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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Secrète pour Prague (suite 3)

Premiere partie

Secrète pour Prague (suite 3)

M. de Chateaubriand · 12 min de lecture · p. 548–255 · chapitre 35 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Descendu à Londres, le 23 novembre 1845, à l'hôtel d York, M. de Chateaubriand fut engagé aussitôt à venir habiter dans Belgrave-Square un appartement préparé pour lui. Le 27 novembre, il vit le Prince qu'il était venu chercher, et fut touché de son accueil. « Malheureusement, écrivait-il, je réponds mal à tant de bonté. Je suis si souffrant, que je n'ai pu dîner encore avec mon hôte du huitième siècle. » Dans une émotion vraie, on souhaiterait une expression plus naturelle. Le grand écrivain cependant jugeait le fond même des choses, sans trop d'illusion. Il pensait, comme Montesquieu l'a dit, dans son éloge de Berwick, « qu'il n'y a rien dans le monde de plus respectable qu'un Prince malheureux ; » mais, il était aussi du même avis que Berwick sur la difficulté de surmonter certains malheurs et de tenter un troisième, ou un quatrième rétablissement du trône : car, en ce cas, comme le remarque Montesquieu, « une entreprise manquée a deux sortes de mauvais succès, le malheur présent et une plus grande difficulté pour entreprendre de réussir à l'avenir. »

Sans doute, ce calcul d'inaction qu'avait fait le maréchal de Berwick, dans le feu de l'âge et du génie guerrier, était fort aidé, chez M. de Chateaubriand, par la vieillesse et le découragement de la vie. Dans quelques-unes de ses lettres intimes, cet aveu d'impuissance n'en est pas moins mêlé de mots pénétrants sur l'état de l'Europe. La visite se prolongea quelques jours. L'illustre vieillard en jouissait avec fierté; et il se flattait même de l'idée, que son nom et sa présence rendaient plus facile et plus sûre une hospitalité donnée souvent par l'Angleterre à des fortunes et à des causes si diverses. « Je viens, écrivait-il, de recevoir la récompense de toute ma vie. Le Prince a daigné parler de moi, au milieu d'une foule de Français, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, e vous raconterais cela; mais je suis là à pleurer, comme une bête : protégez-moi de toutes vos prières. »

Le noble invalide d'une noble cause, vaincu par les années et la souffrance, revenait aussitôt à Paris chercher le repos. À cette époque de sa vie, à ces efforts pénibles, aux regrets douloureux de sa faiblesse peut se reporter le plus grave déclin de cette forte nature. Le travail d'écrire devenait impossible à ses doigts noués de goutte. La dictée fatiguait son attention moins vive. Sa mémoire, servante de son génie, autrefois prompte et variée, faisait défaut à son impatience. Il lui échappait encore par moments, des choses grandes et dignes de lui. L'imagination, cette compagne de la jeunesse, avait été pour beaucoup dans son caractère et son génie. Elle ne lui manqua jamais ; mais elle parut, dans ses derniers écrits, souvent subtile et recherchée.

La même main, cependant, continuait alors, ou corrigeait les Mémoires d'Outre-tombe, et y jetait quelques-uns de ces tons excessifs et faux, qu'on voudrait en retrancher. Affaibli par une langueur graduelle mêlée de vives douleurs; presque privé de mouvement, engourdi et irrité par sa souffrance, M. de Chateaubriand n'avait plus pour trêve à sa tristesse que de courts efforts de travail et de tendres soins d'amitié. Les billets de ses dernières années, que nous avons sous les yeux, sont tristes comme la vieillesse malade et déchue. « J'ai beaucoup souffert la nuit dernière. - J'ai eu une nuit déplorable; je vais m'enfermer chez moi, étant incapable de sortir. - Je suis aux médecins et aux eaux-bonnes ; Dieu sait la foi que j'ai à tout cela. Le mal est que je ne puis sortir, que je ne vous verrai pas. » Et le lendemain de sa fête, que célébraient quelques amis, la saint François : Voilà le triste 4 octobre passé. Ma nuit a été bien mauvaise; mais, je vais renaître avec le vieux soleil, pour être tout à vous. »

Elle était, on le voit, devenue bien habituelle et bien profonde cette tristesse, que le grand écrivain avait toujours mêlée à ses rêves. Elle était maintenant toute sa vie. ne faut pas taire cependant ce qui lui restait encore de consolations. La première était cette amitié déjà rappelée, délicate dans son enthousiasme, tine et gracieuse dans sa prévoyance, opposant surtout au chagrin amer de ce grand esprit une sereine et ingénieuse douceur. Madame Récamier tant admirée, lorsqu'au bras de M. Fox, elle éblouissait de son premier éclat et de sa blanche parure les foules élégantes qui remplissaient le parc de kingston, ne parut jamais plus noble et plus aimable, que dans le salon, où elle attendait chaque jour M. de Chateaubriand. Elle donnait à ce génie découragé de tout et de lui-même la dernière joie, qu'il pût sentır. Elle soutenait, elle distrayait par l'admiration affectueuse celui qui avait tant aimé la gloire.

Les noms qui s'associaient à de tels soins sont connus dans les lettres. A leur pieuse fidélité, près d'un homme illustre, il faut ajouter ce que cet homme lui-même avait gagné en résignation et en bonté, bien que la trace ne s'en retrouve pas toujours dans ses derniers écrits. Il affirme, en effet, quelque part, contre un préjugé commun, qu'il a très-bonne tête, une tête froide et calculante, et le cœur cahin-caha, pour les trois quarts du genre humain. C'était orgueil de sa part. Dans la réalité, cette altière nature connut le don de Dieu, les deux choses qui rendent l'âme meilleure, l'amitié et la charité. Il les pratiqua, dans toutes ses fortunes.

Ce que nous avons raconté de son extrême générosité dans une autre époque de sa vie, s'accrut encore, dans sa vieillesse, et s'appliquait à tout, au plus obscur malheur, comme à des infortunes recommandées par le talent, ou l'opinion. Jamais homme plus dur à lui-même ne secourut davantage autrui. Toute sa règle en cela semble indiquée par ce mot à son ami M. Frisell : « J'ai l'air un peu rude; je tiens cela de mon père; il faut que je donne et que je soulage, comme ma mère. » Et ces paroles furent suivies d'un riche présent pour une famille écossaise, orpheline et ruinée.

Sans doute à ces instincts d'une noble nature, à cette justice de rétribution et de secours, qu'enseigne la durée même de la vie, se joignait la leçon religieuse. A qui la foi aurait-elle profité, si ce n'est à son éloquent apologiste? Tout en supposant au christianisme du peintre d'Atala plus d'imagination émue que de croyance sévère, tout en faisant une part à la passion humaine, dans ses luttes contre l'esprit sceptique, on ne peut méconnaître combien l'âme de l'auteur s'était engagée dans sa cause. Les épreuves qui se succédèrent, les mécomptes de la vie, les afflictions de l'âge fortifièrent cette empreinte. Ce qui avait été, non pas le rôle, mais la thèse sincère de M. de Chateaubriand, devint la méditation de ses derniers jours.

C'est au milieu de telles pensées, que le temps, dont il avait toujours senti le poids, s'écoulait pour lui plus rapide, sans autre distraction que cette amitié qui le faisait vivre, et ces entretiens, auxquels il assistait presque en silence, épargnant, pour ainsi dire, à son esprit le mouvement qui était refusé à son corps. Ce même cours du temps allait amener des catastrophes, ici, bien imprévues pour la prospérité, là, trop espérées par la haine, soudaines et extraordinaires pour tout le monde.

Les troubles de février 1848 emportaient un trône, plus accidentellement et plus vite encore qu'il n'avait été fondé. Tout ce qu'il y eut alors d'exemplaire et de bizarre dans les événements, ce découragement si subit, cette ruine si prompte, puis cette réminiscence du passé, ce peuple qui se parodiait lui-même, en reprenant jusqu'aux formules et aux fêtes symboliques de la Révolution, sans rien avoir de ses fureurs, tout ce trépignement de liberté sans âme pour la soutenir, méritait bien de fixer l'attention du mélancolique penseur, et a dû lui inspirer bien des réflexions, qu'on aimerait à redire. Elles agitaient son âme, mais dépassaient rarement ses lèvres.

Une perte inattendue lui enlevait alors madame de Chateaubriand. Son silence habituel en devint plus sombre. Il ne sortait plus de cette demeure, qu'il avait choisie rue du Bac, plus près de l'Abbaye-aux-Bois. Il y recevait les mêmes amis, les accueillant avec la même gravité taciturne, mais attendrie, par moments, jusqu'à l'extrême émotion, avec des torrents soudains de vives paroles et des vœux passionnés. Puis, succédait une langueur et comme une léthargie de l'âme, après la fatigue d'un violent réveil. On fut, en particulier, témoin du jour où le noble publiciste, écoutant le canon qui réprimait l'insurrection parisienne de juin, les yeux fixés sur les carreaux de sa fenêtre, semblait compter les glas funèbres de la mort de cette Royauté, qu'il avait servie. Après un long silence, des pleurs coulèrent lentement de ses yeux et il répéta, comme au dedans de lui-même, ces premiers mots de sa puissante invective de 1814 : « Non, je ne croirai jamais « que j'écris sur le tombeau de la France. » Tout défaillait en lui : pour exprimer son angoisse de l'heure présente, il n'avait plus qu'un souvenir. Mais, son âme restait française el grande.

Deux jours après, sans qu'il eût interrompu son silence autrement que par quelques mots de douleur sur le meurtre de l'archevêque de Paris, il sentit les premières atteintes de l'agonie. Il les soutint avec sérénité : les grands traits de son visage en étaient à peine altérés. Il écoutait les consolations, les prières, il recevait l'onction sainte d'un pieux ecclésiastique, son ami, l'abbé de Guerry; et il mourait lentement, l'âme attentive et fortement émue, dans la destruction croissante du corps. Il expira, le 4 juillet 1848, ayant près de lui l'abbé de Guerry, madame Récamier et le poëte Béranger qu'il aimait et qui fut son ami.

Dans l'anarchie et le tumultueux effroi de cette époque, cette mort fut cependant ressentie du public. Un grand nom était retiré du milieu de nous : et, quoiqu'il ne jetât plus de lumière sur notre route actuelle, il illuminait encore un passé récent et pouvait donner à la France l'émulation d'elle-même, lui parler des souvenirs qu'elle avait aimés, des droits qu'elle avait conquis et longtemps défendus. La perte de M. de Chateaubriand était comme un adieu à de grandes choses, comme un oubli des sentiments d'indépendance et de liberté, de fidélité au malheur et de résistance au Pouvoir arbitraire.

Plus ou moins communiquées, ces impressions furent présentes à quelques esprits, lors des premiers honneurs funèbres qui lui furent rendus, le 6 juillet, dans l'église des Missions étrangères. D'autres obsèques fixées par lui-même lui étaient réservées. Il avait, de son vivant, accepté de sa ville natale, le don d'un coin de rocher, le grand Bey, en avant de Saint-Malo, pour servir un jour à sa sépulture.

C'est là que le corps de M. de Chateaubriand, transféré de Paris avec un pieux cortége, fut déposé, le 19 juillet 1848, après la présentation au curé de Saint-Malo par le curé des Missions étrangères de Paris, et la célébration du service funèbre dans la cathédrale de la ville, disposée en chapelle ardente. Plus de cinquante mille âmes assistaient à cette pompe nationale et sainte : et, c'est au milieu du plus religieux silence, coupé seulement par le bruit du canon, devant des foules de spectateurs entassés sur les remparts, sur les rescifs qui font face à la ville, et sur des barques amarrées, que le cercueil fut porté par quelques marins à l'extrémité du grand Bey, pour être enseveli au tombeau creusé dans le granit, que vient battre la marée montante, mais qu'elle ne dépasse jamais, pas plus que le flot des âges ne couvrira la gloire de Chateaubriand.

C'est là qu'il repose, protégé par une croix de granit, massive comme sa tombe. Dans cette pompe, avant tout, consacrée par la Religion, dans ce deuil public, où semblait respirer l'âme antique de la Bretagne, un nom cher à la science et aux lettres, M. Ampère, érudit voyageur, poëte par le cœur et la pensée, proféra de nobles paroles sur l'homme illustre, dont il était l'élève et l'ami. Depuis, bien d'autres honneurs ont été rendus à M. de Chateaubriand. Une voix digne et pure1 a prononcé son éloge, au nom de la société polie, dans une Compagnie savante qui s'honorait, avant tout, d'une si grande renommée. Cette renommée dure aujourd'hui dans l'Europe et dans l'Amérique. L'influence des écrits de M. de Chateaubriand, la séduction ou l'autorité de ses exemples, a marqué toute la littérature du siècle présent, et jette un éclat à la fois national et cosmopolite.

1 M. le due de Noailles. ↩

En essayant d'écrire cette vie avec une étendue, que ne comportent pas d'autres biographies toutes politiques, nous rendons hommage à l'ascendant réel du. génie et à son action sur les âmes. Ce que n'ont fait ni Fox, ni Burke, ni Canning, M. de Chateaubriand l'a fait. Il a changé, dans l'ordre moral, une partie des opinions de son siècle; il a ramené la littérature à la religion et l'esprit religieux à l'esprit de liberté. Une influence, à la fois si forte et si variée, ne s'exerce pas sans un don supérieur, sans une puissance originale. M. de Chateaubriand, il faut le reconnaître, a été rénovateur dans l'imagination, la critique et l'histoire. Par là une grande place lui sera conservée, malgré ses propres erreurs et les vicissitudes du temps. De Byron à Augustin Thierry, de nos éclatants lyriques aux poëtes étrangers, de Manzoni à Hérédia, une empreinte du génie de Chateaubriand se retrouve sur presque tous les talents de notre siècle : et, par là même, elle a pénétré dans l'esprit de ce siècle. Car, le rapport entre le goût et les opinions, est plus intime qu'on ne croit, et se retrouve à tous les degrés. En ce sens, un maître1 éloquent de la jeunesse a pu récemment dire, avec justesse et sans orgueil, que la littérature de la Restauration était la dernière littérature de la France; c'est-à-dire que, si la liberté politique suscitée à cette époque, et qui la continua, disparaît entièrement des lois et des esprits, cette littérature ne sera pas remplacée; et le monde verra ce qu'il a vu déjà, l'extinction de la pensée et de l'art, sous le déploiement excessif de la matière et de la force.

1 W. Saint-Mare Girardin. ↩

On se tromperait, en effet, d'espérer, pour une époque nouvelle, à défaut de liberté civile, ce qu'on appellerait la liberté philosophique. Non seulement, la compensation est insuffisante : mais, en fait elle semble fort douteuse. Séparée de la liberté civile, qui n'est que l'application la plus active du droit et de la morale, la liberté philosophique ne serait bientôt qu'un impuissant scepticisme, toléré pour sa faiblesse même, à peu près comme cet athéisme chinois qui porte également tous les jougs. On ne peut, en effet, trop rappeler cette vérité : tout se tient dans l'ordre intellectuel. Ce serait, pour quelques hommes religieux, une grande erreur de croire que l'absence du droit politique garantit mieux la foi au droit divin. Athéisme et servitude vont très-bien de compagnie : et l'Angleterre, le pays le plus libre de l'Europe, est encore aujourd'hui le plus religieux, témoin la solennité de jeûne et d'humiliation, qu'il vient de célébrer.

Fin