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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe

Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 35–54 · chapitre 6 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En suivant pas à pas l'écrivain, nous allons bientôt échanger les troubles tumultueux et sanglants de la société française contre l'innocence et la paix du nouveau monde. Il y a beaucoup à admirer sans doute dans les premiers tableaux, mais, s'il me fallait une excuse pour avoir accumulé de pointilleuses critiques sur les descriptions du passage aux Etats-Unis, en 1791, je la trouverais dans une confidence que je recueillis un jour de la bouche de l'auteur, au moment même où, en 1822, il écrivait de souvenir, à Londres, le récit de sa traversée. « Le style descriptif, » me disait-il, « que savaient contenir les austères écrivains du grand siècle, tente notre faiblesse par sa facilité et son éclat ; on le laisse aller ; alors il grossit, se tourmente lui-même dans son cours, sort des digues de la langue, et finit par nover le goût et la pensée. »

P. 2. La monarchie.

Ici la monarchie, bien que répétée sept fois en sept lignes, n'est qu'un ornement de la pensée et du style. Celui de nos grands écrivains qui a le mieux soigné et poli sa diction a aussi, dans une œuvre immortelle, répété neuf fois en vingt lignes le mot plaisir. Et cette répétition (Télémaque, liv. VIII), ne choque ni l'esprit ni l'oreille.

P. 10. La constitution de Bretagne.

Ce prélude du deuxième volume est un excellent morceau d'histoire, ou plutôt un beau chapitre de la philosophie de l'histoire, science que notre siècle a vue naître, dit-il, mais dont Bossuet me paraît le fondateur méconnu.

P. 13. Le P. Grég. de Rostrenen.

Ce paragraphe d'un aussi obscur grammairien que le P. Grégoire de Rostrenen, lequel n'avait, aux yeux de l'auteur, d'autre mérite que d'être né à Rennes, et cette citation, beaucoup plus connue des lettres de madame de Sévigné, interrompent le ton sérieux du récit comme la marche du chapitre, pour y substituer des détails et des souvenirs fort étrangers même aux « ripailles politiques » que l'écrivain veut retracer. C'est ainsi que j'ai vu plus d'une fois l'ambassadeur mêler à la fin de ses plus graves dépêches, non sans doute comme ici des traits d'une littérature capricieuse, mais des considérations empruntées à l'histoire ancienne, soit pour corroborer ses raisonnements, soit pour distraire de la monotonie des faits constamment modernes.

P. 21. La Noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à Rennes pour protester contre l'établissement de la cour plénière. Je me rendis à cette diète... c'est la première fois que j'assiste à une réunion politique.

Ici perce le peu de penchant de l'auteur pour les réunions politiques. Ce dégoût, rarement déguisé, tient en partie, je crois, à sa timidité sauvage et à son improvisation laborieuse. C'est ainsi qu'il avait retenu de ses longues recherches érudites une réflexion de Suidas qu'il répétait volontiers : « Autre chose est d'improviser pour la multitude, ou d'écrire pour l'art. i

P. 35. Cornettes blanches, yeux bleus, visage rose, cheveux blonds emperlés de rosée, les valkyries de l'Edda.

Cette charmante description des femmes de Bretagne est un peu gâtée par ces quatre nuances trop rapprochées les unes des autres, et par les valkyries de l'Edda : cela sent la manie coloriante de l'école moderne; et, en outre, la callemandre et les caillebottes sont des termes trop peu connus du commun des lecteurs.

P. 41. En pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer tout accident qui porte à l'oubli comme un moyen d'échapper à soi-même; un ivrogne joyeux est une créature heureuse.

J'ai entendu souvent M. de Chateaubriand envier l'ivresse, mais jamais invoquer sincèrement l'oubli. Ici c'est toujours une suite de sa diatribe contre la mémoire.

P. 49. Dans les grandes transformations sociales, les résistances individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes contre les faits.

Ceci s'applique admirablement au caractère et à la fermeté de la foi politique de l'auteur. « Le temps, » disait-il en 1832, «emporte avec lui ma révolte, et ne m'en laisse • « que l'honneur. »

P. 55. Bravacherie et brouillement.

Ce premier terme est créé en mépris de la Cour, et le second pour épargner l'ennui d'en chercher un autre. Ronsard a dit :

Je fis des mots nouveaux, je restaurai les vieux.

P. 56. Le souvenir de ce sourire me fit reconnaître la mâchoire de la fille des rois quand on découvrit la tête de l'infortunée dans les exhumations de 1815.

M. de Chateaubriand m'a raconté plus d'une fois, et toujours en frémissant, cette effroyable reconnaissance; mais j'avais peine à croire à un tel prodige de conservation ou de mémoire. Un jour, en rappelant cet horrible et lugubre souvenir, il ajouta: «Je n'y pense point que je ne redise en moi-même les belles paroles de Burke : - Jamais, sans doute, ne brilla sur ce globe, qu'elle semblait à peine toucher, une vision plus charmante. » Il s'arrêta là dans sa citation que je vais achever : « Je la vis comme elle se levait à l'horizon, ornant et réjouissant la haute sphère où elle commençait à se mouvoir, étincelante comme l'étoile du matin, pleine de vie, de splendeur et de joie. » - Glittering like the morning star, full of life, and splendeur and joy, (BURKE, Reflections on the French Révolution.)

P. 56. Louis XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, M. le duc d'Orléans déclaré régent, que fùt-il arrivé?

Probablement ce qui est arrivé en 1830. Changez les noms et la date. Charles X abdiquant, Henri V appelé au trône, et le duc d'Orléans déclaré régent, n'ont rien sauvé.

P. 59. La vieille France était venue là pour finir, la nouvelle pour commencer.

Quel tableau buriné pour l'histoire par un témoin oculaire, que cette prise de la Bastille, racontée par tant d'autres et si diversement ! Il n'y a plus là ni assaut, ni glorieuse conquête, mais bien une sanglante parade, un acte violent où l'on entrevoit le triomphe meurtrier d'une populace déchaînée.

P. 60. Après cinquante ans on élève quinze bastilles pour opprimer cette liberté au nom de laquelle on a rasé la première bastille. (Paris, note de 1841.)

Et plus loin, à propos de Monsieur, frère du Roi, on lit (p. 63) : « La Révolution s'en défiait, il eut décidé le sort de la Révolution. »

Je n'ai pas été, en 1841, le seul confident de l'humeur indignée que donnait à M. de Chateaubriand l'embastillement de Paris. Mais ici je me borne à une seule observation de rhéteur. Deux fois le mot b1stille pour être plus clair; deux fois le mot révolution plutôt qu'elle. C'est là un des secrets du style chateaubriantique. « Ne l'oubliez. pas, » me disait l'écrivain, « plutôt qu'une amphibologie , « cent répétitions. »

P. 69. La France doit à la Noblesse française sa liberté, si liberté il y a pour la France.

Oui ; mais bientôt les gentilshommes eux-mêmes perdirent plus tard leur liberté et leur tête. Les patriciens des provinces disparurent devant les fonctionnaires des régimes nouveaux. La Noblesse de France, appauvrie et dominée, ne fit que changer de maître et n'a gardé que vous pour protester en sa faveur.

P. 72. Pour oriflamme devant le fils de saint Louis, des ha!- lebardes suisses élevaient en l'air deux têtes de gardes du corps frisées et poudrées par un perruquier de Sèvres.

Et quand, à la vue de cet horrible trophée, et au souvenir de Varicourt et de Deshuttes, qui venaient de mourir pour elle, Marie-Antoinette, près de s'évanouir, demandait à cette foule abjecte un verre d'eau, et n'en obtenait que l'outrage; c'est alors qu'un ami de l'auteur, le jeune Hyde de Neuville, tendit, au péril de sa vie, quelques gouttes d'une eau pure à cette reine de France, qui ne voyait plus couler autour d'elle que du sang.

P. 71. Mirabeau.

Ce morceau si remarquable sur Mirabeau a paru dans quelques Revues cinq ans avant la publication des Mémoires d'Outre-Tombe. On y relèvera avec nous les traits suivants :

«| n'était corrompu que pour lui. Son esprit droit et ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence.

« Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en « annihilant le sens moral, une sorte de barbares.

« J'ai voulu guérir les Français de la superstition de « la Monarchie, et y substituer son culte.

« Mirabeau ne s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers honneurs de l'État.

«Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la Cour, et la Cour l'acheta... Sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien, sa mort l'a laissé en pos-- session de sa force dans le mal. » - Ceci est du Tacite pour la couleur et l'expression.

P. 79. Frigide.

Cet adjectif, créé du substantif frigidité, terme consacre à une jurisprudence surannée, est une hardiesse. Prenons de tous côtés, disait Fénelon, tout ce qu'il nous faut pour rendre notre langue plus claire, plus précise, plus courte et plus harmonieuse... Les mots latins paraîtraient les plus propres à être choisis. Les sons en sont doux, l'oreille y est déjà accoutumée. »

(FÉNELON. Projet d'enrichir la langue).

P. 80. Chevalier est allé à l'échafaud dans le même tombereau que mon frère.

C'est le célèbre député Breton, organisateur de la cour de cassation, mort sur l'échafaud révolutionnaire en 1794. M. de Corbière, ministre de la Restauration, avait épousé sa veuve. M. de Chateaubriand, qui revenait souvent dans ses conversations sur les crimes de la Terreur, me disait un jour : « L'échafaud égalisait les rangs, mais les aristocrates et les bourgeois y tombaient moins nombreux que les gens du peuple. Telle qu'Ugolin prisonnier, la Révolution libre et déchaînée dévorait ses propres enfants. »

Com' el pan per fame si manduca.

P. 83. Le ciel, pour nous punir de nos talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.

L'auteur se serait-il donc repenti, en 1830, de ses talents mal employés depuis 1824? Il me semble, en effet, qu'il a dans plus d'une page laissé percer ce sentiment, et qu'il a pleuré en secret de son triomphe.

P. 83. L'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable.

Ingagnable, autre hardiesse, si ce n'est plutôt un barbarisme.

P. 85. Futuritions?

Terme trop cherché. Avenir plus commun valait mieux. L'élégance affectée n'est pas, dit Sénèque, un ornement digne d'un homme. » Non est ornamentum virile concinnitas. (Epist. 115.)

P. 104. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M. de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé Louis, comme de ne l'avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l'ambassadeur du Grand Turc.

M. de Chateaubriand haïssait et méprisait M. de Talley-. rand. Celui-ci, qui le savait, plus fin que l'autre, l'assomma du coup d'une visite qu'il lui rendit, en 1824, à l'hôtel des affaires étrangères. C'était la veille de la chute ; comme si le dangereux vieillard n'eût paru dans les salons du ministre que pour manifester l'hostilité de son hôte envers le système triomphant, et pour inaugurer la disgrâce.

P. 105. Le chevalier de Parny fit ces vers dignes de l'Anthologie.

L'auteur appréciait l'Anthologie grecque plus que ne le fait le commun des érudits. Il m'en a communiqué le goût. Convenons-en, ces poésies légères, car ce titre les désigne mieux que le nom d'épigrammes, ont une réelle valeur. Effrayés sans doute des longs poëmes laisses par leurs devanciers, leurs auteurs n'ont retracé que de courtes réflexions, descriptions ou maximes, des inspirations du jour, des sentiments de circonstance; mais ce n'est pas perdre son temps que de feuilleter ces pages de l'Anthologie qui ont mérité d'être choisies, recueillies et conservées par des poëtes dignes eux-mêmes d'admiration. (Dionysiaques, ch. XxIN, note 30.)

P. 107. M'ennuyant pour me désennuyer.

M. de Chateaubriand m'a dit deux fois ces mots à l'Opéra de Londres (les deux seules fois qu'il y soit allé, pour faire comme tout le corps diplomatique ou comme le beau monde), et je les ai transcrits, en 1822, dans mes souvenirs de chaque soir. - Mais il est curieux de voir jusqu'où les sectaires de René ont porté le culte de l'ennui.

« Je me lève avec dégoût. Je me couche fatigué. Je me réveille sans désirs. Je m'enferme, et je m'ennuie. Je vais dehors, et je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; et, s'il est beau, je le trouve inutile. La ville m'est insipide, et la campagne m'est odieuse. La vie des malheureux m'afflige; celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent ; et, si quelques-uns sont plus calmes, je ris en songeant qu'on les croit contents. » (Obermann, tom. I, p. 512.)

P. 109. Je me proposais de découvrir le passage au pôle : M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage.

L'ambassadeur interrompait les plus intéressantes dépêches, qu'il me dictait en 1822, pour me communiquer ses raisonnements sur le passage au pôle, question si agitée alors ; et il m'avait recommandé de mettre soigneusement sous ses yeux tout ce qui, dans les publications anglaises, se rapportait à ce grand problème géographique. Quant à M. de Malesherbes, voici ce que m'écrivait à cette même époque madame la duchesse Charles de Damas : « Pour vous tirer de la politique, je veux vous conter que la baronne de Montboissier s'est adressée au roi (Louis XVIII) pour avoir l'inscription du monument qu'on élève son père, M. de Malesherbes. Voici ce que le roi lui a donné :

Strenue semper fidelis

Régi suo

In solio veritatem

Praesidium in carcere

Attulit.

« Je fais là une indiscrétion ; l'auteur n'aime pas qu'on « parle de cette inscription avant qu'elle soit en place. »

P. 110. Et déjà je me croyais un Linné.

De ces études botaniques qui avaient préparé son voyage au nouveau monde, il était resté à M. de Chateaubriand une connaissance assez étendue des plantes ; et ses contemplations de la nature, comme ses promenades solitaires, avaient accru sa science. Quand nous errions dans les grands espaces presque déserts autour de Londres, il s'amusait à me montrer dans les prairies de Regents-Park, ou sous les bois de Kensington, quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de Cômbourg, retrouvées dans les forêts de l'Amérique. Mais il citait moins Linné que Virgile, car il savait les Géorgiques par cœur.

« Voici, » me dit-il un jour, «l'avoine stérile, stériles dominantur avenæ. Mais Virgile veut parler ici de l'avoine folle et sauvage, et elle n'est pas stérile, car les Indiens la récoltent en Amérique; j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes et épaisses que nos champs de blé. La, au heu de la main des hommes, c'est la Providence qui la sème. Regardez ce chardon épineux, segnisque horreret in arvis carduus, et il n'est pas segnis, parce qu'il serait lent et paresseux à croître; mais bien au contraire parce qu'il rapporte aussi peu que les ter- 'res où il s'élève : neu segnes jaceant terræ, a dit aussi Virgile. Ici la grande centaurée, graveolentia centaurea, que j'ai cueillie sur les ruines de Lacédémone ; plus loin le cerinthæ ignobile gramen, périphrase pour laquelle j'aurais à gronder un peu le poëte latin, car je veux y retrouver notre jolie pâquerette, qui certes n'a rien d'ignoble. »

Et, dès mon retour dans mon cabinet de Portland-Place, je consignais soigneusement ces citations du plus grand poëte de Rome, commentées par le plus grand des poëtes-prosateurs de Paris.

P. 112. Je vous ai dit au troisième livre de ces Mémoires. Lisez : au premier volume; à moins que l'auteur n'ait d'abord divisé les Mémoires en livres, et que, subséquemment, l'éditeur ne les ait classés en volumes. Nous verrons bien.

• P. 116. On ne voyait plus la terre de France.

La fin de ce chapitre rappelle les meilleures pages de l'Itinéraire, et à cette citation de Byron : Again to seu, on peut reconnaître ce léger sentiment de regret, commun à tout voyageur, que, dans la même circonstance, le poëte anglais a exprimé si bien :

And then, it may be, of his wish to roam

Repented he, but in his bosom slept The silent thought...

P. 118. Descendu à Shipwright-lon.

L'auberge de Douvres ne s'appelait pas Shipwright-Inn, ce qui signifierait hôtel du Constructeur de vaisseau; mais bien Ship-Inn, hôtel du vaisseau. Ii est vrai que le landlord se nommait Wright, et qu'il a été ainsi cause de la méprise.

P. 120. François de Chateaubriand, taille de cinq pieds quatre pouces.

En pieds anglais; c'était quelque chose de moins en mesures françaises. M. de Chateaubriand était petit, et n'aimait pas à le dire. J'ai ouï raconter autour de lui qu'il était né pour être de grande taille, et qu'un accident survenu dans ses jeunes années avait arrêté sa croissance.

P. 121. Il n'y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à l'auteur du Génie du Christianisme.

M. de Chateaubriand venait de me dire cette phrase dans un de nos tête-à-tête littéraires de Londres, quand il s'interrompit pour aller l'écrire.

P. 121. Et quant à cette succession aussi bizarre que le reste «e ma vie.

L'ambassadeur revenait fréquemment sur la bizarrerie de sa destinée, qui le faisait succéder immédiatement en Angleterre à son plus violent adversaire politique, M. Decazes. Or ce jeu de la bascule parlementaire ou des révolutions, fort commun à Londres, s'est aussi reproduit plus d'une fois chez nous:

P. 125. Je passe à la lueur des flambeaux entre deux files de laquais qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires... Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi.

Trêve de ces mylords ! - Ceci s'adresse aux laquais précités. Allez rire à la Chancellerie. - Ceci aux susdits secrétaires. Qu'il me soit permis de venger une fois pour toutes et en masse mes anciens collègues de Berlin comme de Londres de l'indifférence dédaigneuse que leur témoigne ici l'écrivain. Ces officiers, choisis et nommés par le même roi qui avait choisi et nommé l'ambassadeur, méritaient plus de faveur et plus d'intérêt. Pleins de zèle, exacts à leurs devoirs, prompts à admirer leur chef, ils n'avaient à ses yeux d'autre tort que de posséder infiniment moins que lui de génie, ou d'être beaucoup plus jeunes. Or M. de Chateaubriand, en parlant de ces apprentis diplomates, aurait pu se souvenir que lui-même, à son début, avait paru dans les mêmes rangs et partagé leur fortune; il ne devait pas imiter le cardinal Fesch, dont il eut à se plaindre à Rome, lequel, disait-il, haussait les épaules dès qu'il apercevait sa signature (t. IV, p. 146).

P. 125. Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous! Miséricorde! où me fourrer ! Qui me délivrera, qui m'arrachera à ces persécutions?

Je me reconnais ici. C'est moi, en effet, qui annonçais en ces termes à M. de Chateaubriand ces prévenances des ministres et de l'aristocratie britanniques envers le représentant du roi de France; mais il n'y avait là nulle persécution ; et l'ambassadeur se serait plaint bien davantage si elles lui eussent fait défaut.

P. 127. J'aime à voir courir, à travers Hyde-Park, les troupes de chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon tilbury vide.

A la bonne heure. Voilà les goûts anglais qui reprennent faveur ; et le sauvage gentillâtre (c'est ainsi qu'il s'intitule) commence à s'apprivoiser. Mais l'ambassadeur n'avait point à Londres de tilbury ; il avait un coupé et un • landau de cérémonie, ouvrage du célèbre Bushnell, qu'il envoya, deux ans après, rouler le pacha d'Egypte, Méhémet-Ali, sur les sables du Nil (voir Politique de la Restauration, p. 354).

P. 128. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des pique-niques.

Ceci me regarde encore, ainsi que mes camarades. Cependant je n'ai jamais vu de pique-niques à Londres, mais bien des réunions, le matin, sous les beaux ombrages des villas voisines de la capitale, dont les maîtres faisaient seuls les honneurs, et où personne ne payait son écot (définition du mot pique-nique par l'Académie).

P. 128. Les gens, Peter, Valentin, Lewis, vont tour à tour au cabaret ; et les femmes, Rose, Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs. J'en suis charmé.

L'ambassadeur n'a jamais eu de serviteur appelé Lewis, ni de house-maid nommée Peggy. On peut m'en croire sur tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais. Le reste est exact. Mais nous n'allions dans le monde, le soir, que sur le refus itérativement exprimé par notre chef de nous y conduire. Tout ce passage sur son prétendu abandon renouvelé de la légation de Berlin, ou, pour mieux dire, tout ce prologue est empreint d'une humeur innée qui n'avait aucune raison d'être.

P. 129. Matou a le privilége de dormir quand il lui plaît.

Première étincelle de cet amour que M. de Chateaubriand portait aux chats.

«J'aime dans le chat, » me disait un jour M. de Chateaubriand, « ce caractère indépendant et presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales ; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve, et non, comme le-chien, une niaise satisfaction d'aimer et d'être fidèle à un maître qui l'en remercie à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir, et griffe tout ce qu'il peut griffer. Ne connaissez-vous donc pas assez près d'ici, » ajoutait-il en souriant, «quelqu'un qui lui ressemble? Je trouve, quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de ses allures. Non, Buffon a maltraité le chat : je travaille à sa réhabilitation, et j'espère en faire un animal convenablement a honnête à la mode du temps. »

P. 140. Le temps emporte et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan. On se fait un signe de loin : Adieu, va ! Le port commun est l'éternité.

Il valait mieux finir là. Les deux lignes qui suivent renferment une boutade survenue en relisant : « Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse ? »

Cette pensée se rattache mal à l'autre, et nous fait descendre trop brusquement du ciel et de l'éternité dans le monde des navigateurs.

P. 143. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais et du sang français, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères.

On dirait une réminiscence de Parny, ce poëte qu'on savait par cœur à vingt ans.

P. 146. Tuta æquora silent.

La prosodie souffre de cet hémistiche renversé. Pourquoi ne pas dire comme Virgile : Æquora tuta silent. (Enéid. 1, v. 164.)

M. de Chateaubriand aimait passionément l'Enéide qu'il va citer encore (p. 163), moins pour la forme du poëme qu'il disait renouvelée d'Homère, que pour le style. Car la muse a doté Virgile des plus beaux vers qui aient jamais vibré sur une lyre humaine.

« Savez-vous pourquoi, » ajoutait-il, « l'antiquité ne * nous a laissé que des chefs-d'œuvre, ou tout au moins des écris fort remarquables? C'est que le temps, le meilleur des critiques, a fait justice des médiocrités, comme il fait déjà pour nous, même avant d'avoir accumulé les siècles. On gardait précieusement ce qtri venait des grands génies, on n'a rien perdu de Virgile et d'Horace. Quelquefois, sans doute, l'âge a vu périr dans son cours une partie des Annales de Tacite ou la Médée d'Ovide; mais soyez sûr que nous avons d'Eschyle ou de Sophocle leurs meilleures tragédies ; et, en général, on peut affirmer que ce qui nous reste des grands écrivains est ce qu'ils ont exécuté de plus parfait. Pour l'honneur des moines, j'aimerais à croire que, quand ils badigeonaient d'un latin barbare les Décades de Tite-Live ou la République de Cicéron, c'est qu'ils avaient épuisé les plus vils parchemins. »

P. 146. Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête, et l'immensité sous mes pieds.

De pareils éclairs, empruntés au Génie du Christianisme, peuvent éblouir deux fois les yeux du lecteur sans lasser ses regards.

P. 148. Camoens emprunta aux rivages de l'Inde leur éclat, leur renommée et leur malheur ; il ne leur laissa que leurs richesses.

M. de Chateaubriand nous disait un jour à Londres : Je n'avais lu que très-rapidement une traduction de la Lusiade, quand j'ai parlé de Camoens dans le Génie du Christianisme, et depuis j'ai été pour quelque chose dans la vogue passagère qu'a eue sous l'Empire le géant Adamastor » (allusion à un trait de son fameux discours de réception à l'Académie, qu'il refusa d'y prononcer après les ratures de la main impériale). « C'est un de ces poëmes qu'il faut lire seulement dans leur langue, et le jugement qu'en a porté Voltaire m'a toujours semblé superficiel et jaloux. » M. de Chateaubriand permettait la réplique, et je dis à mon tour que Voltaire, ne comprenant pas l'idiome de Lisbonne, et n'ayant lu la Lusiade que dans une faible traduction anglaise, n'avait pas pu apprécier la perfection de style et la merveilleuse harmonie qui sont le secret du Virgile portugais; que Camoens était l'un des hommes le plus instinctivement poëtes que le monde ait produits ; que nul écrivain n'avait poussé plus loin la pensée mélancolique, fruit de sa vie si diverse; et que, après avoir donné au monde une épopée, la première en date dans la renaissance des lettres ; après l'avoir composée, errant et exilé, tout d'une inspiration, dans les grandes Indes à peine découvertes, il rivalisa dans ses Eglogues avec Garcilasse, et avec Pétrarque dans ses poésies lyriques. - « Ou, reprit M. de Chateaubriand, c'est un grand poëte, et je le traiterais autrement si. j'avais à en parler encore. » Il s'exprimait ainsi peu de jours, sans doute, après avoir écrit les lignes qui servent de texte à ma digression.

P. 151. Neptune n'avait point reconnu ce pavillon si glorieuse - ment porté par Cybèle.

Le pavillon tricolore n'était pas encore glorieusement porté par Cybèle. Pour que cette allusion mythologique, qui date de 1822, mais qui s'applique à l'année 1791, fût correctement exprimée, il faudrait dire : « Neptune n'avait point encore reconnu ce pavillon qui allait être si glorieusement porté par Cybèle. »

P. 153. Les pentes des collines rayonnaient de ceps.

Si cela veut dire que les vignes étaient plantées en rayons, c'est une acception hardie du verbe rayonner.

P. 154. Des oiseaux cérulés.

Locution nouvelle empruntée à l'adjectif latin caeruleus, azuré.

P. 157. Fac Pelagus me scire probes quo carbasa laxo.

Mauvais vers latin de la Philippide, où il y en a peu de bons, mais quelques-uns de fort curieux. Guillaume le Breton, conseiller intime, d'autres disent chapelain de Philippe-Auguste, mort chanoine de Senlis, en est l'auteur. Cet hexamètre obscur et équivoque est un ajouté de 1846.

P. 160. Le vieil Océanus.

Si nous parlons français, il faut dire le vieil Océan; si nous parlons grec, car il est question d'Homère, il faut dire le vieil Océanos ; mais jamais, dans aucun cas, Océanus ; et je poursuivrai, jusqu'à extinction de voix, la désinence latine quand rien ne l'autorise, et que tout l repousse.

P. 162. Les landes tourbeuses arasées.

Etait-il besoin qu'arasé, terme de maçonnerie, qui signifie mettre de niveau, passât dans le dictionnaire du style descriptif où il n'y a déjà que trop de richesses?

P. 163. Dans ce parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum changé d'aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets de l'absence et de la jeunesse.

C'est trop affecté de style comme de pensée : et dans cette réminiscence de volupté à propos de fèves et d'héliotrope, ce dernier mot seul aurait dû arrêter la plume de l'auteur, car, en lui rappelant Molière, et la fleur nommée Héliotrope, du Malade imaginaire, sa rêverie aurait dû s'envoler.

P. 164. Son sein que modelait l'entoilage blanc de sa chemise. Voilà l'aurore de la surabondance et de la licence descriptives de nos modernes romanciers dans leurs innombrables portraits de femmes. M. de Chateaubriand écrivait en 1836, à M. Colombet, auteur de plusieurs excellents ouvrages. « Je loue tous les talents particuliers de l'école romantique, dont je suis un des fauteurs; mais je suis sévère pour l'école même, car elle nous mène à la barbarie par une rêvasserie ennuyeuse et par l'extravagance. »