Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe
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On trouvera dans le cours de ce volume, notamment page 85, certains précis des narrations précédentes éclairant celles qui vont suivre; ces résumés ne sont nullement superflus dans les Mémoires d'Outre-Tombe, ne fut-ce que pour la concordance des dates : la méthode en est tout antique, et particulièrement pratiquée par Xénophon. Au surplus, tout est à noter dans le récit de ce séjour à Rome, les notes tronquées d'un journal fantasque; la tendresse des billets entrelacée à la sévérité des dépêches, les traits d'union devenus nécessaires pour relier les uns avec les autres, la peinture maligne de la société romaine, la mort d'un pape et un conclave vus de si près; puis les méditations et les fêtes, la solennité des cérémonies et les promenades dans les solitudes ; la pompe du représentant du roi très-chrétien, et l'amour des ruines ; les digressions sur les beaux-arts et les artistes de plus d'un siècle, l'entassement des souvenirs historiques et littéraires ; enfin la noble et calme figure de Léon XII émergeant de ce désordre, et le Mémoire sur la question d'Orient s'élevant à la plus grande hauteur de la science diplomatique; cet ensemble si bizarrement mêlé fait du récit de la courte ambassade tant rêvée et trouvée vide au bout de sept mois, le reflet le plus étrange, le plus confus et le plus vrai de toutes les pensées qui agitaient alors le grand écrivain. M. Frayssinous me disait à Rome, en 1832 : « Je ne me figure jamais sans émotion que j'aurais pu rencontrer encore une fois ici M. de Chateaubriand; car sa place est toujours auprès de la croix de saint Pierre. Je le mets en tête des grands champions de Dieu qui vinrent prêcher à notre siècle naissant l'Evangile, les gloires antiques de la patrie et l'honneur : Chateaubriand, Bonald, de Maistre ! c'est à eux que je dois une partie du bien que j'ai pu faire, puisque Dieu n'a pas permis tout le bien que j'ai voulu. Chateaubriand surtout m'est apparu sans cesse comme une grande lumière qui s'est faite soudain dans un ciel a assombri par un long orage. »
P. 1. Mort de Louis XVIII.
Cette mort de Louis XVIII, je laretrouve peinte à grands traits dans les lignes entrecoupées que m'adressait madame ta duchesse Charles de Damas, femme du premier gentilhomme de la chambre.
« Paris, 4 septembre 1824.
« Vous savez déjà quelles anxiétés nous cause l'état du « roi. Quoique la vérité soit bien triste, il y a pourtant « lieu d'espérer que nous conserverons encore quelque temps ce prodige de constance et de résignation..... L'affaissement a fait de tels progrès, que le roi a sa tête presque sur ses genoux. De là une extrême difficulté de manger, surtout de boire.... Une maigreur sans cesse croissante, des yeux qui ne voient plus... Eh bien, pas une plainte, pas un retour sur sa personne : l'esprit aussi présent, aussi net, aussi aimable; la mémoire aussi surprenante; des odes d'Horace, des vers français, des « anecdotes. Rien de changé dans sa vie habituelle; jamais on n'a été si roi et si ferme dans les devoirs et dans les occupations de la royauté.... Cette force de volonté dans un corps qui succombe, cette plénitude des facultés intellectuelles, quand les facultés physiques sont éteintes.... quel spectacle !... Je ne sais si mes propres impressions m'abusent, mais il me semble que le peuple de Paris, si léger, si indifférent, naguère si atroce, est touché de ce contraste entre les pompes du trône et les misères de l'humanité. Toutes les fois que le roi sort, les cours, les quais, sont pleins de monde. On crie : Vive le roi! on lève les mains au ciel.... » - Puis, le 30 septembre. - «L'histoire a grossi d'un volume depuis trois semaines. Un roi, le plus roi de tous, sauf Louis XIV, a terminé en chrétien et en roi une carrière qui eût épuisé le courage du plus robuste de ses sujets. Ce qu'il a souffert depuis quatre ou cinq ans épouvante notre faiblesse ; et pourtant une constante occupation des affaires, cette liberté d'esprit, ce charme des souvenirs qui rendait sa conversation aussi piquante qu'instructive ; et jamais une plainte.... »
A part quelque exagération vers la fin, le tableau est aussi exact que frappant.
P. 2. Jà commençaient les abeilles à bourdonner, les oiseaux à rossignoler.
On voit que la mort de Louis XVIII n'a pas soulevé de vifs regrets dans la mémoire de l'auteur; et cette citation, empruntée à la traduction des Pastorales de Longus, par Amyot, va le mettre en verve de parler un peu trop poétiquement peut-être des intérêts les plus sérieux. Il y eu peu de mémoires plus riches que celle de M. de Chateaubriand en souvenirs des auteurs antiques; soit que cette puissance innée, car la mémoire est aussi un don de Dieu, soit que les fortes classes de son époque et les études approfondies, bases de ses ouvrages, aient exercé et développé chez lui cette éminente faculté. Même au dé- člin de l'âge, s'il oubliait parfois le nom de l'écrivain, il retrouvait fidèlement la pensée et l'expression que le moindre trait réveillait dans son esprit : et, parmi les prosateurs qui l'avaient aidé à grossir ce trésor, il faut mettre en première ligne Montaigne et Tacite.
P. 4. Un petit Savoyard arrivé tout juste à Reims.
M. de Chateaubriand avait de la prédilection pour les petits Savoyards; c'était comme une diversion à son amour pour les corbeaux. Un jour il arrêta, dans les rues de Londres, un ramoneur tout barbouillé de suie et pas plus haut que la marmotte de son camarade, pour leur parler du mont Blanc; enfin il interrompait les concertos de violon du célèbre Lafond, et ses romances les plus sentimentales, pour lui demander de chanter, sur mon piano, la chanson de Javotte :
Je quittai la montagne
Où jadis je naquis.
P. 7. La figure de l'Empereur domine tout désormais.
Ce souvenir de l'Empire qui vient saisir M. de Chateaubriand au sein des pompes du sacre de Charles Y s'explique par une phrase qu'on vient de lire : « J'écris cette page de mes Mémoires dans la chambre où je suis oublié au milieu du bruit. » Ici, mieux qu'ailleurs encore, ce me semble, il nous sera facile de deviner le procédé et de suivre le malheureux travail d'une retouche surannée. L'auteur a dit d'abord dans les nouvelles pensées que lui donne sa récente disgrâce : « La figure de l'Empereur domine tout désormais : elle apparaît au fond des événements et des idées. » Puis, peu satisfait de clore le chapitre par ces mots simples et sans effet, il ajoute : « Les feuillets des bas temps où nous sommes arrivés se recroquevillent aux regards de ses aigles. » Image forcée et expression triviale.
P. 11. Tout manquait à la légitimité.
Hors son principe qui ne meurt pas. Et ce principe ne se perd pas plus que l'honneur de François le prisonnier à Pavie.
P. 19. De ma nouvelle polémique qui dura cinq ans, mais qui finit par triompher, un abrégé fera connaître la force des idées contre les faits appuyés même du pouvoir.
La guerre que M. de Chateaubriand déclara au ministère Villèle, le lendemain de sa sortie de l'hôtel des affaires étrangères, inspirait à M. de Bonald les réflexions suivantes que je relis dans l'une de ses lettres.
« Qu'avons-nous à faire dans ce chaos, ou plutôt dans cet enfer? Si les royalistes de toutes nuances dans les Chambres ne sentent pas que les destinées du royaume sont entre leurs mains, et s'ils continuent à prêter à l'opposition libérale l'appui de leur opposition, il n'y a plus qu'à s'envelopper la tête comme les marins dont le vaisseau coule à fond. On me croira lorsque j'ai soutenu que cette forme de gouvernement nous entraînait dans l'abîme. Mais, dit Bossuet, dans les révolutions, les gens sages sont-ils écoutés? »
P. 24. Ne nous figurons pas que nous puissions rétrograder. Il n'y a de salut pour nous que dans la Charte.
L'auteur vient de dire, tant il est sincèrement ami de la constitution : « Attaquer Napoléon au nom des choses passées ; l'assaillir avec des idées mortes, c'est lui préparer de nouveaux triomphes. On ne peut le combattre qu'avec quelque chose de plus grand que lui, la liberté.»
P. 26. Ces chiourmes d'écrivains libres sont embarqués dans cinq ou six journaux achetés ; et ce qu'ils disent s'appelle l'opinion publique chez les ministres.
Hélas ! les abus de la presse indépendante, si bien dépeints par l'adorateur de la liberté, nous ont aidés à périr tout autant que les excès de la presse esclave. Et cependant la liberté de la presse n'a jamais cessé d'être l'idole de M. de Chateaubriand. « Elle seule, » me disait-il, « vaut tout une constitution. Et qu'on ne me dise pas qu'elle entrave le plein exercice du pouvoir. C'est en présence de la liberté de la presse et de l'hostilité des partis que nous avons fait la guerre d'Espagne. »
P. 50. A vous pour la vie. (Molé.)
M. Molé, en pleine Chambre des pairs, avait ri de la politique a chateaubrianesque v, en adressant à l'auteur des Martyrs, qu'il accusait de vivre dans les espaces éthérés, ces mots : « Reprenez votre lyre; remontez aux sphères « célestes, etc. » M. Molé m'a avoué récemment que jamais M. de Chateaubriand ne lui avait pardonné cette apostrophe; et ce n'est pas sans quelque maligne joie que les Mémoires d'Outre-Tombe présentent M. Lainé, et M. Molé lui-même, prêts à voler sur les traces de l'écrivain et à reconnaître sa direction suprême quand il devient l'antagoniste du ministère de 1822.
P. 33. Je suis un panier percé; mais je ne fais pas moi-même le trou au panier.
Eh ! qui donc le faisait, le trou? Certes ce n'étaient ni les fantaisies ni la dissipation, mais le laisser aller, le manque d'ordre, l'insouciance qui ne distinguait pas le jaune du blanc. En fait d'argent, l'auteur ne comptait pas avec sa bourse, et l'on voit clairement ici qu'il l'oubliait partout. Il n'avait ni livre ni carnet de dépenses, et n'écrivait jamais un chiffre. Les quatre premières règles des matémathiques ne pouvaient entrer dans ses méditations. Je crois le voir encore, quand il venait, tout embarrassé de ses prodigalités, frapper à sa propre caisse dont j'avais la clef, en s'étonnant lui-même d'y recourir si souvent.
P. 42. Ne derelinquas amicum antiquum.
A cette touchante épigraphe, à cette lettre si mesurée de M. de Montlosier, où le nom des jésuites n'est pas même prononcé, M. de Chateaubriand répond en exhalant un courroux, que dix-huit mois écoulés depuis l'injure n'ont pas refroidi : or cette observation si juste, « le « clergé qui, j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime point,» est entrée pour beaucoup dans le sentiment qui lui fit refuser, en 1827, le ministère des cultes et de l'instruction publique, comme on va le voir.
P. 54. J'ai en horreur la servitude. La liberté plaît à mon indépendance naturelle. Je préfère cette liberté dans l'ordre monarchique, mais je la conçois dans l'ordre populaire.
Voilà le plus exact résumé des opinions de l'auteur, et sa profession de foi des derniers temps. L'anarchie sanglante qu'il avait traversée, lui avait, disait-il, inspiré une telle horreur, qu'il avait un moment reculé jusque dans le despotisme; mais le despotisme à son tour l'avait ramené au culte d'une monarchie libre; culte contemplatif d'abord, et mis plus tard en pratique. Il faut remarquer un peu plus loin cette étonnante prophétie : « Toute la révolution pourra se réduire à une nouvelle édition de la Charte. »
P. 58. Lettre de M. Sébastiani : « Vos articles. sont de grands « enseignements pour tous les hommes d'État. »
M. Sébastiani a trié pour son usage les grands enseignements dont il parle, et n'en a pris que ce qu'il a voulu. L'auteur s'épouvantait lui-même de se voir le lendemain de son opposition métamorphosé en Bossuet et en Montesquieu, par ces mêmes hommes qui n'avaient fait aucun cas de la Monarchie selon la Charte, et l'avaient tant combattu au pouvoir. Il aimait encore à rapprocher ces lettres signées par MM. de Montalivet et Sébastiani, de son incarcération opérée sous leur ministère.
P. 64. « Agréez l'hommage d'une admiration sincère et d'une & estime profonde. » Benjamin Constant.
M. de Chateaubriand n'était pas si fier alors qu'il paraît l'être en 1839 des suffrages improvisés de ses anciens antagonistes; et j'ai surpris plus d'une fois dans son âme un étonnement mêlé de regrets pour l'admiration et l'estime qui lui venaient de ce côté. N'oublions pas que plus tard il a dit : « Je crus très-sincèrement remplir un devoir en coma battant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Eussé-je deviné le résultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'être laissé aller à un ressentiment trop vif peut-être, il ne m'est resté qu'à m'immoler moi-même sur le bûcher de la monarchie. »
P. 68. O mon roi ! hélas ! je vous parle, et vous ne m'entendez plus.
Cette apostrophe pleine de tristesse et de sanglots appelle dans nos yeux les larmes qui mouillaient les joues de l'auteur en l'écrivant ; et plus d'une fois j'ai surpris pleurant tout seul M. de Chateaubriand, qui ne pleurait devant personne.
P. 69. La royauté est comme la malheureuse Jérusalem entre les mains des Turcs; à peine ses enfants peuvent-ils en approcher. (Michaud.)
M. Michaud, froissé et destitué, ne combattait cependant pas à côté de l'auteur ; on ne l'intitulait pas alors, comme M. de Chateaubriand, « le grand haïsseur de la gent porte-sceptre. » Sa colère était douce : tout occupé de son Histoire des Croisades, il méditait déjà ce voyage en Orient pour lequel il vint recevoir de moi un passeport et des instructions au ministère des affaires étrangères où je fus secrétaire d'Etat pendant quinze jours. Voici ce qu'il m'écrivait plus tard :
« Je pars avec le vif regret de ne pas avoir eu avec vous « une seconde conversation sur l'Orient. Je vous remercie
« toutefois des lumières que vous m'avez données ; j'en ferai mon profit ; et, si j'achève mon entreprise et que je suive quelques-unes de vos traces, je ne manquerai pas de vous écrire des lieux que vous avez visités. Mais, sur la brèche où je vous laisse, aurez-vous le temps de penser à moi? Je vais aller remercier le Dieu de Jérusalem de vos démarches, de vos bontés, et lui demander de sauver la France. »
P. 77. Je n'aurais jamais parlé au roi de la retraite des ministres, s'il n'y allait du salut de la monarchie.
Je me souviens de cette lettre au roi où le chef de l'opposition avait fait place au gentilhomme fidèle. Elle me fut lue par l'auteur un peu avant ses entrevues avec quelques personnages influents, justement alarmés de la violence de sa polémique.
P. 80. Si, en 1830, la garde nationale ne se fût pas trouvée dissoute, les barricades n'auraient pas eu lieu.
A moins qu'elle ne les eût regardé faire comme en 1848. P. 81. J'avais eu le malheur de faire nommer M. de Polignac ambassadeur à Londres, malgré ce qu'avait pu me dire M. de Villèle.
M. de Chateaubriand résista à tout le monde même au roi, qui s'en souciait peu alors, pour appeler M. de Polignac à l'ambassade de Londres, et il omet de révéler l'un de ses motifs déterminants qui perçait dans sa correspondance intime avec moi. Il ne voulait pour successeur qu'un homme capable de le faire regretter. M. de Villèle avait mieux vu, et disait en se retirant du ministère : « Une fois pour toutes, que l'on mette donc les courtisans aux affaires: il arrivera de deux choses l'une. Ou ils sauveront la monarchie, et alors nous les applaudirons de bon cœur ; ou bien ils ne feront que des sottises, et nous en aurons fini avec eux. » - M. de Villèle avait oublié qu'en France une sottise peut faire crouler un trône.
P. 85. Le comte de la Ferronnays, mon ami, eut le portefeuille des affaires étrangères.
Ami à moitié ; il était si difficile de l'être tout à fait, surtout alors. Et cependant les instances de M. de la Ferronnays pour faire restituer à M. de Chateaubriand ce portefeuille furent aussi sincères que fréquemment renouvelées. Le roi, qui s'était prêté à regret un an auparavant à l'offre du ministère de l'instruction publique, dont M. l'évêque d'Hermopolis se trouvait fatigué, permit à M. de Chabrol de renouveler cette offre, et même celle du ministère de la marine; mais il n'alla jamais plus loin. Et quand, au début de 1829, ses forces physiques trahirent le zèle de M. de la Ferronnays en l'obligeant à quitter Paris, jamais ses prières ne purent obtenir de Charles X que ce même portefeuille des affaires étrangères fût rendu à M. de Chateaubriand. «Il y avait la pourtant, » me disait plus tard M. de la Ferronnays, « une chance de salut; car on eût évité ainsi l'intérim Portalis, combinaison mal vue au dehors, sans force au dedans, qui acheminait fatalement vers le ministère suprême. »
P. 86. M. de Rivière me donna rendez-vous chez M. de Marcellus.
Ici le récit rétrograde et intervertit l'ordre chronologique ; l'incident qui me met pour la seconde fois en scène doit être expliqué.
Des propositions indirectes pour rentrer au ministère avaient été bourdonnées aux oreilles de M. de Chateaubriand. Il me chargea d'en parler à M. le duc de Rivière, lequel dit au roi : «Le vicomte de Chateaubriand, à qui on a offert de rentrer aux affaires, éprouve le désir de développer lui-même à Votre Majesté les motifs de ses hésitations et son sentiment à ce sujet.- C'est bien, » dit le roi, « tu auras ma réponse dans la journée. » - La réponse tut une entrevue préalable pour prévenir des refus directs. On me demanda de donner sous mon toit un discret asile aux deux ambassadeurs dont j'avais reçu les ordres à Constantinople et à Londres. Le duc de Rivière, d'accord avec l'évêque d'Hermopolis, offrit les cultes. M. de Chateaubriand ne trouvant sa présence utile, et peut-être une réparation suffisante, que dans le département des affaires étrangères, la négociation échoua. Elle fut reprise un an plus tard au moment de la combinaison du ministère Martignac.
P. 88. Je consentis donc encore à m'éloigner. Par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres.
Je retrouve dans une lettre que m'adressait alors un observateur spirituel et bien placé de ces épreuves constitutionnelles certains traits qui en achèveront le tableau.- Vous nous avez quittés au troisième acte du drame qui a commencé sous vos yeux. Les journaux vous ont appris déjà les premiers changements de ministres qui constituent le quatrième. Le dénoûment prévu va nous ramener l'acteur principal, et ce n'est pas à vous que j'ai besoin de le nommer. La conduite de M. de Chateaubriand dans toute la crise a été noble et franche. II a encore jeté un de ses amis (M. Hyde de Neuville) dans la place, quand il ne tenait qu'à lui d'y entrer seul. Tous ces premiers pas faits, il faut arriver à la désignation du poste qui lui sera destiné ; et là, comme vous l'avez remarqué vous-même dans une autre circonstance, les embarras renaissent. Un avenir prochain résoudra ces difficultés. Il y a danger à droite, à gauche; et partout sable mouvant : l'intérêt que je porte aux pilotes me rend peut-être trop inquiet pour le succès de leur navigation.
« Ne trouvez-vous pas curieux de voir M. de Chateaubriand redevenir ministériel avant d'être ministre? Vous le figurez-vous hier faisant son entrée chez M. Roy et chez M. de la Ferronays? C'était un vrai coup de théâtre. ]| y a certaines têtes que j'ai vues courbées jusqu'à terre devant le noble vicomte, qui ne se seraient pas même inclinées d'un pouce il y a un mois. Il retourne dimanche à la Cour où il n'a pas reparu depuis le 6 juin 1824, de triste mémoire. Autre grand sujet de méditations philosophiques ! »
P. 93. Mon défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout.
Nè del volgo mi cal, nè di fortuna Nè di me molto.
' M. de Chateaubriand parlait mal l'italien : mais il le savait à merveille, et il avait retenu plusieurs vers des quatre grands poëtes, entre autres cet aveu si plaintif et si doux de Pétrarque. Il me le répéta au Capitole en me rappelant les honneurs et le triomphe que le chantre de Laure dut y subir.
P. 93. On s'endort au bruit des royaumes tombés pendant la nuit, et que l'on balaye chaque matin devant notre porte.
Ceci était écrit avant les trois heures du 24 février 1848; et par un incroyable hasard je le relisais dans la matinée du 2 décembre 1851, avant de me heurter dans la rue contre le coup d'Etat.
P. 92. Lorsque je priais M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche importante, pour m'éviter la peine d'aller au château, atin de me laisser le loisir d'aller visiter une chapelle gothique dans la rue Saint-Julien-le-Pauvre, il aurait été bien rassuré contre mon ambition, s'il eût mieux jugé de ma candeur puérile ou de la hauteur de mes dédains.
« M'éviter la peine. » Locution négligée qu'on ne peut passer à un académicien. Il fallait dire : m'épargner la peine ; mais l'allusion à saint Julien le Pauvre est plaisante; et « la hauteur de mes dédains » est une expression remarquable à l'usage de plus d'un personnage politique. Un jour, en 1824, M. de Chateaubriand s'en allait à pied, sans portefeuille, au ministère des finances qui était alors rue Neuve-des-Petits-Champs, et où devait se tenir le conseil des ministres ; comme nous sortions ensemble de l'hôtel des affaires étrangères, situé en ce temps-là sur le boulevard (apparemment, disait M. de Talleyrand, pour faire le pendant du café Hardy) : « Venez avec moi, » me dit-il, nous nous promènerons encore un moment comme jadis à Londres, car je ne veux pas arriver au Conseil le premier. Ce n'est pas que Villèle me gêne beaucoup, mais Corbière et ses façons bourgeoises m'obsèdent. Avec lui je n'aime pas le tête à tête ; quand nous sommes tous ensemble, il y a moins d'inconvénient. Vous avez vu, en Angleterre, Canning jalousé et haï de ses collègues; et pourtant il finira par les dominer, car il a pour lui l'opinion publique. La nos deux destinées se séparent; il n'en sera pas ainsi de moi en France malgré ce que je puis avoir de popularité. La lutte approche, et je n'aurai pas le dessus, car j'ai contre moi le roi. »
P. 99. Après tout, c'est une monarchie tombée ; il en tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à jamais.
Prédiction et devoir accomplis. Cette fidélité, maussade chez l'auteur pendant la durée de la monarchie, devint inébranlable à sa chute.
P. 100. J'ai vu Philippe dans son palais : il n'a tenu qu'à moi d'écouter des paroles généreuses.
Disons mieux; des paroles qui ne pouvaient que promettre le pouvoir ou la richesse en échange de l'honneur. C'est ainsi que l'auteur, il m'en souvient, les qualifiait alors. « Il m'en coûta bien moins, » me disait-il, « de refuser Philippe, qu'il ne m'en avait coûté de fuir Napoléon. J'aurais pu être tenté de partager la gloire; mais le profit ? Et quel profit ! Jamais. »
P. 101. J'ai défendu la veuve et l'orphelin, j'ai subi les procès et la prison que Bonaparte, même dans ses plus grandes colères, m'avait épargnés. Je me présente entre ma démission à la mort du duc d'Enghien et mon cri pour l'enfant dépouillé. Je m'appuie sur un prince fusillé et sur un prince banni. Ils soutiennent mes vieux bras entrelacés à leurs bras débiles : Royalistes, êtes-vous aussi bien accompagnés?
Non ; mais, en faisant cortége à votre génie tant qu'il ne s'est pas inspiré du ressentiment, nous n'avons pas du moins un souvenir qui vous mord au cœur, et un regret qui perce tous les voiles de vos nobles paroles.
P. 102. L'homme sage et inconsolé de ce siècle sans conviction ne rencontre un misérable repos que dans l'athéisme politique.
L'athéisme n'est jamais sagesse; en politique il est un non-sens, s'il n'est l'asile de l'égoïsme.-« Malheureux, » s'écrie Orphée, « celui qui méconnaît les dieux immortels ! Il chasse de la société des hommes et des États la sagesse et la concorde pour y mettre l'injure et le mépris. »
P. 105. Nous passons à l'ambassade de Rome, à cette Italie, le rêve de mes jours.
Le rêve de la jeunesse, pour l'auteur, fut le passage au pôle; le rêve de l'âge mûr a été le Congrès de Vérone et le portefeuille des affaires étrangères ; le dernier rêve, c'est l'ambassade de Rome; le tout entremêlé de quelques apparitions vaporeuses telles que la Sylphide, Charlotte, etc.
P. 106. Essayons à la clarté de mon couchant de dessiner un portrait sur le ciel où ma nuit qui s'approche va bientôt répandre ses ombres.
L'image est poétique, bien suivie; et je ne sais pourquoi j'y trouve une teinte d'affectation. « Vitiosum est dicendi genus quod immodico tumore turgescit, aut casuris si leviter excutiantur floribus nitet. » (Quintilien, l. XII, c. x. )
P. 108. Quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours, les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements, à toutes les misères surnommées félicités !... Vous revenez, le cœur souffrant de regrets, désolé de ces erreurs de jeunesse si pénibles au souvenir dans la pudeur des années. Voilà comme je revins après avoir été à Rome, en Syrie, après avoir vu passer l'Empire, après être devenu l'homme du bruit, après avoir cessé d'être l'homme du silence.
Tout ceci est charmant ; et l'on aura remarqué quelques lignes plus haut cette allusion à la sylphide envolée aussitôt que madame Récamier paraît: « Je n'avais jamais inventé rien de pareil. «
P. 139. De tous vos admirateurs vous savez que je préfère Adrien de Montmorency. (Lettre de madame de Staël à madame Récamier.)
Plus tard duc de Laval-Montmorency; a arbitre du goût et des bonnes manières, » a dit ailleurs madame de Staël, l'arbiter elegantiurum de Pétrone. C'est ce même ambassadeur que M. de Chateaubriand venait de remplacer à Rome. J'aurais certes beaucoup à raconter d'un cœur si noble, d'une amitié si fidèle, d'un esprit si exercé aux grandes affaires, sous une apparence légère et mobile ; car j'ai reçu beaucoup de ses confidences, et beaucoup aussi de ses lettres qui disaient si soigneusement des choses choisies; mais je n'en connais aucune de plus remarquable que celle où sa modestie refusa, en 1829, le ministère des affaires étrangères.
P. 141. Vous savez ce qu'on a dit d'Homère :
a Par la voix des vieillards tu louas la beauté.
Ce vers français dispensait madame de Staël de citer le vers grec, le premier, le plus naif, et le plus magnifique des hommages rendus à une femme. « Faut-il s'étonner que les Grecs et les Troyens souffrent tant de maux et depuis si longtemps pour une beauté si parfaite? » (Traduction de madame Dacier). Voici comment l'explique Quintilien, le maître en l'art du commentaire littéraire. Et ceux qui parlent ainsi d'Hélène ne sont ni Paris qui l'enleva, ni quelque jeune homme, ni une voix dans la foule : ce sont des vieillards, les plus sages des mortels, assis auprès de Priam. C'est le roi lui-même, épuisé par une guerre de dix ans, après la perte de tant de fils, et à la veille du péril suprême. » (Quintilien, liv. VII, ch. Iv.)
P. 144. Les femmes les plus brillantes du temps, la duchesse de Devonshire, la marquise de Salisbury, la margrave d'Anspach, etc.
A mon retour d'Angleterre madame Récamier me demandait des nouvelles de toutes les dames qui jadis se pressaient autour d'elle à Londres. C'étaient la duchesse de Devonshire, que j'allais voir vivre et mourir si paisiblement à Rome.- La margravine d'Anspach, lady Graven, laquelle, après avoir livré au publie le récit de son voyage en Crimée, avait quitté définitivement les trois royaumes. - La marquise de Salisbury, dont madame Récamier aimait à ouer l'esprit et les vertus hospitalières. Cette châtelaine du beau manoir de Hatfield était peu jolie, très-altière, t, disait-on, maligne, toutes choses fort étrangères à madame Récamier, qui ne s'en apercevait jamais chez les autres. - Enfin lady Morley, dont les saillies inépuisables la grâce plaisaient encore récemment à Londres, après soixante années d'exercice. Comme j'achève d'écrire ces mots, j'apprends que lady Morley vient de terminer sa rituelle existence. Peu de femmes en Angleterre ont eu autant qu'elle en partage la vivacité de la conversation, la finesse du propos et le talent de la répartie de tout temps assez rare chez nos voisins.