Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 11)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
P. 145. A Venise, de jeunes filles de la main droite faisaient le signe de la croix, de la main gauche elles arrêtaient les passants.
Si l'auteur veut dire ce qu'il dit, il y a tout au moins une grande exagération, ou bien un trait de mœurs locales qui gagnait à être supprimé. « Dans une description, comme dans le récit d'un voyage, » me disait l'auteur, « il faut encore choisir ce qu'on veut peindre, et il vaut mieux donner au lecteur à admirer qu'à rire. »
P. 145. Je suis passé aux prisons et aux cachots.
« Venise, le 30 septembre 1823. - On me conduit par de petits corridors aux prisons sous les plombs et au pont des Soupirs. On me montre les barreaux au travers desquels on étranglait les prisonniers. Je vois les cages étroites de pierre et de bois où on les tenait resserrés. Les murs sont recouverts de leurs noms, et ils y ont chiffré les années écoulées loin du soleil et du jour. L'un des derniers reclus avait ainsi passé vingt-huit ans. On croit à chaque instant entendre fermer sur soi pour jamais une porte aux cent verrous. Et l'on sort avec joie de ces lieux de désolation et d'effroi, bien qu'ils soient entièrement inhabités aujourd'hui. » Ceci est extrait du journal de mon premier voyage à Venise; et c'est ainsi que l'écolier place sa jeune composition au bas de la page tracée par le professeur.
P. 132. Mais les cousins, vilaines bêtes, qui me mangent moi-même à l'hôtel de l'Europe, tout endurci que je suis par le temps et les maringonins des Florides.
Les blessures des maringouins des Florides ont pu se cicatriser depuis quarante-deux ans, mais les blessures du temps sont journalières; les plaisirs ou les voyages ne les guérissent pas : Golum, non unimum mutant qui trans mare currunt. (HORACE.)
P. 170. Un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l'engrais se prépare encore sous la peau fraîche d'une jeune fille.
L'image est inintelligible; et, si par hasard elle se rattache au cimetière de Saint-Michel de Murano, elle devient disgracieuse. Ces détails sur les « champs des morts » de Venise ont beau plaire à la mélancolie de l'auteur, ils me semblent trop prolongés et trop cherchés la fois. Il est plus à l'aise à l'arsenal qui lui rappelle ses longs voyages. Je ne puis, » dit-il, « regarder un vaisseau sans mourir d'envie de m'en aller. Les pesantes années que nous jetons dans les flots du temps ne sont pas des ancres. a Elles n'arrêtent pas notre course. »
P. 175. Le tout ne se fait pas sans quelques mots d'humeur ou de tendresse adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole quinteuse ou docile.
C'est ainsi que dans son aigre dialecte napolitain le ciucciaro gourmande son baudet à Castellamare. C'est encore ainsi que dans le patois sicilien le conducteur de litière parle à sa mule Rosalie vers Sélinonte... pour eux, comme pour le barcarolo de Venise, c'est un dialogue avec leur gagne-pain. En somme, à part la zitella qui revient trop souvent sous la plume de l'auteur dans ces pages de sa vieillesse, le portrait du gondolier est charmant.
P. 186. La brune Fornarina de lord Byron n'a-t-elle pas un air de famille avec la blonde Velléda des Martyrs, son aînée?
La Margherita de lord Byron, que l'auteur désigne ici, est assez mal choisie pour faire le pendant de Velléda. Elle n'entre pour rien dans ses poëmes. Parmi les héroïnes ou les sylphides du barde anglais pourquoi ne pas citer Zuleika, Parisina, la charmante Haydée des îles de l'Archipel, ou même, puisqu'on était en verve de légèretés, la voluptueuse Doudou du sérail de Constantinople?
P. 189. Rousseau et Byron.
Il est évident que l'auteur, n'ayant rien à faire à Venise, s'est remis à lire toutes les œuvres de ses devanciers en confessions et mémoires, à saint Augustin près. Il a composé tout un chapitre avec les citations d'autrui et de ses propres œuvres. Cette fantaisie, qui n'appartient précisément ni à la critique littéraire ni au récit du biographe, me paraît, je l'avoue, un inutile hors-d'œuvre entremêlé de « tableaux trop nus, » expression de l'écrivain ; elle touche de trop près à cette jeunesse que sa plume ramène souvent tout en invoquant la mort. - Il y a, dans l'Essai sur la littérature anglaise, un assez long parallèle entre Chateaubriand et Byron tracé par notre auteur lui-même. Il confrontait volontiers, dans ses conversations, leurs communes destinées, et rapprochait le poëte britannique de Rousseau comme ici, ou même de Voltaire. Car, un jour qu'avec trop d'audace peut-être, je déployais, devant M. de Chateaubriand, mon admiration juvénile pour le talent si grand et si varié de Voltaire, et que, sans m'arrêter aux vers de la Henriade, aux beautés de son théâtre, à la prose de ses histoires, je prétendais que, dans ses poésies légères, il avait atteint la perfection du genre et étalé dans sa correspondance l'arsenal le plus prodigieux des armes de l'esprit. « Vous mettez, » me dit-il, « trop de fougue dans ce jugement ; mais il a du vrai. » - « Lord Byron,» ajoutait-il, « serait, dit-on, le Voltaire de l'Angleterre. Je vois entre eux, je l'avoue, bien des différences. Celui-ci a autant de respect pour les convenances du style que l'autre en montre peu. Voltaire, quand il est hardi dans la pensée, ne l'est pas dans l'expression. Byron est également audacieux dans l'une comme dans l'autre. Voltaire n'a que des admirateurs, Byron a des imitateurs aussi. Impies tous les deux, l'un n'a jamais attaqué le gouvernement de son pays; l'autre, au gré de sa fantaisie, renverse les lois et la société; mais il a creusé dans la littérature de sa patrie un sillon bien plus profond que le poëte français, car il a faussé le goût et fait école. »
P. 199. Un de ces monts ressemblait à la principale pyramide de Saccarah lorsqu'elle s'imprime au soleil tombant sur l'horizon de la Libye.
Je crois que l'auteur a voulu désigner la pyramide de Chéops; les pyramides de Saccarah ne sont pas visibles de Djizé et de l'île de Roda, pas même du haut du château du Caire. M. de Chateaubriand n'a point traversé le Nil en face des pyramides; car, à l'époque de son passage, le fleuve inondait la vallée. Au reste, peu de villes et de pays en Europe rappellent l'Orient autant que Venise et la longue plaine qu'elle termine. Aussi les réminiscences de l'Egypte de Corinthe et d'Argos se pressent-elles sous le pinceau du voyageur. Il va même jusqu'à entrevoir le Sunium encore une fois :
Sunium ! Sunium ! as-tu fait à sa place
Fleurir un laurier-rose ou quelque arbre inconnu?
As-tu plus de parfums pour la brise qui passe?
Tes échos chantent-ils depuis qu'il est venu ?