Premiere partie
Teaubriand ambassadeur a Rome (suite 2)
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On ne saurait, aujourd'hui, se figurer le blâme et l'impatience, que suscita dans le public cette malheureuse initiative. Quoique M. de Villèle eût beaucoup à souffrir de l'arme de la presse acérée par M. de Chateaubriand, on ne pouvait pardonner au Ministre de vouloir fausser et mutiler tout à fait cet instrument de liberté, que lui-même avait déclaré souvent utile à la discussion des affaires, à la répression des abus, à l'ordre des finances, au crédit public. De tous les points de la France, alors très-éveillée sur ses droits, partit un anathème d'indignation et de moquerie. Un journal célèbre, souvent éclairé des sillon de feu de M. de Chateaubriand, avait commencé la protestation. Car, alors, l'arbitraire tenté législativement était du moins soumis à discussion, et ne s'imposait pas d'un seul coup. Cette fois-là, d'ailleurs, les esprits les plus graves ne dissimulaient pas leur improbation et leurs regrets.
Sur une communication du projet, de fortes objections avaient été faites dans deux Comités réunis du conseil d'État. Le garde des sceaux, M. de Peyronnet, avait été pris lui-même d'un doute : mais, il fallait marcher, sous la pression de quelques auxiliaires impérieux, autant qu'aveugles.
Dans le concours d'objections et de plaintes qui suivit le projet enfin connu de tous, par la présentation aux Chambres, une classe de l'Institut, l'Académie française. s'autorisant d'un ancien droit, plusieurs fois, exercé par elle, délibéra une supplique au Roi, dans l'intérêt des Lettres, contre un projet de loi destructif de la liberté de penser, dont s'honorait la France. M. de Chateaubriand, qu'on pourrait supposer l'âme d'une telle protestation, et qu'on accusa de l'avoir suscitée, n'en avait pas eu la première idée. Fort admiré de ses confrères, plein de politesse et d'égards pour chacun d'eux, et, à cette époque, presque assidu à leurs séances, il suivit un mouvement déjà donné dans l'Académie par M. Lacretelle, M. Michaud, M. Raynouard, M. Lemercier et d'autres amis de la liberté, invariables dans leurs opinions.
Quand la supplique fut rédigée, il la défendit contre quelques dissidents de l'Académie inspirés plus ou moins par la Congrégation et la Cour; et quand, après refus de recevoir la supplique, trois de ses confrères furent destitués, l'un, d'une place de Cour, l'autre d'une fonction de censeur dramatique, le troisième d'une place de maître des requêtes, qui déjà lui avait permis de signaler les vices du projet de loi, ailleurs qu'à l'Académie, M. de Chateaubriand leur prodigua ces marques d'estime et d'intérêt si précieuses d'une telle part. Mais, cette protestation littéraire et ces incidents académiques n'étaient qu'un prélude au combat sérieux, que devait amener, devant la Pairie, le malencontreux projet de loi. Là, c'était la science judiciaire, la haute expérience politique, l'autorité des traditions et l'esprit sage de liberté qui allait mettre en pièces cette loi de Despotisme, rédigée par des procureurs. La discussion aurait montré des intérêts, des opinions, d'origines fort diverses tendant au même but, et contre-signant les mêmes principes, au nom de deux époques. A la même tribune, et à l'appui des mêmes vérités, se seraient présentés de courageux amis de la première Révolution et de la liberté, M. de Pontécoulant, M. Lanjuinais, M. de Tracy; puis, d'habiles représentants du premier Empire, des hommes qui en avaient prévu les fautes et parfois tempéré les rigueurs, M. Pasquier, transporté, avec une si rare aptitude, du conseil d'Etat et de l'administration de 1812 dans les difficiles débats d'une liberté nouvelle et d'assemblées nombreuses et passionnées, 11. Daru, cet ancien tribun, dont l'Empereur avait fait un éminent et infatigable ordonnateur militaire, mais qui avait gardé toujours l'instinct sévère de la justice et la fierté délicate des Lettres.
Dans cette même cause de la liberté de la presse, et, il faut le dire, de la probité politiques se rangeaient aussi plusieurs orateurs beaucoup plus jeunes, d'une autre époque, et n'ayant qu'une seule tradition. Là, surtout, pour la précision du langage, comme pour la force du raisonnement, pour la dérision piquante de l'arbitraire, comme pour le sentiment élevé du droit et de la liberté, était attendu M. le duc de Broglie. Enfin, sur un autre point du même frontde bataille, comme pour rassurer la Monarchie, dans la guerre faite à ses imprudences, paraissait le loyal et spirituel duc de Fitz-James, d'un cœur aussi fidèle aux malheurs des Rois que pouvait l'être un arrière-petit-fils de Jacques II, mais s'indignant du bigotisme et de la servilité, et ne voulant pas, disait-il, d'une loi insidieuse et fiscale, qui prétendait supprimer l'esprit en France. C'était dans ce rang surtout, mais en alliance avec la grande majorité de la Chambre, que s'élevait M. de Chateaubriand comme le principal champion de la liberté de la presse, intéressé dans sa défense par droit d'ambition et de génie, ayant quelquefois abusé de cette puissance, mais incapable de la trahir. Une portion de ceux que lui-même avait ramenés au Pouvoir, sous l'invocation de ce principe si redoutable dans ses mains, voulait maintenant détruire ce qui leur avait servi d'appui, briser le cabestan, quand ils étaient hissés sur la pyramide. Mais, cette apostasie n'était pas contagieuse alors ; et elle révoltait le bon sens public. M. de Chateaubriand avait été sincère dans sa revendication et son libre emploi de la presse contre les adversaires des exagérations royalistes de 1815. Plus tard, il avait su quelque gré à ces mêmes constitutionnels, ayant à leur tête des ministres comme M. de Serre, d'avoir tiré enfin les conséquences de leurs principes et de leur succès, en appliquant, sous la forme légale la plus complète, cette liberté de la presse, dont la suspension n'avait jamais eu qu'une excuse, ou plutôt qu'un motif puissant, mais déplorable, la présence d'une force étrangère en France.
Plus tard encore il s'était, avec raison, honoré de n'avoir conseillé, ni souffert aucune atteinte législative à ce droit du pays, durant la crise même de l'expédition «d'Espagne; plus tard, enfin, il en avait ressaisi sa part, comme une défense contre la disgrâce, dont il était frappé dans des formes, qui lui semblaient un dédain et un abaissement de l'opinion publique. Et maintenant, il sentait que, par une dernière attaque à cette liberté, on voulait compléter sa défaite à lui-même, en lui ôtant jusqu'à la discussion et à la plainte.
C'est avec de tels souvenirs et sous cette impression, que M. de Chateaubriand avait préparé pour les débats de la Chambre des pairs un discours de construction toute anglaise par l'étendue des recherches, et par la rude énergie des arguments. Ce discours de cent pages faisait justicenonseulement du projet sur la police de la presse, insidieux et tyrannique, mais de la tendance servile qui peut suggérer de pareils projets, et des sophismes, des calomnies contre la société, sur lesquelles on s'appuie, pour mettre ainsi en cellule l'esprit d'une nation, pour la priver de tout droit d'examen, de toute discussion utile, et la faire assister en silence à des abus d'autant plus graves, que, loin de les punir, on ne peut même les qualifier.
Sous ces divers rapports, le travail de M. de Chateaubriand était aussi approfondi que véhément. Il vengeait la société du reproche d'être corrompue par la presse politique. Il montrait, par l'histoire du passé, combien les temps d'ignorance avaient été des temps de barbarie, et combien les lumières et la liberté étaient désormais les conditions de durée des Etats modernes.
Prononcé à la Chambre, ce discours, plein de faits, d'idées et de généreux principes, aurait paru démesuré peut-être dans ses déductions irrésistibles : publié par l'auteur, il eut un grand effet, non pas seulement contre le projet de loi déjà mort, mais ausssi contre les théories de servitude, en général. La Commission de la Chambre des pairs, saisie du projet de loi, en avait, par un long travail, rectifié les principaux vices : à force de le dénaturer, elle le rendait tolérable, mais par là même, inutile; et la discussion de la Chambre aurait encore ajouté, dans le même sens, aux amendements de la Commission. Bien averti de ce résultat, et voulant s'épargner le combat et la défaite, M. de Villèle fit retirer la proposition. Il ne resta de cette tentative abandonnée qu'une vive expression de la joie publique éclatant alors dans Paris, et un surcroît de faveur attaché aux noms des hommes qui avaient défendu, dans cette épreuve, une liberté, dont la France paraissait alors aimer l'usage et comprendre sérieusement le bienfait.
M. de Villèle, quoiqu'il n'eût pas poussé la faute jusqu'au bout, demeura fort affaibli de la tentative, et de la résistance, qu'elle avait rencontrée. Il persista dans d'autres rigueurs, menaça, destitua et crut pouvoir se faire craindre par des brutalités de police. Survint alors l'incident de M. le duc de Larochefoucauld, pair de France, destitué d'abord de dix-sept places gratuites, puis, à sa mort, insulté dans l'hommage, que voulait lui rendre la jeunesse des Écoles d'industrie, qu'il avait protégées. Il n'y eut pas là seulement un bruyant scandale; mais une contradiction pénible pour MI. de Villèle, par la dissidence d'un ministre, le duc de Doudeauville, qui, désavoua presque ouvertement la conduite partiale et violente de l'administration.
Le roi Charles X, peu de temps après ces incidents fâcheux, n'en eut pas moins l'idée de passer, au Champ de Mars, une de ces revues de garde nationale, dont la Monarchie vraiment constitutionnelle n'aurait pas besoin, et qu'il est bien hasardeux d'essayer, sous un régime qui veut être absolu. La cérémonie était annoncée pour le 23 avril 1021. . de chateaubriand, que les empressements de beaucoup d'hommes politiques de toutes les nuances libérales tenaient alors fort au courant de l'état des esprits, pressentait le danger de la réunion projetée. Espérant que certains élans de loyauté monarchique, certaines louanges personnelles pour Charles X, dont il parsemait souvent ses plus vives censures du Ministère, n'étaient pas perdues auprès du Prince, il voulut tenter un effort, pour prévenir ce qu'il souhaitait, et ce qu'il redoutait. Dans une lettre de forme très-respectueuse, il indiquait la possibilité d'un mouvement populaire dans l'aris, les fautes du Ministère, qui seules avaient ramené ce danger, l'occasion, que pouvait y donner le rassemblement de la garde nationale, la certitude de conjurer ce danger et de le changer en triomphe, si la démission du Ministère précédait cette réunion. Dans cet avis, scabreux pour les oreilles du Prince, le Conseiller fidèle allait même jusqu'à signaler le mode à suivre. Il désignait le duc de Doudeauville et le comte de Chabrol comme estimés du public et pouvant être conservés par le Roi.
Cette lettre, secrètement remise par M. de Blacas, passa presque aussitôt sous les yeux de M. de Villèle, dont Charles X n'était encore nullement détaché, et auquel il avait écrit : « C'est entre nous, mon cher Comte, à la vie « et à la mort. » On le conçoit, d'ailleurs : la sorte de pression comminatoire, la prévoyance d'un trouble public, alléguée par M. de Chateaubriand, devaient inquiéter et déplaire; les secours offerts rassuraient peu. Admirant, depuis bien des années, la tactique et la dextérité de M. de Villèle, l'ayant éprouvé sûr et zélé, dans les derniers mois de Louis XVIII et dans l crise de l'avénement, lui sachant gré, avant tout, de cette grande affaire de l'indemnité, ne le sentant incommode sur rien, et le croyant le plus habile des ministres, jusqu'au moment où la Royauté, tout affermie, pourrait se passer de prudence, il n'était nullement tenté de le remplacer par deux hommes estimables, mais inférieurs à ce ministre, venus aux affaires, sous ses auspices, et suspects, en s'éloignant de lui.
La lettre de M. de Chateaubriand resta donc sans effet, comme sans réponse. La revue se passa diversement, et fut orageuse sur quelques points. Au milieu des acclamations qui généralement accueillaient le Roi, on entendit, dans quelques compagnies de la sixième légion, les cris : «A bas les ministres! à bas les jésuites! » Le Roi dit avec hauteur, devant le rang : « Je suis venu ic1, pour « recevoir des hommages, et non des leçons. » Mais, cela même indiquait l'incertitude de cette espèce de sanction populaire demandée par un Souverain à la masse enrégimentée d'une milice bourgeoise. Chercher ainsi des hommages confus, c'est s'exposer parfois à des leçons. Le Roi. du reste, avait achevé sa revue, sans irritation; et, à sa rentrée au Château, il était content de l'effet total, malgré quelques brouillons épars, disait-il; et il chargeait le maréchal Oudinot de témoigner sa satisfaction à la garde nationale entière.
Malheureusement, d'autres incidents, d'abord ignorés du Roi, étaient survenus. Un moment, sur le passage de la voiture des Princesses, et en dehors de la ligne de la garde nationale, des cris grossiers, des huées étaient partis de quelques groupes obscurs. Les yeux de la duchesse d'Angoulême s'étaient mouillés de larmes, comme sous une sinistre réminiscence des premières années de sa vie et de sa captivité. Une autre démonstration, bien autrement prolongée, et dont M. de Villèle était plus ému, c'étaient les cris : « A bas Villèle! » qu'au retour de la revue, des compagnies entières avaient lait entendre, en longeant la rue de Rivoli, sous les fenêtres du Ministre des finances et de ses bureaux.
M. de Villèle n'affecta point de dissimuler cette insulte, comme peut-être l'aurait fait Mazarin, sauf à ne plus convoquer de revue, et à changer graduellement ce système d'une garde civique, dont la délibération est dangereuse, et dont l'obéissance passive n'est pas indéfiniment vraisemblable. M. de Villèle, irrité, n'entendit plus à aucun ménagement. Il demanda le premier, et voulut impérieusement la dissolution immédiate de la garde nationale. Le ministre de l'intérieur, M. de Corbière, inséparable de M. de Villèle, le garde des sceaux, M. de Peyronnet, compromis par ses lois sur le sacrilége et sur la presse, M. le baron de Damas, cédant à ses affiliations religieuses, M. de Clermont-Tonnerre, par esprit de discipline, appuyèrent l'avis du Président du Conseil; et le Roi s'y rangea, malgré l'avis plus modéré de l'évêque d'Hermopolis, les objections de M. de Chabrol, et la démission de M. le duc de Doudeauville.
M. de Villèle, maître du terrain, mais sorti, pour ainsi dire, de ses voies, frappa donc plusieurs coups. Après le licenciement de la garde nationale de Paris, irrité du redoublement de la polémique, il remit aux journaux la censure, espèce de bâillon facultatif, dont la loi de 1822 avait autorisé l'usage, comme une précaution momentanée, devant quelque péril; car personne, alors, ne songeait à une censure indirecte dans son origine, perpétuelle dans ses effets, et exercée, sous peine de suppression absolue.
Cet arbitraire légal, qui laissait encore la liberté des pamphlets et des brochures, précédait une grande résolution, à laquelle était conduit M. de Villèle, par ses fautes et par les illusions opiniâtres du Roi. Sûr de la majorité dans la Chambre élective, dominant cette Chambre par la tactique et l'intérêt, il s'inquiétait d'un petit groupe d'op posants monarchiques, dont l'amertume croissait et faisait alliance parfois avec l'hostilité de quelques députés de la gauche et le talent d'un illustre orateur qui ralliait autour de lui un certain nombre de députés constitutionnels. Que voulait donc M. de Villèle, par cette dissolution? Certes, ce n'était pas le nombre des opposants qui le gênait ; c'était seulement la force de leurs principes et l'écho, que leur parole avait en France.
Toutefois, on peut s'étonner de cette impatience, dans un homme si sensé; et il faut croire qu'à la contrariété de quelques luttes, dont sa majorité docile ne le préservait pas, se joignait l'impulsion aveugle du Roi, pressé de pousser les choses à bout et supposant toujours dans l'avenir ce qu'il espérait. Sous ce préliminaire de censure imposé aux journaux, dans cette nuit factice qu'avaient traversée, comme des feux de Bengale, les pamphlets encore libres, M. de Villèle fit paraître une ordonnance de Dissolution de la Chambre des Députés, ce qui, selon la loi d'alors, ramenait aussitôt la liberté de la presse quotidienne. Les colléges électoraux répondirent, en grande majorité, par des choix qui marquaient le juste blâme des derniers actes du Ministère. M. Royer-Collard, élu dans sept départements, sembla représenter le caractère même d'une Chambre, capable de résistance, mais animée d'un esprit légal et modéré.
Le nombre des opposants plus suspects d'exagération libérale ou d'arrière-pensée, s'était accru, mais faiblement; et l'aspect de la Chambre pouvait rassurer, autant qu'avertir. M. de Villèle, avec son cortége de mauvais projets de lois et de ministres violents et médiocres, aurait peine à tenir devant cette Assemblée. Il en jugea lui-même ainsi; et sa première précaution, aussitôt les élections connues, fut de rompre la majorité de la Pairie par une nombreuse création de pairs, où il jeta, parmi d'autres blessés pour la même cause, son garde des sceaux, M. de Peyronnet, dont la candidature venait d'échouer dans deux colléges électoraux.
Mais cette mesure même, excessive quoique légale, accroissait le mécontentement des esprits et diminuait, sans profit pour le Trône, l'autorité de la Pairie. M. de Villèle allait s'affaiblissant et ne pouvait aborder la session prochaine, sans quelque changement dans ses appuis et dans sa politique : ayant plus d'impatience que de hauteur de caractère, assez disposé d'ailleurs à tout ramener aux affaires proprement dites, et même n'ayant jamais vu, dans les lois exorbitantes proposées avec son aveu, que des concessions de parti et des expédients passagers, il n'avait d'éloignement absolu pour personne, hormis peut-être pour M. de Chateaubriand. Il songea, sans trop de scrupule, à se délivrer d'une partie de ses collègues et à se rapprocher de quelques-uns de ses adversaires, non pas les Doctrinaires, disait-il, mais les hommes pratiques; et, par là, il entendait les hommes de finance, que leurs intérêts avaient souvent mis en rapport avec lui, M. Laffitte, M. Casimir Périer.
Cette disposition du Président du Conseil, les pourparlers qu'elle amena, sans lui donner succès à lui-même, ébranlèrent la fermeté de Charles X. Les arrangements que M. de Villèle trouvait possibles, sans ses collègues, le Roi finit par les concevoir, sans M. de Villèle. Il ne renouvela plus sa promesse d'union à la vie, à la mort; et il accueillit d'autres combinaisons, par les soins d'un membre du Conseil, timide dissident du premier Ministre. Le Président du Conseil, ainsi désarmé et délaissé, donna sa démission avec tous ses collègues. Paris illumina, et M. de Chabrol fut chargé de composer un nouveau Ministère qui, sans aller jusqu'aux noms naguère admis par M. de Villèle, satisferait une Chambre, dont M. Royer-Collard serait le président.
La crise tant provoquée par M. de Chateaubriand arrivait enfin : il était vengé; il était vainqueur. Allait-il succéder, occuper la place qu'il avait tant assaillie et, comme il advient parfois à la guerre, réparer les ruines, qu'il avait faites et rendre utile à la défense générale le poste, qu'il avait conquis? Cette conséquence eût été probable en Angleterre. Après le grand rôle qu'avait eu M. de Chateaubriand à la tête de l'opposition, il eût naturellement pris un rang considérable dans le nouveau Ministère. Il n'en fut pas ainsi, dans notre Régime d'alors moins net et moins décidé. La répugnance du Roi était grande contre le principal agresseur d'un ministère détruit de vive force; et les maximes de liberté, les théories parlementaires, dont M. de Chateaubriand avait étayé ses attaques, ajoutaient encore à l'humeur et à la défiance de Charles X. M. de Chabrol ayant porté sur une première liste, même sans désignation de département, le nom de Chateaubriand, le roi le raya tout d'abord avec colère, et dit : Mieux vaudrait M. Laffitte. Villèle avait raison. Puis, se calmant, il adopta quelques noms de la liste proposée, M. Portalis pour la justice, M. de Caux pour la guerre, M. Roy pour les finances, M. le comte de la Ferronays pour les affaires étrangères, M. Martignac pour l'intérieur. Restaient à donner le ministère de la marine et celui de l'instruction publique, avec ou sans les cultes. Car l'évêque d'Hermopolis, homme grave et doux, était las des affaires publiques; et M. de Chabrol, tout en ne se faisant pas scrupule d'avoir aidé à la ruine de M. de Villèle, ne voulait pas en hériter, et croyait la retraite immédiate plus digne et même plus profitable pour l'avenir. Dans cet intervalle une fraction religieusement zélée du parti royaliste, sur laquelle M. de Chateaubriand s'appuyait encore par habitude, tout en la froissant par ses vives allures, souhaita pour lui le ministère de l'instruction publique, et le lui fit offrir par M. le duc de Rivière, alors gouverneur du duc de Bordeaux, et un de ces hommes pieux, que M. de Villèle n'avait pas gagnés. M. de Chateaubriand refusa, et, sans doute, ne dissimula pas à son ancien et loyal ami le motif de refus, qu'il donna, quelques jours plus tard, à l'évêque d'Hermopolis renouvelant la même offre : « Je n'ai nulle envie d'être ministre; mais, si le roi voulait absolument me rappeler au conseil, je n'y rentrerais que par le ministère des affaires étrangères, en réparation de l'affront que j'ai reçu. » Puis, M. de Chateaubriand ajoutait que « ce portefeuille étant si bien placé dans les mains de son noble ami, il n'y pouvait songer. » Dans la réalité, le roi, loin de vouloir absolument rappeler M. de Chateaubriand dans son conseil, le voulait le plus loin qu'il fût possible. Autrement, la désignation de M. de la Ferronays, alors absent, ent été facilement modifiée; et ce loyal gentilhomme se fût retiré bien vite, sur le passage d'un ami, dont il sentait l'ascendant et désirait l'élévation. Mais, hormis le langage de l'évêque d'Hermopolis, homme droit et sans ambition, toutes ces offres n'étaient qu'une apparence, pour adoucir un peu celui qu'on écartait.
Seulement, le Roi consentit à nommer au ministère de la marine, M. Hyde de Neuville, intime ami de M. de Chateaubriand et désigné par lui. M. Roy fut le négociateur de cette satisfaction donnée à l'ancien ministre, et lui offrit en même temps, à lui-même, au nom du roi, l'ambassade de Rome, alors occupée par M. le duc de Laval, qui passerait à Vienne.
M. de Chateaubriand accepta sans retard et avec joie. Ce mot de Rome, dit-il dans ses Mémoires, eut sur moi un effet magique : « J'éprouvai la tentation, à laquelle les Anachorètes étaient exposés dans le désert. » Quelle tentation est ici désignée? Est-ce l'inertie contemplative, ou la vision trop présente de certaines images du monde? Si c'est la première, alors on pouvait dire à M. de Chateaubriand que, pour certains hommes, la vie active ne saurait se suspendre ainsi, à volonté, par une préférence de fantaisie rêveuse. L'auteur de la Monarchie selon la Charte n'était plus un artiste, un penseur mélancolique. Il avait lutté pour le Pouvoir; il avait ébranlé ce qu'il voulait affermir; son œuvre était maintenant de rester près de la brèche, de surveiller les suites de la victoire et de les tourner au bien du pays, fût-ce même en servant sa propre ambition. « Je me sentis, nous dit-il, saisi du désir de fixer mes jours, de l'envie de disparaître, même par calcul de renommée, dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe politique. »
Ce sont là des jeux d'esprit. La vie publique a des devoirs plus graves et des prévoyances plus laborieuses. M. de Chateaubriand, par la liberté même et le succès de ses attaques, avait contracté une dette plus étroite envers la monarchie. Il avait à la soutenir, dans la voie, où il l'entraînait, à la prémunir contre ses regrets et ses rechutes. Son départ pour Rome était peu politique; et les souvenirs gracieux qu'il y mêle dans ses Mémoires, le plaisir qu'il prend à placer là tout un épisode sur une femme charmante, indique de sa part une interruption volontaire dans la vie sérieuse qu'il s'était proposée, dans celte ambition du service public qui, si elle est élevée et sincère, n'a pas de meilleure apologie que sa propre persévérance et sa ténacité.
Quoi qu'il en soit, insouciance ou sécurité sur l'avenir, M. de Chateaubriand partit bientôt pour Rome, laissant un vieux roi entouré d'un conseil nouveau, dont il se défiait, contre lequel il conspirait, et où personne, pour le public non plus que pour le prince, ne remplaçait, même de loin, M. de Villèle. Ce conseil s'était complété par deux hommes d'affaires très-éclairés. M. de Saint-Cricq, longtemps ps à la tête des douanes, d'un esprit sagace et souple, fort exercé dans la tactique des Chambres, était nommé Ministre du commerce. M. de Vatimesnil, membre habile du parquet et du conseil d'Etat, prenait le Ministère de l'instruction publique détaché des cultes, où était appelé l'évêque de Beauvais, M. Feutrier. Mais nul de ces talents ne pouvait suppléer l'unité de direction qui manquait au Cabinet et que ne lui donnait pas même la brillante facilité de M. de Martignac, autrefois auxiliaire effacé de M. de Villèle, et aujourd'hui le représentant d'une politique, dont il couvrait au moins, par sa parole, les indécisions un peu timides. Cela suffit quelque temps, et d'abord, pour passer la session et prendre quelques • sages mesures. Les Chambres, flattées de leur victoire récente, et ayant éprouvé que la volonté du roi pouvait céder, étaient exigeantes sur quelques points, mais sans intention offensive. La Chambre des pairs, pleine de sagesse et de lumières dans sa majorité précédente, mais troublée par une création nouvelle, présentait au ministère peu d'obstacles et peu d'appui. La Chambre des députés avait pour Président respecté un homme sincèrement dévoué à la monarchie, peu préparé lui-même à exercer le pouvoir, n'en cherchant pas la responsabilité, mais, par là même, pouvant seconder, sans la contraindre, une administration habile. La majorité en accord avec un tel Président était nombreuse, formée d'éléments divers, mais unie dans l'attachement à l'ordre et le respect des lois. Elle se composait de beaucoup de constitutionnels royalistes, ou pouvant le devenir chaque jour davantage, sous une monarchie légale et modérée. Elle comptait. peut-être plus d'ambitieux que d'hommes à principes. Mais nulle de ces ambitions n'était menaçante; et Casimir Périer, qui, dans les rangs de l'opposition, survivait à la perte prématurée du général Foy, n'eût pas failli à la défense d'une Royauté légitime et sensée, dont il eût été le ministre.
CHAPITRE XVII SÉJOUR DE M. DE CHATEAUBRIAND A ROME. — SITUATION DU MINISTÈRE DE CHAR- LES X. ABANDON DE LA ROYAUTÉ A SES TROPRES ERREURS. — INTRIGUES ET
FAIBLESSES. — MALADIE DE M DE LA FERRONNAYS. - M. DE CHATEAUBRIAND REVIENT A PARIS ET SE REND AUX EAUX DES PYRÉNÉES. - FORMATION DU MI-