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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Contemporains ajoutés a ceux des Mémoires. - départ pour l'Amérique

Premiere partie

Contemporains ajoutés a ceux des Mémoires. - départ pour l'Amérique

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 23–40 · chapitre 4 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Arrivé de Combourg à Paris par la magnifique avenue de Versailles, le jeune Chateaubriand était déposé, sans remercîments et sans adieux, dans un hôtel garni de la rue du Mail : triste et bruyant séjour pour l'habitué solitaire des landes et des bois de la fraîche Bretagne! Il n'y resta que deux ou trois jours, qu'il passa surtout près de son frère aîné, déjà maitre des requêtes, et de sa sœur Julie, mariée, nous l'avons dit, à un officier du régiment de Condé, le comte de Farcy, et vivant à Paris dans l'éclat du grand monde, avec une renommée de talent poétique merveilleusement aidée dans une jeune femme par la beauté, la parure et le charme de la voix.

La plus piquante anecdote de ce premier séjour, ce fut la première rencontre du jeune et timide provincial avec un gentilhomme de son pays, de tenue militaire et d'esprit caustique, le même qu'il devait retrouver, dans un autre siècle, directeur général de la librairie sous l'Empire. M. de Pommereuil était alors colonel dans l'artillerie royale, d'un âge déjà můr, mais plein de verve cynique et de feu. Vingt-cinq ans plus tard, toujours très-philosophe, il fut préposé en chef l'inquisition impériale sur les livres; on sait, avec quelle minutieuse et rude tyrannie! Il se vantait cependant parfois de sa tolérance. « Je n'aime pas, disait-il, tout ce verbiage religieux; mais, Chateaubriand a du talent. Je l'ai connu d'ailleurs, dans ma jeunesse, avant 1789 : j'ai soupé au café avec lui et quelques gentilshommes bretons de ma parenté. Il ne disait pas un mot. Depuis, vous savez le bruit qu'il a fait. L'Empereur ne l'aime pas; moi, je lui porte intérêt : je censure moi-même ses manuscrits; et surtout maintenant que le papisme est si bas percé, je lui ai presque laissé dire tout ce qu'il a voulu, dans son Itinéraire. »

Mais passons vite et n'empiétons pas sur l'avenir. Nous sommes en 1786, sous le flot qui monte, devant la tempête qui gronde, avec bien des abîmes ouverts entre le rivage qui tremble et cette nouvelle terre ferme de l'ordre rétabli, dont le comte de Pommereuil sera quelque jour le gardien moral et le zélé surveillant.

Deux jours après cette entrevue, le jeune de Chateaubriand partait avec des lettres de recommandation pour Cambrai, où il devait servir dans le régiment d'un Mortemart. Il avait alors dix-huit ans accomplis ; et son instabilité se fixant un peu, le goût de la manœuvre et de la théorie l'occupèrent. Il passa vite par l'épreuve apparente des grades de caporal et de sergent, tit très-bien le service de sous-lieutenant, sauf un goût de toilette et de parure qui lui faisait parfois quitter l'uniforme. Mais, à quelques mois de cette épreuve, il était rappelé tout à coup en Bretagne par la mort de son père. Le vieux gentilhomme décédait, en 1180, sans avoir eu la consolation de pressentir ce que serait un jour ce fils, aime sans doute, mais traité avec tant de rigueur.

Le jeune sous-lieutenant sentit amèrement cette perte, tout en convenant du peu de sympathie entre son père et lui. Qui ne croirait à sa douleur, et comment ne pas en respecter l'expression? Mais, est-il lui-même assez sincère lorsque, affectant de s'associer aux dédains de son père pour les opinions en crédit et pour la gloire des lettres, il ajoute : « Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente. Fallût-il me baisser, pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande renommée du monde, je ne m'en. donnerais pas la peine. »

Pourquoi donc tant de laborieux efforts et cette tristesse. quand vous étiez en doute de vous-même, et cette joie âpre du succès, et ces ambitions dans plusieurs carrières, et cet ennui de l'inaction, et ces renouvellements de votre ardeur et de vous-même, pour retrouver, non pas seulement la gloire, qui ne pouvait vous manquer, mais la popularité, ce bruit quotidien de la gloire, qui est à elle ce qu'un journal est à un beau livre? Je ne sais si vous auriez dédaigné pour vous-même toutes les renommées de l'histoire; mais, c'est qu'alors vous auriez espéré en trouver une qui les effaçât toutes.

Faut-il citer ici d'autres idées, d'autres caprices de désirs, que nous confie M. de Chateaubriand? Son vœu, par exemple, d'être femme? Fantaisie singulière, mais non pas neuve, puisqu'on la trouve exprimée et justifiée dans une phrase de la Bruyère! et encore un autre vœu, celui d'être un artiste supérieur, « par précaution contre l'ennui . « mon ennemi acharné, » dit-il. Mais ce vœu, ne l'a-t-il pas vu réalisé? Qu'est-ce qu'autre chose que son ambition et sa gloire, si ce n'est le triomphe d'un grand artiste par l'imagination et par la parole?

En attendant cette destinée, le jeune homme en était aux tristesses de la vie domestique. Revenu à Combourg pour les partages de famille, il reçut, en quelques redevances et quelques droits féodaux, sa modique portion de cadet; et il passa plusieurs mois dans la société de ses sœurs, réunies toutes quatre alors à Fougères, où était quelque temps revenue madame de Farcy, tandis que sa mère se retirait à Saint-Malo. Ce temps de repos et de liberté le ramenait à des études solitaires, dont il parle moins que de ses rêveries, mais qui certainement étaient, par vifs accès, un des emplois de sa vie.

A ce moment, son frère aîné, qui ne négligeait rien pour s'avancer dans le monde, et qui allait épouser mademoiselle de Rosambo, petite-fille de m. de Mlesherbes, crut a propos de produire à la cour le jeune officier de son nom. Il lui écrivit d'arriver vite, ses preuves de noblesse étant faites; et il lui annonça que, présenté par M. le maréchal de Duras, admis à monter dans les carrosses du Roi, il ne pouvait manquer d'avoir bientôt une compagnie de cavalerie, puis un bénéfice de chevalier de Malte, pourvu qu'il se fit tonsurer.

Cela rappelle, mais avec moins de gaieté, la présentation du chevalier de Grammont à la Cour, en ajustement mi-parti de Rome et d'épée. Et cependant, depuis cette présentation, sous Richelieu, les temps étaient bien changés ! Aussi, tout ce plan séduisait peu le jeune rêveur; et il avait, nous dit-il, préparé une lettre de refus à toutes les offres de son frère. Mais ses sœurs, plus ambitieuses que lui, souhaitaient aussi pour elles-mêmes l'occasion de voir Paris. Elles le pressèrent de consentir à tout ; il le fit et partit aussitôt.

Retombé dans son hôtel de la rue du Mail, sans autre distraction qu'un travail sur la langue grecque, repris avec ardeur, assidu chez son frère, mais sans empressement ailleurs, il passa quelques semaines en longues courses de nuit dans cette grande ville, qu'il n'avait encore qu'entrevue. L'impression qu'il en recevait, la méditation triste sur cet amas de vies humaines, qu'on frôle, en passant, sans les connaître, la promenade mélancolique à travers tant de douleurs et de joies, qu'on sent si près de soi, sans les partager, tout cela est quelque part admirablement exprimé par le Paria de la Chaumière indienne, assis aux portes et sous les bruits lointains, sous les pâlissants reflets de la splendide Calcutta. Mais ces préludes de lectures grecques, de journées solitaires, de courses nocturnes et rêveuses allaient aboutir au cérémonial promis.

Daus les premiers jours de février, le jeune homme lut en effet présenté à Versailles, au lever du roi, par le maréchal de Duras, avec ces simples mots : « Sire, le chevalier de Chateaubriand. » Le roi regarda, sourit et ne dit rien; mais, quelques jours après, le jeune chevalier fut invité à la chasse du roi, dans la forêt de Saint-Germain, ce qui impliquait le droit de monter d'abord dans les carrosses, privilége que Bossuet n'avait pas cu, même en étant précepteur du Dauphin, mais dont Fénelon, dans la même charge, avait joui, par droit de naissance.

On ne peut vérifier les circonstances de cette chasse, ni savoir à coup sûr si le jeune officier, admis à ce royal amusement, rompit l'étiquette, en arrivant auprès du chevreuil blessé, avant le roi, qui aurait dit avec un gros rire : « Il n'a pas tenu longtemps. » Mais la présence à cette chasse n'est pas douteuse : on la trouve relatée ainsi qu'il suit, dans la Gazette de France du 27 février 1787 : Le comte Charles d'Hautefeuille et le chevalier de Chateaubriand, qui, précédemment, avaient eu l'honneur d'être présentés au roi, ont eu celui de monter dans les voitures de Sa Majesté et de la suivre à la chasse. »

Quoi qu'il en soit, épuisé de cet effort, le courtisan novice n'assista pas au débotté, selon l'usage, et s'en retourna vite à Paris, au risque d'être grondé par son frère; puis, sans rien écouter davantage et comme ayant désormais assuré sa carrière d'ambition, il repartit pour la Bretagne.

La société de ce pays, dont il n'avait jamais aimé que les bruyères et la solitude, l'ennuya-t-elle bientôt lui-même, ou céda-t-il à la curiosité de ses sœurs pour Paris? Peu nous importe. Il avait d'ailleurs aussi l'obligation de faire quelque séjour à son régiment, alors à Dieppe. Mais, les congés de semestre arrivaient vite et lui permettaient le retour à Fougères, en même temps que les premiers souffles de la Révolution approchante, les débats plus agités des Parlements ou des États commençaient à rendre la province moins insipide.

Toutefois l'attrait de ses sœurs, madame de Farcy et Lucile, pour Paris, devait l'y ramener; et il les y suivit à l'époque, où le mariage tout récent de son frère avec mademoiselle de Rosambo, petite-fille de Malesherbes, donnait un nouveau motif à ce voyage. Logé, avec ses sœurs, dans un pavillon du clos Saint-Lazare, le jeune chevalier de Chateaubriand, sans retourner à la cour, déjà bien troublée, fut admis à l'illustre intimité de Malesherbes. Il cultivait, en même temps, quelques amitiés littéraires assez obscures, entre autres celle de l'ennuyeux rêveur Delisle de Sales, et celle d'un poëte bien oublié, Flins, auquel il dut de connaître la Harpe et M. de Fontanes, déjà célèbre par la traduction en vers de l'Essai sur l'homme, et le beau discours qui la précède.

Toute son ambition était alors d'insérer quelques vers dans l'Almanach des Muses, comme ce fut la mienne de retrouver, sous la date de 1787, cette première trace assez indécise d'un talent qui se cherchait lui-même. A la même époque, et par le même goût des lettres, il se rapprochait du philosophe Ginguené, du poëte Lebrun et de Parny, fort à la mode alors par le sujet, autant que par l'art gracieux de ses vers; et il rencontrait souvent le spirituel et amer Chamfort, dont la beauté de madame de Farcy attirait les visites. Ces premières liaisons ne laissèrent pas, ce semble, au grand écrivain futur une opinion très-favorable pour la vie littéraire; et il aima d'autant plus à s'en distinguer par ce je ne sais quoi du gentilhomme et du militaire, qu'il pouvait avoir sans doute en lui, mais qu'il affectait encore davantage.

De toute celle époque, le plus précieux souvenir, pour le jeune chevalier breton, était celui de M. de Malesherbes entouré de ses trois filles. Les nouvelles bellessœurs de la fille de madame de Rosambo charmaient, par leur grâce et leur esprit, l'aimable et savant vieillard, qui bientôt allait devenir l'héroïque martyr de la monarchie; après en avoir été le plus libre et le plus généreux conseiller.

D'une bonté toute familière et d'une vive gaieté, parmi ses enfants, M. de Malesherbes écoutait avec transport, dans un petit drame de famille à sa louange, le jeu piquant et délicat de mademoiselle Lucile de Chateaubriand, qu'on avait persuadée d'y accepter un rôle; il ne se plaisait pas moins à la conversation discrète, mais originale, du jeune chevalier, à ses idées indigènes en quelque sorte de voyages et d'entreprises sur mer, à certains projets que l'ancien aspirant de marine à Saint-Malo avait formés, pour la découverte d'un passage au nord-ouest des États-Unis d'Amérique.

Curieux comme il était de toutes choses, ayant fort cultivé l'histoire naturelle, et peut-être cherchant dès lors une distraction aux prévoyances inquiètes de la politique, M. de Malesherbes, des cartes de géographie étendues sous ses yeux, se plaisait à conférer avec le rare jeune homme, dont les jeux de génie brillaient, à travers sa sauvagerie, ou sa réserve. Alors même cependant, ces accueils si précieux, ces commencements de projets furent traversés par quelques voyages du jeune officier en Bretagne, et même pour une assistance aux Etats de 1788, sans voix délibérative encore.

Ce n'était, il est vrai, qu'une part bien obscure, dans des troubles bien oubliés eux-mêmes, sous l'effroyable tempête qui suivit; mais enfin, à la suite d'une protestation de la noblesse bretonne, de la prison et du retour triomphal de douze gentilshommes bretons porteurs de cette protestation à Versailles, le jeune chevalier philosophe et aspirant à la réforme arbora, comme beaucoup d'autres, à son habit des boutons de nacre avec la devise : « Plutôt mourir que se déshonorer : Potius mori quàm fœdari, prélude de cet autre serment : Vivre libre, ou mourir, » que la reine Antoinette, au retour de Varennes, lirait sur les boutons du généreux Barnave.

Malgré cette ardeur d'opinion manifestée par sa toilette, le jeune de Chateaubriand était encore si peu sûr de sa vocation et si imprévoyant de l'avenır, que, sur les instances de sa mère, il recevait la tonsure des mains de l'évêque de Saint-Malo, comme une précaution utile pour l'obtention ultérieure d'un bénéfice, dans l'ordre de Malte.

Les états de Bretagne, convoqués de nouveau pour la fin de décembre 1788, allaient, sur un point du royaume, faire éclater ce qui était imminent sur tous. Dans les derniers jours de janvier 1789, la chambre de la noblesse, dont faisait partie en silence le jeune chevalier, fut assaillie par les jeunes gens de l'école de droit de Rennes, aidés de quatre cents jeunes amis venus de Nantes, et ayant à leur tête cet étudiant en droit, que le chevaler de Chateaubriand connaissait, du collége de Rennes, et qui devait être un jour le général Moreau. Tant ce souffle de révolution, alors si répandu, et ce besoin de liberté qui suit une longue inertie sociale, saisissaient alors des esprits, même réglés et calmes, et les jetaient en avant!

Le jeune Chateaubriand, à Rennes, ne se sépara pas de son ordre, comme Mirabeau, en Provence. Il sortit avec la noblesse, l'épée à la main, de la salle des états investie par les écoliers et le peuple, et prit part à ces luttes stériles, où périrent quelques jeunes gentilshommes; puis, après quelque temps passé dans ces préludes, ou ces parodies des scènes de Paris, le dégoût pour la province croissant avec l'anarchie qu'on y rencontrait, il revint à Paris avec ses deux sœurs vers la fin de juillet 1789, pour y trouver, cette fois, la Révolution tout entière.

Qu'il ait alors porté ses hommages à Versailles, nous le croyons bien volontiers; mais que le sourire, dont la reine Antoinette l'accueillit, au passage, dans cette galerie, qu'elle allait bientôt quitter sans retour, lui ait servi, vingt-cinq ans plus tard à reconnaître, dans les tristes exhumations de 1815, à je ne sais quelle forme de la bouche, la tête de la malheureuse reine, cette lugubre prétention fait peine, et semble déroger même à la sainte gravité du respect pour les victimes.

Retombé de Versailles dans Paris, le jeune Chateaubriand allait y voir passer, devant les fenêtres de son hôteł garni, quelques-unes des atrocités sans nom de la tragédie commencée, les têtes de Foulon et de Berthier, portées au haut d'une pique. Puis, après le rappel inutile de Necker, après les troubles de Versailles et la nuit du ă octobre, il voyait la translation du roi à Paris, l'invasion de l'Assemblée constituante dans les salles de l'archevêché, et son règne, dans l'enceinte d'un manége, sous les quatre vents des tempêtes populaires.

Sans place et sans rôle actif dans ce chaos, d'un esprit trop libre pour blâmer le principe de la Révolution, d'un sang et d'un cœur trop honnêtes pour ne pas s'indigner des premiers crimes, le jeune Chateaubriand dut sembler un peu indécis, malgré sa fougue, comme plus tard il fut accusé d'opinions contradictoires, ou changeantes. Il gémissait, il espérait par moments, avec M. de Malesherbes ; il résistait, il répugnait aux impatiences aristocratiques de son frère aîné, le maître des requêtes; il s'indignait de l'implacable démocratie de Chamfort et des complaisances déclamatoires de la Harpe pour le parti victorieux.

Quant à lui, modeste avec fierté, il semble se glisserdans cette foule agitée et violente. On l'y remarquait peu; et, quand il dessine les hommes, que lui-même vit alors, il n'affecte aucun rôle près d'eux. Ainsi, il a de Mirabeau le souvenir de l'avoir vu, de l'avoir entendu dans un dîner. Il me regarda en face, dit-il, avec ses jeux d'orgueil, de vice et de génie ; et, m'appliquant sa main sur l'épaule, il me dit : «Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité. » Je sens encore l'impression de cette mam, comme si Satan m'eût touché de sa griffe de feu. »

Nous ne voulons pas douter de l'anecdote, bien que la phrase de Mirabeau soit citée ailleurs, comme dite à d'autres : l'orgueil a pu se répéter. Mais le jeune dépositaire de cette confidence, quand il la rappelle, tant d'années plus tard, n'est-il pas tenté de s'en faire une seconde application à lui-même? Et ce stigmate, qu'il sent sur soi, ne paraît-il pas surtout un stigmate d'orgueil et de colère vengeresse qui aurait passé, même sans contact, du grand tribun aristocrate à l'éclatant écrivain ? Après cette griffe de feu, je lis, en effet, dans la même page : « Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un pressentiment de mes futuritions? » Et moi, a mon tour, fidèle biographe, je me demande si, dans ce souvenir ainsi traduit, il n'y a pas le pressentiment de la jalouse impatience, qu'une autre supériorité, trop reconnue d'elle-même, devait donner un jour à MM. de Villèle et Corbière.

Ces occasions d'entrevoir les grands agitateurs da temps étaient d'ailleurs assez rares pour le jeune homme sans fortune, sans autre emploi que le titre de sous lieutenant en congé, et sans parti décidément pris. L'ennui de cette nullité contribua peut-être à la maladie, qui le retint à Paris, pendant que l'indiscipline se mettait dans son régiment, et que le colonel émigrait, avec les principaux officiers. « Je ne voulus, est-il dit dans les Mémoires, ni émigrer, ni continuer la carrière militaire; je me retirai ; c'est-à-dire, je restai d'abord à Paris, moins royaliste que les uns et plus indigné que les autres des premiers attentats de l'anarchie. »

Cette liberté et ce loisir, rendus au jeune Chateaubriand, l'auraient livré tout à fait à son instinct naturel pour les lettres, si la préoccupation du temps avait été moins forte et moins accablante ; mais, cette préoccupation, le spectacle même de Paris, le nombre et le bruit des journaux, le retentissement de l'Assemblée, les alertes de chaque jour, ce perpétuel tocsin des imaginations alarmées ne laissait à personne de liberté pour l'étude. Peu d'accord avec son frère, blessé des faiblesses et des peurs de quelques autres de ses amis lettrés, fatigué de ce qu'il trouvait de choquant, à pareille heure, dans la sécurité frivole de quelques jeunes femmes amies de sa belle-sœur et reçues à la cour, il devenait plus solitaire, plus misanthrope, sans être moins oisif.

Un témoin curieux et piquant de sa disposition, à cette époque, était l'homme d'esprit que beaucoup de nos contemporains ont connu, le chevalier de Panat. Homme de naissance, comme on disait alors, fils cadet du chef d'escadre le comte de Panât, ayant deux de ses frères aînés à l'Assemblée constituante dans l'ordre du clergé et de la noblesse, le chevalier de Panât, déjà capitaine de vaisseau, vivait à Paris dans le monde et parmi les gens de lettres. C'est ainsi qu'on le retrouvait, en 1812, fort en crédit auprès du ministre de la marine, M. de Crès, et, sous la Restauration, fort compté dans les salons ministériels ou royalistes. Il avait beaucoup vu, beaucoup lu, connaissait tout le monde et parlait librement de toutes choses. Ses souvenirs de M. de Chateaubriand, commencés en 1786, s'étaient renouvelés à Londres, en 1792, et à Paris, en 1800. Vingt-huit ans plus tard, j'ai dîné avec lui, rue d'Enfer, dans la retraite de l'illustre écrivain, alors pour la dernière fois, chef d'opposition. M. de Chateaubriand, l'accueillant avec beaucoup de grâce et d'amitié, lui rappelait ces occasions si multipliées de rencontre entre eux : « Soignez-vous bien, mon cher chevalier, disait-il à l'ancien capitaine de la marine royale, toujours spirituel, mais devenu causeur moins vif et de moins bon appétit; ménagez-vous; vous êtes un de mes garants de royalisme; vous m'avez vu dans tous les âges, dans toutes les fortunes; et, si jamais j'ai le malheur de vous perdre, je devrais dire, avec la même douleur que Pline le Jeune parlant d'un de ses amis : Amisi vitæ meæ testem.

« - Certainement, répondit le chevalier ; et aussi, je vous défends partout, tous mes dîners du faubourg Saint-Germain et même au jeu du roi, comme je défendais M. de Cazes devant vous, en 1819. Tout change sans cesse dans ce malbeureux pays ; il faut bien garder admiration et estime pour quelqu'un. » M. de Panat donnait l'exemple de cette constance pour !. de Chateaubriand. « Je l'ai deviné de bonne heure, me disait-il; et j'en parlais ainsi à Fontanes, qui pensait comme moi. Dès 1789, au départ de Lally et de Mounier, je voulais l'emmener en émigration. Il hésitait ; il était amoureux ; et puis, il avait déjà cette mélancolie qui est la sœur de l'inaction; mais dès lors aussi, dans quelques promenades en tête-à-lête, et une fois avec Fontanes et Rivaro!, à Saint-Cloud, il me parut plein de génie, quoique à demi fou. Il exposait son plan de découverte d'un passage au nord-ouest des Etats-Unis d'Amérique; je lui fis quelques objections, en homme qui connais la carte et qui ai navigué. Il nous dit : « Se cherche du nouveau ; il n'y a rien à faire ici ; le roi est perdu; et vous n'aurez pas de contre-révolution. Je fais comme ces puritains qui, au dix-septième siècle, émigraient à la Virginie ; je m'en vais dans les forêts : cela vaut mieux que d'aller à Coblentz. A quoi bon émigrer de France seulement? J'émigre du monde ; je mourrai en route; ou je reviendrai quelque chose de plus que je ne serai parti. » - « Il nous a tenu parole, ma foi, ajoutait le chevalier; et j'en ai bien jugé ainsi, quand je l'ai retrouvé, deux ans après, à Londres, ayant eu le temps encore de faire un bout d'émigration. Son livre sur les Révolutions me parut un chaos; mais, il avait déjà dans la tête et il produisit bientôt les grandes pages du Génie du Christianisme. C'est là son œuvre. Joignez-y son talent de publiciste ; et vous aurez tout Chateaubriand, l'enfant du désert et l'enfant de la Révolution, le rêveur d'une éloquence sans égale et le pamphlétaire indomptable. »

Quoi qu'il en soit de ce jugement d'un libre et habile causeur, M. de Chateaubriand préféra de beaucoup aux premières chances d'émigration L'idée, déjà ancienne en lui, d'un lointain voyage de découvertes. Dans le malaise de son inaction forcée, il entretenait encore de ce projet M. de Malesherbes, dès lors si occupé des maux de la France et des périls croissants du roi. Malesherbes, qui, cependant, ne blâmait pas l'émigration et ne s'y refusait lui-même que par hauteur de courage et pour rester plus près du péril, approuvait cette idée d'un voyage en Amérique : il dit seulement à son jeune parent, qu'il regrettait lui-même d'être trop vieux, pour s'éloigner aussi.

Le jeune Chateaubriand rêvait de plus en plus à son projet favori; il reprenait avec ardeur quelques études de sciences qui s'y rapportaient. Sur un mot de M. de Malesherbes fort curieux, on le sait, d'histoire naturelle et de botanique, le futur voyageur s'occupa de plantes et d'herbiers; il feuilletait dans les bibliothèques Tournefort, Linnée, et faisait de longues promenades au Jardin des Plantes, où il rencontrait, sans le connaître, Bernardin de Saint-Pierre, qui écrivait alors ses Vœux d'un citoyen et des adresses philanthropiques à sa Section.

Bernardin de Saint-Pierre, voyageur lui-même et redevable de tant d'heureuses inspirations à ses courses en Afrique, dans les Antilles et dans le nord de l'Europe, avait été disciple de Rousseau, l'avait écouté, autant qu'il l'avait pu ; et, tout en empruntant beaucoup d'un tel maître, il avait gardé et fait jaillir sa veine propre de talent descriptif et de passion naïve.

Le nouveau grand écrivain, qui naissait alors à la rêverie et à la poésie, dans le tumultueux chaos de Paris, n'avait pas le désir de suivre Bernardin de Saint-Pierre, comme celui-ci Rousseau. La tradition, au contraire, cette fois, devait être rompue et désavouée; mais, dans le fond, l'imitation était réelle et très-marquée ; seulement, elle partait d'un esprit plus vaste et autrement actif. Mêlé d'ailleurs à des hommes de lettres, ou de parti qui prisaient peu les Vœux d'un solitaire et la philanthropie candide de l'auteur, M. de Chateaubriand étudia plus Bernardin de Saint-Pierre qu'il ne l'a loué ; et peut-être, dans sa - lutte avec ce rare modèle, devait-il, par-là même, ne pas échapper au danger d'exagérer ce qu'on imite et de trop prodiguer les couleurs qu'on emprunte.

Ce fut après un an des agitations de Paris, sous la Constituante, que, vers janvier 1791, M. de Chateaubriand, sa résolution bien prise et quelques ressources d'argent recueillies, entreprit son lointain voyage. Une telle pensée ainsi persistante était sans doute un signe de puissance de volonté dans le jeune homme, dont elle développa le génie; mais, peut-être trouvera-t-on plus d'orgueil que de vérité dans le souvenir, que lui-même avait gardé de ce premier effort et dans l'interprétation qu'il y donnait, quarante ans plus tard: « J'étais alors, dit-il dans ses Mémoires, en se reportant à 1791, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu. Nous partions l'un et l'autre de l'obscurité, à la même époque, moi, pour chercher ma renommée dans la solitude, lui, sa gloire, parmi les hommes. »

Ce contraste est-il vrai? Ce parallèle n'est-il pas bien ambitieux? Dans la solitude, vous cherchiez, vous aussi, la gloire parmi les hommes. Seulement, quel que soit l'éclat du talent littéraire, cet antagonisme de deux noms dans un siècle, ce duel de célébrité, affiché plus d'une fois, étonnera quelque peu l'avenir. Tite-Live ne se mettait pas en concurrence avec les grands capitaines de son histoire.

Quoi qu'il en soit, ayant quitté d'abord Paris, dans les premiers jours de 1791, le jeune aventurier, attiré vers le monde sauvage par plus d'un paradoxe éloquent de Rousseau, la tête d'ailleurs remplie des opinions les plus diverses, religieuses et sceptiques, nobiliaires et libérales, passa quelques mois en Bretagne parmi des parents et des amis, chaque jour plus froissés et plus inquiets du mouvement croissant de la Révolution. Il se procura sans peine, parmi cux, une lettre de recommandation pour le général Washington. Il l'obtint du marquis de la Rouarie, un des brillants auxiliaires que la noblesse française avait donnés à l'Amérique, celui-là même qui, dans la guerre de l'Indépendance, avait été souvent célébré sous le nom du colone! Armand, et qui devait périr en France dans une conspiration royaliste. Muni de cette lettre, chargé des vœux et des regrets de ses compatriotes, des prières et des conseils de sa pieuse mère, emportant avec lui quelques livres, et, dans le nombre, un petit Homère grec, que m'a montré M. de Fontanes, il s'embarqua, en août 1791. Il partait de Saint-Malo sur un vaisseau de commerce frété pour Baltimore, et qui avait à bord, parmi des passagers assez nombreux, quelques séminaristes d'une Mission catholique fuyant de l'ancien monde vers le nouveau.

CHAPITRE III DIGRESSION SUR LES DIVERSES ÉPOQUES ET LES RENOUVELLEMENTS DES LETTRES.- SÉJOUR DE M. DE CHATEAUBRIAND DANS L'AMÉR:QUE SEPTENTRIONALE. - RETOUR

En France et a Paris. — mariage. émigration, - courte et pénible campagne. - refuge a Londres

La commençait la vie nouvelle de ce jeune homme et la première lueur de son génie. : il était dans sa vingt-troisième année, ayant déjà connu les rêveries monotones de l'existence privée et de la solitude, peut-être les troubles secrets d'une passion désavouée, mais, avant tout, les premières curiosités de l'étude, les premières ambitions et les vagues efforts du talent qui n'a pas de but encore, puis l'obscure énigme, le chaos d'une révolution qui commence et qui chancelle, dans sa marche, comme un homme ivre.