Premiere partie
Secrète pour Prague
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M. de Chateaubriand, libre de la grande et laborieuse édition de ses anciennes œuvres, s'éloignait, cette fois, avec la pensée de réunir, sans distraction, tous ses efforts sur un dernier travail commencé jadis, repris à plusieurs époques, et dont il serait tout ensemble le peintre et le héros. C'étaient les Mémoires de sa vie. Il se disait volontiers, comme un poëte latin :
Nos ire per omnem,
Sic amor est, heroa velis.
Malheureusement, le génie de l'auteur avait d'avance épuisé ce sujet, qu'il réservait à sa vieillesse. En s'y attachant aujourd'hui, il ne s'ouvrait pas un horizon nouveau. Il n'étendait pas son âme avec sa vie. Il revenait sur ses impressions les plus anciennes et les plus constantes ; il se répétait. Appartenant, par son caractère et par son temps, à cette école, où le peintre se sert volontiers de modèle à lui-même, où l'âme orgueilleuse, au heu de se vaincre, se plaît à se décrire, où nos propres passions nous tiennent lieu à la fois d'invention et de culte, il s'était mis partout dans ses ouvrages, avant de raconter de suite sa propre vie.
La première épreuve qu'il avait tirée de lui-même, René proscrit, sceptique, trop aimé, trop touché lui-même d'une passion malheureuse, fuyant vers la vie sauvage et rejeté vers le monde civilisé, sans trouver la paix nulle part, René, plein de génie et de souffrance, d'imagination et d'ennui, pouvait-il être surpassé par le récit, ou l'aveu que l'auteur ferait un jour de ses actions et de ses pensées? Non, l'œuvre était achevée; la statue jetée dans le moule.
Restait une autre partie toute publique de la vie de M. de Chateaubriand, ses professions de foi et ses luttes politiques, son exercice passager du Pouvoir, ses efforts pour fonder la liberté constitutionnelle en France. Mais, la grandeur active d'un tel rôle appartient à l'histoire générale. C'est aux époques de Pouvoir absolu, d'intrigues complexes et de silence imposé par la force que deviennent surtout nécessaires les Mémoires personnels et les révélations sur la part prise, ou réclamée dans les affaires de l'Etat. Mais, pour M. de Chateaubriand, la vie politique n'avait été qu'un combat, sous les yeux du public. La presse et la tribune, et l'une bien plus que l'autre, avaient été toutes ses armes, sa force et son secret : hæ sunt meæ artes; hæc sunt veneficia mea. - Ce qui s'était offert à lui de bienveillance royale, de prétendue confiance des monarques étrangers avait été fort court et bientôt remplacé par la plus absolue réserve. Quelle qu'ait été en effet la première impression des Cours étrangères, à l'époque où il fut si brusquement écarté du ministère, ses vives représailles, ses pamphlets d'une amertume tout anglaise le firent aussitôt regarder par les Rois et les ministres du Continent comme un esprit intraitable et dangereux. C'est là ce que le délégué de France au Congrès de Vérone, l'interlocuteur accueilli, le confident passager de l'empereur Alexandre aurait prévu, si la colère trop vive laissait place à la prévoyance.
Le 8 août 1832, M. de Chateaubriand, que sa femme devait rejoindre à Lucerne, partait avec un fidèle secrétaire, sans autre rencontre en route que celle d'Augustin Thierry, alors à Vesoul chez son frère, préfet du département. Déjà frappé de cette paralysie partielle et de cette absolue cécité, qui laissaient tant de vigueur à son esprit, Augustin Thierry fut touché de la profonde tristesse de M. de Chateaubriand. Ce fut lui qui essaya de consoler. Il parlait au grand écrivain de sa gloire. Idolâtre des lettres et du génie, Thierry disait sincèrement : « Vous êtes encore, monsieur, l'homme le plus heureux de l'Europe et le plus digne d'envie. Après ces immortels ouvrages, le Génie du Christianisme, les Martyrs, l'Itinéraire, les Études historiques terminées en quelques mois, vous avez toute votre force; vous êtes jeune pour le travail; vous étudiez des jours entiers. Que vous êtes heureux, monsieur! Et, è part ces grands dons du génie, vous avez devant vous un sujet incomparable : vous pouvez, comme Thucydide, comme Tacite, écrire l'histoire de votre temps, la Révolution, l'Empire, la Charte. Jamais matière plus grande ne s'est offerte à un génie plus puissant et mieux préparé. Ayant tout vu, pouvant tout « rassembler et tout peindre, avec cette brièveté, où généralement ne savent pas atteindre les contemporains, vous ferez un monument d'art antique et moderne, une histoire égale à la grandeur des faits; et, en même temps que vous serez, avec Napoléon, la plus grande renommée de ce siècle, vous resterez son juge, dans l'avenir. »
Ges paroles naïvement dites, ces vœux sincères d'un homme qui ne vivait que de la passion de l'étude et de l'amour du beau, n'étaient pas entendues sans émotion; mais, elles ne communiquaient pas l'ardeur qu'elles respiraient. « Je suis las, disait M. de Chateaubriand; je suis encore plus dégoûté. Je n'écrirais plus, si ma misère ne m'y forçait. J'ai commencé des Mémoires, vous le savez; je les agrandis; je les complète; j'y mettrai beaucoup d'histoire générale; et je marquerai au front les parjures et les lâchetés de notre siècle. » «Mais, reprenait doucement l'historien de la Conquête normande, ce ne serait pas là, monsieur, ce monument de vérité et d'art, que l'avenir peut recevoir de vous. Thucydide, dans son impérissable histoire de la guerre du Péloponèse, ne s'est nommé lui-même que deux fois, en tête du livre et dans quelques lignes, où il rapporte sa condamnation à l'exil, pour être arrivé un jour trop tard a au secours d'Amphipolis. v
M. de Chateaubriand ne discuta point et redoubla d'affectueux intérêt pour ce jeune enthousiaste de l'art qui, dans la douleur de son impuissance à de grands travaux, méditait alors ses charmants récits mérovingiens. Il l'entretint de ce travail, et lui renouvela mille marques d'une amitié, dont nous fûmes témoins, à d'autres époques. Mais lui-même, distrait par bien des souvenirs d'orgueil blessé, de grandeurs ou de plaisirs perdus, ne s'animait plus de l'enthousiasme, qu'il admirait dans ce jeune et stoïque martyr de la science.
Le quittant, après quelques heures, il poursuivit sa route vers la Suisse et l'entrée de l'Italie, jusqu'à Lugano, puis repassa le Saint-Gothard et revint à Lucerne, où madame de Chateaubriand, que retenaient quelques soins charitables à Paris, n'était pas encore arrivée. Quelque beaux que soient les sites des Alpes, il n'y avait point là d'attraits nouveaux, pour les yeux et l'imagination accoutumés au spectacle de tant de climats divers. Comme Byron, M. de Chateaubriand aimait peu la Suisse; mais, il y cherchait une retraite, et n'était pas indifférent à certaines marques d'intérêt, qu'il y rencontra.
Aucuns noms, ce semble, n'étaient plus loin de M. de Chateaubriand que ceux qui tenaient à la personne ou à la dynastie de Napoléon. Juste dans le principe, sa haine pour le conquérant et le despote avait été implacable dans l'expression; et, elle avait dû paraître peu généreuse, par le moment qu'elle avait choisi, pour éclater.
La brochure de Buonaparte et des Bourbons n'avait pas, nous l'avons dit, devancé le décret du Sénat, qui prononçait la déchéance du Monarque et de sa Dynastie. Mais l'écrire, la faire imprimer, durant l'agonie de l'Empire, la publier dans la convulsion des intérêts froissés, et au risque de haines implacables, était un acte de hardiesse, que la conviction et le péril ennoblissaient suffisamment. Plus tard, l'auteur, sans se rétracter, affaiblit bien des teintes de ce premier écrit. « Le bruit du monde, qui, nous dit le poëte, semblable à un souffle de vent, vient tantôt d'ici, tantôt de là, et change de nom, en changeant de côté1, » cette voix de l'opinion, grossie par la controverse, avait bien varié sur Bonaparte.
1 Dante, Purgat., canto XI ↩
Par des retours d'humeur, par des manœuvres de polémique, où la passion du moment domine sur la réflexion et la prévoyance, M. de Chateaubriand avait souvent grandi l'Empire, en le comparant ironiquement à ce qui lui succédait. Cela n'était ni juste ni sage. Si vous êtes dévoué vraiment à la liberté, les fautes, les médiocrités de quelques hommes en crédit, même sous un régime de droit et de discussion, ne doivent vous laisser nul regret de ce Pouvoir absolu, dont l'action rapide tient à sa violence, et qui semble quelque temps infaillible, parce qu'il n'est jamais contredit.
Quoi qu'il en soit, ces saillies d'admiration de M. de Chateaubriand pour le géant, qu'il avait vu tomber d'abord avec le cri de joie d'Isuïe, ces malins et passionnés désaveux des indignations de 1814 n'étaient pas demeurés inconnus au prisonnier des Rois, sur le lointain rocher, d'où il regardait encore l'Europe. Quelques mots jetés dans le Conservateur, touchant le prestige immortel de Napoléon, cette idée que, s'il apparaissait libre un moment, avec sa redingote grise, sur un des rivages extrêmes de l'océan Atlantique, il forcerait l'Europe entière à camper en armes sur le rivage opposé, avait flatté jusqu'au ravissement le héros captif. Citant parfois à sa manière ce témoignage d'un ennemi, il y répondait, à son tour, dans un de ces monologues, qu'on a recueillis près de lui. Là, selon le compte rendu, souvent si faible et si terne du Mémorial de Sainte-Hélène, M. de Chateaubriand, au dire de Napoléon, est doué du feu du génie. « S'il approche des affaires publiques, il pourra s'égarer, mais, de lui-même, il est fait pour tout ce qui est grand et national. »
Quand ce témoignage, renvoyé d'au delà de l'Océan et du fond de la tombe, parut dans le livre très-populaire du Chambellan de Sainte-Hélène, M. de Chateaubriand, déjà bien aigri par les disgrâces de Cour et les mutuelles blessures de la polémique; avait vivement senti cette lointaine justice : et son langage même historique s'en était adouci, lorsque le souvenir de Napoléon revenait sous sa plume. Cela suffit pour expliquer comment, des 1831, quelques mots de contradiction gracieuse, que lui adressait la reine Hortense sur sa brochure de la Monarchie élective, avaient attiré de sa part une réponse toute respectueuse et coquette. La même politesse se renouvela par une autre main, en 1832, avec l'intention marquée, sinon de gagner M. de Chateaubriand à une autre candidature que celle de Henri V, de le désarmer, du moins, pour une autre infortune, et de le flatter, dans ses mécontentements de la cause, qu'il continuait de servir. Une lettre, datée d'Arenenberg, s'adressait à ce dépit facile à deviner : « Je viens de lire votre dernière brochure, écrivait le prince Louis. Que les Bourbons sont heureux d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre! Vous relevez une cause, avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre. Vous trouvez des paroles qui font vibrer a les cœurs français : tout ce qui est national trouve de l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du Grand Homme qui illustra la France, pendant vingt ans, la hauteur du sujet vous inspire; votre génie l'embrasse tout entier; et votre âme, alors, s'épanchant naturellement, entoure la plus grande gloire des plus grandes pensées. »
Quelque chose de cet éloge aurait dû, ce semble, avertir M. de Chateaubriand et le mettre en doute, sur la voie nouvelle, où il inclinait. Relever une cause, avec les mêmes armes qui ont servi à l'abattre, ne devait pas être, pour la conscience de l'écrivain, un mérite exempt de remords, dans le passé; et, quant au second éloge donné par le Prince, c'était, ce semble, un médiocre succès pour l'éloquent détracteur de Napoléon, pour le juge sévère de ses fautes et de ses oppressions, que d'être déclaré « capable de le comprendre tout entier et d'entourer la plus grande gloire des plus grandes pensées. »
A ce compte, l'auteur de la Monarchie selon la Charte avait bien peu réussi à désabuser la France du culte de la force. A la vérité, le jeune Prince paraissait sensible à une autre gloire, et touché d'une autre grandeur toute morale : « Me laissant allerà mon impulsion, écrivait-il au généreux Publiciste, j'ose vous témoigner la sympathie que j'éprouve pour celui qui montre tant de patriotisme et tant d'amour de la liberté. »
Flatté de cette sympathie, et croyant, à ce qu'il paraît, l'apothéose de Napoléon conciliable avec l'amour de la la liberté, M. de Chateaubriand s'était gracieusement prêté à ces avances réitérées. On peut regretter seulement que, dans l'accord dont il se félicite, il ait cru devoir s'écrier : «| ne manquait plus, pour mourir de contusion ou de rire, que de voir le juste milieu bloque dans Ancône par les soldats du Pape. Ah! monsieur, où est votre oncle? A d'autres que vous, je dirais : Où est le tuteur des Rois et de l'Europe? En défendant la cause de la légitimité, je ne me fais aucune illusion. » On le voit bien, sans doute; et il est permis de regretter que l'humeur de l'illustre écrivain lui ait dicté ce langage. Français et catholique, il n'avait à se moquer ni des soldats du Pape, ni de l'occupation d'Ancône, dirigée non contre Rome, mais contre Vienne. Ami de la liberté, il n'avait à invoquer ni le tuteur des Rois, ni le maître de l'Europe. Mais, il fallait répondre à des lettres flatteuses, aux prévenances d'un Pouvoir déchu, sollicitant un illustre suffrage. On sent l'orgueilleuse faiblesse de l'écrivain, dans ces mots : Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles à celle que je viens de produire? » Mauvaise mesure de juger les choses politiques et l'intérêt des peuples ! Qu'importaient à lord Falkland les froideurs de Charles 1°, ou la lettre flatteuse qu'il aurait reçue du camp de ses ennemis? Son devoir était en lui ; et sa foi ne dépendait ni d'une disgrâce, ni d'une faveur de Cour.
Quoi qu'il en soit, l'esprit de tous était changé. Le dévouement n'était plus si opiniâtre, ni si naïf; et M. de Chateaubriand se livra volontiers à la distraction des prévenances gracieuses, qu'il recevait d'une Cour, dans l'exil aussi, mais d'un aspect plus égayé que celle de Charles 1. Le 29 août 1852, il vint, avec madame Récamier, dîner au château d'Arenenberg, que sa compagne de voyage, toujours délicatement fidèle à toutes les adversités, avait visité plusieurs fois. Il se montre, dans ses Mémoires, satisfait de l'accueil qu'il reçut; il n'ajoute rien, et ne dit pas je fus aimable, comme le remarque parfois sur lui-même un bel esprit du siècle précédent. Mais, un témoin de la réunion, mon ancien ami, M. Vieillard, gardait fort bon souvenir de ce jour, « où il trouvait seulement que M. de Chateaubriand avait paru un peu timide, et bien moins à l'aise que la Princesse. » C'est qu'en effet, il n'était pas à sa place. L'humeur et la vanité font quelquefois oublier aux plus nobles caractères et aux plus rares esprits ce que prescrirait le bon sens. L'adversaire de l'Empire, avant et après sa chute, n'avait pas de louanges à recueillir et d'espérances à donner, dans le lieu, où se gardait le dernier culte de ce qu'il avait tant combattu. La suite des événements et ces surprises du sort, qui font monter de l'exil au trône, rendront plus piquante pour l'avenir la visite de M. de Chateaubriand au château d'Arenenberg et sa prédiction conditionnelle vérifiée plus tard. Mais, cette prédiction ce n'était pas à lui de la faire. Bientôt même, de nouveaux incidents allaient rappeler à l'auteur de la Monarchie selon la Charte et de tant d'écrits à quelle autre fortune il était engagé sans retour, et surtout quels principes de Droit public il devait à jamais défendre. Madame de Staël eût été plus constante dans sa crainte et son aversion de certains souvenirs : en les repoussant, au nom de la liberté, elle ne les aurait pas proclamés tout-puissants, au nom de la gloire.
M. de Chateaubriand, au reste, était en cela moins mobile que vindicatif, obéissant surtout à sa haine contre la Révolution de 1830. Du milieu même de son propre parti, quelques imprudences, qu'il aurait voulu prévenir, aigrissaient encore cette amertume.
Pendant que, revenu de ses excursions en Suisse et en Allemagne, il passait à Genève les derniers mois de 1852; la tentative, la fuite, la captivité de la duchesse de Berry venaient lui offrir l'occasion d'une dernière lutte, que permettait le régime de droit et de publicité légale, dont Jouissait alors la France.
Je ne recherche pas, si, dans ce système, ce ne fut pas aux hommes puissants d'alors une faute politique d'arrêter l'ennemie, qu'ils ne devaient pas mettre en jugement, et s'il ne valait pas mieux, pour eux, lui ouvrir toute issue vers la mer, ou la frontière : mais, je prends l'histoire telle qu'on l'a faite. La Princesse, dont la témérité atteste du moins le courage, la fugitive hardie qui, sans soulever le vieux pays de la fidélité monarchique, y trouvait asile et secours caché, est enfin livrée, à prix d'or, par un juif deux fois apostat; elle est arrêtée prisonnière de guerre ou d'Etat, et jetée, sous bonne garde, dans la citadelle de - Blaye. M. de Chateaubriand apprend cette nouvelle à Genève, dans les premiers jours de 1833; il écrit aussitôt à M. Barthe, le Garde des Sceaux récemment monarchique du Pouvoir nouveau, pour solliciter la permission de se rendre près de la Princesse captive. Il récrit, dans le même sens, au ministre de la guerre, Président du Conseil; et, partant presque aussitôt pour Paris, il publie dans les journaux, sous la garantie de la législation d' alors, une lettre annonçant le rôle qu'il a pris ou qu'il réclame, pour-la défense de la Princesse prisonnière et accusée.
Dans ce compte rendu devant l'opinion, alors en droit de tout entendre et de tout dire, M. de Chateaubriand rappelait ses instances, pour être admis près de l'auguste prisonnière, son désir d'être autorisé par elle à la défendre, et son intention de lui proposer la formation d'un Conseil de défense, pour lequel il indiquait M. le marquis de Pastoret, M. Lainé, M. de Villèle.
Déjà, M. de Chateaubriand avait, deux fois, fait parvenir son offre à la Princesse. Sa seconde lettre, en insistant sur le choix des défenseurs à désigner, joignait aux noms déjà publiés dans les journaux ceux de MM. Hyde de Neuville, Royer-Collard, Pardessus, Mandaroux-Vertamy, de Vaufreland. Remarquable époque, même dans ses troubles, que celle où des principes de droit commun, des garanties inviolables de défense légale se présentent naturellement à l'esprit et sont librement invoqués, devant le Pouvoir établi, et où toute chose n'est pas d'abord terminée par la force et le silence! Sans apprécier assez cet avantage public, M. de Chateaubriand se disposait à en user. Pendant la crise doublement humiliante de la prison de Blaye, il préparait, pour sa part, le discours qu'il concevait, dans un procès, que le bon sens politique le plus vulgaire rendait impossible.
A part le Mémoire qu'il a publié, sur la captivité de madame la Duchesse de Berry, il préméditait une plaidoirie plus poignante ; et il en a laissé, après lui, les traits les plus outrageux, comme un coup mortel à cette Royauté de 1830, dont il maudit la durée, et savoura la chute.
Mais, nous lui ferions à lui-même, ici, sans embarras, cette question toute simple : Ses réclamations en faveur de Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, nièce de feue Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capet, contre un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé Henri, » sont-elles plus amères que les sarcasmes, dont le moraliste la Bruyère4 déchirait le Prince d'Orange et la Princesse Marie, pour l'honnête projet d'avoir mis leur père et beau-père à la porte par la fenêtre? Et le célèbre pamphlet d'Arnauld contre le nouvel Absalon, le nouvel Hérode, empêcha-t-il Guillaume III d'être, pour les Anglais, un défenseur légal et un libérateur?
4 Caractères de la Bruyère, chap. xII, n° 19. ↩
M. de Chateaubriand, dans sa haine viagère et posthume contre le Gouvernement de 1830, a trop oublié deux choses, la faute énorme, insensée, par laquelle Charles X avait encouru la ruine de son trône, l'effort constant et effectif de Louis-Philippe, pour assurer la France les garanties publiques, les libertés légales, qu'elle avait tant souhaitées et qu'elle n'avait jamais eues, au même degré, pour un terme aussi long. Que cette expérience ait cessé, que l'esprit légal ait disparu devant la force, que le droit même, dont la France avait pris l'habitude, le droit d'examen des affaires publiques ait péri, comme effacé de la pratique et du souvenir, cela ne détruit pas, dans l'histoire, la réalité de l'épreuve accomplie. L'indifférence même des esprits, si cette indifférence était aussi vraie qu'apparente, ne changerait point le passé. On dirait seulement que les caractères des peuples sont divers, que les uns avancent, que les autres tournent sur eux-mêmes, que telle nation, grande aujourd'hui dans le monde, est à la fois fidèle à la tradition et à l'esprit de progrès, que tenace à défendre ses anciens droits, ses libertés acquises, ses garanties éprouvées, dont elle ne conçoit pas même la violation possible, elle les a rendues comme inséparables de sa propre durée; que tel autre peuple, au contraire, plus hardi parfois dans la spéculation, mais trop ébloui de la force, regarde la liberté civile et politique, la sûreté des personnes, la liberté de penser, le droit d'examen, comme des théories qu'on peut reprendre et quitter tour à tour, et non comme des véritésde fait essentielles à l'honneur et à la vie des peuples.
L'écrivain, qui parle si souvent avec dédain de la causequ'il a servie, n'a pas admis cette inégalité entre l'Angleterre et la France. Il a cru, il a dit les Français capables de la liberté, dont jouit le peuple autrefois conquis et recruté par leurs ancêtres ; il a résumé et décrit admirablement les conditions et les effets de celte liberté. Il n'a cessé de la proposer pour règle, dans l'avenir, au Pouvoir, que ses vœux appelaient, comme seul légitime, sur le sol de la France. Au milieu des passions, que lui-même partageait, et jusque dans son effort pour les exciter, il s'est senti couvert par cette armure de la loi, dont parle un orateur anglais, comme du privilége inviolable de tout accusé. Ces fils méritaient un souvenir dans le pays, où l'exemple en a disparu.
Pour M. de Chateaubriand, cette fois la question générale s'effaça tout à fait devant la question personnelle. Il a vu seulement la poursuite, dont il était l'objet. L'écrit qu'il préparait avait été cité par fragments. Un journal en rapportait la conclusion terminée par le vœu d'entendre bientôt la France répéter, avec l'auteur : « Madame, votre fils est mon Roi. » Un ou deux journaux publicateurs de cette phrase furent poursuivis, pour délit de presse, devant le jury. M. de Chateaubriand intervint et fut naturellement compris dans la poursuite, que soutenait avec véhémence M. Persil, alors procureur général, s'acheminant à devenir garde des sceaux. L'illustre écrivain, associé ainsi à la Quotidienne, que défendait M. Berryer, avait lui-même pour avocat M. Ledru-Rollin, qui se troubla et s'interrompit dans son discours.
M. de Chateaubriand prononça quelques paroles, dont le trait le plus saillant était une louange pour le jury, que le noble accusé nommait, un peu démocratiquement, la Pairie universelle. Quoi qu'il en soit, le jury médiocrement frappé des vives apostrophes du parquet et touche, sans doute, du grand nom de M. de Chateaubriand, revint avec une déclaration de non coupable; et tous les accusés sortirent acquittés. Cela ne prouvait pas sans doute, comme le remarque M. de Chateaubriand, que le jury d'alors, M. Chevet en tête, eût passé à la cause de la légitimité; mais, dans les pays et dans les temps assez heureux pour avoir de libres Institutions, il s'établit de soi-même, contre l'action trop marquée du Pouvoir ou même contre les passions de parti, un tempérament de modération et de résistance.
C'est au milieu de ce succès, qu'un moment paisible et complimenté, dans sa retraite à demi champêtre de la rue d'Enfer, M. de Chateaubriand reçut un nouvel appel, qu'il ne pouvait négliger. C'était une lettre datée de la citadelle de Blaye, le 7 mai 1833. La Princesse, courageuse avec une double imprudence, victime d'une entreprise qui n'était pas de notre temps, jugeait bien cette fois la forme de secours et de services, qu'elle pouvait demander à une fidélité plus généreuse qu'entreprenante. Elle chargeait le grand écrivain d'être médiateur près de sa propre famille, d'aller à Prague plaider sa cause, faire connaître son mariage secret, et réclamer son rang futur. La hardiesse d'esprit et aussi la chimère se montraient dans une note à l'appui de cette lettre, où la Princesse révélait à son mandataire des négociations commencées par elle, pour la réunion de la Belgique à la France, avec l'aide du roi de Hollande. Mais qu'importent ces illusions? La confiance intrépide et le malheur commandaient le respect. M. de Chateaubriand devait obéir, sans qualifier, comme il le fait, du nom de nouveau pacte de famille la réconciliation plus modeste, qu'il allait préparer. C'est ainsi que dès le 14 mai, anniversaire, dit-il, de l'assassinat de Henri IV, sans la précaution d'un nouveau passe-port, et fort incognito, il se mit en route pour aller cette lois, non pas visiter les bords du Rhin, mais au delà du Danube, chercher, en Bohême, le dernier asile de Charles X.
On peut croire qu'à ses propres yeux son message de réconciliation était double, et que, près d'aborder cette infortune qu'il avait prédite, il n'était pas sans embarras pour lui-même. M. de Chateaubriand n'était pas de la race désinvolte et présomptueuse de ce Bolingbroke qui, à la fin du règne de la reine Anne, dont il avait servi avec éclat l'usurpation légale, se voyant accusé de trahison, par ses amis du Parlement, allait se faire en Lorraine, secrétaire d'État de Jacques III préparant une descente en Ecosse: et qui bientôt après, destitué même en exil, couvrait de ridicule la cause Jacobite, pour être amnistié par le parti populaire. Cet esprit d'aventures, cette rudesse de procédés, dans le défaut absolu de principes, ne pouvaient se mêler à la générosité naturelle de M. de Chateaubriand; mais un reste d'humeur, et cette nécessité d'écrire, qu'il s'imposa trop, a coûté parfois quelque chose à la dignité délicate, dont il n'aurait dû jamais se départir. Il n'a pas, comme Bolingbroke, dans sa lettre au chevalier de Wyndham, jeté, de parti pris, la dérision sur le malheur et parodié l'impuissance. Il n'a pas voulu, à grand renfort de ridicule, divulguer des faiblesses, ou des nullités surprises dans l'abandon de la confiance, et par l'obsession du respect. II ne nous a pas, comme Bolingbroke, laissé prévoir dans le dernier Stuart vaincu en bataille rangée, ce grossier comte d'Albany, dont Alfieri devait un jour consoler la noble épouse.
Mais, à dire vrai, au prix de la dignité d'un admirable talent, fallait-il aller à Prague, pour en rapporter et pour donner au monde le tableau du whist insipide du vieux Roi, des questions niaises d'un prince malheureux, et même de la curiosité un peu frivole d'une Princesse consacrée par tant de malheurs, qu'on n'a guère le droit de parler que de ses vertus?
L'accord du caractère, la continuité dans la vie est une bienséance si juste, qu'on aimerait à retrouver l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs dans les langueurs du vieux château des rois de Bohême, s'il y paraissait plus sérieusement ému. Que le dîner de la Cour exilée soit détestable et laisse le voyageur affamé, n'importe; le témoin est là mieux à sa place, qu'auprès d'une déchéance royale plus jeune et plus brillante. Que, dans cette Cour si délaissée, si triste, dans ce palais d'un autre Jacques II, plus pieux, plus médiocre, mais surtout moins dur que le premier, il y ait encore des rivalités, des intrigues sourdes, un ministre dominant et même une opposition cachée qui éclate parfois dans la bouche des enfants, c'est là un trait de mœurs, une vérité de tous les temps, que le grand écrivain n'a pas dédaigné de saisir. Mais, l'exactitude ne touche-t-elle pas ici parfois à la moquerie du secret et du malheur? Et n'est-ce pas une contradiction que le décorateur si magnifique des souvenirs de religion et de monarchie, que l'historien, dont la parole avait jeté tant d'éclat sur ces ruines du passé, nous fasse assister, dans le présent, à la décrépitude oisive de cette grandeur éteinte? N'y a-t-il pas là quelque chose de cette impitoyable dérision qui, dans la chute du polythéisme, lorsque la pompe des fêtes avait cessé, lorsque les frontons des temples étaient abattus, pénétrait encore, par un détour, dans quelque sanctuaire souterrain, dans quelque chapelle furtive, et en rapportait des fragments d'idoles brisées, dont elle amusait la foule?