanes, un des très-rares confidents de ce projet, le combattit, comme une folie : « Quoi ! lui disait-il, voulez-vous aller rejoindre le général moreau? Ne voyez-vous de place, au monde, pour vous, que dans cette colonie anglaise plus mercantile, plus rude, plus insouciante des arts que sa métropole? Songez à votre livre ; vous ne pouvez le finir et le publier qu'ici. Votre livre, et le bruit qu'il fera, c'est là votre patrie, votre avenir, votre refuge. Tâchons qu'il puisse paraître seulement ; et relisons ces admirables fragments, dont j'ai vu le brouillon, la peinture de Bome et des Catacombes, Naples, la Bataille des Francs, le grand débat dans le sénat romain, sur la conservation de l'autel de la Victoire. Il y a bien là quelque anachronisme; mais, il n'importe; cela est plein de génie. Je ne suis inquiet que de certains passages à revoir, sur Dioclétien, Galérius peut-être. Point de petites allusions, quand on écrit pour l'immortalité. Ce serait encore l'affaire du Mercure. Il ne laut pas agacer les dents du lion. »

Cette autorité, cette amitié ranimait M. de Chateaubriand ; et de longues heures s'écoulaient, entre les deux amis, à revoir, à discuter, à corriger quelques pages. M. de Chateaubriand travaillait extrêmement ses écrits, avec un violent effort et une opiniâtre constance. Chose remarquable! cette imagination ardente ne s'allumait que par degrés; son premier feu ne jetait pas, comme on aurait pu le croire, une surabondance de flammes, qu'il fallût éteindre et calmer. Ses refontes enchérissaient souvent sur sa première empreinte ; et l'or semblait à la fois s'affiner et resplendir, à mesure que s'embrasait la forge. Je l'excite plus que je ne le retiens, disait un jour M. de Fontanes : il a peur de son audace. Je le ramène à la charge; et il ne se montre tout ce qu'il est, qu'au dernier assaut. »

Durant les incertitudes de M. de. Chateaubriand sur sa destinée prochaine, un petit incident, compté pour beaucoup dans la servitude méticuleuse du temps, vint appuyer l'avis de M. de Fontanes. Le peintre célèbre Girodet, fort ami de M. Louis Bertin, et fort admirateur de M. de Chateaubriand, avait achevé un magnifique portrait, où respirait tout le génie du grand écrivain. Le portrait, contemplé d'abord avec ravissement par quelques amis, fut aussitôt envoyé à l'exposition de 1808. Mais, assez froidement accueilli par le prudent directeur, M. Denon, il avait été relégué, par ses ordres, loin des yeux du public, et manquait à la galerie, le jour même, où l'Empereur vint la parcourir.

Après avoir cherché, quelques moments, des jeux, dans la foule des portraits contemporains, grands dignitaires de l'Empire, généraux en uniforme, beautés célèbres, l'Empereur, se retournant avec humeur, demanda le dernier ouvrage de Girodet, son Chateaubriand, s'impatienta de toute excuse et fit apporter sur-le-champ le tableau disgracié. Après ce bon mouvement, et quelques minutes d'attention aux teintes fortes et noires, dont Girodet avait bruni le visage hâlé de son héros : « Chateaubriand, dit-il, a l'air d'un conspirateur, qui descend par la cheminée. » Et il passa, continuant sa revue.

A côté du sarcasme politique, le souvenir du moins, et le reproche à l'administrateur du Musée étaient marque d'estime pour le grand écrivain. Les amis en jugèrent ainsi : et, la révision laborieuse des Martyrs étant achevée, le manuscrit ayant passé par la censure et subi, à l'amiable, des suppressions de phrases et de mots, le livre enfin fut publié, en mars 1809. Là s'arrêtait, de la part du Pouvoir, une tolérance bientôt amèrement démentie. Il fut d'abord prescrit aux journaux censurés d'attaquer à fond l'ouvrage, dont la presse anglaise s'empressait de relever les allusions réelles, ou prétendues. Cette première persécution par la critique littéraire était d'autant plus facile que, par-dessus la censure, une réforme récente dans le régime des journaux, c'est-à-dire la confiscation de la propriété, détruisait même ce reste de liberté littéraire, dans le partage et la mesure du blâme ou de l'éloge, qu'avaient gardé jusque-là les fondateurs et cessionnaires des journaux censurés d'ailleurs. Un décret les avait dépouillés, et assignait sur le produit de chaque journal des pensions distribuées directement, comme grâces impériales, à quelques personnes choisies.

On concevra sans peine que, sous le coup de cette transformation, la feuille publique alors la plus accréditée, celle même qui avait le plus accueilli, et comme adopté d'enthousiasme les débuts glorieux de M. de Chateaubriand, le Journal des Débats, fondé par MM. Bertin, mais devenu maintenant un fief bénéficiaire attribué à quelques hommes de cour et à quelques fonctionnaires de la police, se montrât fort rigoureux pour un auteur indépendant et suspect, objet tout à la fois de disgrâce et d'envie.

Pour surcroît de malheur, l'homme de lettres qui, par sévérité de goût, je veux le croire, plutôt que par obéissance, servit de ses critiques la rancune impériale, était un écrivain spirituel et piquant, renommé alors par des œuvres de théâtre assez légères, mais érudit, autant que moqueur, et mêlant très-bien la sagacité savante à la parodie.

Tout autre compte rendu que le sien fut écarté, par ordre supérieur; et de nombreux articles de sa main, amusants et satiriques mirent en pièce la conception, les caractères, le style des Martyrs. Telle était l'influence de ces attaques réitérées, et tel était aussi le courant habituel de l'opinion alors que, malgré l'éclat incomparable du talent et la puissance de certaines vérités généreuses, qui semblaient s'être ranimées, à la voix de l'auteur, le succès de l'ouvrage demeura douteux, et contesté à plus haute voix qu'il n'était proclamé.

Au dix-septième siècle, sous un Pouvoir absolu, moins uniforme et moins dur que celui de Napoléon, mais affermi par la tradition et l'usage, le Télémaque, œuvre suspecte d'un autre disgracié, avait trouvé dans le public français plus de faveur empressée, plus d'approbation sérieuse : et, quoique introduit furtivement et dénoncé à la cour de France par les éloges malins des étrangers, il avait été fort admiré du grand nombre des lecteurs.

L'avénement du livre des Martyrs fut moins heureux. Critiqué plus spirituellement que le Télémaque, il déplut, sur bien des points, à des opinions fort diverses, et sembla réunir d'abord contre lui les philosophes, une part des gens pieux et tous les gens officiels, fort nombreux alors.

Mais, ces contrariétés d'amour-propre, vivement ressenties de l'auteur, cette opposition opiniâtre au triomphe d'un talent déjà si célèbre, qu'était-ce, il faut le dire, en comparaison du coup porté, à ce moment, tout près de M. de Chateaubriand, et de la douleur qu'il eut de s'en croire, même indirectement, la cause? Un parent du même nom que lui, un ami d'enfance, un compagnon de guerre en émigration, Armand de Chateaubriand, demeuré hors de France et marié sur le territoire anglais, à Guernesey, s'était engagé dans quelque manœuvre stérile de correspondance sur nos côtes : attiré et saisi dans un canton de Normandie, il venait d'être amené à Paris, quelques semaines après la publication des Martyrs. Soumis à un astucieux interrogatoire du chef de division Desmarets, il fut jeté, pour l forme, au jugement d'une Commission militaire.

Le précédent du malheureux duc d'Enghien, et d'autres exemples plus obscurs ne permettaient pas de doute, sur l'issue prochaine d'un tel procès. M. de Chateaubriand, informé du péril de son parent, malgré le silence absolu des journaux d'alors, écrivit au maître tout-puissant, pour prévenir la condamnation, ou demander la grâce. Une noble femme, dont les larmes courageuses avaient été remarquées, dans une autre et plus grande épreuve, madame de Rémusat, s'offrit à remettre la supplique dans les mains de l'impératrice Joséphine qui, bonne et accessible au malheur, le présenta, dans la soirée même, à l'Empereur. Nous ne connaissons pas cette lettre. M. de Chateaubriand s'en est reproché, dans un passage de ses Mémoires, le ton trop peu ménagé. « J'avais oublié, dit-il, « qu'il ne faut être fier que pour soi. » Qu'il ait eu ce tort, en effet, ou que la puissance absolue ait saisi volontiers un motif d'être inexorable, la lettre reçue des mains de l'Impératrice, et parcourue avec impatience, fut jetée au feu. La sentence de la commission militaire, déjà rendue, ou près de l'être, suivit son cours ; et Armand de Chateaubriand, à peu près du même âgé que son illustre parent, fut, le vendredi saint de l'an 1809, conduit à la plaine de Grenelle, avec deux co-accusés, le comte de Goyon et un domestique nommé Quintal. Tous trois furent fusillés, sans autres témoins que les exécuteurs. M. de Chateaubriand, averti au dernier moment, n'arriva sur le lieu du supplice que pour reconnaître, entre les trois cadavres, le corps criblé de balles de son maheureux parent, que ses soins firent inhumer.

Dans la splendeur militaire et la muette consigne de l'Empire, le Moniteur n'ayant rien dit de ce procès et de ce jugement, on connut peu d'abord cette mise à mort si cruelle, du moins par l'inutilité. Quel homme en effet, quelle opinion pouvait alors faire courir le moindre risque à cette formidable Autocratie? et qu'avait-elle à craindre dans le monde, sinon l'excès de sa propre ambition? Elle seule, pour ainsi dire, était assez forte pour se détruire; et ses rigueurs étaient d'autant plus odieuses que ses victimes étaient plus impuissantes.

Il n'est besoin de dire combien ce sinistre symptôme de mécontentement, cette menace si rapprochée de celui qu'elle ne frappait pas, rendit alors amers à M. de Chateaubriand et ses travaux et ses succès, combien elle aggrava les dures compensations que ne lui épargnaient pas la haine de parti et la jalousie littéraire. Cette année lui parut une des plus tristes de sa vie : et, on s'en aperçoit, avec un juste intérêt, mais, un peu de fatigue, en lisant les réponses et les plaintes, qu'il joignit bientôt à la réimpression de son ouvrage. Bien que, dans ce travail, la question d'art et de talent semble le préoccuper même avec excès, une autre blessure était vive en lui. Il se sentait engagé peut-être plus avant qu'il n'aurait voulu; il ne croyait plus pouvoir exister en sûreté, ni penser librement; et cette inélancolie, qui fut parfois la prétention de sa vie, devenait un mal trop réel pour cette âme attaquée à la fois, dans son orgueil et dans son repos.

Là, de nouveau, non plus en secret, mais devant le public peu secourable, et le Pouvoir mécontent, la voix de M. de Fontanes vint en aide à son ami par quelques nobles vers, que je crois lire encore insérés un matin, dans le Journal de Paris, et bientôt transcrits et répétés dans tous les lycées d'alors. C'était vers les premiers mois de 1810, au moment où ce poëme des Martyrs, tant critiqué, mais beaucoup lu, allait reparaître, dans une édition nouvelle :

Le Tasse, errant de ville en ville,

Un jour, accablé de ses maux,

S'assit près du laurier fertile, Qui, sur la tombe de Virgile,

Etend toujours ses verts rameaux.

Nous savions alors par cœur la suite prévue de cette fiction poétique, l'ombre de Virgile apparaissant, ses paroles au Tasse; et tout cela nous charmait, comme Boileau consolant Racine de critiques injustes. Au fond, l'acte de M. de Fontanes était plus méritoire; car les temps étaient moins polis, le maître moins généreux : et celui qui prenait ainsi la parole, pour la défense et la gloire d'un ami disgracié, occupait une grande place fort enviée, qu'un mot jugé blessant pouvait lui faire perdre. Nulle crainte semblable ne fut admise par un esprit réservé d'ailleurs, mais noble et sensible, avant tout, au talent d'autrui et à l'éclat des lettres. M. de Fontanes terminait sa généreuse et poétique adresse à Chateaubriand par quelques strophes, qui méritent de n'être ja mais oubliées :

Chateaubriand, le sort du Tasse

Doit t'instruire et te consoler;

Trop heureux, qui suivant sa trace,

Au prix de la même disgrâce,

Dans l'avenir peut l'égaler !

Contre toi du penple critique Que peut l'injuste opinion ?

Tu retrouvas la Muse antique, Sous la poussière poétique Et de Solyme et d' lion.

Du grand peintre de l'Odyssée

Tous les trésors te sont ouverts ;

Et, dans ta prose cadencée, Les soupirs de Cymodocée

Ont la douceur des plus beaux vers.

Aux regrets d'Eudore coupable,

Je trouve un charme différent;

Et tu joins, dans la même fable,

Ce qu'Athène a de plus aimable,

Ce que Sion a de plus grand.

A travers les injures de la critique et ce noble hommage de l'amitié, M. de Chateaubriand revoyait son ouvrage. Il y changeait beaucoup et en publiait une édition vraiment corrigée. Tout en cédant, il avait combattu, et ajouté quelques notes purement littéraires, d'une amertume un peu monotone. Ce qui s'y mêle aujourd'hui de plus intéressant pour nous, c'est une courte allusion à la plaie sanglante, dont sa famille avait été si récemment frappée. Après s'être plaint de ce qu'il appelle l'odieuse intrigue montée contre les Martyrs, il disait : « Et quel moment a-t-on choisi, pour m'attaquer ! moment, où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critiqué injurieuse. Mais, on n'a respecté ni ma douleur, ni mes regrets. » Dans la réserve même, dans la timide tristesse de cette allusion à un fait si tragique, on peut juger encore maintenant l'oppression d'alors.

Cependant, ranimé par les conseils, autant que par les éloges publics de celui qu'il appelait son illustre ami, M. de Chateaubriand faisait le meilleur supplément à toutes les défenses et à toutes les corrections du poëme des Martyrs. Il rassemblait, comme pièces à l'appui de cette œuvre, les notes de son voyage d'Orient, et les publiait tout animées de son savant coloris et de ses vives impressions de la nature et des monuments. L'Itinéraire de Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce, etc., ce livre original et charmant, le plus naturel que l'auteur ait écrit, plein de souvenirs antiques et les dominant par l'imagination, ce livre, où les flatteurs et les timides du temps ne trouvaient rien d'offensif, enleva tous les suffrages. Il y eut là comme une sorte de réaction expiatoire, inspirée par la justice et secondée par cette prétention, assez fréquente en France, de se montrer équitable, du moins par le goût et l'esprit, envers le talent qu'on a proscrit, ou laissé proscrire.

Un autre incident très-célèbre alors, et qui offrait aux journaux et aux salons le plus grave intérêt, dont il leur fût permis de s'occuper, vint en aide à cette reprise de faveur publique pour M. de Chateaubriand. Déjà, depuis deux ans, par un besoin de grandeur intellectuelle, que les victoires seules ne satisfaisaient pas, peut-être aussi, pour ménager quelques distractions aux esprits séquestrés de tout libre mouvement, l'Empereur avait, par un décret, institué des Concours décennaux, pour les Sciences mathématiques et naturelles, les grandes divisions de la Littérature et des Arts, vaste catégorie de Pris officiels, qu'il se réservait de décerner lui-même, mais, après l'examen et sur les rapports des quatre classes de l'institut.

A part les études d'astronomie, de géométrie, de physique et de chimie, dont les couronnes étaient distinctes, la littérature, dans ses domaines principaux, histoire, philosophie, théâtre, poésie et genres divers de poésie, critique, érudition, avait ses droits reconnus, ses récompenses marquées. Jamais, appel si prévoyant et si multiple n'avait provoqué l'émulation des esprits et, il faut le dire aussi, toutes les passions, qu'elle peut exciter. Jamais arbitrage si laborieux et si complexe n'avait été proposé à des Compagnies savantes qui, en jugeant tout le monde, , auraient à se juger elles-mêmes.

Il n'est besoin de dire, combien le travail préparatoire des diverses commissions de ce haut Jury de l'Institut devint orageux et difficile. Le résultat, nous l'avouerons, sans vouloir flatter la grande ombre de l'Empereur, qui ne le confirma pas, était peu d'accord avec la justice littéraire et l'opinion la plus sensée du public d'alors. L'Institut, créé, agrandi, mutilé, puis recréé, à travers nos troubles civils, l'Institut, asile commun et dernier de tant de débris d'origine diverse, était peu préparé à rendre des arrêts impartiaux, sur des questions si délicates. On s'étonna fort de sa disposition et même de sa persistance à présenter, pour le grand prix de morale, le Catéchisme universel de Saint-Lambert, ou plutôt les six volumes de cet écrivain, formant le résumé froid et sénile des théories matérialistes du dix-huitième siècle. Vivement attaqué, sur cette proposition, dans quelques journaux, et blâmé à la Cour, le Jury, tout en maintenant son choix, se tira d'affaire par une question préjudicielle, et reconnut que l'ouvrage de Saint-Lambert se trouvait, par la date, en deçà de l'époque décennale.

A côté de la désignation ainsi retirée, l'omission du Génie du Christianisme n'avait pas paru moins choquante. Il n'y avait point là de fin de non-recevoir possible : et comment, au milieu de ce Concours si vaste et si divers, supprimer le premier et le plus éclatant ouvrage du dix-neuvième siècle commençant? Les motifs de cette exclusion n'avaient pas été publiés d'abord; mais, bien des choses en avaient transpiré. Un Rapport intérieur de Chénier, sur Atala, relevait dans cet épisode des défauts de vraisemblance et de goût échappés à une imagination, dont le Rapporteur ne voulait pas, disait-il amèrement, qualifier tous les symptômes; et cependant, ce même Chénier, moins inflexible pour les blessures de son amour-propre que pour celles de ses opinions, oubliant les sarcasmes, dont ses premières tragédies avaient été poursuivies par la Harpe, proposait dans un autre Rapport, pour le grand prix de Critique, le Lycée de son ancien ennemi.

Mais, quoi qu'il en fût de ce retour partiel de justice, assez d'erreurs se mêlaient au travail préparatoire des classes de l'Institut, pour que le Chef de l'Etat voulût, de bonne heure, en décliner la responsabilité! Bien qu'il commençât d'être en lutte fort grave avec l'esprit catholique, l'esprit philosophique ne lui était pas moins déplaisant, et, par une de ses conséquences, le choquait davantage. Certaines licences d'opinion morale, qu'il eut souffertes d'ailleurs, le blessaient comme voisines d'un libre penser, dont il ne voulait, sous aucune forme. Le mot d'ordre fut transmis aux journaux du temps; et les rapports des Commissions de l'Institut, traduits devant le public, se virent impitoyablement moqués, surtout en ce qui touchait la présentation pour le grand Prix de phi- - losophie morale. On fit remarquer, en effet, que le Catéchisme de Saint-Lambert, retiré seulement pour une question de forme, donnait souvent au plus grossier Matérialisme un ton mélangé d'indécence et de niaiserie. Ce triste résidu de bien anciennes erreurs, ce marc stérile de quelques doctrines du dix-huitième siècle, n'était pas encore convaincu de faux et logiquement détruit, comme il l'est de nos jours ; mais le dégoût en avait commencé, pour le public. Subsidiairement, on avait présenté pour le même Prix l'ouvrage de Cabanis, sur les Rapports du physique et du moral dans l'homme, produit plus scientifique de la même école et monument déplorable de l'erreur, où pouvait descendre un esprit éclairé, qui définissait la pensée une sécrétion dn cerveau. On peut juger quels sarcasmes la presse, un moment laissée libre sur un seul point, prodiguait à de tels ouvrages proposés pour le grand Prix de philosophie morale.

En même temps que la brèche était ainsi faite, par l'ordre du fondateur, à l'institution des Prix décennaux et que les premiers juges étaient mis en suspicion, l'action directe du Pouvoir sembla protester même contre des exclusions destinées peut-être à lui plaire. Le 9 décembre 1810, une lettre du Ministre de l'intérieur au Directeur de la classe de la langue et de la littérature française, s'exprimait en ces termes : « Sa Majesté, monsieur le Comte, désire connaître pourquoi l'Institut n'a pas fait mention, dans son rapport sur les Prix décennaux, à l'occasion du dixième, ou onzième grand Prix, du Génie du Christianisme, par M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous prie de vouloir bien convoquer la Classe, pour qu'elle indique les motifs, qui l'ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage. »

L'Académie, dont quelques membres, M. de Fontanes, M. Suard, M. Raynouard, n'avaient pas approuvé originairement l'omission du Génie du Christianisme, consulta les deux Commissions spéciales chargées de l'examen préparatoire pour les catégories des dixième et onzième grands Prix ; et, après de nouveaux rapports et une discussion intérieure, elle répondit que le silence de la Classe était motivé sur la nature même du Génie du Christianisme, qui ne pouvait être considéré, ni comme un ouvrage de littérature proprement dite, ni comme un ouvrage de philosophie générale appartenant à la morale ou à l'éducation.

Le ministre ne se tint pas pour battu : il s'attacha d'abord aux expressions bienveillantes, par lesquelles - l'Académie, dans son déclinatoire un peu subtil, en n'admettant pas, pour un Prix, le Génie du Christianisme, regrettait qu'il n'y eût pas dans le Concours un grand Prix pour les poëmes en prose. Partant de là, le ministre répliqua, non sans raison, qu'il n'était pas besoin d'une création nouvelle, pour que le Génie du Christianisme trouvât place dans le Concours. « Le dixième grand Prix, disait-il, est proposé non pour un ouvrage sur la littérature, mais pour l'ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style. » Fondé sur cette définition, le ministre concluait, que le Génie du Christianisme paraissait devoir être rangé parmi les ouvrages littéraires d'un genre indéterminé, que les expressions du programme indiquaient assez clairement aux juges des Prix décennaux. Puis, il insistait pour qu'il fût répondu à la note de l'Empereur, objet de sa première lettre, par une opinion motivée sur le Génie du Christianisme.

Cette seconde lettre du ministre, M. de Montalivet, ' marquant si nettement la volonté du Prince, fit nommer aussitôt une Commission nouvelle de cinq membres, M. Morellet, Arnault, Lacretelle, Daru et Sicard.

Dans l'intervalle du nouvel examen demande, un homme célèbre plus encore par les malheurs et les fautes de sa vie, que par un talent inégal et jamais supérieur, M. Joseph Chénier expirait, à quarante-six ans, le 10 janvier 1811; et sa mort allait offrir une autre chance au retour de protection, qui semblait chercher M. de Chateaubriand. Ce nom fut aussitôt prononcé, de toutes parts, comme le plus illustre qu'il serait possible d'appeler à la place vacante dans l'Institut.

La Commission, nommée sur les instances du Ministre de l'intérieur, n'en achevait pas moins son travail; et une discussion longue et secrète intervint sur le rang à donner au Génie du Christianisme, dans le Concours décennal. Le rapport était fait par l'abbé Morellet, presque aussi ennemi de la Révolution que du Christianisme; mais, ramené par la peur de l'une à prendre l'autre en patience, esprit méthodique d'ailleurs, logicien avec sécheresse, et le moins fait, au monde, pour goûter l'imagination de M. de Chateaubriand, à part même l'ordre d'idées, que cette imagination avait embrassé. Le Rapport de M. l'abbé Morellet fut modéré cependant, et sur quelques points, très-favorable à l'ouvrage.

Il n'en fut pas de même de quelques opinions lues dans la séance secrète de l'Académie, et qui maintenant appartiennent à l'histoire littéraire. Une des plus sévèrement défavorables fut celle d'un esprit généreux d'ailleurs et indépendant, sous l'Empire, M. Népomucène Lemercier. Blessé du renvoi officiel fait à l'Académie, et tout en détestant les violences de la Révolution, opiniâtre ami de la philosophie de 1789, M. Lemercier, cet esprit hasardeux, qui se croyait classique, résumait avec une apparence de précision rigoureuse sa réprobation du Génie du Christianisme. Il établissait, « qu'un ouvrage littéraire est mauvais, s'il n'a pas la raison pour objet fondamental, un langage propre et juste pour expression, et des figures vraies pour ornement : » et il concluait que, le Génie du Christianisme, péchant contre ces trois conditions, ne pourrait, sans une petite teinte de ridicule, occuper plus longtemps l'Académie. L'objection aurait pu, cette fois, être renvoyée à son auteur. En n'accordant à l'ouvrage si dédaigneusement rejeté qu'une bigarrure de poésie, de style ascétique et de nuances sentimentales empruntées à la riche palette de Bernardin de Saint-Pierre, M. Lemercier dépassait toutes les critiques amères, contre lesquelles il avait tant de fois protesté lui-même ; et il oubliait trop, lui dont les ouvrages, souvent condamnés du public, ont cependant de grandes beautés, qu'un succès, comme celui du Génie du Christianisme, ne s'obtient pas à si peu de frais. Il reconnaissait, du reste, chez M. de Chateaubriand, disait-il, « une chaleur d'éloquence dans les sentiments nobles et purs, qui révélait ce que son talent aurait de supérieur, s'il en réglait mieux l'emploi. »

A cet avis contradictoire d'un esprit honnête et inflexible succédait une opinion plus modérée, plus circonspecte, et, il faut le dire, presque officielle. Le comte Regnauld, dans quelques pages d'un tour élégant, examinait le Génie du Christianisme, surtout au point de vue politique, dont, à son avis, l'auteur aurait dû s'abstenir. Il lui reprochait, à cet égard, les choses les plus disparates, l'irrévérence envers la Révolution, la froideur pour l'Empire, d'avoir appelé l'Encyclopédie une Babel des sciences et de la raison, d'avoir blâmé le divorce comme portant le désordre au sein des familles, d'avoir dit qu'une des fêles du culte catholique, la bénédiction de la terre, choqua cette Convention qui avait fait alliance avec la mort, parce qu'elle était digne d'une telle société. » Ailleurs, le comte Regnauld regrette que l'auteur ait peint Billaud-Varennes et Pichegru dans la même case, à Sinnamary ; et, comme si l'histoire contemporaine était un sujet qu'on ne doive aborder que par ordre et pour flatter le maitre, il s'étonne de quelques éloges décernés par l'auteur au Souverain Pontife d'alors, au successeur de Pie VI, tandis que cet auteur, remarque-t-il, n'a encore parlé nulle part, que je sache, de la bienveillance et de la bonté du Monarque, qui lui a rendu sa patrie et lui a permis la célébrité, en attendant qu'il obtînt la gloire. »

Permis la célébrité! L'expression était curieuse et symptomatique : elle rappelait bien ces temps, dont Tacite a immortalisé la honte et qui lui font dire, en parlant 'Agricola : « L'amour de la gloire militaire entra dans son âme, passion ingrate dans ces temps, où l'éminence des talents est mal interprétée, et où le péril d'une grande renommée n'est pas moindre que celui d'une mauvaise1. . » Seulement ce soupçon contre la gloire, ce danger de la célébrité, que l'historien réservait à une supériorité militaire, dont s'inquiétait le despotisme, un progrès de servitude l'appliquait ici même à la renommée littéraire, comme n'étant autorisée que sous le bon plaisir du prince.

1 Intravit animum militaris gloriæ cupido, ingrata temporibus, quibus sinistra erga eminentes interpretatio, nec minus periculum ex magnâ famâ, qu « m ex malà. TAC. IN AGRICOL., e. V. ↩

Dans un autre passage de son opinion académique, M. le comte Regnauld citait avec éloge quelques phrases éloquentes du Génie du Christianisme sur la fête du Saint-Sacrement, célébrée à Lyon, dix ans après les mitraillades. Mais, il se plaignait aussitôt, « que l'amertume de cruels souvenirs ne fût adoucie par aucun retour reconnaissant vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors, avait relevé les autels et permis à l'étendard sacré de la Religion de marcher, entouré de respect, au milieu des Aigles françaises triomphantes, et faisant hommage de la victoire au Dieu des armées. »

L'orateur ajoutait « que M. de Chateaubriand, avec la conscience de son talent, que tout le monde avoue, se « montrerait sans doute digne des lettres françaises qu'il peut honorer, des événements contemporains qu'il peut célébrer, et du Souverain, dont un regard est une récompense. Mais, il concluait, quant à présent, que c'était un droit pour l'Académie d'examiner, si l'esprit de parti n'avait pas eu une part considérable dans le succès de l'auteur, et un devoir pour elle de le déclarer, si elle le reconnaît. »

Après cette opinion presque diplomatique, vinrent de nouveaux résumés sévères et mal écrits de MM. Sicard et Lacretelle aîné. C'était moins que Scudéry jugeant le Cid. Mais la raison, à la fois juste et bienveillante, l'attrait pour le talent, le vif sentiment des beautés du style se retrouvaient dans l'opinion d'un autre membre de l'Académie, que ses engagements politiques auraient pu rendre plus circonspect, ou plus sévère, M. le comte Daru. Après une rapide et pénétrante analyse de l'ouvrage, il en citait divers fragments, et disait du plus beau : « Cet admirable passage rachètera bien des fautes de style : avec un peu de gout, on évite ces fautes ; mais, ce n'est pas avec du goût qu'on écrit des choses s éloquentes. » Insistant sur le grand nombre d'idées hautes et fortes, que présente en particulier le livre des bienfaits du christianisme, il notait avec complaisance les supériorités si diverses, dont l'ouvrage abonde : dans telle partie, parce que toutes les pensées sont d'un ordre élevé, les sentiments nobles, les vues littéraires neuves et pleines de sagacité, l'élocution libre et fière; dans une autre partie; parce que l'ouvrage mérite, pour l'ordre, la clarté, la justesse, des éloges presque sans restrictions, et qu'on y trouve, à la fois, plus de simplicité et plus d'éloquence, de belles formes de style. des tableaux de la nature riches de couleurs, des peintures énergiques de nos passions, des descriptions charmantes, des pensées aussi vraies que profondes, des sentiments élevés et des passages admirables1. »

1 Procès-verbaux et pièces anrexes (ann. 1511). ↩