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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 4)

Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 4)

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 352–369 · chapitre 25 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Qu'il me soit permis, éminentissimes seigneurs, d'offrir en particulier au sacré collége l'hommage de ma profonde vénération. »

P. 522. La mort est ici. Torlonia est parti hier soir après deux jours de maladie. Je l'ai vu tout peinturé sur son lit funèbre, l'épée au côté.

« A.M. de Marcellus, à Lucques. Rome, 3 mars 1829. Rien de nouveau ici. Des scrutins nuls et variés. De la pluie, du vent, des rhumatismes, et Torlonia enterré l'épée au côté, en habit noir et chapeau bordé. Voilà tout. Ce soir, chez moi on chante à neuf heures, on soupe à dix, puis à minuit on jeûne pour les cendres de demain; avec un peu de pénétration vous devinerez que je vous écris le mardi gras. Tout cela, le mardi gras surtout, me fait dire, comme Potier dans le rôle de Werther : « Mon ami, sais-tu ce que c'est que la vie? C'est un bois où on s'embarrasse les jambes. » Encore si les miennes allaient à la chasse comme les vôtres ! Bonjour, voilà qui est bien peu sérieux pour un ambassadeur auprès d'un conclave. Je pleure si souvent, que, quand le rire me prend par hasard, je le laisse aller. »

Chateaubriand

Année de deuil, de courage et de sacrifice pour M. de Chateaubriand et pour son école politique. On va voir tout près l'un de l'autre l'ambassadeur qui vient de créer un pape, le prophète des malheurs attachés à l'impopularité et à la faiblesse du pouvoir, la victime d'une émeute sanglante portée en triomphe dans la rue jusqu'au « palais « des trahisons, » où va éclater sa fidélité et retentir son cri suprême en faveur de ses rois, enfin le dernier athlète d'une dynastie tombée, n'ayant plus pour la soutenir et la consoler d'autre appui et d'autre arme que sa plume : triste spectacle où resplendit au milieu des angoisses du soldat vaincu l'honneur et le génie de l'écrivain. - — Suivons-le dans ces péripéties si diverses.

P. 15. Je répondis à l'une de ces lettres le 21 mars 1829. Le voile que l'auteur a jeté sur le nom de sa correspondante, il le soulève lui-même en rappelant qu'elle était remplie d'enthousiasme pour le sublime Mahmoud : il est évident que c'est la même dame spirituelle « qui venait « quelquefois le voir au ministère. » Mais d'ici jaillit une réflexion peu discrète peut-être. Les lettres écrites à madame Récamier et soigneusement conservées par elle auront été remises sous les yeux de M. de Chateaubriand pour la confection des Mémoires d'Outre-Tombe ; rien de plus simple. Gardait-il donc lui-même la copie et la date de ses autres billets écrits même en style déshabillé comme celui-ci? En tout cas, avant de le livrer à l'impression, il a dû, si je ne me trompe, en effacer quelque chose. Je n'en dirai pas plus moi-même sur cette Française séduisante et enjouée à qui Shakspeare et le roi Léar avaient prêté le doux nom de Cordelia.

C'est de propos délibéré et par une sorte de dégoût ironique des affaires que l'auteur entrelace ainsi chaque dépêche à une épître familière et souvent très-familière. Les lettres que Cicéron a adressées à ses puissants collègues, » disait-il quelquefois, « sont un admirable modèle pour apprendre à traiter des choses publiques, mais dans ses épanchements avec Atticus il est inimitable, et j'y reconnais le précurseur de madame de Sévigné. »

P. 19. Vous avez là mon second discours.

Ce second discours, l'ambassadeur me l'envoya directe. ment; tronqué par quelques journaux, admis avec des variantes par quelques autres, il ne figure point dans les œuvres complètes de M. de Chateaubriand : le voici tel qu'il fut prononcé à Rome en plein Conclave.

Éminentissimes seigneurs

« La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a adressée le sacré collége vous exprime avec la noblesse qui appartient au fils aîné de l'Eglise la douleur que Charles X a ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la confiance qu'il repose dans le choix que la chrétienté attend de vous.

« Le roi m'a fait l'insigne honneur de me désigner à l'entière créance du sacré collége réuni en conclave. Je viens une seconde fois, Eminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion dans l'obéissance aux lois et dans la concorde évangélique; de ce souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l'humble troupeau de Jésus-Christ du faite des gloires diverses qui se rattachent au grand nom de l'Italie. Successeur fuțur de Léon XII, qui que vous soyez, vous m'écoutez sans doute en ce moment ; pontife à la fois présent et inconnu, vous allez bientôt vous asseoir dans la chaire de saint Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les tombeaux de ces Romains de la république et de l'empire, qui passèrent de l'idolâtrie des vertus à celle des vices, sur ces catacombes où reposent les ossements non entiers d'une autre espèce de Romains : quelle parole pourrait s'élever à la majesté du sujet? Quelle voix pourrait s'ouvrir un passage à travers cet amas d'années qui ont étouffé tant de voix plus puissantes que la mienne? Vous-même, illustre sénat de la chrétienté, pour soutenir le poids de ces innombrables souvenirs; pour regarder en face les siècles rassemblés autour de vous sur les ruines de Rome, n'avez-vous pas besoin de vous appuyer à l'autel du sanctuaire, comme moi au trône de saint Louis ?

«A Dieu ne plaise, Eminentissimes seigneurs, que je vous entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse ente: dre le langage d'une étroite politique : les choses sacrées veulent être envisagées aujourd'hui sous des rapports plus généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d'abord la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le genre humain est arrivé à l'une des époques caractéristiques de son existence ; la religion chrétienne est encore là pour la saisir, parce qu'elle garde dans son sein tout ce qui convient aux esprits éclairés et aux cœurs généreux, tout ce qui est nécessaire au monde qu'elle a sauvé de la corruption du paganisme et de la destruction de la barbarie. En vain l'impiété a prétendu que le christianisme favorisait l'oppression et faisait rétrograder les jours : à la publication du nouveau pacte scellé du sang du juste, l'esclavage a cessé d'être le droit commun des nations; l'effroyable définition de l'esclave a été effacée du code romain : Non tam viles quam nulli sunt. Les sciences, demeurées presque stationnaires dans l'antiquité, ont reçu une impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta l'écroulement du vieux monde ; partout où le christianisme s'est éteint, la servitude et l'ignorance ont reparu. Lumière quand elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle s'associe aux mouvements de l'âme, la religion chrétienne croît avec la civilisation, et marche avec le temps ; un des caractères de la perpétuité qui lui est promise, c'est d'être toujours du siècle qu'elle voit passer, sans passer elle-même. La morale évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint : après avoir traversé les âges de ténèbres et de force, le christianisme devient chez les peuples modernes le perfectionnement même de la société.

« Eminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute mission. Par son caractère universel qui n'a jamais eu de modèle ou d'exemple dans l'histoire, un conclave n'est pas le conseil d'un Etat particulier, mais celui d'une nation composée de nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe. Vous êtes, Eminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de l'immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois qu'aucune force matérielle n'impose, accepteront de vous un père spirituel avec respect et gratitude : tels sont les prodiges de la conviction religieuse. Princes de l'Eglise, il vous suffira de laisser tomber vos suffrages sur l'un d'entre vous pour donner à la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et l'autorité du passé, n'en connaisse pas moins les nouveaux besoins du présent et de l'avenir, un pontife d'une vie sainte, mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes les couronnes forment le même vœu, toutes ont un même besoin de modération et de paix : que ne doit-on pas attendre de cette heureuse harmonie ? que ne peut-on pas espérer, Eminentissimes seigneurs, de vos lumières et de vos vertus?

«Il ne me reste qu'à vous renouveler l'expression de la sincère estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que magnanime dont j'ai l'honneur d'être l'interprète auprès de vous. »

P. 21. Le cardinal de Clermont-Tonnerre, descendu chez moi, entre aujourd'hui au conclave.

Le cardinal de Clermont-Tonnerre, parti de Toulouse trop tard pour assister à l'ouverture du conclave, vint me voir à Lucques pour en avoir des nouvelles, et pour se rendre à Rome par la voie la plus courte, en évitant Florence. Je lui signalai la route de traverse peu suivie qui longeait le lac de Biguglia ; il la prit sans hésiter. Tout alla bien jusqu'au passage de l'Arno ; mais là, en mettant pied à terre, M. de Clermont-Tonnerre se foula un nerf. Cet accident le retint plusieurs jours à Sienne, ne lui permit d'entrer en conclave que le dernier des cardinaux français, et fut ainsi la cause indirecte de l'exclusive remise en ses mains. L'ambassadeur, éclairé par quelques informations mystérieuses, crut devoir user d'une prérogative qu'il avait laissé dormir au début.

P. 21. Vous ne sauriez croire combien le tableau des Bergers d'Arcadie convient à la sculpture.

Cela est vrai au point de faire penser à tous ceux qui vont visiter aujourd'hui le monument du Poussin érigé par le chantre des Martyrs dans l'église de San Lorenzo-in-Lucina, que le célèbre tableau est la copie d'un bas-relief antique; et moi-même, en 1840, j'ai entendu murmurer en anglais que ce marbre avait été trouvé par M. de Chateaubriand dans des fouilles de Torre-Vergata.

P. 24. Vous ne sauriez vous figurer ce que c'était que le vent au milieu du ciel sur cette coupole de Michel-Ange.

Quelques mois auparavant, j'étais monté avec l'auteur à cette même coupole, et il est très-vrai que ce qui est zéphyr en bas devient aquilon là-haut. A l'heure où j'écris, quand je retrouve dans mon souvenir les souffles violents qui semblaient vouloir emporter avec nous, comme un flocon, la boule de Saint-Pierre, je les compare à ces bouffées du vent populaire que nous avons vues depuis naître dans nos rues, grossir, se dresser en ouragan contre les sommets de la monarchie, et finir par ébranler la croix.

P. 25. Victoire! J'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste. C'est Castiglione.

Voulez-vous entendre le cri du triomphe?

« M. de Chateaubriand à M. de Marcellus. Rome, « 7 avril 1829.

« Je suis dans la joie. N'est-il pas curieux que le pape que je demandais en 1823 comme ministre soit donné à moi comme ambassadeur, et que ce soit ce même pape qui ait répondu, comme cardinal, à mon discours au sacré collége? Pie VIII m'a dit déjà des choses excellentes : il suivra, même en l'élargissant, le système de Léon XII pour les affaires extérieures. Je suis aussi extrêmement content du cardinal Albani. Enfin pour la première fois tout m'a réussi. Et pour annoncer la mort de Léon XII comme pour l'avénement de Pie VIII, notre vaillant Giorgini a transformé les chevaux de poste en hippogriphes. »

P. 26. Le préfet du Rhône est l'intermédiaire de cette correspondance aérienne.

Le télégraphe des airs n'allait encore que jusqu'à Lyon, et M. de Brosses, préfet du Rhône, en tenait la clef. C'était un homme d'infiniment d'esprit, digne fils et héritier de l'auteur de l'Italie il y a cent ans, c'est à lui que j'adressais mes courriers quand je traitais sur le lac Majeur, avec M. de la Ferronnays, de sa nomination à l'ambassade de Rome, vacante par la démission obstinée de M. de Chateaubriand : mes dépêches ne revenaient jamais sans l'accompagnement de quelque lettre piquante de M. de Brosses, et sans quelque lumière jetée sur la politique assez obscure de cette époque.

P. 29. On peut en tirer parti en flattant son orgueil et satisfaisant son amour-propre.

Il s'agit du cardinal Albani. C'est bien là l'homme brusque et cynique tel que je l'ai entendu. C'est bien là le cardinal avare et vain tel qu'on le jugeait. M. de Chateaubriand a achevé un peu plus bas le portrait par ces mots : Ce vieillard de quatre-vingts ans veut mourir en paix et en joie. » (Page 74.)

P. 35. En conséquence, monseigneur, je vous charge de donner l'exclusion au cardinal Albani.

Il y avait encore dans cette heureuse hardiesse diplomatique une combinaison fortuite assez singulière, car elle mettait l'exclusion, avec l'ordre d'en user contre un cardinal autrichien, dans les mains du cardinal français que l'on supposait le plus favorable à la politique rétrograde de l'Autriche.

P. 45. Le Miserere à la chapelle Sixtine. Le jour s'affaiblissait; les ombres envahissaient lentement les fresques de la chapelle, et l'on n'apercevait plus que quelques grands traits du pinceau de Michel-Ange. Les cierges, tour à tour éteints, laissaient échapper de leur lumière étouffée une légère fumée blanche, image assez naturelle de la vie que l'Écriture compare à une petite vapeur. Les cardinaux étaient à genoux, le nouveau pape prosterné au même autel où, quelques jours avant, j'avais vu son prédécesseur; l'admirable prière de pénitence et de miséricorde, qui avait succédé aux lamentations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et la nuit. On se sentait accablé sous le grand mystère d'un Dieu mourant pour effacer les crimes des hommes. La catholique héritière sur ses sept collines était là - avec tous ses souvenirs ; mais, au lieu de ces pontifes puissants, de ces cardinaux qui disputaient la préséance aux monarques, un pauvre vieux pape paralytique, sans famille et sans appui, des princes de l'Église sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance qui civilisa le monde moderne. Les chefs-d'œuvre des arts disparaissaient avec elle, s'effaçaient sur les murs et sur les voûtes du Vatican, palais à demi abandonné. De curieux étrangers, séparés de l'unité de l'Eghse, assistaient en passant à la cérémonie et remplaçaient la communauté des fidèles. Une double tristesse s'emparait du cœur. Rome chrétienne en commémorant l'agonie de Jésus-Christ avait l'air de célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que Jérémie adressait à l'ancienne. C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, mépriser tout et mourir.

On dirait un chapitre du Génie du Christianisme; le pendant de la Fête-Dieu, par exemple; mais plus mélancolique pour être écrit plus tard dans la vie. Je crois voir encore à Rome le cabinet étroit et reculé, au haut du palais de l'ambassade, où fut tracée cette merveilleuse page. C'est là qu'elle m'a été lue quand elle était toute fraîche encore des couleurs qu'y ajoutait le peintre, en repassant sur les premiers traits de son tableau.

« Le jour s'affaiblissait, etc., » jusqu'à : « une petite vapeur. » - Ici le lecteur s'interrompit : «Il y a aussi, » me dit-il, «quelque chose de pareil dans le Livre de la Sagesse. Vous en souvenez-vous? Umbræ enim transitus est tempus nostrum. »

Puis il continua. « Les cardinaux, etc., » jusqu'à : « le silence et la nuit. » Il avait mis d'abord « la nuit et le « silence. » «Cette phrase, » dit-il en s'arrêtant, « a trop « de désinences féminines, il faut pour l'harmonie la finir « par un son masculin, et lire « le silence et la nuit. » - On se sentait accablé, etc., » jusqu'à : « des fidèles. » Il avait corrigé lui-même sous mes yeux cette négligence « de curieux étrangers » qui cependant se trouve encore dans le texte et a résisté à tous les protes; et il avait mis « des étrangers curieux » pour désigner les Anglais.

« Une double tristesse, etc., » jusqu'à : « et mourir. » A ces mots la lecture finit ; et l'impression de ce que je venais d'entendre demeura chez moi si triste et si profonde, que j'oubliai d'applaudir.

P. 49. Le cardinal Albani trame un petit complot contre l'héritier de la couronne de Sardaigne.

Pour comprendre ceci, je n'ai qu'à me souvenir des confidences du ministre de Sardaigne à Paris, et de quelques secrets murmurés à mon oreille dans le cours de mon éphémère sous-secrétairerie d'Etat.

P. 53. Il ne faut pas montrer toujours comme les conspirations particulières d'une poignée de Jacobins ce qui est l'effet d'une cause permanente et générale.

Cette Italie, si bien appréciée en 1829, montrait alors comme aujourd'hui quelque conspiration à sa surface. M. de Chateaubriand, dont la conversation reproduisait parfois certains traits des excellents résumés sur la situation politique de la péninsule italienne que contenaient ses dépêches, me dit un jour : « Ne méconnaissons pas la marche progressive du temps et n'allons pas, comme Ca-. nova sur le monument d'Alfieri, à Florence, draper l'Italie à l'antique; elle n'est pas antique, elle est vieillie; elle ronge son frein, mais sans le secouer ; le joug de l'étranger l'enlaidit : et Pasquin eut bien raison de dire alors :

Questa volta, Canova, l' ai sbagliata,

L' ai fatta vestita, ed è spogliata.

P. 54. Le prince de Modène a établi dans son duché (lieu de franchise pour tous les anciens abus) des magasins de marchandises prohibées.

Le duc de Modène, que je vis chez lui en 1828, se défendait de cette accusation. « C'est, » me dit-il, « un reproche que me font les Anglais, car ils veulent absolument être les seuls marchands en Europe. Voici un exemple de leur tactique commerciale. Je m'aperçus, l y a deux ans, que ces grands chênes que vous avez dû remarquer dans nos campagnes où ils sont d'un si bel effet disparaissaient journellement. Je m'en inquiétai : on m'apprit alors que d'imperceptibles commis nomades, se glissant chez le cultivateur, le payaient fort cher pour couper au pied l'arbre qu'ils lui revendaient à vil prix ensuite. Je ne devinai pas du premier coup la raison de cette mystérieuse manœuvre ; mais bientôt elle me fut révélée. Le commerce britannique s'était alarmé de la saveur supérieure que le gland de nos chênes donne à nos salaisons. C'était une guerre intestine et à mort entre le jambon d'York et le cervelas de Modène. Une fois averti, je parai cette botte peu loyale. Un décret prohibitif en fit l'affaire; nos saucissons triomphants de la ruse ont retrouvé la faveur publique, et luttent de nouveau avec succès contre les importations des trois royaumes. »

P. 45. Si quelque prince en deçà des Alpes accordait une Charte à ses sujets, une révolution aurait lieu, parce que tout est mur pour cette révolution.

Prophétique ! Les troubles de Rome et des Légations ont suivi l'établissement du gouvernement constitutionnel dans le Piémont.

P. 60. A la villa Médicis dont les jardins sont déjà une parure, l'encadrement du tableau est magnifique, etc.

« J'ai bien peur, » me disait un jour à Londres M. de Chateaubriand, « d'avoir donné moi-même, dans le Génie du Christianisme, l'exemple de l'abus des descriptions où notre siècle est si fort enclin. Je voulais frapper les esprits des pompes de la religion, et dès lors il me fallait peindre, et peindre longuement. De là sont venues, comme des longs romans du règne de Louis XIV, ces minutieuses énumérations de mobilier du plafond au plancher, ces portraits de femmes des pieds à la tête, ces inventaires de palais qui faisaient peur à Boileau. Voilà comment procèdent les siècles en décadence. Au lieu d'imiter les beautés, ils outrent les défauts. » - Cet excès, « repris-je, « a également envahi les Grecs, mais jamais au même degré, même dans le quatrième siècle. » Et comme, dans mes rares loisirs, j'avais commencé alors à traduire quelques fragments des Dionysiaques, je soumis à M. de Chateaubriand la description suivante de la demeure du roi Staphyle, où étincelle toute la richesse du luxe du Bas-Empire ou de la poésie dégénérée, et qui cependant ne dépasse pas vingt vers.

« l'Pendant que son fils ordonne le festin, le roi, dans sa magnifique hospitalité, montre à Bacchus la superbe architecture et les ornements du palais; tous ensemble répandent un éclat de mille couleurs, égal à la splendeur du soleil et de la lune qui le réfléchit. Les murs blanchissent sous des couches d'argent. La lychnite, qui donne son nom au lustre, fait jaillir aux regards de la foule ses étincelles. Les salles, décorées du feu des rubis, se parent 'aussi de l'améthyste vineuse qui le dispute à l'hyacinthe. La pâle agate y jette sa blonde clarté; l'ophite y rayonne comme sous des écailles émaillées ; et l'émeraude assyrienne y multiplie ses verts reflets. La poutre où s'enlacent les solives alignées reluit sous l'or à sa surface et forme des plafonds opulents. Le sol brille des teintes variées des cailloux polis, enchâssés artistement dans les métaux découpés; et les portes, tout autour, sont incrustées d'un certain bois dont les sculptures imitent la finesse de l'ivoire récemment aminci. »

« Votre poëte, » me dit M. de Chateaubriand, « est pauvre à côté des « descripteurs » de nos jours. Il n'a énuméré qu'une demi-douzaine de pierres précieuses au lieu de vider tout un écrin. Et enfin, il a accouple l'ancienne mosaïque à la sculpture en bois plus récente, cela est curieux. Comparez néanmoins et voyez Homère; il ne dit qu'un mot de l'intérieur du palais d'Alcinoüs, et il court au verger du roi pour en tracer la plus exacte et la plus ravissante image. C'est la nature dans sa grâce et sa simplicité. Mais là, même pour tous ces fruits et les deux fontaines aux emplois divers, quelques vers suffisent, quand nos romanciers architectes ou pépiniéristes en auraient rempli quarante pages. La vertu qui manque le plus à notre littérature moderne, c'est la sobriété. »

P. 60. Je sentais je ne sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter mon or d'un jour et mes joies d'une heure.

La grande-duchesse Hélène dut à son goût renommé pour les lettres, autant au moins qu'à sa beauté et à son rang, l'hommage de la fête que lui offrit, à la villa Médicis, l'ambassadeur de France. Un ouragan enleva la tente du festin, et l'auteur se dédommage du contre-temps par le plaisir d'écrire ce singulier et poétique récit ; les souvenirs de l'Amérique y surabondent peut-être, mais l'on y retrouve les bizarres rêveries dont le positif des affaires nous privait depuis quelque temps, et surtout l'enlacement de l'amour à la tombe, base essentielle de la mélancolie.

P. 77. Le Quirinal. « Là, tout me parle d'un événement dont on ne retrouve de trace qu'en remontant jusqu'à Sciarra Co-Ionna, Nogaret et Boniface VIII. »

Il s'agit de l'enlèvement de Pie VII dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809; quant à l'autre événement énigmatique que celui-ci rappelle, il me semble que le président Hénaut l'a ainsi raconté, « sous Philippe le Bel, en 1303. »

« Philippe assemble les trois états du royaume (on croit que ce fut la première fois que le tiers état y fut admis), et convient de convoquer un concile. On en donne avis aux princes voisins; et, dans les états, il est arrêté qu'on appellera au futur concile de tout ce que le pape a fait. Nogaret part, en apparence pour signifier l'appel, mais en effet pour enlever le pape. Sciarra Colonne et lui l'investissent dans la ville d'Agnanie. Sciarra donne un soufflet au pape, et se met en devoir de le tuer. Nogaret l'en empêche : Boniface meurt peu de temps après. »

P. 78. A M. le comte Portalis. Je reçois enfin votre dépêche n° 25. Cette dépêche dure, rédigée par quelque commis mal élevé des affaires étrangères, n'était pas celle que je devais attendre après les services que j'avais eu le bonheur de rendre au roi pendant le conclave; et surtout on aurait dû un peu se souvenir de la personne à qui on l'adressait.

Convenons-en, on devait plus d'égards à un ancien ministre des affaires étrangères, qui tenait sa massue toujours levée sur les expéditeurs des bureaux, et qui ne cherchait que l'occasion de la laisser retomber de tout son poids sur leur chef intérimaire M. Portalis ; il était en outre, dans cette occasion, comme il va nous le dire lui-même, « disposé à ne s'entendre avec personne. »

P. 88. Eh bien ! voyez-vous, je brochais cette besogne diplomatique comme le premier ambassadeur venu, sans qu'il m'en coutât une idée.

On a vu déjà quel dédain M. de Chateaubriand professe pour l'art diplomatique qu'il traitait du haut de sa gran- ‹deur d'écrivain : « Quelques pensées, » disait-il, « bien alignées et frappées au bon coin, pèsent plus dans la balance de l'opinion publique, et par conséquent des Etats, que toute la science des protocoles. Je me ris des façons du métier. Par-ci par-là , j'ai entrevu de petits finauds de ministres de divers pays tout scandalisés du bon marché que j'en fais. Leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les jambes serrées et à pas étroits ; elle a l'air prête à crever de secrets qu'elle ignore. »

P. 89. C'est à des vieillards que j'ai osé dire d'avancer, et de replacer la religion à la tête de la marche de la société.

Dans ce raccourci pressé et ironique de sa science en diplomatie et de toute sa carrière administrative, l'auteur poursuit encore, qu'il le nomme ou non, ce malencontreux ministre des affaires étrangères « qui s'est trouvé là tout à « point, » me disait-il, « pour suppléer le noble cœur de « M. de la Ferronnays, et amener l'insuffisance si fatale à la monarchie en la personne de M. de Polignac, M. Portalis, enfin, l'eunuque de l'intérim. » Toute cette colère n'avait jamais éclaté avec autant de violence même envers M. de Talleyrand : le magistrat souple et obéissant à tous les régimes l'avait-il done mérité autant que l'ancien évêque d'Autun ?

P. 89. Je suis devenu le vieux Sidrac, l'âge m'allonge le chemin.

Peut-être ne sait-on pas, ou bien a-t-on oublié que le vieux Sidrac est le personnage qui joue le rôle de Nestor dans le Lutrin? M. de Chateaubriand, qui citait l'Art poétique très-rarement, savait par cœur le poëme héroï-comique de Boileau :

Quand Sidrac à qui l'age allonge le chemin,

Arrive dans la chambre un bâton à la main.

P. 94. Solon, élégiaque égal à Simonde.

M. de Chateaubriand revenait souvent à Simonide dont il avait lu les fragments mélancoliques. Il nommait M. de Fontanes le Simonide français. Mais ici son appréciation littéraire est trop passionnée pour être juste. Nous avons de Solon certains chants philosophiques écrits en distiques élégiaques, il est vrai, exiguos elegos ( HORACE), mais Simonide avait montré son élégance et sa douceur dans de grandes compositions épiques et dramatiques ; il remporta le prix de poésie à quatre-vingts ans. Il excellait dans l'élégie ou, si l'on veut, dans les lamentations. Catulle le confirme : Mæstius lacrymis Simonideis. Il fut lyrique aussi : Scripsit egregium melos, a dit Phèdre, et de là vien-* nent les fragments qui nous restent de lui. Il y a cependant entre les deux poëtes grecs une certaine analogie; Solon cherchait à civiliser les hommes, et Simonide à les attendrir.

P. 96. Ces pauvres envieux, en raison de leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite ; ils renvoient avec compassion Virgile, Racine, Lamartine, à leurs vers.

Je me flatte d'être pour quelque chose dans cette mention subreptice du nom de mon ami Lamartine, si glorieuse pour sa muse. Ceci fut écrit après une conversation du soir où j'osai soutenir et essayai de démontrer, devant mon maître et quelques littérateurs, que, depuis Racine, nul poëte n'avait fait le vers français avec autant de perfection que Lamartine. M. de Chateaubriand écoutait sans mot dire, comme c'était assez souvent son usage; mais le nom propre fut ajouté aux Mémoires d'Outre-Tombe ; et l'aveu m'en fut fait peu de temps après.

P. 105. J'achève souvent le tour des murs de Rome à pied. Locution ambitieuse; ne faut-il pas lire : « Je marche « souvent auprès des murs de Rome »? Achever le tour des murs de Rome! mais il y aurait de quoi fatiguer un hercule ; et l'auteur se plaignait déjà de ses jambes.