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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 4)

Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 4)

Châteaubriand et son temps · 23 min de lecture · p. 227–244 · chapitre 17 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce n'est pas de très-bonne grâce que M. de Chateaubriand avait accepté tous ces genres de sacrifices. Aussi, des qu'il me revit, il me dit en souriant, mais avec quelque amertume, que nous lui coûtions, M. de la Ferronnays et moi, quarante mille francs : « Cela vaut mieux, » répliquai-je, « que d'irréparables regrets. » - « Vous ne vous êtes pas tous les deux, » continua-t-il, « placés assez en dehors de votre siècle. Il faut envisager les affaires publiques de loin et dégager d'avance l'avenir. Que restera-t-il de mon Histoire du Congrès de Vérone? Un monument dressé à la gloire de la Restauration ; et vous ferez plus tard, quand vous croirez le danger amoindri, la Ferronnays ou vous, et par le même motif, ce que vous m'empêchez de faire aujourd'hui. Au reste, votre délicatesse et vos scrupules conviennent à votre âge; mais pour moi, j'en ai fini avec le monde, les hommes et la vie. »

P. 10. M. de Blacas; cet homme m'a toujours été contraire. Qui le sait mieux que moi? « Eh bien, » me disait M. de Blacas au mois de mars 1830, « M. de Chateaubriand est-il toujours aussi sombre dans ses pronostics? » - Plus que jamais; car il croit la monarchie perdue. » - C'est bizarre; il lui reconnaissait plus d'avenir quand elle n'était pas encore revenue de Gand ! Il est incompréhensible. » Hélas ! c'est que, comme le triste oiseau qu'il aimait et dont Virgile a fait un augure de la tempête, m. de chateaubriand « marchait seul avec lui-même, présageant l'orage » qui allait emporter à la fois son inutile prévoyance et la confiante fidélité de M. de Blacas.

P. 18. Madame de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais qui n'aime pas les coups de canon.

L'auteur, un jour, disait devant moi en souriant à madame de Chateaubriand : « Je vous reconnais toutes les vertus, même celle d'être bonapartiste ; convenez que cela ne vous a pas menée loin. » - « Et vous ? » reprit-elle vivement, « où en êtes-vous avec votre imbécile fidélité doublée d'une probité plus sotte encore? Ah ! grand écrivain, si vous aviez su tirer de votre ministère la moitié du profit que vous reprochez à certain évêque-ministre plus futé que vous, à l'heure qu'il est, j'aurais doré deux ou trois dômes à l'infirmerie Marie-Thérèse. » Et le mari que fit-il? Il se prit à rire.

P. 19. Atala était une grande petite fille dégingandée qui courait le monde toute seule.

A Londres, je montrai à M. de Chateaubriand la traduction d'Atula en grec moderne. Il s'amusait à m'en faire lire quelques fragments pour juger de l'harmonie et pour y reconnaître au passage les termes du grec ancien : Lisez-moi, » me dit-il un jour, « Chactas et le Père Aubry auprès de la jeune mourante : - Mon père, ce remède rendra-t-il la vie à Atala? - Oui, mon fils, dit le vieillard en tombant dans mes bras, la vie éternelle! Atala venait d'expirer. - Je ne comprends qu'à demi, le grec moderne, » ajouta-t-il après ma lecture, « mais il me semble que c'est traînant là où il fallait être court. » Or cette critique de M. de Chateaubriand est revenue plus tard dans mon souvenir quand j'ai trouvé une heureuse imitation de sa pensée, et cette fois merveilleusement concise, chez le mieux inspiré de ses imitateurs. C'est ce vers du prologue de Jocelyn :

Il a gagné la mort ! - Oui, lui dis-je, et le ciel.

Les deux poëtes du dix-neuvième siècle n'avaient-ils donc pas alors l'un et l'autre dans leur mémoire la sublime parole du vieux Corneille?

Où le conduisez-vous ? - A la mort. - A la gloire!

P. 20. Bataille de Waterloo.

Je n'ai point oublié l'émotion profonde que nous laissa cette vue de la bataille de-Waterloo, prise d'un des fossés de la campagne de Gand, pendant la lecture de ce fragment chez madame Récamier. Mais, quand vinrent les grands traits qui la terminent : « Deux fois les Français ont crié Victoire ! deux fois leurs cris sont étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s'éteint; les cartouches sont épuisées; quelques grenadiers blessés, au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets sanglants, refroidis à leurs pieds, restent debout, appuyés sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge. Non loin d'eux, l'homme des batailles écoutait, l'œil fixe, le dernier coup de canon qu'il devait entendre de sa vie. »

A nos applaudissements répétés, l'auteur resta triste, pensif et muet. On eût dit que les grandes ombres qu'il venait d'évoquer lui apparaissaient encore.

P. 24. Puis, tout à coup, au milieu de sa colère, il s'élance sur son cheval, et fuit.

Voilà l'image et le trait au bout de la narration historique. C'est plus rapide encore que Quinte-Curce : Darius « tanti modo exercitus rex... ... fugiebat.

P. 33. Ney se leva et dit.

Ces scènes dramatiques d'un pouvoir qui tombe, où figurent le maréchal Ney, MM. de Pontécoulant et de Labédoyère, il faut les relire dans le brûlant tableau qu'en fait M. Villemain, témoin oculaire. (Souvenirs contemporains, t. IÎ, p. 325.) « J'ai toujours eu beaucoup de goût pour M. Villemain, » me disait M. de Chateaubriand, « même quand, sous la Restauration, j'avais à souffrir de son opposition qui a précédé la mienne. C'est l'écrivain le plus élégant, l'esprit le plus fin, l'ami le plus passionné de la grande littérature. Mais, tout classique que Fontanes l'ait rendu, il garde encore quelque chose de mon école en l'épurant. Et certes je n'ai pour ma part qu'à l'en remercier. » Or ne pourrait-on pas croire que pour écrire ces Gent-Jours, en ce qui concerne Paris, le « promeneur de Gand » a consulté plus d'une fois la mémoire ou même les notes du jeune observateur demeuré aux bords de la Seine ?

P. 65. Tout à coup la porte s'ouvre ; entre silencieusement le Vice appuyé sur le bras du Crime.

Et plus haut : - « M. de Talleyrand méprisé par Fouché! - Je m'intéresse bêtement à M. de Talleyrand. » - M. de Talleyrand était une vraie tendresse. »

Je crois l'avoir déjà dit, tous ces mots aigus comme le stylet de Juvénal ont rencontré d'avance leur punition dans la visite suprême que M. de Talleyrand rendit à l'auteur en 1824. Cette perfide politesse de l'impassible diplomate décida la disgrâce du dédaigneux ministre.

P. 66. Le bailli de Crussol, survivant de Malte.

M. de Chateaubriand était aussi un survivant de Malte, et le mot porte ici jusque sur sa boutonnière où, pendant longtemps, je n'ai vu que le ruban noir de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, à côté de la croix du Saint-Sepulcre. - Un jour que nous visitions ensemble à Rome l'Aventin, comme nous entrions dans l'église de Sainte-Marie-du-Prieuré, bâtie sur les ruines du temple de la Bonne Déesse. « C'était,» me dit-il, « une noble institution que cet ordre de Malte dont l'église où nous nous trouvons est aujourd'hui le refuge! Dans nos voyages en Trient, ne vous êtes-vous pas bien des fois senti fier de lui appartenir? J'ai été, comme bien d'autres, chargé de rubans ; et ils ne m'ont pas servi à enchaîner la fortune. Mais au moins cette croix de Malte, vestige des croisades, m'a inoculé une invincible inimitié contre l'Infidèle, et je retrouve avec joie nos insignes sur le mont Aventin. Ici les mystères licencieux de Cybèle ont fait place aux emblèmes des défenseurs de la foi. Le christianisme a tout purifié. »

P. 72. Les cygnes noirs de la Malmaison.

Les cygnes noirs, qui avaient disparu de la Malmaison en 1815, y étaient revenus en 1824 : « Je m'en suis assuré en m'y promenant, » comme dit l'auteur. Maintenant ces beaux oiseaux de l'Océanie ont-ils changé de séjour comme la fortune ? nagent-ils aujourd'hui pour les plaisirs d'une reine de la maison de Bourbon ou bien ont-ils fui nos émeutes et nos orages politiques? « Le cygne, » dit Buffon, « est en paix avec toute la nature : il vit en ami plutôt qu'en roi : il n'est que le chef, le premier habitant d'une république tranquille, où les citoyens n'ont rien à craindre d'un maître qui ne leur demande qu'autant qu'il leur accorde, et ne veut que calme et liberté. » - Certes, jamais, malgré son penchant pour les cygnes, M. de Chateaubriand n'eût fait grâce à cette dernière phrase, où les qui et les que, ses ennemis constants, se montrent si touffus.

P. 76. Qui sait si un jour la France ne tournera pas les yeux vers vous, lorsque, à l'école de la liberté, ‚vous aurez appris le respect des lois? Vous reviendrez alors, non en ravisseur qui fond sur sa proie, mais en grand citoyen pacificateur de son pays.

Cette apostrophe que M. de Chateaubriand adresse fictivement au Napoléon du 20 mars 1815, il ne faut pas oublier en la lisant en 1838, qu'elle a été écrite en 1840. P. T1. Encore si les visirs du calife dépouillé s'étaient contentés de lui tourner le dos... Oncques ne fut plus complet abandon.

Ici je n'ajouterai rien au tableau tracé par l'écrivain de l'isolement qui se fait autour de la puissance et même du génie, dès qu'ils sont tombés. C'est l'histoire de toutes les époques ; je remarquerai seulement que cette tournure de phrase vieillie, oncques ne, était familière à l'auteur quand il voulait donner plus d'énergie à sa pensée.

P. 90. M. ei madame Bertrand, MM. de Montholon, Gourgaud et Las-Cases, volontaires et généreux passagers sur la planche submergée !

Un peu plus haut, vous avez lu : « Moi qui crois à la légitimité des bienfaits et à la souveraineté du malheur, si j'avais servi Bonaparte, je ne l'aurais pas quitté. »

P. 106. Décret du Sénat : « Considérant que la liberté de la presse a été constamment soumise à la censure arbitraire de la police, et qu'en même temps il s'est toujours servi de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits controuvés, de maximes fausses, etc.

Ainsi disait de son bienfaiteur le décret du Sénat devenu tout d'un coup si chatouilleux à l'endroit de la liberté de la presse, et voici comment M. de Chateaubriand vengeait l'Empereur, à qui il ne devait rien, des insultes de ses impériales créatures : « Il résulte de ces remarques que « Bonaparte était un poëte en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, habile et sensé dans l'administration, un législateur laborieux et raisonnable. » (P. 94.) Qui donc l'emporte ici de l'adversaire constant mais généreux, ou des serviteurs infidèles qu'entraînait la fortune ?

P. 115. Les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment point la liberté; l'égalité seule est leur idole.

Observation favorite de M. de Chateaubriand; il la répétait sur tous les tons. On vient de lire (p. 60) : « Libéraux et royalistes inclinaient au gouvernement absolu c'est le tempérament et le train de la France. » - « La France, » me disait-il souvent, « est ivre d'égalité, mais de liberté ne se soucie guères. » - On lit plus loin : Le despotisme que Bonaparte a laissé dans l'air descendra sur nous en forteresses. » - Prophétique! Paris embastillé!

P. 150. A l'extrémité de notre hémisphère, on entend, dit Tacite, le bruit que fait le soleil en s'immergeant : Sonum immergentis audiri.

Superstition des peuples de la Germanie que l'auteur prête à la France, « ce grand nid de soldats, » quand elle voit s'éteindre sous les flots le géant de Sainte-Hélène.

Audiet Herculeo stridentem gurgite solem.

(JUVÉNAL, sat. XIV, v. 280.)

P. 145. Napoléon ne se choqua point de cette simple appellation, Monsieur.

C'est cette appellation de monsieur, sir, que les Anglais donnent à leurs rois, n'en ayant point d'autre pour eux-mêmes, « puisque sir, en leur langue, est autant que seigneur; » et c'est le même mot qu'après l'avoir appliqué à bon nombre de gentilshommes nous donnons aussi à nos rois, quand nous en avons.

P. 155. Il ordonna d'envoyer son cœur à Marie-Louise.

Ces volontés suprêmes de Bonaparte nous occupaient fréquemment à Londres. M. de Chateaubriand y revenait volontiers. « Pourquoi donc ce cœur à Marie-Louise ?» disait-il; « elle le fera embaumer par le général Neipperg. « L'ombre de Joséphine en était plus digne. »

P. 167. Tout le bruit qu'il avait fait sur cette terre ne pénétrait pas à deux lignes au-dessous.

Ici l'auteur a eu en vue le style de Pascal; l'édition de la Presse portait, « ne pénétrait pas six pieds au-dessous. » Une variante tardive a donné le nouveau texte; on y voit que, si M. de Chateaubriand cherchait à rivaliser avec Bossuet, son constant modèle, il imitait aussi de Fénelon la sollicitude à châtier, raturer et polir les phrases. Et y en a-t-il beaucoup de la force de celle-ci qu'on vient de lire (p. 121)? «Jamais aucun talent, aucune supériorité, ne m'amènera à consentir au pouvoir qui peut d'un mot me priver de mon indépendance, de mes loyers, de mes amis. Si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur, c'est que la fortune ne ‚me paraît pas valoir la peine qu'on la défende ; quant à l'honneur, il échappe à la tyrannie; c'est l'âme des martyrs. Les liens l'entourent et ne l'enchaînent pas ; il perce la voûte des prisons, et emporte avec soi tout l'homme. »

P. 176. Napoléon. « Chateaubriand a reçu de la nature le feu « sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de « Racine, c'est celui du prophète; si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible qu'il s'égare, tant d'autres y ont trouvé leur perte ! Mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie. »

Au portrait de Napoléon peint par Chateaubriand, suc-. cède le portrait de Chateaubriand peint par Napoléon. Quand parut le livre de M. de Montholon, d'ou sont extraites ces louanges, . de Chateaubriand me dit Voilà le traité de réconciliation entre cette grande mémoire et ma vie. Ma plume d'écrivain politique avait lutté contre son épée de conquérant; il n'a cherché qu'une gloire, source de larmes pour les peuples; moi, je n'ai voulu que la liberté et le bonheur de la France. Mais, malgré nos desseins si contraires, nos natures se touchaient par certains côtés. Du haut de son rocher lointain, avant de mourir, il a conclu la paix entre nous et pour toujours. » Cependant, même sur ce rocher, le géant de Sainte-Hélène n'avait pas été toujours aussi bienveillant pour l'auteur. M. de Las-Cazes et le docteur Antomarchi rapportent quelques traits de conversations intimes dont la malignité des journaux ou même la jalousie diplomatique s'empara, surtout en Angleterre. Le grand nom de l'ambassadeur, son intuition rapide et profonde des hommes et même des femmes, sa dédaigneuse sauvagerie, froissaient quelques amours-propres à Londres. Il parlait si peu, que, ne pouvant le prendre par ses paroles, on essaya des paroles d'autrui. On fit grand bruit de certaines critiques, échos de Sainte-Hélène; et, malgré son indifférence aux bourdonnements des salons, M. de Chateaubriand se sentit plus d'une fois piqué. Si j'osais emprunter quelque chose de son langage, je dirais que « ces arguties de procureurs-diplomates valaient ce qu'elles pouvaient pour le combat» (p. 2), et que, pour contrebalancer le crédit de l'ambassadeur, on tentait d'attaquer en lui l'écrivain.

P. 184. Qui voudrait voir Pompée ailleurs que dans le sillon de sable élevé par un pauvre affranchi aidé par un vieux légionnaire?

Réminiscence de Corneille dont les beaux vers résonnent d'eux-mêmes quand l'heure de la mort est venue pour les grands de la terre :

Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre,

Et d'un peu de poussière élever un tombeau A celui qui du monde cut le sort le plus beau.

P. 184. Du moins, si on avait suspendu le cercueil au couronnement de l'Arc de Triomphe, si les nations avaient aperçu de loin leur maître porté sur les épaules de ses victoires !

M. de Chateaubriand appuyait cette idée de ses inspirations plus que de ses raisonnements : « Pour cet homme, » me disait-il, « il ne faut rien de ce qui convient aux autres hommes : il n'a point péri en guerrier à Waterloo dans sa toute-puissance militaire ; il est mort en aigle enchaîné, sur un rocher reculé du monde, sans vieillir; il n'a point mérité les invalides. I! n'a point servi son pays, comme Turenne, il l'a vaincu et conquis. J'aurais voulu que sa cendre surplombât sur cette ville qu'il a enchaînée, et pût dominer même la colonne où il est debout sur ses trophées, afin d'étaler aux yeux de tous, éclatant comme l'Etoile, le néant de la grandeur humaine. »

P. 189. Un froid rigoureux faisait tomber les généraux autour du char funèbre, comme dans la retraite de Moscou.

En écrivant ceci, l'auteur s'est souvenu d'une improvisation de Victor Hugo :

Jour heau comme la gloire,

Froid comme le tombeau.

Et quand plus loin on lit, p. 192, « un ciel émerveillable, » n'ai-je pas raison de m'écrier à mon tour avec Martial : Non est hic, rogo, Cinna, barbarismus?

P. 195. Ah ! si du moins j'avais l'insouciance d'un de ces vieux Arabes de rivage que j'ai rencontrés en Afrique. Bercés du murmure de la vague, ils entr'oublient leur existence, et chantent à voix basse une chanson de la mer; ils vont mourir.

Ces vieux « Arabes de rivage » que l'auteur envie « rasant les ruines de Carthage comme des hirondelles de mer, » attendent dans l'oubli de l'opium la fin de leur existence stupéfiée; mais, heureusement pour ses lecteurs et pour la France, l'auteur va vivre et se ressouvenir.

P. 198. Je rougis quand je pense qu'il me faut nasillonner à cette heure d'une foule d'infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d'une scène dont le large soleil avait disparu.

Phrase répréhensible de tout point, où la retouche de 1845 a produit l'antithèse et la stérilité. Qu'eût dit l'auteur si tout autre que lui l'eût qualifié « d'être douteux « et nocturne » et Louis XVIII « d'infime créature? »

P. 200. La Restauration offre du moins un point où l'on peut retrouver de l'importance.

Avec toute cette humeur contre notre « génération mutilée, » je retrouve ici la conversation de 1837 dont ma Politique de la Restauration a rendu compte (p. 55) : Sous la Restauration, la liberté avait remplacé dans nos mœurs le despotisme; la nature humaine s'était relevée. Il y avait plus d'air dans la poitrine, comme disait madame de Staël; la publicité de la parole avait succédé au mutisme; les intelligences et l'esprit littéraires renaissaient ; et, bien que le Français soit né courtisan, n'importe de qui, toujours est-il qu'on rampait moins bas. v

Pour achever de réhabiliter cette époque de notre histoire qu'on se plaît à méconnaître, relisons l'éclatant témoignage de M. Villemain :

« Savez-vous ce qui donne à la Restauration, à cette époque de paix et de trouble, mobile et contente, qu'un violent orage termina si brusquement, une physionomie à part, un caractère dans l'avenir, un titre durable de gloire intellectuelle...... Ce sera surtout qu'à cette époque et dans un cours rapide, altéré parfois, mais qui tendait à s'épurer, la littérature française fut inspirée d'un esprit généreux, qu'elle aima, qu'elle chercha, qu'elle voulut la science, la liberté, les lois, l'originalité dans l'art, et la dignité dans la vie publique.

(VILLEMAIN, Choix d'études, p. 33T.)

P. 205. Mon debut à la tribune fut un discours sur Inamovibilité des juges. Je louais le principe.

Principe repris et abandonné en 1849 ainsi qu'en 1830, comme pour mieux prouver que, même au plus fort de ses révolutions, la France n'est jamais sincèrement amie de la liberté : « La royauté héréditaire, » me disait l'auteur, est le type et la source d'une justice immuable. Nos premiers rois étaient nos premiers arbitres. Saint Louis et Louis XII jugeaient au pied d'un chêne. Mais le temps de nos grands magistrats est passé; tels que nous sommes devenus, l'inamovibilité elle-même se courberait devant le pouvoir et changerait avec la fortune. »

P. 207. Si l'Europe civilisée voulait m'imposer la charte, j'irais vivre à Constantinople.

Noble élan de fierté patriotique étouffé alors par le huis clos de la chambre des pairs ; M. de Chateaubriand le redisait volontiers dans ses conversations intimes. Je l'ai entendu maintes fois alors s'élever avec une énergie indignée contre cette allégation que la charte aurait été imposée par l'étranger en 1814. Les étrangers, disait-il, ne s'en souciaient guère. Elle fut l'œuvre de deux ou trois courtisans, qui déjà à Saint-Ouen voulaient plaire au roi, et le supposaient plus imbu qu'il n'était réellement des idées britanniques. Louis XVIII se rendit à leurs raisonnements avec moins de conviction qu'on ne l'a cru. Il avait trop souffert des autres régimes pour ne pas tenter de celui-ci ; on espérait payer la bienvenue en donnant au pays ce que le pays n'avait plus, des franchises et une ère nouvelle de liberté : « La liberté, » ajoutait-il, « qui donc l'aimait sincèrement? Personne; si ce n'est le pauvre émigré, chevalier de Malte, demeurant d'un autre âge, nommé Chateaubriand. » Or c'est cette même liberté que Milton appelait la mère du génie, et que l'auteur a toujours défendue par droit de naissance avec tout le zèle d'un fils privilégié.

P. 209. La révolution continua son cours.

« Nous sommes en pleine rotation de réformes vitales, » m'a toujours dit M. de Chateaubriand, « elles se contredisent ou se répètent; voilà tout. Après 1793, qui seul a cruellement innové, l'Empire nous rendit l'ancien régime avec plus de despotisme; puis Louis XVIII nous a redonné 89, que le gouvernement de Juillet, avec une altération de personnes plus que d'institutions, continue.»

P. 212. La Monarchie selon lo Charte est un catéchisme constitutionnel.

C'est au moins le code que les Français de notre âge étudièrent de préférence à Delolme et à Blakstone pour prendre une teinte suffisante d'éducation constitutionnelle.

P. 213. Il passe pour constant dans un certain parti qu'une révolution de la nature de la nôtre ne peut finir que par un changement de dynastie; d'autres, plus modérés, disent par un changement dans l'ordre de successibilité à la couronne.

L'auteur, qui écrivait ceci en 1816, apercevait l'écueil de 1850, en le maudissant par avance. N'a-t-il pas vu même bien au delà?

P. 213. Je n'avais pas bravé Bonaparte pour être intimidé par M Decazes.

«L'Empire, » m'a dit M. de Chateaubriand, « avait supprimé le Mercure, pour un article où j'avais laissé paraître trop d'amour pour la liberté. La Restauration voulut effacer la Monarchie selon la Charte, parce que j'y attaquais le ministère de la police, et par là, indirectement, l'homme qui en était revêtu. Celui-ci raya mon titre sinécure de ministre d'État. Cinq ans après je le chassais de Londres, mais non pas du cœur de Louis XVIII où je n'ai jamais eu de place. »

Ces paroles, empruntées à mon journal de 1822, y précèdent de quelques pages celles que l'on va lire. «Jamais sa lutte contre le ministère Decazes ne revient dans nos entretiens que M. de Chateaubriand ne s'anime à ce souvenir, comme s'il était encore dans la chaleur du combat. Ce matin entre autres, en visitant les jardins botaniques de Kew, l'ambassadeur, rendu par l'aspect et la solitude de la campagne à la vivacité de ses impressions, amorties sans doute dans le tumulte de la capitale, m'a rappelé de lui-même son opposition de 1816, et les suites de la Monarchie selon la Charte. « Quoi donc! » m'a-t-il dit avec feu, ce même ministre que par une royale exagération on avait, en 1814, égalé à la puissance d'une armée, qu'en 1815 on avait fait le confident et le bras droit de l'exil, quand, en 1816, il promulgue et popularise le code des nouvelles institutions dans un écrit de quelque valeur politique, on le frappe de disgrace parce qu'il a mal parlé de la police, et parce qu'un favori, apprenti de l'Empire, échappé de l'école de Fouché, se trouve atteint par des vœux ou des raisonnements, dans certaines de ses attributions! Et c'est ce favori qui se fait fort avec ses adeptes, débris du régime impérial, d'inaugurer en France, en dehors de la volonté du pays, mais aidé du prestige de la royauté, je ne sais quel jeu représentatif, qu'il comprenait et pratiquait mal ; tandis que nous, fauteurs constants de la vraie liberté monarchique, révélateurs du mécanisme constitutionnel, on nous éloigne des conseils de la couronne dont nous sommes les appuis naturels et fidèles ! Je n'hésitai pas un instant. Je protestai contre la saisie de mon écrit qu'on ne put étouffer. Privé du traitement de ministre d'État qui me faisait vivre, je vendis, pour avoir du pain, la Vallée-aux-Loups et mes pauvres livres qui m'avaient servi à créer ma petite fortune quand je m'en inspirais pour mes œuvres littéraires. Je n'en avais plus besoin, il est vrai, dans la langue des affaires et le positif de la polémique. Mes armes étaient ma colère de chaque jour. Je sautai dans la lice pour y briser ce système qui faussait la Charte et retardait le règne de la liberté. J'ai fini par terrasser mon adversaire, et je suis loin d'en éprouver le moindre remords. Un favori premier ministre ressemble trop à un grand vizir. Je ne me repentirai jamais d'avoir arraché au roi le jeune et téméraire ami qui, captivant son affection, lui faisait oublier les véritables intérêts de sa race et de la France. »

Je n'ai nul besoin de dire que je n'avais pas perdu un mot de cette confidence quand je l'écrivis.

216. Louis XVIII.

Le second paragraphe de ce portrait est peu digne du ton de l'histoire. Injurieux à Louis XVIII, il n'entrait pas dans les confidences directement nécessaires des Mémoires : c'est une de ces rancunes dont l'auteur va tout à l'heure s'adresser ainsi à soi-même le reproche. « Ce penchant ironique que j'ai toujours réprouvé en moi. » L'aveu pouvait être suivi d'une réparation ; mais la résignation chrétienne n'est pas allée jusqu'à effacer les irrévérences du style et de la pensée. Dans ce portrait de Louis XVIII on remarque néanmoins ceci : « Sa grandeur était de la patience; il n'allait pas aux événements, les événements venaient à lui. » N'est-ce donc pas là le vrai roi constitutionnel tel que la Monarchie selon la Charte le veut et le comporte?

P. 219. Ce préféré puise une double force dans sa turpitude, et dans les faiblesses de son maître.

Ce mot contre le favori sans le nommer est plus dur et plus injuste que tout ce qui va suivre en le nommant. M. de Chateaubriand croyait avoir assez fait pour justifier sa sévérité quand il avait à peu près répété ces paroles de Saint-Simon : « Travaillant pour moi pendant ma vie, et « pour qui voudra après ma mort, je ne me suis arrêté à a ménager personne par aucune considération. s

P. 223. Il est vrai que M. Decazes servait trop bien la royauté; ce fut lui qui déterra le maréchal Ney dans les montagnes d'Auvergne où il s'était caché.

L'auteur ne se lassait pas de renvoyer aux hommes d'Etat qu'il nommait les disciples de Fouché, et è la police de 1816, l'arrestation et la mort du maréchal Ney. Quant a moi, » me disait-il plus tard, « a cette époque de réaction, je demandais publiquement d'éteindre les divisions, de guérir les blessures, d'interdire toute vengeance et de pardonner. » C'est en effet ce qu'on lit dans son discours prononcé le 22 août 1815, à Orléans.

P. 224. Enfin la mort de M. le duc de Berry amena la chute du favori.

Au milieu des brochures laissées par notre devancier à l'ambassade de Londres, j'avais remarqué l'acte d'accusation porté par M. Clausel de Coussergues contre M. Decazes ; ce dernier avait écrit de sa main sur le dos du livre ces mots : Monument de la folie humaine. Je les montrai à M. de Chateaubriand. « Mon ami Clausel, » me dit-il, « a voulu allonger une de mes phrases; il en a fait un volume, et il en a trop dit. Le favori n'était pas coupable; il était seulement l'auteur d'un système complice. On l'a reconnu trop tard. » M. de Vitrolles m'a raconté à son tour que, M. de Chateaubriand ayant apporté au bureau du Conservateur l'article où se trouvait cette terrible parole : « Les pieds lui ont glissé dans le sang, » elle était sur le manuscrit suivie de celle-ci, « le torrent de nos larmes l'a emporté.» Et, comme on fit observer à l'écrivain que l'image ainsi délayée perdait de son énergie, il biffa tout d'un trait le torrent. Mais s'il effaça sans murmurer le second membre de la phrase, il n'a jamais regretté le premier, ni ce qu'il appelle la chute du favori. - Et pourtant, n'en déplaise à son redoutable adversaire, mon heureux et aimable compatriote n'était coupable ni au chef matériel ni au chef moral ; mais la France atteignait une de ces périodes où sa mobilité fait naître tantôt une crise, tantôt une catastrophe; et, pour me servir d'une expression familière à l'auteur, l'étoile du favori trop brillante au lever, avait pâli et décliné vers le couchant. Nous avons pu le remarquer nous-mêmes, ces hautes accusations de complicité, filles d'un zèle trop ardent, qui surgissent à la suite des époques funèbres de nos annales modernes, 'ont toujours affaibli le gouvernement qu'elles prétendaient servir, et ne l'ont point arrêté dans la voie de sa décadence ; elles refroidissent les auxiliaires, outragent les bons sans décourager les méchants, et ne signalent point les véritables écueils : elles blessent ainsi le corps social tout entier; et le temps lui-même qui se charge de les dissiper ne sait pas guérir toute la douleur des cicatrices.