Est venue mourir sur cette terre étrangère. f. a. de Chateaubriand a élevé ce monument a sa mémoire. « Sur le marbre qui cache le sol, au pied du monument, il y a:
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
MARIE-MICHEL-FREDERIQUE-ULRIQUE-PAULINE DE MONTMORIN, FEMME DE FRANÇOIS-CHRISTOPHE DE BEAUMONT, NÉE A MEUSSY-L ÉVÊQUE EN CHAMPAGNE,
Et morte a Rome le 4 novembre 1805
« Et plus bas :
Quare misero data est lux et Vita his qui in amaritudine anime sunt. »
P. 192. J'ai vu Léon XII prier à son tombeau. En 1831, je visitai le monument de celle qui fut l'âme d'une société évanouie.
J'étais aussi en 1827 auprès de l'ambassadeur quand il fit au pape Léon XII les honneurs de l'église française où reposaient les restes de Pauline de Montmorin. Il me dit en sortant : « J'étais premier secrétaire de l'ambassade qui réconciliait la France avec le Saint-Siège, quand, " y a vingt-quatre ans, j'entrais dans cette église. Maintenant j'y reviens ambassadeur du roi très-chrétien petit-fils de saint Louis. Entre ces deux époques, que de gloire, de sang et de larmes ! »
P. 192. Je t'aimerai toujours, dit l'épitaphe grecque, mais toi, une fois chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis.
J'ai retrouvé la citation grecque qui, en 1838, vint jeter son voile classique sur toutes ces tristesses. Le cœur alors s'était refroidi ; la mémoire seule restait. C'est une épigramme anonyme de l'Anthologie (vII, 346). En voici l'exacte traduction : « Excellent Sabinus, que ce monument, bien que la pierre en soit petite, te soit un gage de ma grande amitié ! Je te regretterai sans cesse; mais toi, ne va pas, si tu le peux chez les morts, boire une seule goutte de cette eau du Léthé qui te ferait m'oublier. » Le tour et la dédicace de cette épitaphe appartiennent à l'époque latine; et les deux derniers vers se retrouvent avec non moins d'élégance dans l'Anthologie de Burmann. Là c'est un époux qui parle encore à son épouse :
Tu cave Letheo contingas ora liquore,
Et cito venturi sis memor, oro, viri.
P. 205. Ils sont passés aussi mes consolateurs et ils me demandent pour eux les regrets qu'ils donnaient à une autre.
Ici l'antithèse n'est plus que touchante et pathétique. Personne n'a poussé plus loin que M. de Chateaubriand l'art si justement apprécié de ramener au récit, après une digression, par une réflexion touchante, de terminer un chapitre par des pensées profondes ou mélancoliques, et de le clore toujours par une phrase mélodieuse, comme pour laisser dans l'oreille du lecteur un son qui l'attire et lui plaît.
P. 209. A force de parcourir les solitudes du Tibre, elles se gravèrent si bien dans ma mémoire, que je les reproduisis assez correctement dans ma lettre à M. de Fontanes.
« Correctement » est trop modeste. La lettre à M. de Fontanes est admirable; et on ne saurait trop la recommander aux amis de la ville éternelle, de tous les âges et de tous les pays. Quant à moi, je l'ai lue dans le désert des campagnes romaines avec autant d'enthousiasme que l'Itinéraire dans les espaces dépeuplés de l'Orient.
P. 211. Je n'ai pas déshonoré la femme qui m'a recueilli.
« Et pourtant ce Rousseau si coupable, » disait M. de Chateaubriand, se peignait ainsi : « J'aurais mille fois sacrifié mon bonheur à celui de la personne que j'aimais. Sa réputation m'était plus chère que ma vie. » - « Les Confessions,» ajoutait l'auteur, « où il y a de ravissantes pages, et dont j'ai été trop épris dans ma jeunesse, contiennent, ce me semble, plus de contradictions encore qu'il n'y en a dans le cœur humain; et ce n'est pas peu dire. »
P. 214. J'étais de cette race qui n'est bonne que sur un premier plan.
C'est ce que l'auteur vient déjà de nous expliquer en trois mots (p. 126) : « Je ne vaux rien du tout en seconde « ligne; » et cela est si vrai, qu'il n'a pas craint de le répéter une troisième fois dans le courant des Mémoires.
P. 216. Il m'eût suffi de retirer des cartons, lorsque j'étais ministre des affaires étrangères, les élucubrations de l'ambassadeur. Je n'aurais fait que ce qu'a fait M. de Talleyrand au sujet de sa correspondance avec l'Empereur.
M. de Chateaubriand, loin de supprimer ou de modifier, quand il était ministre, les dépêches officielles ou les lettres privées de ses missions de Berlin et de Londres, se promettait d'en publier plus tard les véridiques extraits pour les intérêts de sa politique. M. de Talleyrand avait écrit en styles trop divers pour être aussi hardi. En parlant de l'évêque d'Autun, M. Mignet, qui donne lui-même à la fois l'exemple et le précepte, a dit dans la Vie de Franklin : Toutefois, quels que soient les services qu'on puisse rendre à son pays, en conformant toujours sa conduite aux circonstances, il vaut mieux n'avoir qu'une seule cause dans une longue révolution, et un seul rôle noblement rempli dans l'histoire. » Et voici le même jugement formulé par un historien plus rigoureux encore envers le ministre odieux à M. de Chateaubriand : « Pour affecter ou pour soutenir le rôle d'impartialité avec toutes les fortunes, il faut que l'homme écarte les deux choses qui font la dignité du caractère et la sainteté de l'intelligence : la fidélité à ses attachements et la sincérité de ses convictions; c'est-à-dire la meilleure part de son cœur et la meilleure part de son esprit. Servir toutes les idées, c'est attester qu'on ne croit à aucune. Que sert-on alors sous le nom d'idées? Sa propre ambition. » (LAMARTINE, Girondins, t. IV, p. 164. Portrait de M. de Talleyrand.)
P. 217. Loin de me ménager, je ferai connaître les lettres offensantes de M. le marquis de Bonnay à mon égard.
Je puis attester ce scrupuleux respect pour l'histoire et cette abnégation de soi-même. J'en ai été le confident ; j'en ai tenu les preuves dans mes mains, et, si M. de Chateaubriand a commis des fautes dans sa carrière politique, il n'a rien fait pour en supprimer les traces. « De tous les autobiographes, confesseurs prétendus de la vérité, » disait-il, « celui qui a mis le plus de zèle à s'accuser devant le public, c'est sans contredit Rousseau; et pourtant ce n'est jamais sans glisser quelque correctif ou même une pointe d'éloge à sa propre adresse, au milieu de ses plus honteuses révélations. »
P. 218. Je n'ai point revu Naples depuis cette époque, bien qu'en 1827 je fusse à la porte de cette même ville où je me promettais d'aller.
A mon départ de Rome pour Naples, en 1827, l'auteur me dit qu'il aurait bien voulu quitter incognito son ambassade pour m'accompagner ; que sa destinée ne lui réservait plus assez de bonheur pour cela, mais que cependant une éruption du Vésuve le tenterait. Peu de jours après je lui écrivais de Naples ceci : -« J'ai cru un moment que j'étais destiné à vous donner une grande nouvelle et que j'allais vous revoir. C'est une révolution intestine qui bouillonne encore sous le Vésuve. Il y a détonations dans le cratère, pierres lancées, pluie de lave; le jour, des tourbillons de fumée ; la nuit, des vapeurs incandescentes. Et cependant ce n'est pas une éruption, au dire des experts, ou, pour mieux parler, c'est une éruption qui a fusé, ou fait longfeu, en termes de chasse; et elle ne promet pas pour l'avenir beaucoup plus qu'elle ne donne au présent. » - Le Vésuve faisant peu de bruit à Naples et la politique pas du tout, l'ambassadeur resta à Rome.
P. 220. L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois : on les profane en les répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous reprochent les nouvelles sociétés où nous sommes engagés. Nos heures s'accusent. Notre vie est une perpétuelle rougeur, parce qu'elle est une faute continuelle.
Cette confession qui fouille si avant dans le cœur de l'homme est aussi merveilleusement exprimée qu'elle est humble et chrétienne par contre-coup.
P. 231. Il y a des temps où l'élévation de l'âme est une véritable infirmité : personne ne la comprend.
Conséquence forcée de l'abaissement des caractères ; et le premier Empire n'en a pas été le seul témoin. Ici va s'ouvrir un épisode où je ne puis suivre le texte qu'en courant. Il débute ainsi :
P. 259. Je vous raconterai la mort du duc d'Enghien à la vue des ruines de Chantilly.
Que de poésie dans ce prélude mélancolique inspiré par tant de débris et par tant de souvenirs ! La familiarité du récit de la vie privée s'interrompt pour faire place à l'histoire. Clio, muse grave et sévère, élève sa voix d'airain. Plus de néologisme, plus de rêveries. Le son des mots empreints d'une sainte colère et d'une terrible vengeance va retentir à travers nos cœurs jusqu'à la postérité.
P. 245. Le duc de Bourbon mit en garde son petit-fils.
Lisez : le prince de Condé mit en garde son petit-fils. P. 264. N'est-il pas providentiel de voir des hommes, après longues années, les uns démontrer l'irrégularité d'un meurtre auquel ils n'avaient pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on le leur demandât, devant l'accusation publique? Qu'ont-ils entendu? quelle voix d'en haut les a sommés de comparaître?
C'est encore ici une de ces grandes causes que l'éloquent défenseur a plaidées plus d'une fois en sa vie, comme quand il parla à son siècle pour les Vendéens, en 1819, et pour le duc de Bordeaux en 1832. Aujourd'hui la voix accusatrice s'est éteinte, mais le procès est irrévocablement jugé.
P. 302. Telle est consciencieusement, impartialement, strictement la juste part de chacun.
Si l'auteur a appesanti sa plume sur ce drame lugubre et fatal, il vous en dit la raison : « Mon sort a été trop lié avec cette catastrophe pour que je n'aie pas essayé d'en éclaircir les ténèbres. » Un jour où l'auteur, à Londres, parlait devant moi de la mort du duc d'Enghien avec la même verve d'indignation qui a dicté ces dernières pages, je dis, à mon tour :
La gloire efface tout... tout, excepté le crime.
Mais son doigt me montrait le corps d'une victime,
Un jeune homme, un héros, d'un sang pur inondé;
Le flot qui l'apportait passait, passait sans cesse,
Et toujours en passant la vague vengeresse
Lui jetait le nom de Condé.
M. de Chateaubriand ne connaissait pas encore ces vers qu'il loua vivement ; et c'est ainsi que je l'encourageais par degrés, lui qui ne lisait à peu près rien de moderne, à feuilleter les Méditations.
P. 311. Lorsqu'on ne peut effacer ses erreurs, on les divinise : on fait un dogme de ses torts ; on change en religion des sacriléges, et l'on se croirait apostat de renoncer au culte de ses iniquités.
C'est du Démosthènes paré à la fin d'un trait à la Massillon. Et plus loin : « Soyons justes pour être habiles. » C'est une partie de la morale que Cicéron a exposée dans le Traité des Devoirs.
P. 318. Madame de Staël : Il y a un sanctuaire de l'âme où l'empire de la nécessité ne doit jamais pénétrer. S'il n'en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre? un amusement libéral.
Ici, madame de Staël, dans sa réprobation de l'immoralité politique, s'élève au ton de M. de Chateaubriand, et paye noblement son tribut au dernier des Condés.
P. 321. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ?
Je me souviens d'avoir appris par cœur dans mon enfance cet admirable paragraphe qui attira la foudre sur le Mercure. Il circula dans les provinces; on se le passait de main en main; et je l'ai bien souvent récité à huis clos.
P. 326. Voilà ce qui reste des souvenirs d'une race héroïque : un testament noué par un cordon a changé les possesseurs de l'héritage.
Quel trait ! Maintenant tous ces grands coupables, que le juge vient de citer à sa barre, sont entendus des hommes et de Dieu. Les hommes ne pardonneront pas; Dieu seul peut absoudre.
P. 326. J'ai cueilli la petite fleur attardée parmi les bruyères; mais nous ne revivrons pas avec la solitaire parfumée qui m'a distrait.
Ici l'auteur a quitté le clairon de deuil de l'historien pour reprendre la lyre du poëte; mais il gémit encore. M. de Chateaubriand cueillait des fleurs dans toutes ses promenades, et même, quand l'hiver régnait, des brins d'herbe. des feuilles vertes encore ou séchées déjà. Un jour, en me montrant dans la prairie de Regents-park un de ces narcisses communs qui paraissent au début du printemps et meurent si vite, il me cita ces vers de Valérius Flaccus qu'il avait appris, disait-il, dans sa jeunesse :
Lilia per vernos lucent velut alba colores Præcipué, quels vita brevis, totusque parumper Floret honor, fuscis et jam Notus imminet alis.
« Comme les lis blancs dont la vie est courte brillent surtout au milieu des nuances printanières; tout leur éclat fleurit un moment, et déjà le vent du midi les menace de ses ailes qui vont les sécher.
P. 329. Je ne m'occupais de rien, tout au plus m'entretenais-je dans le parc avec quelques sapins, ou causais-je du duc d'Enghien avec trois corbeaux.
Cette conversation avec trois corbeaux, oiseaux sinistres, recommença à Londres, en 1822, avec les corbeaux de Regents-park, en même nombre. L'auteur, pour se distraire de ses pensées, ou plutôt pour les laisser courir en dedans, allait observer leurs jeux et me racontait leurs prouesses. J'entends encore ces mots qu'il me répétait au retour de ses promenades isolées : « A propos, savez-vous « que j'ai revu mes trois corbeaux aujourd'hui? »
P. 330. Près de Mantes, au Mesnil, était madame de Rosambo. Elle a passé.
Et moi aussi j'ai vu la belle madame de Rosambo « avant qu'elle eût passé, » et le Mesnil où vivait encore il y a peu de mois, dans sa piété et ses vertus, le digne petit-fils de M. de Malesherbes : « Ainsi, dit Fénelon, les hommes passent comme les fleurs qui s'épanouissent le matin, et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. »
P. 535. Par un singulier hasard, j'ai retrouvé cette toilette chez la marquise de Cuningham; elle l'avait reçue de Georges IV.
J'accompagnais l'ambassadeur dans cette visite à la marquise de Cuningham, et je vis chez elle la toilette qui avait appartenu à madame de Pompadour. Mais j'y vis aussi une meilleure parure de la mère; c'était sa fille, lady Elisabeth Cuningham, l'accomplie. J'avais pris note de ce que me dit M. de Chateaubriand quand nous nous retrouvâmes dans sa voiture: « A qui donc ira maintenant la toilette, qui a passé en droite ligne de madame de Pompadour à lady Cuningham, puisque la mode des favorites touche à sa fin ? »
P. 337. L'avare Hermocrate, dictant son testament, s'était institué son héritier.
Allusion à une épigramme de l'Anthologie : « Bue à petits coups, » me disait l'auteur, « l'Anthologie grecque rafraîchit les idées et le style à la fois. On est toujours sûr d'y rencontrer pour les plaisirs de la mémoire ou pour son assistance, soit une expression spirituelle et gracieuse, soit une image élégante. Quant à moi, j'ai bien souvent puisé à cette source, et je ne m'en suis jamais mal trouvé. »
P. 340. Madame de Coislin.
Il y a dans ce portrait d'une grande dame du temps de Louis XV quelques tons un peu trop familiers qui font redire avec l'auteur : « Les histoires de madame de Coislin ne pouvaient se retenir, car il n'y avait rien dedans. Tel est, » ajoute-t-il, « M. Jacqueminot. Ce nom était prononcé d'un tel ton qu'un fou rire vous saisissait.» M. de Chateaubriand, bien qu'il eût à très-petite dose le talent mimique, m'a souvent fait rire avec ce qu'il avait retenu de ce dialogue qu'il racontait volontiers, et dont il riait lui-même. Il appuyait aussi, comme madame de Coislin, sur « les bêtes à couronne, » mais alors il ne riait plus.
P. 344. Je ne rencontre point, sans une sorte de curiosité attendrie, ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde avec un petit coffret de sapin. Ils n'ont guère que l'espérance dans leur boîte.
Ici, avec leur coffret de sapin, les Auvergnats disent comme Fanchon la vielleuse, dans une romance célèbre, dont l'auteur, très-sensible à la mélodie et connaisseur en musique, répétait parfois le refrain :
Je n'apportais, hélas ! en France
Que mes quinze ans, ma vielle et l'espérance.
Et à propos de chanson, ce fut dans cette première excursion au Mont-Dore que M. de Chateaubriand lit sa meilleure rencontre, dont il ne parle pas. Je veux dire l'air joyeux des montagnes devenu si mélodieusement plaintif sous sa lyre : « Combien j'ai douce souvenance! » Les artistes passants, qu'il accueillait si fraternellement à Londres, venaient le lui chanter et le jouer sur mon piano, pour le payer de son hospitalité : « Je n'ai eu, » me disait-il, « en tout cela d'autre mérite que de mettre en tête de l'air, une fois noté, adagio à la place d'allegretto, en ralentissant la mesure au gré de la mélancolie. L'hilarité du pâtre s'est changée en complainte de l'exilé. Les paroles alors me sont venues d'elles-mêmes. »
P. 348. Madame de Staël aimait le monde ; elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes dans un exil dont j'aurais été ravi. Qu'était-ce à mes yeux que cette infélicité de vivre dans ses terres avec les comforts de la vie?
Voilà le comfort britannique naturalisé en compagnie d'infélicité, mot nouveau emprunté à Cicéron, et surtout très-heureusement placé.
P. 348. Il en est des douleurs comme des patries, chacun a la sienne.
Oh ! comme tout est vrai dans ce développement d'une pensée que la Bruyère n'eût pas mieux exprimée : « Je connais trop le monde, » disait l'auteur, « pour lui demander autre chose qu'une indifférence polie envers mes chagrins, mais je m'irrite quand il va jusqu'à les nier. Faut-il donc, pour lui faire croire à ma blessure, qu'elle saigne aux yeux de tous ? Homère l'entendait mieux : Jouissons, dit le fidèle Eumée, en les rappelant, de nos cruelles et réciproques douleurs! » Et ce vers de l'Odyssée était l'un des trois ou quatre hexamètres que M. de Chateaubriand prononçait encore en grec.
P. 349. Sans les soins de M. de Forbin qui survint, nous aurions quitté la patrie de Rousseau sans manger. A Pome, j'ai eu le bonheur de rendre à M. Forbin son dîner du lac. J'avais le mérite d'être devenu ambassadeur.
«Le dîner du lac, » en 1805, était de la bienveillance de compatriote, le dîner de l'ambassade en 1828 ne fut qu'une inévitable formalité. On ne le voit que trop, l'auteur était plus envieux de la renommée d'homme aimé du monde que des faveurs de la fortune. On lit un peu plus bas : « Bonhomme néanmoins, quoique excessivement « heureux. » Si, avec tant d'esprit, M. de Forbin était bonhomme, ce sont deux mérites pour un.
P. 350. Le noble gentilhomme, peintre par le droit de la Révolution, commençait cette génération d'artistes qui s'arrangent eux-mêmes en croquis, en grotesques, en caricatures.
M. de Chateaubriand devait dire plus tard avec moins de malice, mais avec presque autant de jalousie de ce « noble gentilhomme, peintre par droit de la Révolution. M. le comte de Forbin avait un pinceau pour peindre, et nous, nous n'avions qu'un crayon. » Puis il tombe sur les artistes, cousins de l'arc-en-ciel. » Et ici l'image devient aussi grotesque que l'objet qu'elle cherche à retracer. Mais quoi! l'artiste en littérature qui, autour de Thionville portait Atala, avec deux chemises dans son havre-sac, n'est-il donc pas agrégé à la famille de l'artiste en peinture? N'oublions pas ce qu'en a dit Topffer le Genevois : « Chateaubriand! artiste celui-là! c'est cette noble infortune, qui suit le corbillard de la légitimité, boudant la France et regardant si elle le regarde.»
Or. si l'on vient à trouver que le disciple met à parer les coups de son maître quelque vivacité en faveur des artistes ou de M. le comte de Forbin, je dirai comme Tacite au début de la vie de son beau-père Agricola : Professione pietatis, aut laudatus erit, aut certè excusatus.
P. 354. Les jeunes chevreaux, dit Oppien, etc.
Il s'agit chez Oppien des petits du chevreuil, et le contraste antithétique entre « l'herbe cueillie au loin et le « prochain ruisseau, » ne se trouve pas dans le poëme, (Cynèg., II, 348.) «L'antithèse prodiguée, » me disait l'auteur, « est en toute langue le signe du déclin des « bonnes lettres ; et c'est un écueil qui attire comme la sirène. »
P. 558. Il était grand jour : mes yeux s'ouvrant virent l'eau, la verdure.
Voilà un de ces paysages admirables de Rousseau qui empêchaient M. de Chateaubriand de dormir. Il avait eu pour Emile une de ces passions de jeunesse qui s'éteignent dans l'âge mûr. Mais, dans le plus fort de son enthousiasme, jamais il n'eût dit avec Lamartine : « Par lui la prose française, trop molle dans Fénelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse dans Buffon, trop légère dans Voltaire, prend une vigueur, une gravité mâle, une majesté digne, mais toujours naturelle qui donne l'autorité à sa pensée, la plénitude à l'oreille, l'emotion à la conscience du lecteur. » Après de telles louanges je ferai observer au plus heureux improvisateur de la prose moderne que « ce langage de J. J. Rousseau, qui semble s'épancher à flots de son cœur, était le produit lent et pénible d'un labeur où il s'arrêtait à chaque mot, et pesait chaque pensée. » Or cette remarque est de Thomas Moore (Little's preface), et j'en propose l'exemple à notre éloquent et nouveau professeur de littérature.
P. 361. Course à la grande Chartreuse.
«Quand j'allai à la grande Chartreuse, » me dit un jour M. de Chateaubriand, «j'avais déjà écrit mon chapitre du Génie du Christianisme sur les couvents, et, comme j'avais voulu y laisser place pour la Chartreuse de Fontanes que je tenais à faire valoir, j'avais beaucoup abrégé. Au reste, tout ce que j'aurais pu dire eût été une paraphrase délayée de trois vers latins que j'ai rencontrés dans mes recherches pour les Etudes historiques. Gardez-les; je ne connais pas, sauf le style de l'époque, d'inscription plus digne d'être placée sur l'asile de saint Bruno.- Ici est un repos certain pour ceux qui arrivent fatigués; ici pour les hôtes des légumes et du poisson ; ici le pain en abondance; ici une paix pieuse, l'esprit humble et la douce concorde des frères entre eux. »
Est nam certa quies fessis venientibus illuc, Hic olus hospitibus, pisces, hic panis abundans,
Pax pia, mens humilis, pulchra et coricordia fratrum.
P. 36ă. Les vierges de Villeneuve étaient peut-être des Héloises.
Boutade où la mémoire court sans frein pour arriver au ton d'une conversation beaucoup trop leste ; c'est mal finir ce quatrième tome où il y a tant à admirer.
Pardonnez, ô mon maître, ces vétilleuses critiques d'un disciple que vos leçons ont rendu trop sévère sans doute. Il est jaloux de votre gloire; et sa main respectueuse a tenté de secouer la feuille sèche, visible à peine, que le temps a glissé dans la verte et immortelle couronne de votre front.