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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Avenement aux affaires étrangères, sous la Présidence de m. de Villèle, qui ne voulait pas cette intervention

Premiere partie

Avenement aux affaires étrangères, sous la Présidence de m. de Villèle, qui ne voulait pas cette intervention

M. de Chateaubriand · 23 min de lecture · p. 277–294 · chapitre 20 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les fêtes pour le baptême du duc de Bordeaux ne furent, en effet, qu'une trêve de Dieu fort courte accordée au ministère du duc de Richelieu. Les deux membres du côté droit de la Chambre, MM. de Villèle et de Corbière. qu'il avait admis dans le Gouvernement comme une garnison étrangère, pour le soutenir et le surveiller, étaient mécontents et voulaient davantage, pour leurs amis d'abord, et puis pour cux-mêmes. M. de Villèle, homme d'affaires laborieux et sagace, se trouvait mal partagé de n'avoir pas d'affaires, et d'assister au Conseil, sans portefeuille. M. de Corbière, placé, avec le titre de ministre, à la tête de l'Université, qu'il n'aimait pas, s'ennuyait de n'avoir à nommer, ou à destituer, après enquête et débat, que des professeurs et des administrateurs de colléges. La guerre, les finances, la justice, la police du royaume, les affaires étrangères, c'est là le grand point, disait-on; c'est le Gouvernement même; et c'est ce qu'on interdit aux royalistes, pour en garder le monopole dans les mains des hommes venus de l'Empire, ou partisans de l'ordonnance du 5 septembre. »

M. de Chateaubriand, à son arrivée de Berlin, approuvait fort, on peut le croire, cette impatience de ses amis politiques ; et il la jugeait parfaitement d'accord avec la logique constitutionnelle, qu'il avait établie dans sa Monarchie selon la Charte. Nos principes nous paraissent surtout irrésistibles, quand ils ne font qu'un avec nos passions. On était revenu d'une tendance démocratique réputée dangereuse à des opinions, plus conformes à l'intérêt du Trône; on avait résisté au parti révolutionnaire, et même à l'esprit libéral; on avait fortifié la Monarchie par des lois nouvelles. Il fallait, pour être conséquent, l'entourer d'hommes monarchiques, et gouverner, non pas seulement, d'après leur système, mais par leurs mains. Ainsi raisonnait M. de Chateaubriand, au nom de tous les ministres Tories qu'avait eus l'Angleterre, et, sans examiner si bien des différences d'origine et de but ne se rencontraient pas, entre les hommes réunis sous le drapeau blanc de 181ă, et si lui-même, avec ses principes de droit constitutionnel et de liberté, n'était pas fort éloigné de bien des hommes prétendus monarchiques. Alors, comme souvent, bien des voix animées d'intentions différentes, répétant les mêmes paroles, semblaient unies et imposaient, par leur concert, comme par leur nombre:

Sous cette impression, MM. de Villèle et de Corbière, après quelques efforts pour dominer dans le Cabinet, où ils étaient admis, avaient déclaré que, ne pouvant faire le bien, autant que le souhaitaient leurs amis du dehors, ils se retiraient du Ministère. Cette séparation à l'amiable, mais en esprit d'hostilité, d'abord suspendue, pendant quelques semaines, se fit à la fin de la session, dans l'attente du choix de députés, qu'allait amener le renouvellement annuel d'un cinquième de la Chambre. M. de Chateaubriand, que le ministère pressait déjà de retourner à Berlin, répondit par sa démission, et suivit la sortie des deux Ministres, dont il avait, six mois auparavant, facilité l'avénement passager.

Peu de semaines après ces sacrifices calculés, qui retiraient à l'administration du duc de Richelieu l'alliance du côté droit, une nouvelle session s'ouvrit, avec quelques voix de plus en faveur de l'opinion ascendante alors ; et le ministère, attaqué tout ensemble par la petite minorité libérale de la Chambre et par la presque majorité, que formait à lui seul le parti nommé monarchique, tomba devant cette union plus apparente que réelle. Une phrase équivoque, adoptée de concert par des opinions différentes, amena ce dénoûment. Le duc de Richelieu, ayant du grand seigneur, non par l'humeur hautaine, mais la fierté délicate, se retira, quand il vit la majorité, n'importe comment, voter une adresse, où la conduite des affaires étrangères de France était indirectement blâmée. Rentré au ministère à regret et par devoir, sur les instances du Prince, qui lui promettait l'appui de ses amis personnels dans la Chambre, il vit dans leur blâme insidieux encore plus un manque de foi qu'un obstacle, et quitta les affaires, en homme d'honneur blessé.

Avec lui se retiraient les hommes d'affaires et d'expérience, les esprits politiques employés sous l'Empire et grandis sous la Restauration, M. Pasquier, M. de Serre, M. Lainé, soutiens du premier ministre. L politique résumée par l'ordonnance du 3 septembre, et les lois libérales de 1819, était vaincue, pour un temps du moins; et rien, même dans la volonté froissée du roi Louis XVIII, n'arrêtait plus l'avénement complet d'une opinion gouvernante, ce résultat dont M. de Chateaubriand avait donné la théorie, et qu'il semblait avoir toujours en perspective. On y touchait alors. Il était bien visible, en effet, que la section nombreuse et compacte qui restait de l'ancien côté droit de la Chambre, lorsqu'elle aurait, par ses principaux membres, l'administration du pays, deviendrait bien vite une imposante majorité, par le concours de celte fraction plus docile et plus modérée, qui flotte dans toute Assemblée, jusqu'au moment de s'attacher à

l'appui le plus durable.

M. de Chateaubriand, toutefois, n'était pas encore à temps de recueillir par lui-même le fruit de cette doctrine, qu'il avait tant défendue. MM. de Villèle et de Corbière entrant au ministère, l'un chargé des finances, l'autre de L'intérieur, le portefeuille des affaires étrangères, qu'avait habilement tenu M. le baron Pasquier de concert avec le duc de Richelieu, était maintenant disponible, avec ou sans la Présidence du Conseil : il fut donné au vicomte de Montmorency, personnage respecté même de ceux qui partageaient le moins ses opinions actuelles, ancien constituant, jadis passionné pour les réformes jusqu'à l'imprudence, honorable disgracié de l'Empire, ami sincère des persécutés de cette époque, et, maintenant, comme toujours, fidèle à la royauté, mais avec un mélange particulier de vues religieuses et de mystique ferveur. Louis XVIII, sans attrait pour cette disposition d'esprit et de caractère, la préférait cependant, à l'éclat plus importun de M. de Chateaubriand. On peut le croire d'ailleurs, les affections, comme la fierté du Roi, restaient blessées pour toujours de quelques-unes des attaques de l'ancien Conservateur.

Il ne fut donc question alors, pour notre ambassadeur à Berlin, que d'une autre et plus grande ambassade. Les circonstances rendaient cette issue facile. Le promoteur connu de l'ordonnance du š septembre, le ministre tant accusé, pendant quatre ans de luttes, M. Decazes, n'ayant plus, entre ses adversaires et lui, le nom du duc de Richelieu, devait naturellement quitter le grand poste diplomatique, où il aurait eu ces mêmes adversaires pour surveillants et pour juges. L'ambassade de Londres, devenue vacante, fut aussitôt donnée à M. de Chateaubriand, qui voyait enfin ses amis politiques installés au Pouvoir, la Monarchie amenée où il l'avait souhaitée, les Cours d'Europe bienveillantes, l'ordre, à tout prendre, affermi, et l'avenir ouvert à ce qu'on pourrait tenter de plus important et de plus hardi. II partit, non sans regret de ce nouveau retard à son ambition, mais tout plein d'une espérance, que lui suggérait l'état compliqué de l'Europe, et qui devait bientôt se réaliser pour lui.

L'ambassade de Londres n'était pas alors, même pour un esprit moins actif que le nouvel ambassadeur, un poste de repos, ou de simple observation. Un grave problème, qui se liait à d'autres incidents de l'Europe, était là débattu; et, sous des influences très-souvent diverses, la même question allait plusieurs fois susciter les mêmes difficultés, heurter le même obstacle. Cette question était double : elle touchait, d'un côté, à la Sainte-Alliance, à l'ancienne Coalition de l'Europe contre la Révolution et l'Empire, à cette intimité toujours redoutable de plusieurs Etats qui, dans leur reconnaissance amicale du nouveau régime de la France, gardaient en face d'elle un lien commun de défiance et d'union ; d'autre part, elle touchait à ces anciens rapports de la France et de l'Espagne, à ce Pacte des deux Couronnes, si envié jadis de l'Angleterre, combattu naguère, dans sa forme nouvelle, et que pouvait ramener un Protectorat politique des Bourbons de France, en faveur des Bourbons d'Espagne. A ces points de vue divers, l'état de l'Espagne en 1822, la crainte de sa Révolution, la dissidence formelle de l'Angleterre, ou du moins sa répugnance bien plus grande pour notre intervention que pour les Cortès, offraient une sérieuse complication, comme le disait souvent M. de Metternich. Quoiqu'elle ne fit alors que commencer, elle dut tenter M. de Chateaubriand, qui, de Berlin même, avait curieusement épié les moindres souffles de révolution élevés en Europe.

Dans les premiers jours d'avril 1822, il revoyait donc, avec le titre et le brillant cortége d'ambassadeur, cette ville de Londres, où il avait vécu, pauvre et ignoré, trente ans auparavant. Il dut s'y rappeler, avec de nouveaux regrets, l'excellent ami qu'il avait perdu, l'année précédente, pendant les impatiences de son exil à Berlin, et après avoir vainement essayé, en faveur d'un si ancien compagnon de malheur, son propre crédit politique. Dans la formation du ministère Richelieu-Villèle, M. de Chateaubriand, en retour de son désintéressement personnel, avait demandé d'abord la grande maîtrise de l'Université pour M. de Fontanes. Mais, il avait fallu faire place à M. de Corbière, et, comme on disait alors, aux combinaisons de Chambre. M. de Chateaubriand, déçu dans son espérance, avait été dégagé bien vite de sa promesse par ce mot aimable de son ami : « Je vous le répète, je n'ai rien espéré, ni rien désiré; ainsi je n'éprouve aucun désappointement; mais, je n'en suis pas moins sensible aux témoignages de votre amitié : ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde. » Ce langage était vrai.

Nul homme n'eut mieux que M. de Fontanes défendu l'Université contre les passions du temps. Mais, il était las des affaires, dans la forme bruyante du débat politique, et surtout depuis la plaie cruelle, qu'il avait reçue, par la mort d'un fils tendrement aimé. Il tâchait d'oublier la polémique mème du Conservateur, où le jeune Saint-Marcellin avait pris une part si promptement funeste; et, sauf la premiere demande de révision de la loi électorale, à laquelle Il se mêla, par un remarquable discours, il ne s'occupait plus que de savantes lectures, de poésie et d'entretiens sur le seul sujet qu'il aimât. Rien n'était affaibli dans sa vive amitié pour M. de Chateaubriand : Je l'attends au ministère, disait-il, sans le lui souhaiter, pour hu-même. Il y fera quelque chose de mémorable; et puis, il tombera. C'est au milieu de ce calme d'esprit mêlé de tristesse que M. de Fontanes, frappé d'un accès de goutte violente, fut enlevé à sa famille et à ses amis, dans la pleine vigueur, sinon de l'âge, du moins de la force apparente. De longs jours semblaient réservés à cet homme si bon, si épris des lettres, et que l'étude encore rendait heureux. M. de Chateaubriand sentit vivement cette perte, et se fût occupé davantage d'une mémoire qui lui était chère, si le flot politique ne l'eût entraîné de plus en plus. Pouvait-il retrouver, à Paris ou à Londres, pareil ami de sa jeunesse, pareil garant de son génie? Sa présence à Londres, en 1822, lui offrait sans doute un grand contraste avec ses premiers souvenirs du même séjour. C'était une expiation de la fortune, qu'il lui appartenait de peindre, et dont il a senti, peut-être, avec une effusion de joie trop naïve, le côté favorable. La pompe officielle, les équipages, les livrées sont peu de chose comparés aux premières joies du talent : et, quand le jeune émigré, errant dans les campagnes voisines de Londres, en 1797, avec un ami qui lui prédisait la gloire, se redisait les rêves éloquents de René, il avait dû sentir, au fond du cœur, un plaisir de création et d'espérance, que n'égalerait pas un jour l'orgueil de ses succès diplomatiques, et encore moins la satisfaction un peu frivole de son luxe d'ambassadeur, et de l'affluence à ses soirées de réceptions.

On le sait, trop d'ostentation nuit à la grandeur; la vanité rapetisse même le plus juste orgueil; et de ce défaut personnel peut sortir plus d'un désavantage politique C'est pour cela qu'on doit le rappeler, et non pour le médiocre plaisir de noter une faiblesse, dans l'homme éminent. Voltaire, avec son exquise justesse, en comparant quelque part le cardinal de Retz au cardinal Mazarin, l'impétueux et brillant génie du premier aux finasseries du second, explique comment celui des deux qui semblait si supérieur à l'autre a été et devait être vaincu, dans la lutte1, Même question historique et même réponse peuvent se présenter au lecteur, lorsqu'il rapproche les noms si disparates de M. de Chateaubriand et de M. de Villèle. La seule différence, c'est que, chez eux, l'antipathie, également naturelle, se déclara plus tard, que le fier et éclatant esprit patienta plus longtemps, et qu'entre lui et son adversaire, le plus modeste des deux porta le premier coup et fit le premier affront.

1 En lisant les lettres du cardinal Mazarin et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie supérieur. Cependant Mazarin fut tout-puissant, et Retz fut accablé, etc. (Volt. Siècle de Louis XIV, c. vi.) ↩

Mais, au printemps de 1822, nous sommes, par les apparences, bien loin d'une semblable rupture. M. de Villèle, maître du portefeuille des finances, après sept ans de laborieuse tactique dans la Chambre élective, est premier ministre de fait, sans avoir osé prendre la Présidence du Conseil. M. de Chateaubriand arrive à Londres, avec sa grande renommée, pour être le délégué d'un Ministre des affaires étrangères qu'il sent, avec regret sans doute, trop inférieur à lui. Sa mission est d'accréditer le nouveau Cabinet, de le montrer affermi et nécessaire, puis d'entretenir, ou plutôt de ranimer l'esprit de défiance hostile contre les troubles récents et les tentatives révolutionnaires du midi de l'Europe, d'étendre cette disposition au mouvement actuel de l'Espagne, aux entreprises des Cortès. Bien que lord Castlereagh soit, par lui-même, assez enclin à la politique répressive des principaux Cabinets du Continent, on craint en lui l'esprit anglais, et l'influence des libres Institutions et des idées de son pays. Il a souffert plutôt que secondé le mouvement militaire de l'Autriche contre la Révolution napolitaine; il ménage l'insurrection de l'Amérique espagnole, et ne semble pas éloigné de la reconnaître, dans une vue de commerce, il est vrai, bien plus que d'affinité libérale. Quant à la révolution de Madrid, il la tolère plus qu'il ne l'approuve; et il consentirait peut-être à la réprimer, d'accord avec la Sainte-Alliance.

M. de Chateaubriand est attentif à ces dispositions du Ministre anglais. Mais il n'a pas, ou du moins il ne montre pas encore même croyance et même ardeur que M. de Montmorency, sur la nécessité d'intervenir en Espagne. il affecte plutôt de partager la prudente réserve de M. de Villèle, dont il est notoirement l'ami; il craint, comme lui, les dépenses d'une telle guerre et réclame surtout du Cabinet anglais une influence morale, qui modère l'esprit des Cortès et conserve la Royauté en paix, s'il est possible, avec la Révolution. Mais, en revanche, il propose à M. de Montmorency a. négocier, pour la France, une autre occasion de guerre politique, un passage immédiat de troupes françaises en Italie, pour aider ou relayer l'Autriche dans sa mise en surveillance du Piémont, alors au début de la généreuse tentative, qu'il reprit plus tard, et dont, après trente ans. il recueille le fruit.

Nous n'avons pas la réponse du ministre des affaires étrangères de France à cette insinuation de l'ambassadeur; et nous croyons que, si M. de Montmorency eût alors voulu réaliser le projet de M. de Chateaubriand, il eut trouvé grand obstacle dans N. de Villèle. Dès le commencement du nouveau ministère, on pouvait en effet pressentir la lutte du grand seigneur de 1789 et du petit gentilhomme parvenu de 1815. M. de Villèle, l'homme de parti modéré, par instinct d'administrateur, l'homme d'affaires pratique, sans pieuse ferveur, ni théorie absolue, porté au ministère par la force des choses et au gré du Roi, quoiqu'il n'eût pas d'abord osé vouloir la Présidence du Conseil, entendait bien l'exercer, et savait par expérience combien le ministère des finances est opportun pour cette suprématie. Si, d'autre part, M. de Montmorency, en acceptant le ministère des affaires étrangères, n'avait pas réclamé le titre de Président du Conseil, qu'avait eu deux fois le due de Richelieu, il n'en regardait pas moins semblable honneur comme attaché, en quelque sorte, au département qu'il occupait. Ainsi, ce Cabinet tout royaliste de 1822, à pari les dissidences de caractère et d'origine, recélait un sujet de divisions et de luttes, dans le titre vacant de la Présidence. En attendant le titre, l'influence décisive et croissante se marquait en faveur de M. de Villèle, par l'ascendant sur la Chambre des députés, la direction des hommes et l'activité des détails. Le coup d'œil de M. de Chateaubriand ne s'y trompait pas; et, quel que fût son air de déférence solennelle envers son noble ami, le Ministre des affaires étrangères, c'était au ministre des finances que s'adressaient sa pensée et ses vœux, et que s'attachait son ambition Une grave épreuve allait constater cette différence.

La sourde inquiétude qui durait encore sur le Continent, le mouvement révolutionnaire qui croissait en Espagne, l'agitation du Piémont, le soulèvement de la Grèce avaient amené, pour les Cabinets de l'Europe, un motif nouveau de délibération et d'action en commun. Depuis la soumission si facile de Naples, devant les baïonnettes de l'Autriche, rien ne semblait aux Cours du Nord plus sûr et plus simple que ce procédé d'intervention militaire appliqué par un Congrès; et la Royauté de France, en butte elle-même à des attentats, qu'elle croyait liés à des conspirations étrangères, acceptait volontiers, comme utile même à sa dignité, une solidarité politique qui la plaçait parmi les Puissances gardiennes de l'ordre monarchique établi. Le péril, en effet, eût été non de s'adjoindre librement à un Protectorat européen, pour un but précis et déterminé, mais d'en dépendre, d'une manière générale.

La même, cependant, pouvait se rencontrer un écueil pour la Monarchie selon la Charte, celui d'être, ou de paraître entraînée par ses alliances hors de l'esprit de ses Institutions. M. de Montmorency était peu touché d'une telle sollicitude : il voyait surtout, dans un Congrès, l'occasion pour la France de concourir, avec une grande partie de l'Europe, à la répression des troubles de l'Espagne, qu'il redoutait pour la religion, au moins autant que pour le trône. Ministre des affaires étrangères de la Royauté des Bourbons, il avait grand désir de la représenter au Congrès de Souverains et d'hommes d'État, qui devait prochainement se tenir à Vérone, et où lord Castlercagh serait peut-être l'organe d'une dissidence de l'Angleterre.

A ces motifs de conviction sincère, qui poussaient M. de Montmorency à Vérone, M. de Chateaubriand, on peut le croire, en joignait d'autres puisés dans la sagacité d'un noble patriotisme, non moins que dans l'orgueil du talent. Il avait bien jugé la Révolution d'Espagne; il la croyait plus bruyante que forte; il la supposait facile à réprimer par les armes de la France, avec l'aveu de l'Europe; et il voyait là, pour la Royauté et la Nation française, une reprise assurée d'ascendant militaire, après une campagne, dont il calculait les chances heureuses et l'inévitable contre-coup sur l'esprit des gouvernements et des peuples.

Mais; cette disposition même rendait la présence d'un tel assesseur au prochain Congrès peu désirable pour l'amour-propre ministériel de M. de Montmorency, non moins partisan de la guerre contre l'Espagne, et encore plus zélé pour la Sainte-Alliance. Aussi, le premier désir de cette délégation, exprimé par l'ambassadeur, dans une lettre à son Ministre, n'obtint que réponse évasive et refus mal déguisé. De là, nouveaux efforts de M. de Chateaubriand, près de M. de Villèle, peu soucieux de la guerre, peu sensible à l'ardeur apostolique de son Collègue des affaires étrangères, et, par là, fort enclin à lui ménager un contre-poids, et peut-être à tempérer son zèle au prochain Congrès par l'opinion, présumée plus docile, de M. de Chateaubriand.

Faudra-t-il croire qu'à ce point de vue même, l'ambassadeur changea parfois de langage, et donna des espérances diverses? Il est certain que par lui-même, et par une noble amie, la demande de son envoi à Vérone fut opiniâtrément renouvelée, et rencontra plus d'un obstacle. M. de Chateaubriand, tout en offusquant de sa gloire, même la piété de M. de Montmorency, choquait, par d'autres côtés, la prudence mondaine et les souvenirs de Louis XVIII. L'effort devint donc assez pénible, et n'aurait peut-être pas réussi, sans une dernière démarche, l'arrivée du jeune Secrétaire d'ambassade, M. de Marcellus, d'un nom cher au parti royaliste, ingénieux et zélé messager, qui fit craindre à II. de Montmorency d'avoir bientôt à Paris, comme démissionnaire mécontent, celui dont il n'aurait pas voulu, comme auxiliaire, à Vérone. En même temps, M. de Villèle se sentait piqué au jeu; et, insistant auprès du Roi, il voulut assurer, contre un collègue, dont il n'était pas assez maître, le succès d'un ami qui se confiait à lui. Ainsi fut emportée la question au Conseil. M. de Montmorency annonça lui-même, non sans quelque amertume, la décision à notre ambassadeur, tandis que M. de Villèle en prévenait avec effusion le futur collègue, qu'il semblait tenir en réserve.

Durant cette lutte intérieure du ministère Montmorency-Villèle, un incident bien autrement tragique marquait, en Angleterre, la forte pression des mœurs publiques et de l'esprit de liberté sur les caractères les plus fermes et les ambitions les plus hautaines. Un ministre associé par tant d'actes décisifs à la politique de la Sainte-Alliance, et dans son pays même, poussé à quelques mesures impopulaires de précaution et de résistance, lord Castlereagh fut tout à coup troublé de son rôle prochain au Congrès, de ses promesses à tenir, ou plutôt à désavouer, s'il voulait demeurer, dans la question d'Espagne, l'homme du Parlement britannique, et combattre au dehors la Révolution, sans lui donner trop d'armes au dedans, et sans se rendre lui-même trop odieux, pour garder le pouvoir. Dans cette crise d'inquiétude et d'orgueil, Castlereagh sentit vaciller sa raison, et se donna la mort.

Quelques jours auparavant, un ancien collègue de lord Castlereagh, séparé de lui par des tracasseries plutôt que par des principes, mais entraîné par cette séparation même à des opinions plus libérales, Georges Canning, un des brillants élèves de Pitt, avait accepté l'opulente fonction de gouverneur de l'Inde. Il était résolu, non sans dépit, à quitter l'Europe pour ce lointain exil, au moment où lord Castlereagh se préparait avec répugnance au voyage de Vérone, puis se délivrait de cet ennui, en se coupant la gorge. Pour le remplacer au Congrès des rois, nulle difficulté : l'Angleterre avait son grand général, lord Wellington, si bien accueilli des Souverains absolus, mais modéré par nature et d'un esprit conforme aux libres Institutions de son pays. Dans le Cabinet et au Parlement, il était bien plus malaisé de trouver le successeur de Castlereagh ; et ce choix devait bientôt influer sur la politique anglaise au dehors.

L'ascendant même qu'avait eu ce ministre, le vide que laissait sa mort découvraient trop l'insuffisance, pour le remplacer, de tout autre successeur que son plus redoutable antagoniste. Georges IV le comprit; et, malgré quelque motif d'aversion personnelle, sur les instances de ses autres ministres, il leur donna pour chef Canning, au lieu de Castlereagh. Ce changement ne diminua pas, pour l'ambassadeur de France à Londres, le désir d'être délégué au Congrès de Vérone. Depuis son arrivée, il avait beaucoup vu le plus brillant orateur du Parlement britannique. Un goût et une prétention d'éclat littéraire portaient M. Canning au devant de l'illustre écrivain, qu'il avait recherché, quelques années auparavant, à Paris. Cette liaison de deux talents fort divers au fond, et rapprochés d'amour-propre, affectait même les formes de l'amitié; mais, M. de Chateaubriand, qui devinait assez juste la nouvelle impulsion, ou du moins la nouvelle apparence que son ami, appelé au Ministère, allait donner à la politique anglaise sur le Continent, jugeait plus à propos de la contre-miner à Vérone, que de la discuter stérilement, à Londres. Ce fut donc le lendemain même de la nomination de M. Canning à l'office vacant de lord Castlereagh, que M. de Chateaubriand insista, plus que jamais, pour sa propre délégation à Vérone. Deux jours après, il reçut l'avis de sa mission qui semblait liée, et, par là même, subordonnée à celle de M. de Montmorency, que l'ordre du Roi chargeait de représenter la France à Vienne et à Vérone.

Parti de Londres, à la fin de septembre 1822, ne trouvant plus M. de Montmorency à Paris, mais reçu, à cœur ouvert, par II. de Villèle et gracieusement par le Roi, M. de Chateaubriand arriva des premiers à Vérone, où devaient se réunir l'empereur d'Autriche et le prince de Metternich, l'empereur de Russie, suivi de plusieurs généraux et de ses ambassadeurs dans les grandes Cours, le roi de Prusse avec ses deux frères et ses deux principaux ministres, le roi de Naples avec sa maîtresse et son confesseur, le roi de Sardaigne avec son ministre des affaires étrangères, enfin les délégués de l'Angleterre, et, au premier rang, le duc de Wellington. Trois autres plénipotentiaires de la France, M. de Caraman, M. de la Féronnays et M. de Rayneval, ambassadeurs près des cours de Vienne, de Pétersbourg et de Berlin, arrivaient à ce Congrès, avec le titre qu'avait tant souhaité M. de Chateaubriand ; et leur mission, si partagée, s'effaçait d'autant plus, en la présence du Ministre, leur chef officiel.

On ne saurait supposer, d'ailleurs, que le Congrès réellement actif et délibérant se formât de toutes les illustrations de cour et de diplomatie, qui se trouvaient assemblées à Vérone, depuis l'archiduc de Modène jusqu'à l'archiduchesse de Parme, et depuis le conseiller aulique, M. Gentz, jusqu'à M. de Serre, tombé de la tribune dans l'oisiveté d'une ambassade à Naples. Évidemment, beaucoup d'assistants faisaient cortége. Leur présence était, pour eux une charge et un honneur. Les intérêts sérieux du Congrès se traitèrent, dans quelques séances spécialement convoquées, et plus encore, dans quelques entretiens confidentiels.

Sous la première forme, le rôle de M. de Chateaubriand fut d'abord très-limité. Comme un des ministres plénipotentiaires de la France au Congrès, il prit part sans doute à des conférences sur la traite des Nègres et sur la répression de la piraterie, dans les mers d'Amérique. On conçoit même qu'il ait été chargé par M. de Montmorency de répondre à un mémoire de lord Wellington, demandant, avec la philanthropie tardive, mais énergique de son pays, une interdiction absolue du commerce d'esclaves, et réclamant à cet égard plusieurs garanties, dont pouvait s'inquiéter la liberté maritime des autres nations. Mais, sur la grande question d'alors, la Révolution d'Espagne, l'initiative, au nom de la France, ne pouvait appartenir qu'à M. de Montmorency; et, sous ce rapport même, il recevait du Ministère français des Instructions directes. Or ce Ministère, M. de Villèle, qui en était l'homme d'affaires le plus actif dans les Chambres, venait de s'en faire déclarer le Président officiel; et, tandis que le grand nom de Montmorency passait de la cour de Vienne au Congrès de Vérone, pour y représenter ce qu'on appelait la politique royaliste de France, l'habile et laborieux tacticien du parti royaliste n'hésitait plus à se donner, dans le Conseil du roi Très-Chrétien, le titre qu'il avait craint d'accepter d'abord.

Le Ministre des affaires étrangères de France apprenait, à Vérone, par une dépêche, cette primauté survenante; et il recevait, en même temps, du nouveau Président des Instructions destinées à modérer son action près du Congrès. La était recommandé aux plénipotentiaires de Sa Majesté Très-Chrétienne, « de ne pas assimiler le rôle de la France à celui de l'Autriche, au Congrès de Laybach; de se souvenir que la France n'est pas dans l'intention, ni dans la nécessité de déclarer la guerre à l'Espagne; qu'elle n'a pas d'appui à réclamer, pour un but, qu'elle ne veut pas atteindre; que, si elle était attaquée par l'Espagne, elle n'aurait pas besoin de secours, et ne doit donc contracter, à cet égard, aucune obligation, se bornant d'ailleurs à tirer du Congrès un traité éventuel, honorable et utile à la France, soit pour le cas de guerre entre elle et l'Espagne, soit pour le cas où les Puissances reconnaîtraient l'indépendance de l'Amérique. »

Le reste de la note adoptée et transmise par le Président du Conseil insistait, d'une manière assez décourageante, sur les difficultés et les périls d'une invasion directe; en tout, elle avait pour objet contre l'Espagne l'hostilité, sans la guerre, et la mise au ban de l'Europe, sans intervention obligée pour la France. Le zèle monarchique de M. de Montmorency ne s'enferma pas dans le cercle un peu timide de cette Instruction. Portant seul au Congrès une proposition, sur laquelle il n'avait pas consulté M. de Chateaubriand, il peignit avec force ce qu'il appelait les provocations de l'Espagne contre la France; et, de là tirant la conséquence probable d'une guerre, il invoqua, pour cette guère, l'appui moral des alliés ; réclamant dès-lors, comme une première marque de cet appui, la menace simultanée du retrait des Ambassades présentes à Madrid, il indiqua le besoin de quelques autres manifestations du même accord : il en chercha la forme; et enfin, il posa la question du secours matériel, que les Hautes-Puissances seraient disposées à donner à la France, dans le cas où, sur sa demande, leur intervention active deviendrait nécessaire.