Préface
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il est presque toujours, dans l'existence la plus ignorée, un instant où elle a failli échapper à l'oubli, et un point par où elle a touché à l'histoire. Cela est vrai surtout quand on a traversé les cinquante premières années de notre siècle, si fécond en créations, renversesements et retours imprévus de la fortune. Une vie obscure a fait un moment cortége à une vie éclatante. On s'est rapproché des hommes qui s'illustrèrent, soit en gouvernant les peuples par le pouvoir, soit en dirigeant les esprits par les lettres. Il se peut que l'on ait surpris certains secrets de leurs méthodes politiques ou littéraires, deviné une énigme de leur caractère ou de leur talent. Dès lors, quand ils ne sont plus, on doit à leur prestige même de prendre soin de leur renommée, de la dégager de l'ombre que jettent encore sur elle les passions du jour, d'analyser, de purifier et d'accroître le crédit que leurs doctrines ont mérité déjà, ou obtiendront plus tard; enfin, il reste le devoir de continuer leur œuvre sous l'autorité de leur nom; et, si parfois dans le cours de ce labeur difficile on est contraint de tracer, pour ainsi dire, une part de ses propres Mémoires sur le revers de la page où ils ont laissé les leurs, ces écrits mêmes serviront d'excuse; et ici, en outre, le lecteur fera grâce au disciple en faveur d'un maître dont le génie couvre tout de son manteau.
La Politique de la Restauration, publiée il y a peu d'années, a été un premier tribut que je croyais devoir payer à la mémoire de M. de Chateaubriand. Il m'avait semblé que de sa correspondance diplomatique la plus intime ressortirait mieux encore la pensée dominante de son court ministère; et, bien que dans sa carrière publique, ou dans sa conduite privée, il ait toujours placé en première ligne cette unité de foi et de principes qui seule, disait-il, donne à la vie sa dignité, il importait d'examiner comment ses idées d'une liberté constitutionnelle s'alliaient à l'exercice du pouvoir monarchique et aux grandes entreprises. C'est ce que j'essayai alors en faisant connaître des lettres écrites pendant les heures de sa prospérité. Ici, sans effacer entièrement la couleur politique inhérente à tout ce qui est tombé de la plume de l'auteur, et qui paraît mieux incrustée encore, pour parler ainsi, dans ses Mémoires, mes études porteront principalement sur son action littéraire : et, comme notre correspondance entre Londres et Paris a servi d'appendice à l'Histoire du Congrès de Vérone, de même j'aurais souhaité que les nombreux souvenirs de la vie de M. de Chateaubriand que je rencontre en repassant la mienne devinssent une sorte de supplément au dernier de ses écrits.
Que si l'on venait à s'étonner non sans doute de mon admiration pour l'auteur du Génie du Christianisme, mais de la constance de ma mémoire, j'avouerais que j'avais fait de ses œuvres l'idole de ma jeunesse; qu'à peine mes classes terminées, emporté par l'attrait de l'inconnu vers les lettres modernes, épris d'abord moi-même de ces images hardies, mélancoliques, et de ces grands mots sonores qui semblaient, à leur début, s'emparer fièrement du sol littéraire et éclipser la sage simplicité du dix-septième siècle, comme la spirituelle légèreté du dix-huitième, j'y cherchais à la fois un aliment et un modèle. Je me cachais au fond des bois pour lire Atala en présence de la nature seule et sans témoins. Un peu plus tard, René, des hauteurs de sa rêveuse tristesse vint planer sur mes vagues pensées, comme sur tant d'esprits inquiétés par l'imagination et sans expérience de la vie. Enfin, dans mon voyage oriental, source de tant de joies immédiates et de mes jouissances prolongées, quand je foulais avec délices cette voie que M. de Chateaubriand venait de rouvrir, et où de si rares pèlerins osaient encore le suivre, j'avais avec moi l'Itinéraire grossi d'une page blanche soigneusement enlacée à chacun de ses feuillets; c'est là que j'aimais à déposer mes humbles observations, à l'abri de tant de descriptions éblouissantes; c'est là que j'enregistrais aussi, et alors sans nulle chicane d'érudition ou de néologisme, ma confirmation des récits du noble voyageur, comme s'il eût eu besoin de mon témoignage, ou ma reconnaissance pour sa direction, comme si j'avais dû être le seul à la lui exprimer.
Après un culte si assidu, je laisse à deviner ce que fut pour moi la volonté royale qui me nomma premier secrétaire à Londres, de l'ambassade de M. de Chateaubriand; lui-même l'avait sollicitée, déterminée, et il avait fait ainsi de ma personne son ombre diplomatique. C'était me permettre de méditer à toute heure, non plus sur les productions de son génie que la presse avait rendues communes à tous, mais sur ses inspirations quotidiennes et sur les méthodes mystérieuses de son art, ou, pour mieux dire, sur les allures familières de sa muse.
Dès lors, heureux et fier de rencontrer dans mon chef politique un tel précepteur littéraire, je redoublai de zèle pour mieux jouir d'une si rare fortune; je l'écoutais avec la plus scrupuleuse attention; je recueillais avidement ses paroles, je provoquais ses confidences, et je hasardais des objections pour les mieux voir réfuter. C'est ainsi que, par un procédé plus hardi que discret peut-être, détourné en tout cas pour mon usage clandestin de mon métier de diplomate, je dressai une sorte de protocole journalier de nos conversations. La, il faut bien le dire, tout au rebours des dialogues européens qui se sont établis sous ce même titre, je laissais mon héros parler tout seul; je reproduisais, dégagées de toute périphrase et sans nulle altération, ses expressions et ses idées. Mais ces notes nombreuses, qui vont jeter, si je ne me trompe, quelque lumière sur certaines obs curités de ses écrits, il en a connu l'existence, car un jour, comme il souriait de mon exactitude à lui rappeler les propres termes de l'une de ses réflexions, je convins de la fraude; et, par une suite de cet esprit de prophétie qui l'animait pour de plus hautes combinaisons, il me dit alors qu'un temps viendrait sans doute où cet arsenal pourrait être de quelque utilité pour lui-même. Puis il ajouta que, prévenu maintenant, il allait désormais mettre plus de soin à ne le munir que de bonnes armes.
En effet, le journal de la vie des personnages illustres, tenu par eux ou à côté, les notes supprimées de leurs œuvres, les dépouilles de leur carnet, les vestiges ou les anecdotes qu'ils ont laissés dans le souvenir des contemporains, et particulièrement leurs conversations et leurs correspondances intimes, où se révèle toute leur pensée, sont d'un prix véritable aux yeux de la génération qui les suit immédiatement. De cet ensemble se forme une appréciation plus parfaite de leur esprit et de leur influence. Un tel faisceau de clartés, s'il ne dissipe toutes les ombres qui peuvent se cacher encore sous quelque repli du cœur, illumine du moins l'histoire; et le témoin qui a vu de près ces dominateurs de leur siècle ou leur a survécu doit dire tout ce qu'il en sait aux hommes d'une ère nouvelle où l'on ne connaît plus d'eux que leurs écrits et le bruit de leur nom.
J'ai assisté en quelque sorte à la confection de la première partie des Mémoires d'Outre-Tombe; il y a tel feuillet qui, se trompant de route, s'est fourvoyé parmi les minutes des dépêches diplomatiques, tracées côte à côte, et j'y reconnais en passant plus d'un paragraphe pour avoir été écrit à Londres bien près de moi. Cela m'amène à rendre compte des procédés de composition que je voyais M. de Chateaubriand mettre journellement en pratique.
La plupart du temps, il dictait à son secrétaire intime, en marchant d'un angle de son cabinet à l'autre; mais, quand le secrétaire n'était pas là, et que l'inspiration était venue, il s'asseyait à une petite table dressée auprès de la fenêtre, où se trouvaient préparés des carrés de papier en monceaux, demi-feuilles d'une grande page coupée en deux. Il les chargeait rapidement de quelques lignes de sa plus grosse écriture, courant tout de travers, sans rature, sans arrêt, avec presque autant de gouttes d'encre que de mots. Il passait à la hâte de l'un de ces feuillets à l'autre, car il n'écrivait que sur l'une de leurs faces; et ils allaient, jetés de côté confusément, sans subir ni buvard ni poudre, se tacher à l'envi, se coller ensemble et se noircir des deux parts. Il interrompait assez souvent cette coulée primitive, c'est ainsi qu'il l'appelait, pour se promener à grands pas autour de la petite table, couvant de l'œil son travail, ou pour regarder en silence par la fenêtre, comme s'il demandait du secours au ciel ou à la rue; puis il allait reprendre la plume, et il ne quittait jamais cet exercice que le chapitre ou la dépêche ne fussent terminés.
Alors il rassemblait tous les feuillets épars autour de lui, leur donnait des numéros, et les repassait à tête reposée. Là commençait une seconde élaboration plus lente que la première; il la nommait la refonte et n'aimait pas à en être distrait. Il y changeait les termes, coupait les périodes trop longues, coordonnait les phrases incidentes, poursuivait à outrance les amphibologies et les qui et que trop répétés, écueil de notre langue, disait-il; il retranchait rarement de la pensée primitive, il y ajoutait plus souvent. Enfin, il encombrait cette fois son texte de ratures si abondantes qu'il fallait, pour s'y retrouver, toute l'expérience de son secrétaire intime. Celui-ci recopiait le brouillon sur des carrés de papier tout semblables aux premiers et écrits également sur une seule face, à lignes fort écartées, pour livrer plus d'espace aux corrections, et afin que, si la révision venait à entraîner la suppression d'une feuille, il n'y eût à recommencer que peu de besogne. Cette seconde copie était lue à haute voix à l'auteur, qui la suivait tant bien que mal, sur son informe manuscrit. A cette troisième épreuve il jugeait mieux, assurait-il, de la portée de la phrase, de sa transparence et de son euphonie; aussi corrigeait-il encore, et, quand Il s'agissait d'une dépèche, c'était cette même copie, retouchée de sa main, que je transcrivais de la mienne pour le ministère, ou, comme il le disait, pour le roi. Puis, en la relisant lui-même devant moi d'une voix basse, mais cadencée, et en y surveillant rigoureusement la distribution des points et des virgules, il provoquait et encourageait mes humbles observations, presque toujours pour les réfuter quand elles n'étaient pas de tout point approbatives, de loin en loin pour s'y rendre; enfin, après ce tamisage suprême, il me livrait la dépêche signée : Chateaubriand, pour n'y plus revenir; car, une heure après, le courrier de l'ambassade, sous un cadenas énigmatique s'ouvrant à un mot convenu, emportait l'œuvre politique jusque sur le sol de France.
Quant à la page des Mémoires d'Outre-Tombe tracée incessamment la nuit comme le jour, avant, après et même quelquefois pendant la prose officielle, bien que privée de ma transcription et de la révision finale, elle n'en était pas plus négligée pour cela; car, après le troisième examen immédiat sur la copie du secrétaire intime, elle allait reposer dans le carton de l'ouvrage en cours d'exécution. Peu de jours après, l'auteur l'en retirait lui-même pour la soumettre à une critique raisonnée, ainsi qu'à une épuration grammaticale qu'il appelait le crible à froid. Or, malheureusement pour les Mémoires, cette opération, trop répétée dans les derniers temps de la vie de l'auteur, a surchargé ces récits originels de superfétations d'un intérêt secondaire, de retours vers ses études historiques ou de digressions qui en ont troublé parfois la limpidité, et c'est ce que ses lecteurs les plus indulgents n'ont pu s'empêcher d'y reconnaître.
On le voit, même à l'époque la plus florissante de son talent, il s'occupait sans cesse, dans ses œuvres destinées
à la publicité, de polir et de perfectionner son style, dont le premier jet, disait-il, n'était jamais complétement satisfaisant. Sa rigueur s'exerçait tout autant envers sa correspondance officielle qui, rapide et périodique, ne lui laissait pas le temps de reviser à distance et de sang-froid. Il me répétait souvent : « Louis XVIII est connaisseur ; ainsi donc point de négligences. » Puis venaient des préceptes de cette nature : « Dans l'exorde et le cours de la dépêche, jamais de poésie, les faits, les faits dans leur plus simple exposé. Tout de suite après, les réflexions que ces faits entraînent et leur moralité pratique. Voilà pour le Conseil des ministres. Mais, quand ce Conseil est présidé par un roi qui sait par cœur Horace, on peut se permettre en terminant quelque digression inspirée en forme de péroraison; et à Paris, en ce moment, le monarque tout seul la saisira. Surtout distinguons bien des lettres sur les combinaisons politiques, aliment des hommes d'Etat, les lettres d'affaires, pâture des bureaux. Dans celles-ci restons terre à terre, sans jamais sortir du positif; mais l encore, comme ailleurs, répétons les termes pour favoriser l'intelligence. Je ne cesserai de le redire : du trivial même, oui, du trivial plutôt que du guindé. »
Or ceci s'adressait à moi, spécialement chargé de la correspondance de second ordre; car je ne réussissais pas toujours à faire entrer d'emblée dans la compréhension de l'ambassadeur le sens des lettres si variées qu'il devait signer. « Puisque je n'ai pas compris du « premier coup, disait-il, c'est que ce n'est point assez intelligible. » Un impitoyable Refaites-moi cela venait alors couronner la critique, et le correcteur était aussi clairvoyant que sévère. Je me souviens qu'un jour, pressé de recevoir le duc de Wellington, il me chargea sous ma propre inspiration, mais sous sa responsabilité, d'ajouter un post-scriptum à la dépêche journalière qu'il nommait la dépêche royale; puis, la visite terminée, quand il lut ma composition, il la biffa tout d'un trait : Ce n'est pas cela, me dit-il; je le vois bien, vous avez voulu faire du style de l'Itinéraire, il ne fallait ici que se renfermer dans les platitudes de chancellerie. Pour votre pensum vous allez tout recopier. Mais, prenez-y garde, demain quand je serai chez George IV, à Windsor, c'est vous qui ferez en entier la grande dépêche, à vos risques et périls, bien entendu, car vous la signerez. »
Sans doute ces minutieuses circonstances que je relève de mon journal se reproduisent fréquemment dans la vie commune, et c'est la gymnastique de tout secrétaire, confident d'un ministre à portefeuille ou d'un ambassadeur; mais, quand cet ambassadeur est le chantre des Martyrs, c'est-à-dire l'artisan de la prose la plus achevée qui ait résonné dans notre langue au dix-neuvième siècle, on conviendra que de telles scènes, si précieuses pour un disciple, peuvent ne pas être tout 2 fait perdues pour les lecteurs.
Aurais-je donc, à mon tour et à mon insu, mis une malice malséante à rendre à M. de Chateaubriand, après sa mort, les leçons que pendant sa vie je recevais de lui avec une si respectueuse reconnaissance? et l'élève enthousiaste serait-il devenu en vieillissant un trop rigoureux censeur? Une telle pensée m'a quelquefois agité; mais ce doute, qui seul aurait suffi pour me faire abandonner l'entreprise, je ne puis l'élever à la hauteur d'un remords, car il me semble qu'en usant d'un droit qu'il m'a légué (Politique de la Restauration, p. 43), je fais à mon maître hommage de ses dons. D'ailleurs, si je poursuis dans les Mémoires d'Outre-Tombe les néologismes et les obscurités qui appartiennent à la seconde manière du peintre, je me persuade qu'il les eût réprouvés lui-même quand régnait sans mélange sous sa plume cette première manière à laquelle il doit toute sa renommée.
Il est vrai que mon commentaire a suivi son œuvre avec autant de scrupule et de pointillerie que s'il s'agissait d'un manuscrit venu jusqu'à nous à travers la poussière des siècles, et que je retrouve, en accompagnant encore l'auteur dans ses méditations et ses élans poétiques, comme dans son rapide passage au milieu des affaires, quelque chose de cette curiosité ou de cet attrait qui m'ont entraîné vers certains poëtes de la Grèce antique. Mais cette critique ou ces gloses, M. de Chateaubriand en a usé lui-même envers plusieurs de ses écrits, quand il a enfoncé si vivement le scalpel dans son Essai sur les Révolutions, et mené plus tard à la suite des Martyrs un long cortége de notes érudites. C'est là ce qu'à son exemple j'ai tenté pour les Mémoires d'Outre-Tombe, avec plus d'audace et bien moins d'autorité. Eh quoi! puisqu'il tient un si haut rang parmi les plus illustres écrivains de notre France, ses ouvrages, lus si souvent, ne méritent-ils pas déjà d'être étudiés? Toute la censure de l'Académie envers Corneille n'a fait que rehausser le prix des suffrages du siècle, et le génie de l'auteur du Cid, pressé plus tard sous la plume d'un grand écrivain, il est vrai, par un commentaire inflexible et vétilleux, n'en est sorti que plus retentissant.
Au reste, M. de Chateaubriand ne s'épargnait pas lui-même; novateur en pratique, car il ne l'était point en théorie, il s'étonnait souvent d'avoir présidé à la naissance de l'école romantique moderne, quand jamais, disait-il, l'amour des classiques et de la belle antiquité n'avait consumé un cœur humain d'une plus vive flamme. « Mais, ajoutait-il, aux images, aux sensations nouvelles, il a fallu des mots nouveaux; la découverte du vague des passions et de la mélancolie, maladie d'une âme immortelle, n'a plus admis la simplicité. L'esprit a couru après la profondeur de l'idée, après les impressions tendues, après l'inouï, j'ai presque dit le monstrueux; enfin la contemplation et la description de la nature universelle ont fait oublier le naturel. » Ce n'était pas sans en exprimer de vifs regrets et presque des remords que l'auteur de René reconnaissait autour de lui, et en si grand nombre, des imitateurs; il voyait avec peine les jeunes alliés de sa muse, surtout ceux dont la faveur publique semblait encourager les écarts, après avoir marché d'abord à son ombre, s'éloigner de sa tutelle; puis, par une invincible pente du siècle vers la décadence, s'abandonner à une abondance déréglée. Et pourtant, vers la fin de sa vie, il se laissait aller lui-même, sans s'en apercevoir, à cette influence du temps. Passionné pour la grandeur des images et pour l'élévation de la pensée, il succombait parfois à la recherche de l'antithèse, à l'incohérence des allusions; et ces abus du style, que combattaient ses préceptes, ne sont nulle part plus sensibles que dans la Vie de Rancé, et dans certains passages des Mémoires d'Outre-Tombe, fruits de sa vieillesse.
Ma témérité, il faut bien le dire, ne s'est pas bornée à l'examen de la forme; je suis allé plus loin, trop loin peut-être. Mes remarques parfois ont porté sur le fond, et mes rectifications ont cherché à atteindre certaines appréciations des hommes ou des choses, quand elles m'ont paru trop précipitées ou trop rigides. Car, enfin, l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe, en nous prenant pour confident de ses sentiments les plus intimes ou même de ses faiblesses, ne s'était pas engagé à une semblable franchise pour le compte d'autrui; il avait promis plus de réserve dans une lettre écrite de Rome en 1805, où il annonçait le canevas, le ton et la marche des Mémoires de sa vie, ouvrage terminé à peine sous un titre plus retentissant quarante ans plus tard. « Soyez tranquille, disait-il, ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis. » Il ne nous devait pas en effet le portrait de tous les personnages qui l'ont froissé dans sa route à travers le monde : quand il les a retracés d'un crayon si impitoyable, il s'exposait, après sa mort, à blesser bien des vivants; et, comme le lui disait un jour devant moi son compatriote, M. de Lamennais : « On ne gagne rien à montrer l'espèce humaine a sous des côtés où nul n'est bien aise qu'on le regarde. J'ai donc essayé d'amortir quelques attaques trop brusques échappées à la misanthropie de l'écrivain, presque toujours dans des retouches tardives. Cette humeur, après s'être épanchée sur les autres, retombait pénible- ,ment sur son propre caractère, dont il prenait, disait-il, aussi peu souci que du reste.
Néanmoins, on le comprendra facilement, c'est avec une grande timidité que j'ai dû me permettre parfois cette atténuation des sentences portées contre plusieurs caractères politiques. J'ai pu essayer d'attendrir l'hyperbole de Juvénal, mais j'ai dû respecter le burin de Tacite. Il ne faut pas que, dans mon zèle de conciliateur, on puisse m'accuser d'avoir voulu détourner le châtiment infligé aux consciences coupables, et d'avoir joué avec ma mémoire autour d'un grand peintre pour délayer ou affadir les couleurs de son pinceau.
Les Mémoires d'Outre-Tombe sont les confessions d'un gentilhomme, et d'un voyageur, pauvre, exilé, ouvrier de la pensée pour gagner le pain de chaque jour; d'un poëte ardent à tous les combats de l'esprit, le premier et le plus robuste athlète du christianisme dans notre siècle; d'un homme d'Etat, d'un publiciste dominateur de la presse, inébranlable dans sa foi politique, lutteur invincible, même quand il se retire devant l'effort des partis; enfin d'un grand écrivain dont personne n'a contesté le génie. Ce dernier de ses ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une composition uniforme. Revu sans cesse et soumis à des divisions multiples, il n'a jamais été, pour ainsi dire, coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour; l'imagination s'y confond avec la mémoire ; la plume qui a passé à d'autres travaux revient à ceux-ci, retrempée dans toute son énergie, pour mêler à un présent assombri de mille vicissitudes un passé émaillé de mille souvenirs.
Je ne sais si je me trompe, mais ce décousu, loin de nuire à la vivacité des impressions, y vient en aide. En tout cas, il serait bien tard pour demander quelque indulgence en faveur de l'écrivain, quand il n'en a jamais sollicité lui-même dans son œuvre suprême, tant il se sentait fort de l'indépendance de sa vie, de la fermeté de sa pensée et de la supériorité de son talent.
En résumé, j'ai désiré rapprocher, une fois encore, de la vie de M. de Chateaubriand tout ce que notre commun séjour à Londres, notre rencontre à Rome, nos relations suivies à Paris, puis une longue et intime correspondance, ont laissé sous ma main de notes écrites, et dans ma mémoire de précieux souvenirs. Or l'œuvre ou plutôt l'étude née de ce désir, si je ne sais trop comment l'intituler, je sais au moins beaucoup mieux quel avantage j'en ai voulu tirer pour moi-même. Ainsi, détacher de belles pensées et de nobles sentiments pour les signaler à l'admiration; émousser quelques traits d'une satire trop acérée pour tenter de guérir leurs blessures; exercer l'esprit à relever chez les grands maîtres les négligences du style et surtout ses beautés; révéler certains procédés techniques de l'art d'écrire; enfin, encourager le goût des lettres en montrant combien elles élèvent l'âme, consolent la pauvreté, s'accommodent de la rêverie, charment la solitude et forment le génie même : c'est là ce que j'ai voulu faire; mais est-ce bien là ce que j'ai fait?