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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Patriotique poursuivi par le ministère d'alors

Premiere partie

Patriotique poursuivi par le ministère d'alors

M. de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 231–246 · chapitre 17 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La promotion de M. Lainé au ministère de l'intérieur n'était que le prélude du grave changement projeté par le ministre le plus puissant sur l'esprit du Roi et le plus en butte aux défiances du parti royaliste. Après dix mois de session, marqués par bien des emportements de tribune, quelques lois arbitraires et trop de procès criminels, la Chambre, sous la forme ordinaire de prorogation, s'était séparée plus aigrie que satisfaite, et laissant le pays plus abattu que calmé. On disait qu'à son retour, cette Chambre, qui avait encore trois ans de durée devant elle, et dont l'ardeur, au fond, gênait le Roi, sans toujours lui déplaire, finirait ce qu'elle avait commencé, que ses principaux chefs entreraient au ministère, qu'ils achèveraient l'épuration des emplois publies, c'est-à-dire, chasseraient de toutes les places, déjà fort renouvelées, les anciens fonctionnaires et mettraient partout leurs amis. On ajoutait que de nouveaux avantages seraient assurés au clergé: on parlait de lui confier, comme dans l'ancien régime, les registres de l'état civil, de lui constituer de nouveau une dotation immobilière, toutes choses plus ou moins demandées, pendant la Session dernière, tour à tour éludées et repoussées, impossibles ou dangereuses, et qui touchaient au point le plus vif et le plus irritable du sentiment public.

Le retour imminent des députés de la Chambre de 1815 n'était donc pas seulement une épreuve redoutable, un assaut à peu près irrésistible pour le ministère modéré du duc de Richelieu; c'était une crise pour la paix intérieure, une menace aux intérêts acquis, un appel aux anciennes passions. Et, dès lors, c'était un obstacle à la libération du territoire, à cette suprême question du temps. Les hommes de talent et de modération qui, durant ce long débat de 1815, avaient résisté à l'esprit prédominant du parti nobiliaire et des ambitions plébéiennes, dont il se recrutait, ces hommes qui, parfois, avaient balancé l'ascendant de la majorité, amoindri sa victoire, aidé le Ministère à lutter contre elle, se sentaient à bout de force, s'il fallait recommencer la même campagne; ils souhaitaient donc, ils réclamaient avec instance une dissolution de la Chambre; mais ils doutaient eux-mêmes du succès et de la volonté royale, qui seule en pouvait décider.

Aucun d'eux n'avait d'accès facile et de crédit auprès du Roi. Le Ministère même, dans son ensemble n'avait pas de parti absolument pris, et d'opinion assez uniforme, pour peser sur la volonté royale. Laissé à lui-même, il aurait fort hésité à rompre avec cette Chambre, ou plutôt à la briser. Plusieurs ministres, au fond, inclinaient à lui céder. Le duc de Richelieu, même, si désintéressé et si sensé, avait plus d'impatience des procédés de la Chambre que d'éloignement pour ses doctrines. Deux hommes seuls dans le Cabinet avaient été fixés de bonne heure dans leur opinion sur le danger de cette politique violente et déclamatoire, qui choquait encore plus les idées du pays qu'elle ne menaçait sa liberté. Mais l'un de ces ministres, le ministre des finances, M. de Corvetto, Italien, d'un esprit juste et fin, d'une parole adroite et mesurée, tort eclaire sur toutes les question du gouvernement, mais faible de situation et de caractère, eût à peine osé dire tout son avis et tout son vœu, loin de pouvoir les imposer à personne.

L'effort retombait donc sur M. Decazes seul, au moins pour cette œuvre délicate de convaincre l'esprit du Roi, d'enhardir sa volonté, de guérir certaines défiances, ou certaines répugnances, et de changer bien des points de vue, qu'avaient donnés à cet esprit de prince, né Bourbon et dans Versailles, vingt-cinq ans d'émigration. Il est remarquable qu'un homme, fort jeune encore, sans nom, sans popularité de parti, sans expérience de tribune, ait su résoudre ce problème. M. Decazes avait, ce qui est fort rare dans tous les temps, ce que nulle forme de gouvernement ne donne par privilége, cette qualité composée de caractère et d'esprit, d'instinct et de réflexion, cette qualité souvent difficile à définir, ou à deviner, mais qui se révèle à l'œuvre et se trouve, au besoin, pour la crise instante, pour l'action à faire, ou le conseil à donner, le talent politique, en un mot.

Il l'avait, sans beaucoup de savoir, avec un mélange de persévérance opiniâtre dans le but et de flexibilité dans les moyens, poli, conciliant, zélé pour ses amis, modéré pour ses adversaires, et parfois attentif aux intérêts et à l'amour-propre de ceux mêmes, dont il contrariait la passion.

Par cette conduite, que soutenait une vigilance infatigable, un dévouement trop sincère pour paraître jamais affecté, un soin habile surtout à mettre en vue le Roi, à l'engager de conviction et d'apparence dans une politique qui ne pouvait prévaloir que par lui, M. Decazes réussit à fortifier beaucoup l'autorité du Prince dont, à quelques égards, il modifiait l'opinion.

Rien dans la situation et dans le sens juste et loyal du jeune ministre ne lui permettait de s'étayer au dehors d'une influence de parti, qui lui fût personnelle à lui-même. Il ne pouvait, ni ne voulait prétendre à cette domination, toujours hasardeuse, des ministres qui agissent sur la volonté du monarque, à titre de favoris du peuple. Dans ce qu'il faisait de modéré, de conciliant, de populaire, c'était le nom du Roi, et non le sien, qu'il mettait toujours en avant; et cet art devant le public, il l'avait, au même degré, dans le conseil du Roi et dans les entretiens de confiance intime. Il savait surtout de notre histoire politique ce qu'il en avait vu, l'extinction apparente de l'esprit de liberté, l'apaisement complet de la Révolution sous l'Empire, puis les fautes et les désastres du Maître unique accepté par la France, les changements de l'opinion alors, la souffrance extrême et la sourde plainte des dernières années, le juste besoin d'un autre régime et d'une autre vie pour la nation. Sur le reste et sur les premiers temps de la Révolution, il s'instruisait dans les souvenirs inépuisables et les réflexions du Roi. De là même sortaient, à propos, une objection, un obstacle au triomphe du royalisme de 1815. Là, en effet, se retrouvait le sentiment très-vif des prétentions aveugles, des illusions de Cour, que la jeunesse prudente de Louis XVIII avait autrefois combattues. Et maintenant que tant de ruines avaient attesté la vanité de ces prétentions et de ces illusions démenties, on était d'autant mieux fondé à en repousser même l'apparence; on était bien venu à soutenir que la France, fatiguée tour à tour de démocratie furieuse et d'accablant despotisme, se rangerait volontiers sous une Monarchie tempérée, et s'il était possible, impartiale, mais qu'elle souffrirait à grand'peine la domination d'un parti, et d'un parti longtemps vaincu, qu'on supposait avide et implacable, parce qu'il avait beaucoup perdu et beaucoup souffert.

M. Decazes, dès l'abord, flatta donc le Roi par l'idée d'une prééminence au-dessus de tous les partis, et d'une tutelle de raison, comme de pouvoir, à exercer sur toute la France. Le caractère même de Louis XVIII, ce qu'il y avait dans son esprit de calme et de finesse, convenait à ce rôle difficile ; et son orgueil de race, son instinct de supériorité héréditaire s'en accommodait volontiers. Bientôt, il fut compris du Prince qu'une suprématie de médiateur entre ses anciens partisans et tout le monde n'était pas seulement une chose prudente et juste, mais qu'elle allait seule à sa dignité, et qu'elle en faisait partie. Un peu plus tard, des impatiences, des mots de blâme et d'ironie lui échappèrent sur certaines exagérations de zèle religieux et monarchique.

Il avait cédé cependant et au fond, sans regret, quand il s'était agi de bannir les votants de la mort de Louis XVI, considérés comme relaps, pour avoir prêté, dans les Cent Jours, un autre serment, depuis l'amnistie de la Charte. Mais, à part cette subtilité fanatique ou ridicule, la manière, dont le vote fut enlevé lui avait déplu : et cette formule de résistance à sa volonté royale, ce cri vendéen : Vive le roi, quand même, répété dans une Assemblée législative, lui avait paru de fâcheux exemple et plein d'embarras pour l'avenir. Dissoudre la Chambre, après la session, replacer l'élection suivante dans les conditions littérales de la Charte, par le nombre réduit, l'age plus avancé et, à l'avenir, le renouvellement annuel et partiel de la députation, ce fut le système dès lors secrètement agité.

Mais on rencontrait bien des obstacles. Le Roi, fixé dans sa répugnance pour cette Chambre de 1815, qu'il avait nommée d'abord introuvable, était inquiet des successeurs qu'elle aurait. Il craignait encore plus l'opposition démocratique qu'il n'était fatigué de l'ardeur religieuse et des rancunes royalistes. A cette anxiété du Roi le jeune ministre répondit surtout, par la précision des détails et la franchise des vues. Il alla droit à la difficulté, indiqua nettement la force des partis, ce qu'on pouvait gagner sur eux, en les ménageant. Il ne craignit pas de compter parmi les appuis du gouvernement royal des hommes, que son retour avait blessés. « Que le Roi, disait-il, se montre en tout le roi de la France et non de l'migration! qu'il accueille tous ceux qui reviennent à lui; que sa protection soit impartiale, comme la Charte qu'il a donnée; et son nom sera bientôt l'influence toute-puissante dans la nation. » En même temps, le Ministre mettait sous les yeux du Roi les noms des députés, dont il prévoyait et voulait aider la candidature; et, à ce titre, il n'hésitait pas à désigner soit des hommes anciennement attachés aux idées de liberté détruites par l'Empire, soit d'honorables soutiens de ce Pouvoir qui n'était plus, des généraux, des administrateurs intègres, des hommes qui, à quelque titre que ce fût, avaient bien servi la France.

L'esprit pénétrant et juste du roi Louis XVIII était plus attiré qu'il ne courait risque d'être froissé par cette manière ouverte et libre de traiter la politique. Il se réconciliait, comme il le dit dans une lettre, avec certains noms, se corrigeait de certaines défiances, et concevait très-bien qu'il est plus facile parfois de rassurer des adversaires que de contenter des partisans. Ainsi donc, moitié persuasion d'un ministre adroitement sincère, moitié réflexion personnelle du Roi, et fierté de rang et d'esprit, après une incertitude assez longue, Louis XVIII se détermina; et l'ordonnance du 5 septembre 1816 fut signée.

Peu d'événements intérieurs ont eu, dans notre siècle, plus de portée directe et d'influence. Dissolution et, jusqu'à certain point, désaveu d'une assemblée ardemment monarchique, affermissement de l'esprit constitutionnel, et, dans le fait, réduction de la puissance parlementaire, paix à l'intérieur et prochaine libération des frontières, tout cela était compris dans l'acte, comme dans la pensée de Louis XVIII; tout cela se montrait aux yeux des plus passionnés et des plus habiles, et souleva tout à coup de vives discussions dans cette France, que tant de malheurs n'avaient pas encore su rendre muette.

M. de Chateaubriand, par sa première émigration, par ses puissants écrits, à la ruine de l'Empire, par l'ambition naturelle aux grands talents de se faire, ou de se conserver un parti, était l'interprète de la majorité, que venait briser l'ordonnance du 5 septembre, et dont la réduction du nombre des députés rendait le retour impossible.

C'était à lui, et il le croyait ainsi, de combattre pour cette majorité et de suppléer à la Tribune par la presse. Mais, en cela même, M. de Chateaubriand marquait sa dissidence intime de ce parti. Quoi qu'il en eût les passions, il en contrariait les idées. Rien, au fond, n'était plus loin de sa pensée que les théories de Pouvoir politique et religieux conçues par M. de Bonald. Naturellement, il haïssait la tyrannie, aimait la liberté des Institutions et celle des caractères. Assez familier avec l'Angleterre, pour en bien comprendre les lois, assez Breton, pour ne pas aimer l'esprit de cour, trop judicieux, pour ne pas voir le côté faible des souvenirs qu'il évoquait avec le plus d'éclat, il souhaitait sincèrement pour la France une Monarchie constitutionnelle, une royauté à l'anglaise, comme on disait alors, où le Roi ne pût faire mal, dans tous les sens du mot, et où l'influence dût appartenir au patriotisme et au talent appuyés sur une législature éclairée.

C'était ainsi que, dans un ouvrage préparé pour la session prochaine, M. de Chateaubriand décrivait ce qu'il appelait la Monarchie selon la Charte. Rien de plus net et de plus précis que cet ouvrage. Là nulle chimère de Souveraineté nationale servant à supprimer la discussion et le contrôle, tout en paraissant donner au Pouvoir absolu l'accablante autorité du vote universel. Nulle trace de ces théories mensongères; droit inviolable, mais limité, du Prince ; responsabilité des ministres; puissance des majorités parlementaires. Le Roi leur cède, en changeant ses ministres, ou les dissout, en consultant les électeurs. Le Roi est au sommet, la nation est au centre et partout répandue, par l'expression libre et légale de ses besoins et de ses vœux. La vérité monte d'un degré à l'autre; et le jeu régulier des Institutions suffit pour en assurer le bienfait à tous.

Malheureusement, à ce système net et judicieux, à cette exposition abstraite, mais praticable, M. de Chateaubriand avait joint des restes de ces défiances et de ces colères, qui compliquent bien autrement la politique. Il voulait la satisfaction des intérêts publics, le bien-être national, une administration intègre et modéré, le libre examen des affaires, la liberté des opinions garantie, la liberté politique de la presse. Mais, pour rassurer ses amis sur l'emploi d'un tel régime, il demandait sept hommes dévoués par département et, dans le nombre, un grand prévôt, magistrature odieuse, empruntée à des époques de barbarie ou d'extrême rigueur, et la plus antipathique aux scrupules et à l'équité d'un jury britannique. Enfin, pour rendre supportable à cette partie de la Chambre, qui se prétendait exclusivement monarchique, la liberté de l presse, il demandait, à côté de cette liberté, une loi terrible, lex immanis, qui prévînt la diffamation par la ruine, et d'autres crimes, ou délits de publication par la peine de mort ; ce qui rappelait un peu trop la législation d'une affreuse époque justement maudite, dans le même ouvrage.

Le devoir seul de la vérité nous fait montrer à nu ces inconséquences, où de faux entraînemens poussaient un grand et noble esprit. Hormis ces stigmates de parti marqués sur le livre, et quelques torts d'animosité personnelle, on ne saurait mieux tracer les conditions d'une Monarchie régulière et libre. Traduit aussitôt, et répandu dans toute l'Europe, cet écrit frappa vivement les esprits et parut aux Anglais l'image embellie de leur Constitution. Il faut même le reconnaître, ces lois de gouvernement étaient si bien déduites, si spécieuses, si naturellement appelées l'une par l'autre, que durant trente-deux ans, espace bien long pour l'homme, et surtout pour notre pays, la France n'a pas cessé de les vouloir, de les atteindre, de les appliquer ou d'y revenir, quand par quelque grande faute de la Couronne ou des partis, elle les avait fatalement dépassées. Tant les abus et la chute de la Dictature militaire appelaient à leur suite un régime de paix et de liberté! et tant les Princes, qui succédaient au Despotisme, ou à la tentative-pour l'établir, avaient besoin de faire régner les lois !

Malheureusement, avec la théorie venait encore ici la passion, et une passion bien contradictoire à cette théorie. Le livre paraissait, au moment où la Chambre de 181š était dissoute; et, dans la surprise de ce coup, l'auteur n'avait que le temps d'ajouter un post-scriptum : il y supposait le Roi; non pas seulement trompé, mais enchaîné par ses ministres; il lui prêtait une intention contraire à ses actes officiels; il affectait de le croire favorable à l'opinion, qu'il venait de briser, et en espérant le triomphe, par la sanction d'un nouveau mandat.

L'ouvrage était signé du nom de M. de Chateaubriand et du titre de ministre d'Etat. On conçoit que les conseillers de l'ordonnance du 5 septembre se sentissent gravement blessés de cette dissidence prétendue entre l volonté secrète du Roi et sa volonté publique. Cette supposition même était blâmable. Faire les ministres responsables de tout, pour que le Roi n'ait tort sur rien, ne donne pas le droit d'imputer à ce même Roi une fausseté qui le déshonore. Le plus influent ministre d'alors saisit cette induction moins encore de droit que de bon sens, contre un redoutable adversaire; et il provoqua la poursuite judiciaire du livre, en même temps qu'il réclamait la destitution de M. de Chateaubriand, comme ministre d'Etat.

Cette dernière mesure, pénible même pour celui qui la proposait, et fâcheuse à quelques titres, était au fond la plus importante. Elle dégageait le Roi des liens du parti qui, en le dominant, l'aurait compromis; elle rendait à l'ordonnance du 5 septembre son véritable sens; elle faisait de cet acte un appel aux opinions modérées du pays, à ce qui n'était ni l'émigration, ni l'Empire. Quant à la saisie et à la poursuite de l'ouvrage, bien qu'il n'y eût pas encore pour les écrits imprimés la garantie, qu'ils n'ont plus aujourd'hui, le jugement par jury, le tribunal de police correctionnelle recula devant les grandes questions de droit politique et de liberté parlementaire, qui peut-être ne l'arrêteraient pas, dans un autre temps. Le non-lieu fut déclaré, la saisie levée, et l'ouvrage répandu sans obstacle.

La presse étrangère, et surtout quelques journaux anglais, en reproduisirent les parties les plus remarquables, vivement traduites et hyperboliquement célébrées. C'était, à leurs yeux, Montesquieu et Burke réunis ; c'était la précision du droit constitutionnel, la doctrine des trois Pouvoirs appliquée supérieusement à la France; et ce qui s'abritait de passions du moment et d'intérêts actifs, sous cette belle utopie, n'arrêtait guère les admirateurs étrangers. Dans la réalité, l'exposition des principes constitutionnels, la description de l'ordre légal conçu par l'auteur est aussi exacte, et aussi nette que splendide et colorée. Par là M. de Chateaubriand, plus que par ses discours, est un des maîtres de la Tribune moderne. Il y représente l'élévation et la sagacité du publiciste, en même temps que L'esprit de liberté du citoyen. Égal ou supérieur à Junius dans la polémique, il était, presque sur tous les points, l'interprète éclairé de la Charte de 1814 ; et il devançait, sur quelques autres, celle de 1850. Par l, il donnait inspiration et appui aux deux époques du gouvernement représentatif en France; et ses erreurs même rectifiées par la liberté, dont il admettait le principe et les conséquences, étaient bien moins nuisibles que les vérités proclamées par lui n'étaient fortifiantes et salutaires. Telle est la puissance innée de certaines maximes et leur intime rapport avec certains états de la société : la chute de la dictature militaire rappelait les Bourbons ; et les Bourbons l'esprit de liberté. M. de Chateaubriand avait jeté cette vérité, en traits de feu, dans sa diatribe de 1814. II la démontrait, il la développait, sous toutes les formes, dans son livre de 1816 ; et les passions, qui se mêlaient à cette théorie, n'en détruisaient pas l'action efficace.

On doit le reconnaître aujourd'hui, cet énergique appel d'un royaliste à la liberté légale contribua beaucoup au mouvement qui, durant quatre années, poussa la Restauration vers la pleine exécution de la Charte et la réalité du Gouvernement représentatif: et, lorsque ce mouvement, parfois trop rapide, passa d'une main dans l'autre, changea d'auspices et de drapeau, fut enrayé, sur quelques points, nul doute que la vive empreinte, l'éclat populaire, dont l'auteur de la Monarchie selon la Charte avait marqué plusieurs principes du Droit politique, n'ait encore servi à les défendre et n'en ait maintenu l'influence, malgré bien des préventions et des entraves.

Le parti modéré, qui prévalut par l'ordonnance du 5 septembre, ne pouvait désavouer plus tard les conséquences des garanties légales, qu'il avait invoquées contre l'ardeur ultra-monarchique; et, d'autre part, les plus zélés royalistes, déchus de la faveur et du crédit, prenaient le goût du droit commun, et le langage de la liberté. M. de Bonald, cet ancien fauteur de la censure des livres, demandait, au moins, la liberté des journaux. Les esprits originairement le plus ennemis du libre examen, le réclamaient, et en faisaient grand usage. A leurs yeux, les anciens principes de pouvoir absolu et de silence n'étaient plus qu'une exception; et le contrôle public était le droit nécessaire à tous. Ainsi, de 1816 à 1819, sous l'impulsion de passions et de vœux contraires, on marcha vers un état politique plus régulier, une liberté des personnes mieux assurée, une liberté de la presse plus complète.

M. de Chateaubriand, on peut le croire, eut grande part à ce dernier progrès : ce fut à la fois sa conquête et son arme. Tandis que, dans la Chambre des députés, ce qui restait du côté droit de 1815, réduit maintenant à la défensive, luttait contre le Ministère, au nom de la Monarchie et de la Charte et, par la polémique, s'habituait à la liberté, M. de Chateaubriand se faisait, dans le Conservateur, une tribune qui bientôt domina toutes les autres.

Les journaux quotidiens n'étaient pas libres encore; mais, la discussion régnait partout, dans les Chambres et les Recueils littéraires et politiques. Le pays, mieux administré retrouvait sa force ; l'ordre intérieur s'affermissait, et la complète libération de nos frontières était prochaine. Il faut donc le reconnaître, la politique, qui avait résisté aux passions du royalisme, était sage et utile. En calmant la France, on avait acquis le droit et hâté le moment de la délivrer. En modérant la Restauration, en lui ôtant le caractère de ligue et de vengeance, on abrégeait la honte de la tutelle étrangère ; on rapprochait l'échéance libératrice contenue dans le déplorable traité du 15 novembre 1815.

Ce but ardemment souhaité, poursuivi avant tout, réclamé, à tout prix et contre tout obstacle, est le titre d'honneur de l'ancien émigré, ministre alors, le duc de Richelieu, et du jeune et habile parvenu, qui soutint la volonté de ce ministre et agit sur celle du Roi.

A cette époque, l'ardeur de la polémique entraînait les amis de M. de Chateaubriand et lui-même, dans une voie moins généreuse. Un écrit, publie sous le titre de Note secrète, semblait, en inquiétant les cabinets étrangers sur la conduite des affaires de France, autoriser, ou même solliciter l'humiliante sauvegarde, qu'avaient laissée les malheurs de 1815. M. de Chateaubriand essaya de justifier cette note secrète. Son prétexte, pour lui-même et pour les autres, était d'imputer aux fautes du Ministère, à ses complaisances pour la Révolution, aux périls fomentés par cette faiblesse, la nécessité d'un secours déplorable, qu'il maudissait tout bas. Mais, l'excuse était mal choisie, pour couvrir une démarche inexcusable. Nul doute, en effet, que l'esprit de transaction, l'adoucissement des lois, les ménagements pour les personnes, qui suivirent l'ordonnance du 5 septembre 1816, n'eussent concouru bien plutôt à diminuer tout prétexte d'intervention étrangère.

Le roi Louis XVIII était lui-même, quoi qu'on en ait dit, gagné d'intention à cette politique nationale. Il la tirait des souvenirs de sa jeunesse, de ses réflexions, de ses lectures. Souvent blessé, dans l'émigration, par les impatiences et les plaintes des siens, se piquant lui-même de modération, comme d'une supériorité d'esprit, trop instruit dans l'histoire, pour ne pas juger la puissance des faits accomplis et des opinions accréditées, goûtant peu même, par instinct de prince, les prétentions nobiliaires et religieuses, Louis XVIII inclinait vers le système de gouvernement, où il fut amené. Sans être ingrat pour les services, et tout en étant capable d'affections très-vives, il comprenait très-bien qu'un roi a besoin d'être avec le plus grand nombre, et que, pour cela, il doit se concilier bien des indifférents, ou des ennemis. On se souvient de l'air satisfait et réfléchi; dont il contait le trait de Henri IV montrant à quelques seigneurs de sa cour une des plus martiales figures de sa garde, et ajoutant : « Voilà le soldat qui m'a donné un rude coup, à la « journée d'Aumale. » Le jour, où Louis XVIII citait cette anecdote, le Moniteur avait publié la nomination à la Pairie d'un maréchal de l'Empire, naguère exilé, et que les catégories proposées dans la Chambre de 1815 auraient frappé de mort, si cet amendement avait prévalu.

La chance tourna pour le bien de tous, pour le salut des uns, et l'honneur des autres. Entayé par une sage politique, le parti royaliste n'alla pas jusqu'au bout de sa victoire. Deux mouvements, moins opposés qu'il ne paraissaient l'être, agirent à la fois dans notre patrie, du commencement de 1817 jusqu'à la fin de 1819 : ce fut, dans le Pouvoir, une influence active du Roi par la modération, par l'amnistie graduelle, par la confiance aux lois et ax hommes, par la revendication empressée de l'indépendance nationale conduisant à la liberté intérieure : puis, devant ce travail de la Couronne, ce fut une invocation formelle et un emploi très-énergique de la liberté, par ceux mêmes qui d'abord avaient paru la répudier, ou la craindre, un parti monarchique réclamant les conséquences de la Charte, un parti de la Cour, s'élevant contre les abus, un parti aristocratique faisant mine d'être populaire, et demandant le suffrage universel, à deux degrés, il est vrai, mais à grand renfort de maximes libérales, sur les droits de la nation.

Entre ces vents contraires, qui tour à tour enflaient ou déchiraient la voile, le navire avançait cependant; et, il - faut l'avouer, à quatre années de la calamité des Cent Jours, la France offrait un mémorable spectacle, alors que, délivrée d'ennemis, forte d'anciens généraux et d'une nouvelle armée, puissante d'un crédit qui reposait sur les lois, paisible, au milieu des partis émus et bruyants, elle établissait les règles et la pratique d'une Monarchie légale, et tentait le plein exercice de la liberté politique, dans les Assemblées législatives et dans le pays.

Donnons volontiers à M. de Chateaubriand une part de cette œuvre achevée, pendant sa disgrâce. Que dans sa véhémente controverse, dans ses habiles invocations du passé, par ses panégyriques éloquents, et quelquefois sa science exacte des libertés anglaises, enfin que, par une élévation d'esprit qui domine la passion même, au profit des principes, il ait concouru à rendre possible ce que son parti ne voulait pas, on doit l'avouer. Que par son influence d'opinion et de talent sur l'ancien royalisme, il lui ait fait supporter, invoquer même les formes de liberté1, dont ce parti se défiait le plus, et qu'il l'ait ainsi contraint à les garder, quand il serait le maître, c'est là ce qu « l faut accorder au génie polémique de M. de Chateaubriand. C'est le grain de métal précieux, aujourd'hui perdu, qu'on retrouverait abondamment sous les cendres du Conservateur.

1 Ce résultat est marqué dans la législation du temps, même la plus sévère. Ainsi la loi du 15 mars 1822, qui restreint les grandes libertés de publication établies par la loi du 17 mai 1819, tout en aggravant les définitions et les pénalités, spécialement pour toute excitation par la presse à la haine et au mépris du gouvernement du roi, a soin d'ajouter : « La présente disposition ne peut porter atteinte au droit de discussion et de censure des actes des ministres; » et c'est précisément ce droit, gardien de la sûreté privée et des véritables intérêts d'Etat, qu'on a depuis entièrement supprimé. ↩

Quels qu'aient été parfois les mobiles d'ambition et de colère qui poussaient le grand écrivain, l'utilité du rôle n'était pas douteuse. Comment la liberté anglaise s'est-elle formée, a-t-elle grandi, parmi tant d'épreuves, en dépit d'anciennes violences, de séductions et d'apostasies parfois égales aux nôtres? c'est surtout, parce qu'elle a été tour à tour le refuge et l'arme de tous les partis, même de ceux qu'on accusait d'en nier le bienfait et d'en vouloir la ruine; c'est surtout, parce qu'il n'est pas de tory mécontent, de partisan de la haute Eglise, ou même de jacobite rebelle, qui n'ait, à son jour et à son heure, réclamé le principe et invoqué les garanties de cette liberté précieuse.

Le versatile et fougueux Bolingbroke, ce grand orateur incrédule, qui servit, un moment, la cause du Prétendant Stuart et catholique, n'a pas moins que les plus opiniâtres des whigs, enraciné chez les Anglais, par ses écrits, l'intelligence et la passion de leurs droits politiques. Bolingbroke, dans son idée du Roi patriote, dans son beau livre sur les Partis, est demeuré le publiciste de cette Constitution, dont il fut accusé d'être l'ennemi. M. de Chateaubriand, avec plus de constance et de dignité, remplit le même rôle. Peut-être seulement, à lui, comme aux politiques français, en général, il manque trop l'usage, auprès du principe, l'exequatur du droit, la procédure de la liberté, à côté des maximes qui la proclament. Par là, tant de nobles déclarations et même de sages dispositifs touchant les garanties individuelles, la publicité des opinions, le libre examen des affaires publiques, la nécessité du jury, couraient la chance d'aboutir un jour aux condamnations sans jugement et au silence imposé, même sans le secours du censeur.