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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 10)

Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 10)

Châteaubriand et son temps · 23 min de lecture · p. 459–476 · chapitre 31 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

P. 43. Une grande fille rousse, nu pieds, tête nue, vient m'ouvrir la barrière, comme l'Autriche en personne.

Bizarre personnification de l'Autriche ! L'auteur, qui admirait l'éclat du sang britannique, n'avait aucun goût pour la race allemande, même après son séjour à Berlin. « J'ai fait, » me disait-il, « de Velléda une fille de la Bretagne, malgré Tacite qui la dit reine et prophétesse dans les îles situées aux bouches du Rhin : les Gauloises étaient les plus belles des femmes conquises par Rome en Occident. s

P. 50. La nature, en nous donnant des paupières et une main, a mis à notre disposition la nuit et la mort.

Il y a là quelques grains d'immoralité qui ne peuvent passer inaperçus :

Cette jeune femme coiffée en cheveux a è la courte fortune d'amour, plaisir errant. » Ici une invitation indirecte au suicide ; enfin plus bas la « petite hotteuse » à qui, « en style d'Aristophane, on voudrait dire des roses. » Grâce à une prodigieuse mémoire, dont il aimait à se plaindre plus qu'à se vanter, M. de Chateaubriand avait conservé de ses classes comme de ses études préparatoires du Génie du Christianisme et des Martyrs, certains mots ou certains vers des meilleurs auteurs grecs qu'il citait quand il ne les consultait plus. Aristophane, » me disait-il, « est le plus fin, le plus léger, et en même temps le plus intrépide et le plus élégant des écrivains de l'antiquité. Il est surtout passé maître en atticisme, bien plus encore que Xénophon. » Quant à moi, pour revenir à la petite « hotteuse, » il me semble que dans ce chapitre, la mélancolie habituelle de l'écrivain s'est égayée avec beaucoup trop de sylphides.

P. 52. Vivandière du régiment,

Javotte l'on me nomme.

M. de Chateaubriand, passablement hardi dans toutes ces pages en ressouvenirs amoureux, recule cependant devant la « chambrière agaçante et maligne qui vous bigle « ferme, » et devant une chanson renouvelée sans doute pour lui du siége de Thionville, car il n'a pas osé en transcrire le vers final.

P. 54. Une bossue assise derrière ma voiture, c'était l'Andrienne de Térence Inopia.

La « bossue affistolée » rappelle à l'auteur, en outre de sa pauvreté personnifiée par Inopia, je ne sais quel défaut de taille qu'un critique trop malin lui a attribué, et il dit : « Ayant lu dans une de mes biographies que je suis bossu, toutes les bossues sont mes sœurs. Qui peut s'assurer de n'être pas bossu? » Or, un jour (était-ce en souvenir de ce reproche dont il ne parlait jamais?), M. de Chateaubriand me dit : « Lord Byron était boiteux et en rougissait : Shakspeare boitait et s'en vantait à ses maîtresses. Qui donc ne cloche pas de quelque côté? Bien des hommes de notre âge me rappellent une expression énergique de Sinus Italicus : Lætus opum, sed clauda fides, joyeux de ses richesses, il n avait qu une boiteuse fidélité. »

Quant à moi, je n'ai jamais voulu voir M. de Chateaubriand que légèrement voûté, la tête haute cependant, et tel qu'il est enfin dans le portrait de Girodet.

P. 56. Il n'est pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât fouetter trois fois de suite pour avoir la couronne d'Yvetot.

Ceci est du mépris hyperbolique. L'auteur sait bien que rien n'est moins vrai. Mais il a vu des rois courtisans de Bonaparte, et dès lors le fouet s'est levé.

P. 58. Ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus-Christ. Votre fils a besoin d'être racheté plus qu'un autre homme.

A la bonne heure ! voilà qui est humble, chrétien, naturel, à propos, et il en était temps.Je me désolais de n'avoir à signaler, depuis le commencement de ce onzième volume, que les traits d'une humeur fantasque et d'une plume négligée. Je ne me sens pas pourtant trop sévère; car, si l'écrivain de 1814 eût pu revoir sa révision de 1846, il en eût fait lui-même une plus rigoureuse justice.

P. 59. Elle vient, elle vient, l'hirondelle.

Cette traduction du Chélidonisme conservé par Athénée est suivie d'une idylle à laquelle il ne manque que des vers, et les vers n'eussent peut-être pas si bien dit.

En 1822, par un des jours les moins nébuleux de l'été de Londres, M. de Chateaubriand me proposa de l'accompagner dans sa promenade favorite aux ombrages les moins fréquentés de Kensington-Garden : il s'arrêta long-temps aux bords de Serpentine-River, occupé à regarder les jeux des hirondelles sur la surface unie du petit lac; puis, se trouvant dans une veine d'expansion toujours fort rare chez lui : « Connaissez-vous, » me dit-il, « la physiologie de l'hirondelle, s'il faut parler comme notre siècle, tracée par la main de Buffon ? »

Or il advint que, des mon enfance, passée à la campagne au milieu des hirondelles, j'avais enregistré dans ma mémoire d'écolier ce brillant paragraphe que je répète ici, j'en récitai les principaux traits.

« L'hirondelle sent que l'air est son domaine ; elle en parcourt toutes les dimensions, et dans tous les sens, comme pour en jouir dans tous les détails, et le plaisir de cette jouissance se marque par de petits cris de gaieté. Tantôt elle donne la chasse aux insectes voltigeants, et suit avec une agilité souple leur trace oblique et tortueuse, ou bien quitte l'un pour courir à l'autre, et happe en passant un troisième. Tantôt elle rase légèrement la surface de la terre et des eaux, pour saisir ceux que la pluie ou la fraîcheur y rassemble; tantôt elle échappe elle-même à l'impétuosité de l'oiseau de proie par la flexibilité preste de ses mouvements : toujours maîtresse de son vol dans sa plus grande vitesse, elle en change à tout instant la direction; elle semble décrire au milieu des airs un dédale mobile et fugitif, dont les routes se croisent, s'entrelacent, se fuient, se rapprochent, se heurtent, se roulent, montent, descendent, se perdent et reparaissent pour se croiser, se rebrouiller encore de mille manières, et dont le plan, trop compliqué pour être représenté aux yeux par l'art du dessin, peut à peine être indiqué à l'imagination par le pinceau de la parole. »

M. de Chateaubriand écouta ma récitation comme l'écho d'un souvenir de son jeune âge ; puis, après un moment de silence : - « Tout cela, c'est du style affecté, croyez-moi ; le travail de l'esprit s'y montre au moins autant que l'observation de la nature. Que sont ces « agilités souples, suivant la trace oblique et tortueuse des insectes voltigeants, cette flexibilité preste?... » Ce redoublement d'épithètes et de verbes pittoresques qui se rebrouillent, pour dire comme Buffon? J'aime mieux (et en cela comme en bien d'autres choses, je prends pour mon patron Alceste le misanthrope), oui, j'aime mieux la chanson grecque toute naïve : - « Voici venir l'hirondelle qui ramène les beaux jours; blanche sous le ventre, noire sur le dos. Ouvrez, ne dédaignez pas l'hirondelle. »

« Au reste, » continua-t-il, « ce matin, vers l'aube, rêvant éveillé dans mon lit, selon ma coutume, je me suis imaginé entendre une hirondelle gazouiller sur le volet de ma fenêtre ; c'était peut-être un de ces moineaux noircis de fumée qui nichent dans les cheminées de Londres, et qui, au centre de la civilisation anglaise, perdent leur couleur, comme tant d'autres animaux y laissent leur naturel, et presque leur instinct. Quoi qu'it en soit de mes illusions, je me suis mis de rêve en rêve, à converser avec l'hirondelle travestie en moineau, et je lui ai adressé des paroles que je suis allé écrire dès que le jour plus grand m'a éclairé. Les voici. Relisons-les à l'ombre au milieu des bois; c'est le lieu véritable de la scène. »

Et l'ambassadeur me tendit un papier sillonné tout de travers par les grosses lignes de son écriture si familière à mes yeux, si lisible même dans son incorrection, préférée par Louis A VIll à toute autre, et que je déchiffrais journellement sur les brouillons raturés de ses dépêches. Voici ce que je lus :

« Hélas! ma chère hirondelle, je suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne reviendront plus. Je ne puis donc m'envoler avec toi : trop lourd de chagrins et d'années, me porter te serait impossible. Et puis, où irions-nous? Le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. A toi l'air et les amours; à moi la terre et l'isolement. Tu pars : que la rosée rafraîchisse tes ailes! qu'une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d'Ionie ! Qu'un octobre serein te sauve du naufrage! Salue pour moi les oliviers d'Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t'invite à mon banquet funèbre. Viens au soleil couchant happer des moucherons sur l'herbe de ma tombe. Comme toi j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de peu. » - Je battis des mains à cette inspiration antique, aussi élégante et primitive qu'une idylle de Théocrite, aussi gracieuse et plus mélancolique qu'une ode d'Anacréon, harmonieuse autant que les vers de Racine et de la Fontaine; et, comme à la fin de mon enthousiasme je m'étais mis à sourire, - « Qu'est-ce done? » me dit le poëte alarmé; quelque négligence? » - «Oh! non, » répliquai-je, mais c'est ce « je vis de peu » qui m'embarrasse, et sur lequel pourtant la phrase tombe avec tant de naïveté et d'effet. » - « Eh bien? » reprit M. de Chateaubriand avec vivacité. - « Avez-vous donc oublié si vite que le due d'York, héritier présomptif de la couronne, dîne chez vous ce soir, et que nous avons hier dressé ensemble, sous la dictée de notre célèbre Montmirel, l'édifice du plus splendide festin qui ait jamais embaumé les cuisines et honoré les annales de la diplomatie? » - Ah! c'est vrai, » me répondit-il; « je n'y songeais pas. a ce matin. v

Cette charmante invocation à l'hirondelle ne devait pas s'envoler avec le songe qui l'avait fait naître, et je l'ai retrouvée dans les Mémoires d'Outre-Tombe, autrement encadrée sans doute, mais toujours amenée par les réminiscences de la chanson grecque, qui réveillait chez. M. de Chateaubriand de si doux souvenirs.

P. 63. La mère se présenta avec sa fille, divinité de seize ans.

La Lyonnaise, divinité de seize ans ! autre sylphide; et de cinq. J'ai grande envie de m'écrier comme l'auteur le souhaite : « Ah ! il n'est pas si vieux ! » Et quand il en vient à dire : « Je crains d'avoir les inconvénients des cheveux noirs et des cheveux blancs, et de n'être ni assez jeune ni assez sage ; » n'y a-t-il donc, comme il l'assure, pour blanchir les cheveux que le temps et la sagesse? Ah ! jeunesse, jeunesse ! le plus stoïque des philosophes se prend à te regretter; car « tu es charmante, heureuse; tu nous choques de ton aile légère, et l'envoles aux plaisirs. » (P. 45.)

P. 68. Leurs inscriptions sont écrites dans des langues que tous les hommes civilisés connaissent.

Plût au ciel! Ces inscriptions des monuments de la Grèce sont en langue grecque apparemment. Et des lors, combien y a-t-il de Français civilisés pour les lire? Vel duo, vel nemo ; turpe et miserabile (PERSE, sat. 1, v. 3.)

P. 68. On montre à Heidelberg un tonneau démesuré, Colisée en ruines des ivrognes.

Le tonneau colossal n'est nullement une ruine; il est au contraire conservé, radoubé, paré; mais il est rarement plein. « Amphora non meruit tam pretiosa mori. » (MAR-- TIAL, liv I, ép. XIX.)

P. 69. Julien l'Apostat a fait contre la bière une jolie épigramme.

Il faut s'étonner de toute l'érudition que l'auteur a versée dans les intervalles de ses caprices, comme pour les lier entre eux; l'imitation partielle de la Bletterie, citée de mémoire peut-être, où le dernier vers est tronqué, ne me paraît pas donner une idée juste de l'épigramme de l'empereur Julien; je l'ai traduite et commentée ainsi dans mes Dionysiaques, ni plus ni moins que si je détestais la bière ou que je fusse un étudiant d'Heidelberg.

« Qui es-tu? d'où viens-tu, nouveau Bacchus? Certes, je ne reconnais point en toi le Bacchus véritable, et je n'en sais pas d'autre que celui de Jupiter. Il a le parfum du nectar, et toi tu sens le bouc. Puisque, à défaut de raisins, les Celtes l'ont formé d'épis, il faut l'appeler le produit de Cérès et non de Bacchus. Vraiment, Pyrogène, tu n'es plus bromios, mais bromos seulement. »

« Par cette citation j'ai tâché de faire oublier un moment, et de couvrir d'un manteau de pourpre les jeux de mots familiers à Nonnos ; ils redoublent ici sous la lyre impériale : et, pour bien comprendre tout le sens de l'épigramme, il ne faut pas oublier que tragos est en même temps le bouc et une sorte de froment; que pyrogène signifie né du froment ou du feu, épithète de Bacchus comme bromios ; et enfin que bromos désigne à la fois une variété de céréale, un ingrédient médicinal et une mauvaise odeur.

« Peste ! où prend son esprit toutes ces gentillesses?

Je demande une dernière fois qu'on me pardonne tant de citations grecques ou autres. M. de Chateaubriand m'en a donné l'exemple : malgré la nature de son esprit rêveur et mobile, il était grand partisan, et partisan pratique de l'érudition. La plupart de ses premiers ouvrages sont sans doute le fruit d'une inspiration instinctive, mais aussi de méditations fondées sur de longues études. Ce procédé de ses jeunes ans le suivit dans l'âge mûr et devint enfin la principale occupation de sa vieillesse. Ses dépêches diplomatiques n'étaient même pas toujours exemptes de cette préparation, et des réminiscences des lectures savantes dont on retrouve les traces si multipliées dans les Mémoires d'Outre-Tombe.

P. 75. Entre la Messénie et l'Arcadie, j'ai suivi des vallons semblables, au beau chemin près.

Je n'oublierai jamais le sentier que mon guide me fit prendre pour me mener de Némée à Sicyone. C'était comme ici le lit d'un torrent. Mais ce torrent s'appelait l'Asope. Il était ombragé tout entier par les plus belles yeuses et par des platanes qui unissaient leurs têtes au-dessus de ses cailloux. Ces grands arbres le rendaient invisible aux regards du soleil, en y conservant, à côté d'un sable menu, quelques gouttes d'eau abritées derrière les blocs des roches détachées des deux collines. Je cheminais dans cette large voie, pensant à Phlionte, à Titane, dont je traversais les antiques territoires, et dont le temps ou l'Asope n'ont pas laissé de débris. O mes belles promenades dans ces poétiques vallées du Péloponèse, qui me les rendra?

P. 76. Les fenêtres sont parées d'œillets, de réséda, de rosiers, de jasmins.

Joignez y maintenant le fuchsia introduit dans nos serres à la fin du dix-huitième siècle ; charmante création que l'art de l'horticulture a fécondée de nombreuses variétés : ce petit arbuste garnit de ses fleurs au calice grêlé toutes les fenêtres d'outre-Rhin, et il est pour la jeune Allemande le rosier de Rigolette.

P. 81. Dansez pour un os ou pour un coup de pied, comme nous faisons, nous autres hommes. Mais n'allez pas vous tromper en sautant pour le roi !

Cette raillerie, qui termine l'allocution aux chiens savants, voulait être méchante ; elle ne me semble qu'énigmatique. M. de Chateaubriand ne sait pas rire. Répétons tristement avec lui : « Lecteurs, supportez ces arabesques; la main qui les dessina ne vous fera jamais d'autre mal. Elle est séchée. »

P. 84. Nos soldats ont valsé au monastère d'Alcobaza avec le squelette d'Inès de Castro.

Image forcée. Les Français, après la prise de Lisbonne, valsèrent, il est vrai, avec leurs captives qui s'y prêtaient d'assez bonne grâce. Je pourrais citer une de ces élégantes valseuses qui s'en souvient. Mais un des officiers conquérants dont M. de Chateaubriand a loué lui-même le pinceau et la plume, le comte de Forbin, rendit hommage à la reine « couronnée après la mort, » dans un tableau qu'on admire encore, et qui rappelle les beaux vers de Camoëns :

Estavas, l'indu Ignez, posta em socego, De teus annos colhendo doce fruto, Laquelle engano da alma, lédo, cego, Que a fortuna nao deixa durar muto.

(CANDENS, Lus., ch. III, st. 120.)

« Tu vivais, jolie Inez, en la retraite où tu fus mise, cueillant le doux fruit de tes années, dans ce mensonge joyeux et aveugle de l'âme que laisse durer si peu a la fortune. ›

P. 93. Henri V n'a d'autre frère que son peuple : qu'il le fasse roi.

Quoi ! tous les bonheurs sociaux résulteraient-ils donc nécessairement de l'absence d'une monarchie? Et cette utopie philosophique d'une abdication complète en faveur du peuple deviendrait le remède à tous nos maux ! Il me faudrait, avant de le croire, brûler la moitié des œuvres de l'auteur.

P. 96. Lettre à madame la Dauphine.

Il faut noter, dans cette lettre à madame la Dauphine, ces prédictions et ces axiomes :

« La Restauration peut ne reparaître jamais ou ne durer d qu'un moment, si la légitimité cherche sa force là où elle n'est plus. » - C'était vrai il y a trois ans, et mille fois plus vrai aujourd'hui. - « Nous autres, vieux serviteurs de la légitimité, nous aurons bientôt dépensé le petit nombre d'années qui nous reste... le sol est préparé à recevoir la semence démocratique que les journées de Juillet ont mûrie. » - Prophétique! - M. de Chateaubriand est l'homme qui voyait le plus loin et le plus juste quand il ne mettait pas sa personne devant son jour. - « C'est à l'instant que le gouvernement paraît le mieux assis qu'il s'écroule. » - Après le 30 juillet, le 24 février ! - « Cette nation volage qui n'aima jamais la liberté que par boutades, mais qui est constamment affolée d'égalité. » - Conviction intime de l'auteur dont il a parfois varié les termes, mais jamais la pensée! - « Il ne reste plus en dehors du succès que quelques âmes élevées dont la persévérance met mal à l'aise ceux qui ont failli. » - « Il y a toujours cent contre un à parier a en France qu'une chose quelconque ne durera pas. s

Et c'est pendant qu'il écrivait cette lettre à madame la Dauphine que M. de Chateaubriand me dît dans un tête à tête du matin :

« Avez-vous lu ce qu'a dit à la chambre des députés le ministre de l'intérieur? « Quant à la Restauration, on sait de quel repos, de quelle douceur et de quelle liberté elle dota la France. » - En vérité, en lisant ces mots, j'ai cru un moment qu'entraîné par sa conscience, plus que par ses nécessités, le ministre venait de rendre hommage à cette époque si calomniée, et désarmait sa parole de toute ironie; car, nous aussi, nous pourrions répéter après lui, sans arrière-pensée : On sait de combien de repos, de douceur et de liberté la Restauration dota la France.

« Mais comparons. Y a-t-il aujourd'hui (1855) plus de sécurité dans l'avenir, plus de prospérité intérieure, une plus générale satisfaction? Le pouvoir royal est-il plus respecte, plus honoré, plus digne de l'être par sa grandeur et sa bienfaisance? La chambre décimée et châtrée qui, dans la Constitution, marche après le trône, y tient elle mieux ce rang élevé? Les députés eux-mêmes ont-ils pour leurs ministres, ou pour les chefs de leur majorité, car c'est tout un dans le gouvernement représentatif, plus d'estime et de déférence qu'on en avait avant les trois journées? Quand le pouvoir vacille, n'est-ce pas encore aux anciens ministres de la Restauration qu'on a recours? N'est-ce pas dans le sein de cette noblesse ensanglantée par l'échafaud révolutionnaire et parmi ses plus illustres familles que le gouvernement, quand il s'écarte de la légitimité par principe, choisit un président du conseil, constant défenseur de l'hérédité? (M. Molé.) ou un ministre des affaires étrangères? (M. le duc de Broglie.) Regardons hors des chambres ; y a-t-il des signes d'une prospérité plus manifeste? Les arts sont-ils mieux protégés, la presse moins persécutée, les prisons plus désertes? De quelles améliorations l'armée doit-elle remercier la Révolution de juillet? Et pour sa gloire a-t-on mieux fait que la campagne d'Espagne et Alger? Au dedans, nos finances sont-elles plus brillantes, le commerce plus sûr et plus hardi, le peuple moins pauvre et plus heureux? Au dehors, la paix plus assurée,- l'amitié des couronnes plus intime?

« Il faudrait, » continua-t-il avec feu, « conseiller à ces imprudents ministres d'éviter les dangereux souvenirs qui éveillent de telles récriminations. Vainqueurs sans avoir combattu, ce n'est pas eux que les insurgés de juillet ont portés en triomphe. Ils ont rejoint la victoire après le péril; qu'ils cessent donc d'insulter ces vaincus à qui ils ont tout emprunté. Endormis dans les flancs du vaisseau pendant l'orage, ils se sont réveillés, la tempête finie, pilotes et capitaines. Qu'ils proclament l'amnistie! l'oubli du passé ne peut que servir leur renommée. »

Aurait-il donc fallu supprimer encore cette page brûlante de mon journal, et faire hommage de mon sacrifice à la mémoire du gouvernement de Juillet qui, de son côté, a si peu ménagé la Restauration? Non, sans doute; mais, encore un coup, nous qui survivons à de telles luttes, réclamons des deux parts et pratiquons sincèrement l'amnistie.

P. 96. Je répare ensuite cette dépense d'intelligence par vingt-deux heures de rien-faire et de sommeil.

Rien faire, oh non! c'était bon pour la Fontaine. Rien faire pour l'auteur, c'est écrire ou rêver sans dormir.

P. 118. Il mangeait à Londres au râtelier de son cinquième maître.

Dernier trait contre M. de Talleyrand empoisonné de plus de fiel depuis que l'évêque d'Autun finissait le bail de l'hôtel ambassadorial qu'avait commencé l'auteur du Génie du Christianisme à Londres.

P. 119. Journal de Paris à Venise.

Comme je me disposais à faire paraître mon premier ouvrage, les Souvenirs de l'Orient, M. de Chateaubriand, qui en avait encouragé la publication, me permit de lui en lire un matin quelques extraits. « La curiosité et l'intérêt qu'inspirent la patrie des lettres et le berceau de la Religion, me dit-il, ne seront jamais épuisés. C'est là que se pressent toutes les mémoires de l'esprit et du cœur ; et c'est bien à ces sentiments prévalant en Europe, même à une époque d'ignorance comparative, que j'ai dû mon meilleur succès. J'aurais sans doute beaucoup à dire encore sur cet Orient qui a tant occupé votre jeunesse et ma maturité, mais je ne saurais plus en écrire comme j'en ai écrit. J'ai trop souffert dans ma longue existence pour conserver purs de tout mélange d'ironie et de dédain, même l'enthousiasme ou la fantaisie du voyageur. Et voici comme je voyage a maintenant. » Il me lut alors plusieurs pages de ce chapitre des Mémoires, dont il achevait de polir le récit, et qui retrace les derniers pas qu'il a faits hors de France. Il y a là, n'est-ce pas, » ajouta-t-il, « plus d'amertume que de bonne description; c'est, j'en conviens, une sorte de satire ambulante. Que voulez-vous? tel est le reflet de ma destinée. C'est ce que disent mes vieux ans qui s'en vont, et ma mémoire chargée de tant de mécomptes; ce n'est même plus ce que voient mes yeux affaiblis. Ah! je ne voyageais pas ainsi en Orient! » Que pouvais-je opposer à cette confession naïve ! des regrets de le voir si découragé; quelques réflexions sur l'Itinéraire, œuvre inspirée de la muse antique, œuvre utile au monde en préparant l'affranchissement de la Grèce, et chère à la Religion en rouvrant la voie de Jérusalem. M. de Chateaubriand m'écoutait tristement, comme un homme fatigué de la vie ; et, cependant, je me persuade que notre conversation ne fut pas sans effet pour ranimer en lui quelques étincelles d'un feu prêt à s'éteindre : peut-être fut-elle la cause indirecte de la description de Venise et de la biographie du Tasse, qui rattachent encore ce dernier volume aux écrits d'un meilleur temps, et le relèvent au milieu d'un tel épanchement de misanthropie.

P. 120. L'abbé d'Olivet naquit au bord de la Furieuse. Ce premier maître de Voltaire, qui reçut son élève à l'Académie, n'avait rien du ruisseau paternel.

M. de Chateaubriand qui, dans sa conversation, admettait volontiers le jeu de mots, ne le refusait pas toujours à ses écrits. L'abbé d'Olivet n'avait rien de furieux sans doute; mais il a tracé sagement l'histoire de l'Académie dont il a puissamment aidé le Dictionnaire. Enfin, ses traductions de la plupart des œuvres de Cicéron ont régné sans rivales jusqu'à l'interprétation complète et définitive que nous en a donnée M. Victor Leclerc.

P. 123. Toujours marcher vers la tombe en pleurant et s'isolant; c'est l'homme.

Ce dégoût des hommes et de la vie, que l'auteur exprime ici sous une forme plus mélancolique qu'acerbe, se montre souvent dans les derniers traits de sa plume, parce qu'il était au fond de toutes ses pensées ; il les reproduisait par des paroles identiques dans un de nos entretiens du soir, peut-être parce qu'il venait de les écrire, comme une cloche qui cesse de sonner garde encore sa vibration. Sa défaveur s'étendait même alors jusque sur ces lettres, objet de son culte le plus constant. « Les lettres, » nous disait-il, « à quoi bon ! Je me suis aperçu qu'elles servent mal dans la disgrâce, et qu'elles ne peuvent rien contre les vieux ans. » Serait-ce donc qu'il ne leur demandait pas des consolations véritables, mais des vengeances; et qu'il ne livrait plus au commerce des muses qu'un esprit mal guéri des blessures de la politique? L'amour des lettres, n'est-ce pas, au contraire, cette passion que rallument la raison et l'âge en éteignant les autres ! Noble flamme qui guérit les cœurs froissés de tant de jeux de la fortune, de tant de discordes, et qui permet aux esprits raffermis, même dans la retraite et l'isolement, d'aspirer encore à la renommée.

P. 125. La station du pic du Simplon était tenue par une Française.

La Française du Simplon y tenait encore auberge en 1830. Elle était d'une corpulence extraordinaire et d'une très-douce figure. Je me souviens que Granet, avec lequel je voyageais, traça rapidement son portrait d'un crayon furtif, tandis qu'assise à côté de nous elle nous servait un civet de chamois.

P. 126. On pourrait planter à Gènes des magnolia mêlés à des palmiers et des orangers. Mais qui songe à cela?

Des magnolia gigantesques ombragent les grands jardins de la Lombardie et surtout la délicieuse villa de Desio voisine de Milan. Nulle part l'arbre chéri de l'auteur n'élève si haut ses fleurs parfumées : et, si ses études botaniques l'eussent ramené vers la belle contrée qu'on nomme la rivière de Gênes, il aurait reconnu sur ces collines, dont les forêts dominent une si profonde mer, bien des arbres empruntés à l'Amérique, et parmi eux le magnolia.

P. 127. Monarques, princes, ministres, où êtes-vous?

Toute cette revue mortuaire est empruntée au dernier chapitre du Congrès de Vérone. L'appel final des personnages qui ont figuré à ce Congrès cherche à frapper les esprits par un air de grandeur et de solennité pompeuses. Il n'eut pas tout le succès que l'écrivain en pouvait attendre. Notre vie va si vite, qu'une telle évocation des mânes, renouvelée tous les vingt ans, ramènera toujours un semblable effet. La trompette prématurée de ce dernier jugement, qui répond sans cesse par un cri de mort isolé au bout de la ligne, parut trop lugubre. J'ai même entendu quelques critiques rigoureux reprocher à M. de Chateaubriand le morceau qui suit la revue funèbre dans cette même histoire : « le Dernier coup d'œil, » où le moi retentit trop souvent, et que cependant lui seul pouvait écrire. Ses Aristarques prétendaient qu'il aurait dû laisser à d'autres le soin de si bien parler de lui-même; et ils disaient avec Pline le Jeune (liv. I, ép. VIII) : Quod magnificum referente alio fuisset, ipso qui gesserat recensent vanescit.

P. 130. Je n'avais pas fait la route de Vérone à Venise depuis 1806.

Sans doute, puisque l'auteur avait, en 1822, refusé de s'y rendre avec ses collègues du Congrès, aimant mieux muser autour du tombeau de Roméo et Juliette; et bien lui en prit, car, les plénipotentiaires s'étant livrés imprudemment aux huîtres de Venise, en rapportèrent presque tous des entrailles endommagées, et le Congrès ne fit plus que languir.

P. 139. Elle meurt saluée par toutes les grâces et les sourires de la nature.

Certes voilà une belle page sur Venise et un noble hommage rendu à la rivale de Tyr, fille du Liban, tombée comme la souveraine de l'Adriatique, in medio maris.

P. 140. A Venise, en 1806, il y avait un jeune signor, etc. Après la lyre du poëte et le pinceau de l'historien tenus si ferme, reviennent les arabesques du voyageur inoccupé. Je crois l'avoir dit déjà, lorsque dans les derniers livres de ses Mémoires d'Outre-Tombe M. de Chateaubriand commence à décrire, la langue française ne lui suffit plus. On vient de voir des roches ruiniques, des enclôtures, des flots amènes; on va trouver des rudentures et des soffites à nimbe, termes techniques d'architecture. Comparez ces abus du style descriptif dans les tomes qui précèdent avec les tableaux de l'Itinéraire ou même de l'Alhambra dans le Dernier des Abencerrages, et vous reconnaîtrez ainsi tout ce que sa vieillesse apporte de complaisance envers l'école de nos modernes romanciers. Itaque vides quo modo loquantur, nova verba fingunt, deserunt usitata. (CICÉRON de Fin. Iv, ss. 3.) Il semble que, par une sorte de flatterie envers les écrivains de son temps, il ait cherché à son tour à les imiter jusque dans leurs défauts ; et que, oubliant un moment le style des beaux écrits de sa maturité, il se soit laissé gagner ainsi lui-même par l'influence du siècle qu'il abandonnait.