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L'Enchanteur 1768—1848
M. de Chateaubriand Patriotique poursuivi par le ministère d'alors (suite 3)

Premiere partie

Patriotique poursuivi par le ministère d'alors (suite 3)

M. de Chateaubriand · 17 min de lecture · p. 265–276 · chapitre 19 sur 35

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette folle impudence de la haine n'excita dans la Chambre qu'un long murmure et ne trouva personne immédiatement, pour la soutenir. L'orateur descendit de la tribune, en balbutiant les mots de complicité morale, ce qu'il expliqua, plus tard, dans un long factum qui, dénué de tout bon sens et de toute logique, tendait établir que l'esprit des lois, auxquelles le ministre avait concouru, et ses ménagements pour les hommes de la Révolution, avaient dû exciter les passions et conduire le bras de l'assassin.

Mais, avant que le dénonciateur eût construit ce bizarre sophisme, sa proposition, dans l'absurdité de la rédaction première, ne pouvait être sérieusement discutée. Et, c'est en ce sens que M. de Villèle, non pas plus scrupuleux, mais plus avisé, prenant à part l'accusateur, à sa descente de la tribune, lui disait : « Qui donc avez-vous consulté? Votre accusation n'est pas bien rédigée : il fallait accuser vaguement M. Decazes d'attentat à la sûreté de l'Etat et de haute trahison. » Toutefois les chefs de parti, et nous ne voudrions pas y comprendre M. de Chateaubriand, qui connurent d'avance et qui tolérèrent cette incartade calomnieuse de M. Clausel, ne se trompaient pas sur la portée dangereuse des armes déloyales, durant la fièvre politique. Vainement l'attaque, méprisée d'abord et repoussée, au milieu d'un bruit confus, fut-elle, le lendemain, démentie par ces mots, dits en face à l'accusateur : « Vous êtes un calomniateur! » malgré le mensonge notoire de la première formule et la misérable subtilité de la demi-rétractation qui suivit, il y avait là un de ces actes outrageux, dont l'impunité affaiblit la personne offensée, quoique par eux-mêmes ils ôtent tout crédit à l'offenseur.

Rien, cependant, ne semblait encore changé dans la confiance et l'affection du Roi pour son ministre. Louis XVIII, loin d'être étonné de cette violence, ou disposé à y céder, l'avait lui-même prévue. Les ultra, dit-il (car il employait parfois ce sobriquet de parti), nous préparent une guerre furieuse; ils vont exploiter ma douleur. Ce n'est pas seulement à vous qu'ils en veulent, disait-il encore à M. Decazes, mais à moi; et, sur les paroles de respectueuse soumission du ministre, prêt à tout quitter pour le service du Roi, mais déplorant que sa retraite parût se lier à un événement si funeste : Non, non ; je ne l'entends pas ainsi, avait repris le Roi. J'exige que vous restiez au ministère : ils ne me sépareront pas d'avec vous.

C'était évidemment la pensée de Louis XVIII. L'exagération du sentiment contraire le fortifiait dans le sien, par fierté de Souverain, autant que par affection personnelle. Attaqué dans l'homme de son choix, il craignait d'être asservi par les défenseurs qui s'offraient à lui. Cette disposition fut marquée dans tout son langage, non pas à un conseil extraordinaire où auraient siégé quelques ministres d'Etat. Ce conseil n'eut pas lieu et n'examina pas, comme on l'a dit, la mesure à prendre, dans la crise d'alors. Mais le Roi, près duquel furent admis plusieurs membres des deux Chambres, accueillit surtout ceux qu'on pouvait croire amis de son principal ministre. C'étaient, parmi quelques autres, MM. de Lally Tollendal, Fontanes, le duc de Lévis, le comte Garnier. On parla, dans ces courts et tristes entretiens, de complots révolutionnaires, de nouveaux attentats possibles, de lois d'exception à proposer. M. de Fontanes conseillait, comme beaucoup d'autres alors, le rétablissement provisoire d'une censure sur les journaux, mais avec la garantie, disait-il, d'un comité de députés et de pairs, devant lequel on pourrait en appeler des suppressions prescrites et provisoirement exécutées. M. de Fontanes était revenu des Tuileries profondément ému des douleurs royales, et frappé de la persévérance du Roi à défendre la politique qu'il avait suivie et l'homme qui en était le principal soutien : Je ne le crois pas perdu, me dit-il le soir; mais, gare à vous autres : Chateaubriand est un terrible homme; il aurait fallu faire la paix avec lui. Mais, voilà comme sont les ministres, même parlementaires : ils ménagent Bédoch ; et ils blessent un homme de génie implacable.

Le soir même, le 14 février, la Chambre des députés présentait au Roi une adresse de respectueuse douleur, sans violence politique et dont le langage, unanimement voté, avait été comme inspiré par quelques nobles paroles du général Foy, qui commençait alors sa brillante carrière d'orateur politique. Un hommage semblable exprimait les sentiments de la Pairie, en invoquant avec ardeur ces lois répressives, que l'inquiétude politique croit toujours nécessaires et le Pouvoir toujours utiles.

Le lendemain, le Ministre de l'intérieur apportait à cette tribune, où il avait été la veille si follement calomnie, le projet d'une nouvelle loi électorale, en même temps que les deux lois de suspension de la liberté de la presse et de la liberté des journaux étaient portées, par M. Pasquier, à la Chambre des pairs. Une courte allocution sur le projet présenté remplaça, dans la bouche de MI. Decazes, le long exposé de motifs qu'il n'aurait pas eu la force de prononcer, ni la Chambre des députés la patience d'entendre. Nul incident ne suivit cette communication, nulle attaque ne fut renouvelée. Le combat était ailleurs, au Château, dans quelques salons politiques et dans la presse.

Le jour meme, le ministre tant accuse s était présenté chez le Prince, père du malheureux duc de Berry. Cette marque de respect douloureux n'était pas seulement pour lui un devoir de bienséance. Averti de nouveau que des menaces étaient proférées contre sa vie, et que parmi les Gardes de Monsieur on parlait de faire un mauvais parti au Ministre dénoncé par M. Clausel de Coussergue, M. Decazes avait dû courir au-devant de ce danger prétendu, et le faire tomber par sa présence. Il avait traversé, comme à l'ordinaire, les pièces d'attente du pavillon Marsan et trouvé dans le Prince un accueil bienveillant, dont la tristesse même annonçait la sincérité. Mais, dans les luttes de partis, le calcul se mêle bientôt à tout, même à la douleur la plus vraie. On vint réveiller la défiance du Prince, exciter son aversion; on lui signala son malheur même, comme la seule occasion de briser enfin cette influence odieuse, qu'il avait toujours combattue; on le pressa par la conscience et par la passion; et on prévalut, sans beaucoup d'efforts. Au moment même, où les lois nouvelles venaient d'être présentées, le comte d'Artois avec la duchesse d'Angoulème, en grand deuil, entrant chez le Roi, le supplia de lui permettre de quitter aussitôt les Tuileries; si M. Decazes devait encore y venir comme ministre. « Je ne puis, disait-il, rencontrer l'homme accusé, comme il l'a été par M. Clausel de Coussergue. » Et cependant, cette accusation était, aux yeux de tous, un délire de la haine. Mais la douleur profonde de madame d'Angoulême agenouillée, ses prières, et, comme le dit un jour Louis A VIII, cette majesté du malheur qui était en elle, ébranlèrent le Roi. Après une première réponse impatiente, après un éclat de voix et de colère contre la prétention qu'on avait de forcer sa volonté, il parut s'attendrir et dit à Madame, qui pleurait : « Vous le voulez, ma fille! eh bien, nous verrons. Et, dès lors, il avait cédé.

La nouvelle en courut aussitôt par tous les degrés du parti, que l'espérance et l'ambition tenaient en éveil. On sut que le Roi, après cette entrevue de famille, le jour même, recevant son ministre, l'avait chargé d'offres et d'instances à communiquer au duc de Richelieu. Le sacrifice était fait dans le cœur de Louis XVIII : il voulait encore marquer sa bienveillance à l'ami, dont il se séparait, et tenir à distance le plus qu'il pourrait les ennemis de ce ministre. Rien de moins moral, en effet, et de plus offensant pour le Roi que cette tactique si acharnée à profiter du malheur qu'elle affectait de déplorer.

M. de Chateaubriand, avec des personnages politiques réputés sévères et religieux, pressait cet insidieux assaut. Contre un homme honnête et droit, contre un ministre habilement dévoué, dont la modération courageuse avait tant concouru, dès le commencement, à sauver la Restauration de son plus grand péril, de la tentation fatale, qui la perdit, en 1830, il écrivait cette phrase, qu'il a depuis rétractée, en l'effaçant de ses œuvres : « Les pieds lui ont glissé dans le sang; et il est tombé. » Puis, il semblait, à la façon d'un chef de partisans, animer de ses éloges d'obscurs libellistes, qui couraient à la trace de ce sang, comme des chiens dételés sur la proie. Un des prétextes de cette violence, c'était la présentation même de ces lois temporaires demandées par l'opinion royaliste, et dont le Ministre acceptait la charge, sans en avoir le secours. Mais nul doute que, dans la disposition des esprits, si ces lois n'eussent été proposées au nom de la Couronne, le même parti n'eût accusé de trahison flagrante la réserve constitutionnelle du ministre, et signalé son scrupule comme un crime. Mieux eût valu, cependant, ne pas abandonner le but poursuivi, avec tant d'efforts, et ne pas ébranler le droit du pays, même devant un malheur public et la vague épouvante des suites d'un grand crime. La mobilité des lois en France a été l'obstacle à l'établissement de la liberté régulière. Altérée d'abord par des exceptions à temps, elle a péri sous des exceptions permanentes ; et cependant, cet arbitraire transitoire, qui se discute, et dont il faut répondre, sous bref délai, est, par lui-même, bien différent de l'arbitraire durable et sans contrôle imposé par la force et confirmé par le silence. Mais la France semblait alors, aux yeux de toutes les opinions, à l'abri pour jamais de cette compression entière, que l'Empire lui-même, après tant de victoires, n'avait pu maintenir. Par là s'excuse, en partie, ce que la douleur et l'inquiétude publique faisaient admettre à tort, comme une précaution passagère.

Un autre péril, cependant, pouvait menacer la France: c'était la domination du parti, dont elle avait souffert en 1815, et qu'elle accusait d'un zèle amer et bigot. Rien dans les successeurs immédiats de M. Decazes, en partie ses anciens collègues, ne favorisait cet esprit. Mais de nouveaux alliés, ceux que Louis XVIII lui-même nommait les ultra, n'avaient pas une autre pensée, ni souvent même un autre langage. Le duc de Richelieu et son Ministère ne pouvaient obtenir leur appui que sous la condition de leur frayer la route, et de leur rendre ce que leur avait ôté l'ordonnance du 5 septembre 1816. A dire vrai même, cette réparation paraissait bien lente à M. de Chateaubriand. Sans s'inquiéter beaucoup des différences de lieux et de personnes, il était impatient de tirer les conclusions du gouvernement représentatif, comme il les avait décrites d'après l'Angleterre, dans la Monarchie selon la Charte. Le Ministre influent une fois tombé et relégué dans une ambassade, il eût voulu que le Pouvoir passât à ses principaux adversaires. Les projets de lois laissés par ce ministre ne le satisfaisaient pas; et lors même que ses amis personnels de la Chambre des députés, les membres du côté droit, eurent voté pour un an la suspension de la liberté individuelle et de la liberté des journaux, il se réserva dans la Chambre des pairs le rôle de protester pour les principes libéraux, tout en accusant la modération du ministère.

Bientôt cependant un nouveau gage, un gage décisif était donné au parti monarchique par le changement profond du système électoral. Cette loi des électeurs à cent écus, si odieuse au côté droit de la Chambre, n'était pas seulement modifiée, comme l'entendait le nouveau projet de M. Decazes par le fractionnement des électeurs en colléges d'arrondissement et quelques autres mesures plus on moins restrictives. On détruisait le principe de la loi ; on le dénaturait par le privilége du double vote, par la formation d'électeurs plus imposés, qui élisaient entre eux d'abord au collége de département, puis concouraient partiellement à l'élection de leur arrondissement. C'était là, sans doute, une grande prérogative rendue à la propriété territoriale et à l'influence nobiliaire. Le vote de cette loi, obtenu surtout par la puissante parole de M. de Serre, avec le concours et au profit du côté droit de la Chambre, déterminait la victoire des Zelanti de la royauté, qui, dans la théorie de M. de Chateaubriand, allaient prendre parmi nous la place des Tories d'Angleterre.

Depuis la censure des journaux, rétablie du moins pour l'année, le Conservateur avait cessé de paraître. Mais celui qui en avait fait une arme si puissante, s'il consentait à la déposer, n'en était que plus exigeant pour ses amis et pour lui-même. Le ministère du duc de Richelieu achevait donc péniblement la session et semblait, par sa victoire même, affaibli devant ses alliés. La nouvelle loi d'élection ayant d'ailleurs maintenu la forme du renouvellement annuel par cinquième, l'enchère du royalisme restait ouverte, à l'issue de chaque session, et le ministère voyait grandir en force et en nombre le parti, dont il voulait l'appui, mais non la domination. Déjà, comme dans les Assemblées de la Révolution, la Plaine adhérait souvent à la Montagne; c'est-à-dire les hommes d'une modération un peu timide, les fonctionnaires députés, ceux qui avaient le plus servi l'administration de M. Decazes, puis celle de ses collègues survivants, se tournaient vers les chefs habiles du côté droit.

Parmi ceux qui se laissaient entraîner ainsi, on pouvait compter même des hommes d'une haute conscience et d'un rare talent, M. Lainé, par exemple, le promoteur de la première loi électorale, puis un des réformateurs de cette loi, attaché à la liberté, mais facile à s'effrayer, stoïque dans ses mœurs, mais trop flexible dans ses impressions, le moins courtisan des hommes, mais ne pouvant supporter un regard sévère et triste de la duchesse d'Angoulême, ami vrai du duc de Richelieu, serviteur courageux des Bourbons, ayant plus d'amour-propre que d'ambition, et par la même prêt a se passer facilement du Pouvoir, a condition de paraître le défendre et le sauver. Par goût, par instinct, M. Lainé inclinait vers M. de Chateaubriand. A l'époque même de l'ordonnance du 5 septembre, il pleurait un tel adversaire; et il avait lu avec admiration la Monarchie selon la Charte, tout en souscrivant à la destitution de l'auteur. Plus tard, quand M. de Chateaubriand, ruiné par sa disgrâce, mettait sa maison de campagne en loterie, M. Lainé avait pris incognito un billet.

Sorti des affaires devant la fortune croissante de M. Decazes, M. Lainé se rapprocha de M. de Chateaubriand et pressa le duc de Richelieu de chercher un si puissant secours. Les instances redoublèrent, après la première session de 1820 ; et M. de Chateaubriand accepta l'ambassade de Berlin, en même temps que M. de Corbière entrait au conseil, comme président de l'instruction publique, et MM. Lainé et de Villèle comme ministres secrétaires d'Etat, sans portefeuille. M. de Chateaubriand fut le négociateur très-actif de cette douteuse alliance; et il en reçut les remercîments du premier Ministre, qui déjà lui avait rendu le traitement de ministre d'Etat. A dire vrai, ce n'était encore pour l'ambition de M. de Chateaubriand qu'un demi-succès; et il poursuivait un bien autre but. Mais, il n'ignorait pas la disposition peu favorable du Roi, les défiances publiques, et, dans son parti même, la difficulté de faire tolérer à d'autres ambitions le triomphe absolu de la sienne. Enfin, pour être conséquent, il souhaitait n'arriver au Pouvoir qu'afin d'y maintenir les principes libéraux, qu'il avait souvent réclamés; et il rencontrait encore bien des obstacles à cette laborieuse alliance de la Charte et du royalisme zélé. Sous ces impressions diverses, moins fortes pent-être en 1820, qu'il ne les a décrites, vingt ans plus tard, M. de Chateaubriand se rendait à Berlin, pour y attendre, dans le repos d'une ambassade, le résultat des tactiques de son parti dans la Chambre.

Quoi qu'il en fût, le retour officiel de son nom dans la diplomatie, l'accueil qu'il reçut à Berlin achevaient, en sa faveur, ce qu'avait commencé sa puissante polémique. Evidemment, l'opinion des Cabinets étrangers avait fort changé, depuis 1815. Ils souhaitaient maintenant une influence, dont ils avaient eu peur. Les troubles, que l'esprit d'anarchie avait suscités sur plusieurs points de l'Europe, réhabilitaient, aux yeux des cours du Nord, jusqu'à l'exagération monarchique de 1815; et M. de Chateaubriand n'avait plus à se défendre, à Berlin, que du soupçon d'être trop parlementaire. La politique de la maison de Brandebourg et de ses principaux conseillers ne gardait plus rien, en effet, des promesses constitutionnelles et du patriotique langage de 1813 et de 1814. Elle entrait dans une époque de défiance et de luttes contre des libertés, qu'un jour elle devait reconnaître.

Près de cette Cour ainsi disposée, M. de Chateaubriand trouva, sinon crédit complet, du moins beaucoup d'égards et d'hommages. Il figurait dans les fêtes; il donnait la main à la Grande-Duchesse, épouse du Czar futur de Russie. Mais, rien dans sa correspondance, citée par lui-même, n'atteste une action sérieuse de sa part. Ce que lui dit le Roi, dans des entretiens familiers, rappelle les secrets que, suivant Horace, Mécène confiait au poëte, dans leurs promenades :

Thrax est Gallina Syro par?

Matutina parum cantos jan frigora mordent.

C'est ainsi que le roi Guillaume voulait bien avouer à M. de Chateaubriand sa passion fidèle pour la musique de Gluck, ses impatiences de la célébrité de Rossini et d'autres détails de médiocre intérêt pour l'actif ambassadeur. Celui-ci, les yeux tournés vers la France et l'oreille attentive à tous les bruits d'esprit révolutionnaire, en Europe, commençait à se sentir inutile dans Berlin. Le retentissement de son nom ne suffisait pas à le distraire de son ennui. Ne pouvant agir, ayant peu de chose à dire à son Ministre sur les affaires de Prusse, il lui parlait de celles de France. Il conseillait à notre politique de seconder l'intervention étrangère à Naples, pour y ménager les intérêts de la liberté, et d'imposer respect aux troubles du Piémont, en jetant quelques troupes françaises en Italie. Ces conseils étaient peu goûtés; et l'ennui de l'ambassadeur s'augmentait chaque jour. Une affection royale et gracieuse semblait cependant animer, alors pour lui, le séjour de Berlin. La princesse Frédérique de Prusse, duchesse de Cumberland, avait pour ses ouvrages une admiration très-vive, dont le langage se confondait avec celui de la plus tendre amitié. Nous en avons pour preuve quelques lettres publiées par M. de Chateaubriand lui-même. Ces lettres ne se rapportent qu'au lendemain du départ de l'ambassadeur; mais, elles se succèdent de si près, et le langage en est si affectueux, qu'il y a, je crois, plus de vanité que de reconnaissance à les avoir publiées.

Voltaire, dans une ode peu lyrique, sur la mort de la margrave de Bayreuth, exprimait tant de douleur, que le Roi de Prusse, Frédéric en fut blessé, pour l'honneur de sa sœur et du trône. On peut s'étonner que M. de Chateaubriand ait exposé la reine de Hanovre au même ordre de soupçons. « Mille ans en arrière, écrit-il, dans « ses Mémoires ; et la princesse Frédérique, étant fille de Charlemagne, eût emporté, la nuit, Eginhard sur ses épaules, afin qu'il ne laissât sur la neige aucune trace de ses pas. »

Rien, ce semble, n'autorisait ce rapprochement historique. M. de Chateaubriand voyait la princesse, dans les réunions de Cour; il rencontrait sa voiture, dans les allées du parc royal, où le duc de Cumberland, presque aveugle, se promenait à cheval, en heurtant parfois les poteaux des avenues. Admettons encore, d'après les lettres écrites, que M. de Chateaubriand avait eu plus d'un entretien avec la Princesse, qui parlait si bien notre langue. Mais tout cela, quelles que fussent d'ailleurs les neiges des bords de la Sprée, laissait l'ambassadeur bien loin de la destinée d'Eginhard. Lui-même n'y songeait guère alors, dans ses aspirations les plus hautes; car, il semblait surtout pressé de quitter Berlin pour Paris, et l'ambassade pour un Ministère. Aussi, avait-il saisi avec empressement l'occasion du baptême du duc de Bordeaux, pour demander un congé, sans esprit de retour; et, le 18 avril 1821, il partait avec ce congé, pour retrouver MM. de Villèle et Corbière, et les restes épars de cette réunion Piet, dont il a tracé quelque part une moqueuse peinture.

Au fond, M. de Chateaubriand avait trop étudié le jeu des ambitions parlementaires et trop éprouvé par lui-même la puissance de la polémique, pour n'être pas impatient d'arriver, à son tour, au Pouvoir. Les ambassades, celle de Berlin du moins, lui semblaient un exil. Il avait secondé de ses efforts l'arrangement qui, rappelant au ministère le duc de Richelieu, entouré d'anciens amis de M. Decazes, l'avait seulement grevé de la présence au Conseil de deux chefs du parti monarchique. Mais cette combinaison n'était qu'une trêve passagère; et le zèle de parti voulait davantage. Ajoutons, pour excuse, que la suite des événements allait montrer qu'à la passion de l'influence et du Pouvoir, M. de Chateaubriand joignait du moins l'ambition d'en user, pour quelque but honorable à son pays, comme à la cause qu'il servait, et qu'il voulait inséparablement unir aux libertés nationales. Les mécomptes et les torts sont assez fréquents, chez les hommes publics, pour qu'on ne refuse pas du moins toute intention généreuse à leurs efforts et toute noblesse à leurs entreprises, quand de tels mobiles en sont l'explication la plus évidente et la meilleure.

CHAPITRE XII INCIDENTS PARLENENTAIRES.— FORMATION D'EN NOUVEAU CABINET, OU N. DE CHA- TEAUBRIAND N'EST POINT APPELÉ, MAIS QUI LUI DONNE L'ANBASSADE DE LONDRES.

ASPECT NOUVEAU DE LA POLITIQUE FRANÇAISE. - SITUATION DE N. DE CHATEAUBRIAND A LONDRES. - RAPPORTS ET DIFFÉRENCES ENTRE M. CANNING ET

LUI. — GRAVITÉ DE LA QUESTION D'ESPAGNE. CIRCONSPECTION DE M. DE VIL- LÈLE. - ARDEUR ET FINESSE DE M. DE CHATEAUBRIAND. - SON ENVOI AU

CONGRÈS DE VÉRONE. — DIFFICULTÉS ET CHANGEMENTS DE RÔLE. — SON RE- TOUR A PARIS ; SA TENDANCE A L'INTERVENTION MILITAIRE EN ESPAGNE; SON