Premiere partie
Riale. - les prix décennaux. - documents inédits a ce sujet. — noble conduite de m. Daru (suite 2)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
On aime à tirer du secret et à relire tout haut ce témoignage d'un noble caractère, comme d'un esprit étendu, ces décisions de haute et fine critique émanées d'un homme de bien éminent, que nulle affinité ne rapprochait de M. de Chateaubriand, que sa vie politique en éloignait, et qui, sous la préoccupation des grands emplois, parmi les soins les plus laborieux, trouvait dans son goût des lettres le loisir et le besoin de rendre au talent supérieur une justice à la fois détaillée, sévère et pleine d'affectueuse admiration.
Quoi qu'il en fût de cette succession d'avis et d'influences où, cette fois, ne se mêlait pas M. de Fontanes, l'Académie termina le débat, le 13 février, par une déclaration quelque peu mixte, comme il arrive souvent aux assemblées, dans les questions délicates. Elle arrêta « que « le Génie du Christianisme avait paru à la Classe défectueux, quant au fond et au plan ; que, malgré les défauts remarqués dans le plan et aussi dans l'exécution de l'ouvrage, la Classe avait reconnu un talent très-distingué de style, de nombreux morceaux de détail remarquables par leur mérite, et, dans quelques parties, des beautés du premier ordre; qu'elle avait trouvé, toutefois, que l'effet du style et la beauté des détails n'auraient pas suffi, pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu, et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du moment qui s'en sont emparées, soit pour l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec injustice. » L'Académie concluait que l'ouvrage, tel qu'il est, lui paraissait mériter une distinction de Sa Majesté.
Cette résolution, que n'avait pas rédigée la plume précise et nette de M. Suard, maintenait, on le voit, sous une autre forme, pour le Génie du Christianisme, l'exclusion du Concours décennal. Elle admettait quelque chose de la part faite aux passions politiques, dans le succès de l'ouvrage; mais, en reconnaissant le grand talent de l'auteur, elle affectait de le présenter elle-même pour quelque récompense à part, que choisirait l'Empereur.
Vers le même temps, l'Académie semblait, par une autre voie, satisfaire à la justice, qui lui était demandée et répondre à ce que voulait alors l'opinion officielle, et aussi l'opinion publique, sur un point, où on la laissait libre. Le mercredi 20 février 1811, quarante jours révolus après la mort de M. Joseph Chénier, elle élisait à sa place M. de Chateaubriand, à la presque unanimité, sur vingt-cinq membres présents. Ce chiffre, peu nombreux indiquait bien des abstentions volontaires, et d'abord celle des hommes, que certains souvenirs de la Révolution rendaient le plus adverses à cette candidature. Mais là même, et hors de là, il n'y eut pas d'obstacle sérieux devant la souveraine volonté, qu'on avait pressentie, et dont M. le duc de Rovigo était l'organe très-actif. Cette influence entraîna les uns, sans rebuter quelques autres. Tel académicien, M. Népomucène Lemercier, par exemple, qui ne voulait pas voter le grand prix pour le Génie du Christianisme, acceptait volontiers l'auteur pour confrère. A peine une dissidence eût-elle été possible contre les votes réunis de M. Regnauld et de M. de Fontanes, du cardinal Maury et du poëte Parny, de M. Suard et de M. Arnault. Ainsi porté par des vents divers et par ce souffle d'autorité toujours si puissant, M. de Chateaubriand passa tout d'une voix. L'Empereur informé, selon l'usage d'alors, approuva le choix par un décret. Et le soir même, à son cercle, comme il félicitait M. de Fontanes du choix de ce nouveau collègue, il dit avec son grave et malin sourire : « Eh bien ! vous éludez la question, messieurs de l'Académie; vous avez joué de finesse avec moi ; vous prenez l'homme, au lieu du livre; je verrai s'il n'y a pas moyen de donner au nouvel élu quelque grande place littéraire, une direction générale des bibliothèques de l'Empire.
CHAPITRE IX SUITES DE L'ÉLECTION A L'ACADÉMIE. — DISCOURS PRÉPARÉ PAR M. DE CHATEAU- BRIAND. - DÉBAT INTÉRIEUR A CE SUJET. - MÉCONTENTEMENT DE L'EMPE-
REUR; BIENVEILLANTE INTERVENTION DE M. DARU. - DISGRACE CONTINUÉE DE M. DE CHATEAUBRIAND. - CONTRE-COUP DES ÉVÉNEMENTS GÉNÉRAUX. —
CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTAT DES ESPRITS, A PARIS ET EN FRANCE, A PARTIR DU DÉSASTRE DE 1812. - AGGRAVATION DE CET ÉTAT, DANS L'ANNÉE SUIVANTE ET
DURANT LA COURTE ET DERNIÈRE CONVOCATION LÉGISLATIVE, SOUS L'EMPIRE. - MALAISE MORAL ET LIENS SECRETS DE PARTI DURANT CETTE ÉPOQUE.
Ce retour de faveur, on le voit, semblait assez marqué; mais il était conditionnel, et se liait évidemment au langage, qu'allait tenir le nouvel académicien, dans cette solennité de réception publique, alors, comme aujourd hui, réservée pour une seule des Académies de l'Institut. M. de Chateaubriand, était disposé à prononcer un Discours : et il ne se refusait pas au tribut de quelques louanges, rendues faciles par tant d'éclatants exploits et cette succession de victoires, que n'avait pas encore entamée l'expédition de Russie déjà trop imminente.
Mais, docile jusque-là, M. de Chateaubriand ne pouvait, ni ne voulait cependant sacrifier ses opinions, et, il faut le dire, l'honneur de sa vie. Ayant à parler de Joseph Chénier, de son théâtre, de ses écrits, de ses opinions, de ses actes politiques, il ne pouvait oublier ce qui les séparait tous deux si profondément ; et, d'autre part, sous ce joug et dans ce silence de l'Empire, sous cette autorité qui affectait de mêler les doctrines le plus opposées, en même temps que les hommes originairement le plus ennemis, les vagues réminiscences des conquêtes morales de 1789, et la théorie ainsi que la pratique du plus absolu despotisme, comment l'auteur du Génie du Christianisme pourrait-il juger, à son point de vue, les ouvrages, les sentiments et la vie publique de Chénier? comment pourrait-il dire tout le bien et tout le mal de cet homme, qui, s'il avait une fois cédé malheureusement à la Ter- . reur, avait protesté contre elle par ces mots ? « Des lois et non du sang! » et racheté par de grandes douleurs les fautes de sa vie? Enfin, pour difficulté dominante, n'oublions pas que de régicides souvenirs, cachés sous le servage actuel et les honneurs de cour, étaient représentés par plusieurs noms considérables dans l'Institut, où était appelé M. de Chateaubriand. N'oublions pas qu'ainsi le blâme jeté par lui sur un vote de son prédécesseur, irait frapper au visage quelques-uns de ses nouveaux confrères.
L'éloge de Caton, sous la dictature de César, c'est là, écrit quelque part Cicéron, un problème digne d'Archimède. Par d'autres motifs et des accidents d'autre nature, l'éloge imposé à M. de Chateaubriand, sous l'Empire, était un problème plus insoluble encore. Son discours fait, cependant, il prévint, selon l'usage, l'Académie. Une commission de cinq membres, désignée par le sort, fut chargée d'entendre une première lecture. C'étaient MM. François de Neufchâteau, le comte Regnauld, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé. Le mercredi suivant, 24 avril, la commission déclara que, divisée d'opinion sur le question de savoir si le discours pouvait être approuvé, elle en référait au jugement de la Classe. Le discours fut aussitôt lu, devant l'Académie, non par l'auteur lui-même, comme quelques voix l'avaient demandé, mais en son absence, et par un des membres de la Commission. Puis, après un court débat, demeuré secret, il y eut un scrutin décidant, à la majorité, que le discours ne pouvait être admis. M. de Chateaubriand, qui attendait dans une pièce voisine, fut aussitôt prévenu de cette décision ; et, le mercredi suivant (2 mai), on lut de sa part à l'Académie la lettre que voici :
« Monsieur le Président, « Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de fixer l'époque, à laquelle je désirerais avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie.
« Je suis avec respect,
De Chateaubriand
« 29 avril 1811. »
Rien de plus simple, on le voit, que la partie extérieure du drame. Commencé le 24 avril, il était fini sept jours après, sans qu'aucun détail bien exact en eût transpiré, mème dans les salons. Seulement, l'attente publique avait été très-vive, et, suivant un mot de M. Suard, « si le discours avait été prononcé devant l'auditoire en instance, depuis deux mois, jamais pareil tonnerre d'applaudissements n'eût fait trembler une salle. »
Evidemment, l'Empire, malgré toute sa puissance, ne voulait pas d'un tel bruit. L'Empereur, après la lecture en séance intérieure de l'Académie, demanda lui-même le manuscrit, le froissa, le barra sur plusieurs points, et ne fut guère content que de la dernière page. Hors de là, l'idée si simple et si juste, que les lettres ne sont pas un art industriel, mais une puissance de l'âme, qu'on ne peut séparer le style de la pensée, et le talent du caractère de l'homme et de l'emploi de sa vie, choquait la dictature de Napoléon. La franchise énergique du blâme, sur quelques crimes de la Révolution lui paraissait impolitique; le mot de liberté, ramené dans quelques phrases inoffensives, était une inconvenance plus grave encore; et ainsi, sous cette censure de dates et d'influences diverses, méticuleuse pour la Convention, comme pour l'Empire, il ne restait guère du malheureux discours que l'éloge final du conquérant. Cela, du moins, et l'appel à la clémence qui se mêlait à cet éloge, Napoléon parut l'accepter volontiers, en le commentant lui-même par ces mots, que lui inspiraient les souvenirs réveillés par le reste du discours : « Pauvre France, combien tu as besoin encore d'un tuteur! » C'était absolument comme Cromwell, se vantant d'être le grand juge de paix, qui seul empêchait les Anglais de se couper la gorge entre eux.
M. Daru, tout récemment ministre de la secrétairerie d'Etat, reçut et atténua les premiers contre-coups de la colère impériale; et ce fut dans son cabinet, à Saint-Cloud,. que, le 28 avril, M. de Chateaubriand alla reprendre son manuscrit. Le Ministre n'insista pas, on peut le croire, sur l'obligation de faire un autre discours ; et il conçut très-bien le prétexte et la forme d'ajournement annoncés par la lettre à l'Académie.
Une anecdote, dont quelques détails sont deja connus, attesta d'une manière assez originale, et le vif mécontentement de l'Empereur, et l'esprit de la Cour, à cette époque. M. Daru, venant chercher l'arrêt définitif du discours mis sous les yeux de l'Empereur, avait traversé le salon, où attendaient quelques grands dignitaires, des généraux, des sénateurs. Entré près du Monarque, qui tenait en main le manuscrit, soit que l'impatience du lecteur fût déjà trop vive, soit que le Ministre la fit éclater davantage même par son silence, il s'ensuivit un monologue, à voix tantôt plus calme, tantôt retentissante. « Je ne puis souffrir rien de tout cela, disait l'Empereur, ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme secret du présent, malgré quelques louanges ; je dirais à l'auteur, s'il était là, devant moi : Vous n'êtes pas de ce pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos vœux sont ailleurs. Vous ne comprenez ni mes intentions, ni mes actes. Eh bien, si vous êtes mal à l'aise en France, sortez de France; sortez, monsieur; car nous ne nous entendons pas; et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez pas mon œuvre; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire; sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix et en union sous un Pouvoir, dont elle a besoin. »
Dans le jeu naturel de cette scène improvisée, quelques mots plus fortement accentués traversaient la double porte du cabinet et arrivaient au salon voisin, qui bientôt prêta l'oreille. M. Daru, cependant, après ces véhémentes paroles, peu ou point combattues, chargé du manuscrit, avait quitté l'Empereur et repassait dans le salon d'attente, dont l'aspect lui parut alors tout différent et tout changé pour lui. Nul salut, nul empressement, lorsqu'il s'arrêta, pour donner un ordre de service; on semblait ne pas le voir, ou craindre de lui parler. Etonné à son tour, le Ministre, abordant quelqu'un de l'assistance plus intime, ou qui se trouvait moins éloigné, lui demanda que signifiait cet accueil, et s'il était au lazaret? - « Mon Dieu, lui répondit le courageux interlocuteur; c'est l'effet de quelques paroles, qu'on a trop entendues ici. L'Empereur paraît bien irrité : il semble qu'il vous a destitué, qu'il vous exile, comme M. de Marbois, ou le duc d'Otrante ; cela consterne vos amis et tient tout le monde à distance et en observation. » M. Daru, avec un soudain éclat de rire (et cela même était un excellent démenti), dissipa les craintes de cet ami, et l'assura qu'on avait mal entendu, ou mal compris; que l'Empereur pensait à tout autre chose, parlait d'exiler, non pas un ministre, mais un académicien ; que cela même n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé dans deux jours ; puis, saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprochèrent de lui, il sortit, en riant, et ne conta pas d'abord cette historiette.
Disons, pour être exact, qu'avec moins de pouvoir et d'indépendance d'humeur, le comte Regnauld n'eut pas, en cette occasion, moins d'égards que M. Daru, pour un confrère disgracie, aussitôt que nomme. Il affecta meme de dire, à son ancien point de vue monarchique de l'Assemblée constituante : « L'Empereur ne devait pas laisser prononcer le Discours; mais, personnellement, il n'a pas à s'en plaindre; et il y a là, sur la Révolution, des vérités qui ne sont qu'inopportunes. » Quant à M. de Fontanes, qui, dans la séance de l'Académie, avait voté pour que la réception eût lieu, il se contenta de répéter, à Saint-Cloud, « que le discours était admirable, et que jamais l'Empereur n'avait été si bien loué. »
Un autre homme d'honneur, l'inflexible et poli M. Suard, sans attacher le même prix à la péroraison du Discours, en défendait vivement les opinions et le langage. On en discuta beaucoup, dans quelques salons; on se communiqua des copies, et on lit des lectures à petit bruit de cette œuvre interdite. Enfin, dans une polémique, alors autorisée contre M. de Chateaubriand, et qui s'attaquait en grande partie à son premier ouvrage des Révolutions, on imprima quelques-unes de ses pages récentes sur la Convention et sur Chénier. Les journaux, qui cherchaient, par ordre, à distraire l'attention publique, furent remplis de toute cette controverse, pendant les derniers mois de 1811. Mais, il faut l'avouer, malgré le grand éclat des derniers écrits de M. de Chateaubriand, et la précaution politique d'en occuper les esprits, tout cela décroissait bien vite et s'effaçait devant la grande ombre des événements à l'horizon, l'oppression prolongée du Pape, les difficultés de la guerre d'Espagne, l'embarrassant Concile de Paris, les immenses apprêts et l'engagement si prochain et si incalculable de la guerre de Russie.
Là commence, pour le grand écrivain, une nouvelle carrière, une nouvelle inspiration, bien triste, au début, sans doute, puisqu'elle se confondait avec les malheurs de la patrie, mais pleine dans l'avenir de compensations et d'espoir, pour une ambition même généreuse.
Napoléon avait poursuivi, et parfois réprimé cruellement, des conspirations peu réelles, ou du moins peu formidables. Mais, nul doute qu'à partir de la grande faute et du désastre de 1812, il n'ait eu à craindre la plus dangereuse des conspirations, celle qui n'est pas une action, mais une attente, celle qu'on ne peut réprimer, ni prévenir, qui n'a pas de mot d'ordre, mais une espérance secrètement commune et qui se forme des vœux, des inquiétudes, des haines d'une foule d'individus cachés dans un grand peuple. L'abus démesuré de la Conscription, la dureté du Gouvernement, les chances aventureuses, et bientôt les désastres trop certains de la guerre de Russie entretenaient ce malaise politique et ce péril interne, que révéla tout à coup l'audacieuse entreprise et l'insolent demi-triomphe du général Mallet.
A côté de cette explosion isolée de quelques âmes plus fortes, et dans l'immobilité docile des classes populaires, la dissidence presque muette de plusieurs hommes, de plusieurs familles de l'ancienne aristocratie était peu contagieuse. Elle agissait cependant ; elle inquiétait les indifférents ; elle rapprochait des intérêts longtemps divisés; elle s'armait contre Napoléon de ce qui d'abord avait fait son prestige et sa force, le besoin de repos et de sécurité; elle aigrissait contre lui les gens paisibles, et jusque dans le rang des hautes fortunes entraînées à la suite de l'Empire, elle faisait pénétrer la prévoyance, ou même le désir d'un changement qui laissât debout quelque chose de ce que Napoléon avait créé, mais de ce qu'il semblait prêt à précipiter avec lui et à perdre entièrement.
Par ses relations de monde élégant, par sa célébrité, par sa passion, M. de Chateaubriand se trouva fort engagé dans ce parti, que grossissaient les malheurs et les fautes des dernières années de l'Empire. On comptait sur lui, d'après ses livres, sa vie entière, sa disgrâce actuelle. Il était, à l'intérieur; ce que madame de Staël était, au dehors, l'image d'une protestation vivante contre l'abus de la Dictature et l'oppression de la pensée. Il avait de plus qu'elle un nom cher au parti religieux, dont la captivité du Pape entretenait l'hostile mécontentement. Du reste, il n'écrivait plus pour la presse; il semblait avoir pris congé du public par cette modeste et noble phrase qui termine l'Itinéraire : « Dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon « nom doit vivre; beaucoup trop, s'il doit mourir. »
L'ordre verbal qui, en 1813, l'éloigna quelque temps de Paris, cette espèce de relégation à Dieppe, qui lui fut conseillée plutôt que prescrite, ne dut pas le ramener è des études trop insuffisantes pour occuper son âme, dans la crise violente de la France et de l'Europe. Il a pu, comme il l'indique plus tard, toucher alors à quelques parties de ses Mémoires commencés. Mais, nul doute que son esprit ne fut tendu tout entier vers un autre objet, et trop agité du présent, pour en être distrait par une application lointaine. Les trois dernières années de l'Empire furent un temps de douloureux et stérile travail pour les intelligences capables de réflexion. Que chacun aujourd'hui le sache bien ! que les nobles illusions de l'histoire, sur documents officiels et à grands tableaux militaires, ne cachent point, pour nous, le vrai de la vie humaine! Dans ce temps, la grandeur était encore à la surface; la souffrance et l'angoisse étaient partout, à l'intérieur. Pour en avoir l'idée, il suffisait d'approcher certains représentants du passé, ou de l'avenir, dans les rangs les plus divers, M. Sieyès, le prince de Talleyrand, M. de Marbois, le général Lafayette, un député comme M. Raynouard, M. Lainé ou M. Maine de Biran, un sénateur tel que M. de Tracy, M. Lanjuinais ou M. Lambrecht, plus d'un général enfin comblé d'honneurs et fatigué de la guerre.
• Evidemment, une crise mortelle avançait, à grands pas, plus puissante que le génie d'un homme : et, après que cet homme, à force de tenter la loterie de la guerre, avait mis souvent contre lui les chances défavorables, l'épreuve continuée amenait, cette fois, la nécessité mathématique de la défaite par l'épuisement des ressources, par la contagion du découragement, le nombre croissant des ennemis, les calculs personnels de défection, l'âpreté des espérances et la coalition des haines, alliance plus fidèle qu'aucune autre.
La raison, comme la passion de M. de Chateaubriand, sentit de bonne heure cette vérité. Il vit grossir chaque jour le faix amoncelé sur l'Empire. Le même pressentiment appartenait alors à bien d'autres : et un effort de génie guerrier, l'accident d'une grande victoire, n'aurait pas suffi, pour le démentir et le réduire à néant. Pareille conséquence n'aurait pu résulter que d'une cause morale, d'une révolution de volonté plus inouïe, plus invraisemblable que toute catastrophe matérielle. Bien que Napoléon, dans ses vicissitudes de 1815, ait pu, ce semble, arrêter à un point fixe la roue de la fortune et traiter du maintien de son Empire, à moitié chemin de sa ruine, il ne devait pas faire ce qui semblait alors si tentant et si facile pour lui; il ne le devait pas, parce que cela était contre sa nature, je dirai presque, contre sa raison. Pendant les éclairs de prospérité qui lui revinrent, à cette époque; les causes de sa chute allaient toujours croissant; et les revers, plus grands à la suite de ces courts succès, lui commandaient des sacrifices qui rendaient la paix impossible ou trop suspecte, pour être ratifiée de ceux mêmes qui l'offraient. Telles furent les conjectures, les inductions fatales et vraies, ne disons pas les espérances, dont M. de Chateaubriand s'entretint, durant deux ans.
Le 12 janvier 1815, un sénatus-consulte avait livré à Napoléon une nouvelle recrue de deux cent cinquante mille hommes, pris sur le demeurant des années antérieures, et offrant, pour la guerre, une masse plus virile et plus mûre que la jeune conscription de l'année courante. Dans les mois qui suivirent, du 2 mai aux 18 et 19 octobre, de la victoire sanglante de Lutzen aux ruineuses défaites de Leipsick, ce nouvel enjeu était en partie détruit. Napoléon était revenu de l'Allemagne, comme de la Russie, de l'Elster, comme de la Bérésina ; et, le 19 décembre 1813, le Corps législatif asservi, depuis tant d'années, consulté cette fois sur la question de la paix ou de la guerre, et appelé à connaître des négociations commencées, entendait sa Commission déléguée pour cet examen déclarer : « Que les moyens de paix auraient des effets assurés, si les Français étaient convaincus que leur sang ne serait versé que pour défendre une patrie et des lois protectrices ; que Sa Majesté doit être suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des lois, qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la sûreté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits politiques. »
On sait comment cette première voix libre, depuis dix ans, fut aussitôt étouffée, le Corps législatif ajourné par un décret du 31 décembre, et les membres de la Commission, MM. Lainé, Raynouard, Gallois, Maine de Biran, Flaugergues, signalés comme factieux et traîtres par l'Empereur lui-même, à sa réception solennelle du 1er janvier 1814.
C'étaient là de graves et formidables symptômes de l'ébranlement de l'Empire. A la perte des conquêtes lointaines, aux défaites du dehors, à l'animosité croissante des agresseurs, à la révolte des alliés apparents, à l'épuisement des forces nationales, à l'invasion commencée, à la limite du Rhin franchie, au passage de la Suisse forcé se joignait un signe inouï jusqu'alors, une plainte, une protestation, un rappel du droit des citoyens et de la liberté promise à la nation. - Mais, a-t-on dit : le moment était mal choisi; et Napoléon affecta justement de flétrir du nom de lâcheté cette réclamation, qui s'élevait, à la suite de ses malheurs, et semblait profiter de ses périls.
La réponse était dans les choses même. Ce n'était point la plainte qui suscitait le péril; et satisfaite, elle pouvait le détourner. Les étrangers, ceux qui s'étaient armés, afin de nous repousser de leur territoire, stipulaient aussi des libertés intérieures et civiles, pour prix de leur courage, et se proposaient un double but de leurs efforts. La France, dans la résistance désespérée, que lui demandait son chef, avait bien droit aux mèmes égards. L'histoire a prouvé d'ailleurs qu'une concession aux vœux des peuples, ou, pour mieux dire, qu'une reconnaissance de leurs droits ne s'obtient pas d'un maître, dans son orgueil et sa toute-puissance, qu'elle a été parfois une transaction de la nécessité, un calcul de l ambition, jamais un don gratuit et spontané du Pouvoir arbitraire.
La réclamation faite, en ce moment, était donc aussi raisonnable en soi que d'accord avec le vœu public. En la rejetant avec mépris et menace, en ne voulant avoir recours qu'aux armes, en se vantant que la France avait plus besoin de lui qu'il n'avait besoin d'elle, Napoléon hâtait le dénoûment fatal et l'annonçait lui-même; car, il avait brisé ce talisman de domination et de silence, qui semblait confondre la puissance du Souverain avec la vie même de la France, et mesurer la durée de l'une sur la force presque inépuisable de l'autre. Maintenant, le divorce était prévu ; la séparation des intérêts éclatait à tous les yeux; et avec elle, se multipliaient les chances d'affaiblissement et de ruine.
Déjà était fort sensible le mécontentement du parti religieux gagné d'abord à l'Empire, lui concédant volontiers le Pouvoir absolu, admirant ses conquêtes, et les saluant même, comme providentielles et méritées, dans l'abaissement de la Prusse protestante et philosophe. Ce même parti ne pouvait admettre sans protestation, ou du moins, sans un blâme secret, les persécutions anticatholiques, le séquestre de Rome, la captivité du Pape et des Cardinaux, l'oppression du Concile de Paris, et le Concordat surpris ou arraché, dans Fontainebleau. A cet ordre d'opinions se rapportaient bien d'humbles prières, bien d'obscurs, de pieux dévouements; là s'adressait l'anathème pontifical lancé contre Napoléon, la bulle supprimée par la police et punie par la rude expulsion du Conseiller d'Etat, directeur des cultes. C'était une dernière et timide opposition, qui gardait grande puissance et devenait prophétique.
L'injuste détention du Pape donnait raison à la Sentence qu'il avait osé prononcer. Sa délivrance inopinée devait bientôt paraître le commencement même de l'anathème accompli. Maintenant à cette résistance secrète du clergé, des âmes pieuses et généralement des esprits honnêtes et paisibles, se joignait le réveil d'un parti constitutionnel, d'une classe d'hommes de fortune aisée, d'esprit cultivé, sans passions révolutionnaires, sans théories démocratiques, mais aspirant au règne des lois et à quelques garanties de liberté publique. Commune aux professions libérales, à la science et aux lettres, au barreau, à une grande partie de la magistrature, à la banque, à l'ordre le plus élevé du commerce, cette opinion s'étendait chaque jour; et elle s'aigrissait à la fois par les malheurs publics et par certaines iniquités du pouvoir.
D'autre part, des noms illustres, de grandes fortunes demeurées presque intactes, qui s'étaient tenues loin de l'Empire, ou ne lui avaient payé que le tribut de sang imposé par la formation des gardes d'honneur, se rapprochaient des diverses classes de mécontents, qu'on voyait grossir en France. Chose singulière et vraie! cette disposition trouvait plus d'un assentiment et d'un appui, jusque dans de hauts emplois de l'administration et de la Cour. La défiance de l'avenir, le reproche amer des fautes commises, ces pronostics de malheurs imminents, qui préparent la défection, en y donnant prétexte, devenaient plus fréquents, et plus libres. Jamais la rigueur de la police n'avait été moins active qu'au moment, où elle aurait eu le plus à faire.
Revenu sans obstacle de son exil arbitraire à Dieppe, M. de Chateaubriand, par sa disgrâce non moins connue que son génie, était un centre et un lien pour beaucoup de ces haines d'origines diverses, que rencontrait l'Empire, à son déclin. Vers lui avaient abouti quelques confidences du Clergé de Paris, dissident d'un Archevêque intrus et servile, quelques communications des Cardinaux exilés, quelques avis même de ce qui se passait à Fontainebleau et de ce qui se préparait en Italie. M. de Chateaubriand avait connu de bonne heure le désaveu, par lequel le Pape, rétractant le Concordat forcé et indûment publié de 1815, n'en obligea pas moins son oppresseur à finir' sa captivité, et à lui rendre Rome, qui nous échappait.
Par d'autres points, il touchait à ce qu'il y avait de libres caractères, dans la Chambre des députés. Et enfin, sa gloire, le prestige de séduction, qui entourait son nom, lui avaient valu, dans le monde le plus brillant d'alors, plus d'une influence ignorée et d'une révélation curieuse sur les prodigieux événements, que cachait encore la fumée du champ de bataille.
Ce fut au milieu de ces anxiétés obscures, qu'à la fin de 1813 et dans les premiers mois de 1814, fixé à Paris. rue de Rivoli, à quelques pas de ce sanctuaire du Pouvoir violé tant de fois, M. de Chateaubriand, incapable d'une autre occupation, d'une autre pensée que la nouvelle de chaque jour et l'attente du lendemain, fut conduit à préparer le célèbre écrit, le pamphlet implacable, dont il frappa l'Empereur, dans sa chute. Lui-même, seul témoin sur l'origine de cet écrit, il n'indique nulle part quand il le commença; mais, on ne peut douter que, dans le cours de cette œuvre de haine, dans les interruptions et les reprises de ce dangereux travail, il n'ait suivi les vicissitudes de cette campagne de France, qu'il a signalée, vingt-cinq ans plus tard, comme un des prodiges de la tactique de Napoléon. Alors, il n'y voyait qu'une agonie désastreuse pour la France; et, dans la prévoyance du terme, il se préparait à publier, le lendemain de la victoire étrangère, un anathème au Pouvoir vaincu, un acte d'accusation contre ses fautes et ses malheurs, une consolation de nos revers, un appel aux principes de Droit public, qui pouvait les couvrir et les réparer.