Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 5)
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P. 265. At certè semper amabo.
J'avais vanté à l'ambassadeur un Catulle microscopique, édition l'Pickering, que je venais d'acheter dans Lincoln's-Inn-field, et que j'ai encore; il me le demanda, le garda vingt-quatre heures, et y copia cette citation.
P. 268. Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé?
Un critique même malveillant ou aveugle n'oserait répondre : Non, sans doute ! à cette question. Quant à moi, je ne serai pas ce critique. Je maintiens que le Génie du Christianisme a été pour l'humanité un véritable bienfait et que son auteur a le droit de figurer parmi ces ombres heureuses dont parle si bien Virgile :
Quique sui memores alios fecêre merendo.
P. 272. Je connaissais les ouvrages des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais étudiés, même pour les combattre; et, entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu.
C'est à ces études préparatoires qu'il faut sans doute attribuer un bruit injurieux à la mémoire de l'auteur et qui s'est répandu même de son vivant. On a dit qu'après avoir écrit contre le christianisme il trouva plus piquant d'écrire pour. M. Sainte-Beuve a fait justice de cette accusation, en nous rapportant son origine. Il l'attribue à l'Essai sur les Révolutions, « qui n'était pas, a dit M. de « Chateaubriand lui-même, un livre impie; mais un livre de doute et de douleur. » - « Livre rare et fécond, » reprend M. Sainte-Beuve, « plein de germes, d'incohérences et de beautés, où est déjà recélé tout le Chateaubriand futur, avant l'art, mais non avant le talent. » Le célèbre critique a eu à sa disposition un exemplaire de l'Essai sur les Révolutions annoté de la main de l'auteur pour une seconde édition; il y a trouvé sur les marges une trace d'incrédulité datée de 1798, et à demi biffée. M. de Chateaubriand a tout expliqué, erreur, regrets et retour : « Cette alternative de doute et de foi, » dit-il, a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices. » Et, il faut le remarquer, ce n'est point là un aveu relevé de ses écrits par la compilation des textes ; c'est une confession humble, sincère, répétée, vraiment digne d'une âme chrétienne. Or, comme en 1847, vers la fin de la vie de l'auteur, M. de Lamennais cherchait un jour à entamer avec lui une controverse religieuse : « Ah ! de grâce, mon cher ami, » lui dit-il en l'interrompant vivement, « n'engageons point de discussions théologiques. Je m'en tiens à mon Credo, et j'y trouve ma consolation. ›
P. 281. Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre siècle est passé.
Après le plaisant, qui ne sied jamais à l'auteur, vient le touchant, où il excelle. Et il semble en convenir lui-même quand il termine ce chapitre par ces mots: « Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous; mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes. »
P. 286. Quant au vieux Spectator, il était au grenier.
Une édition compacte l'en tira. C'est un gros in-8, imprimé en 1811, qui réunit les huit volumes en un seul. Pour ma part, j'en rapportai de Londres deux exemplaires, l'un qui me reste; l'autre que j'offris à mon ami, Armand Bertin, directeur futur du Journal des Débats, plus sensible que moi aux divers mérites du recueil, par goût d'abord, et ensuite par métier.
P. 287. Montmorency, Biron, Sully.
Prédécesseurs à Londres de M. de Chateaubriand. J'avais lu aux archives des affaires étrangères une partie de leurs courtes correspondances avant de passer le détroit. Notre diplomatie écrit bien plus longuement aujourd'hui, mais pas mieux.
P. 290. Ne pleurez pas longtemps sur moi quand je serai mort, dit le tragique anglais à sa maîtresse.
Traduction élégante du sonnet IXxI de Shakspeare, qu'elle abrégé. L'auteur a supprimé trois vers au début et les deux derniers :
Lest the wise world should look into your moan, And mock you with me after i am gone.
« De peur que ceux qui n'ont pas aimé ne regardent dans votre chagrin, et, pour rire de vous, ne se servent de moi quand je ne serai plus. »
On ne connaît pas assez en France les sonnets de Shakspeare. Il faut avoir pénétré fort avant dans les secrets de la muse britannique pour lire de Milton autre chose que le Paradis perdu, et de Shakspeare autre chose que ses drames. Le reste passe pour une étude superflue où la curiosité seule soutient et où le goût n'a rien à gagner. C'est assurément juger, beaucoup trop vite et se mettre trop à l'aise avec le génie; car, même à côté de ses chefs-d'œuvre, il y a profit et plaisir à l'apprécier dans sa variété : « Shakspeare,» me disait M. de Chateaubriand, «est parfois merveilleusement mélancolique dans ses sonnets échappés à sa maturité amoureuse. Là, il est triste et tendre plutôt que passionné. On dirait qu'il ne rime si bien que pour se plaindre de son âge et se distraire de la vie. »
P. 292. Aristophane, Horace, Virgile, sont les fils d'Ilomère, etc.
Aristophane, que mon maître me le pardonne, me paraît descendre moins directement d'Homère. Quant à Horace, ce ne pourrait être que par ricochet, en tant que poëte lyrique, et comme un reflet de Pindare.
Ces quatre pages sur Shakspeare, répétées dans les Mémoires, ont paru du vivant de l'auteur dans son Essai sur lu Littérature anglaise, et en terminent la seconde partie. Certes, M. de Fontanes, « qui ne put rétablir l'école classique, » eût battu des mains à cette magnifique apologie des « maîtres suprêmes, » et il eût remarqué que cet écrivain, « en qui commençait avec l'école romantique une révolution dans la littérature française, » parlait assez bien des prédécesseurs que cette même école allait tenter de renverser. « Nous Français venus après eux, » me disait un jour M. de Chateaubriand, « nous devons méditer constamment sur le style des écrivains du grand siècle, pour tâcher d'en pénétrer les secrets. A cet effet, je conseillerais même d'étudier leurs manuscrits originaux ; Racine, Boileau, Bossuet et Fénelon nous apprendront à corriger, à limer, à arrondir nos phrases; et, puisque nous ne pouvons égaler leur génie, leurs nombreuses ratures même nous enseigneront quelque chose de l'art dont ils l'ont revêtu. Nous saurons ainsi, par leur exemple, pratiquer fructueusement ce qu'il y a de plus accessible à l'imitation chez ces grands maîtres, leur méthode et leurs propres tentatives avant d'arriver au plus haut point du bien dire. »
P. 298. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas.
Ceci m'a été dit, et dans les mêmes termes, par l'auteur, un jour que sans nous préoccuper beaucoup de la politique que M. Canning allait abandonner alors pour le gouvernement des grandes Indes, nous nous rendions chez lui, à Glocester-Lodge. J'en pris note au retour; et je retrouve encore sur mon journal ces,mots : « Le style, c'est « un don du ciel, et lui seul immortalise. »
P. 301. Un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c'est de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde.
Lamartine dit aussi :
La main du tendre enfant peut l'ouvrir au hasard,
Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard,
Sans que de tes tableaux la suave décence Fasse rougir un front couronné d'innocence.
Et, à propos de Lamartine, un jour, comme Il. de Chateaubriand me demandait un livre pour le distraire de ses rêveries ou pour les aider pendant une course solitaire qu'il dirigeait vers les bruyères de Greenwich, je mis dans sa voiture, avec quelque malice, je l'avoue, les premières Méditations qu'il m'avait dit n'avoir jamais lues et n'avoir aucune envie de lire. A son retour, il entra dans ma chambre, et, jetant le livre sur ma table : « Vous m'avez joué, » me dit-il, « mais je ne vous en veux pas. J'ai tout lu. Trop d'abondance, quelque incorrection peut-être. Mais il y a des vers enchanteurs. Quel dommage que cet homme n'ait pas un ami prompt à le censurer ! Il est un peu de mon école. Si jamais il fait aussi des élèves, comme les imitateurs médiocres ne savent qu'outrer, ils perdront la poésie et peut-être la langue. »
P. 301. Walter Scott refoula les Anglais jusqu'au moyen age.
La plupart de ces jugements furent formulés dans une conversation à laquelle j'assistais, et dont l'Anglais et fantasque Frisell, homme de goût et de savoir pourtant, était l'interlocuteur. Il y fournissait aussi son contingent d'observations justes et souvent piquantes. Il avait publié en 1820, sur la constitution de l'Angleterre et les changements qu'elle a éprouvés, un petit ouvrage, résumé clair et rapide, à l'aide duquel nos jeunes étudiants du système parlementaire, s'il en reste encore, pourraient se passer du classique Delolme.
P. 301. Les fashionables de Bond-Street, race frivole.
M. de Chateaubriand n'avait jamais assez d'épigrammes et de sarcasmes contre les fashionables de Londres ; il les nommait les « caricatures de d'Orsay » dont la faveur était à son début : « Comme il ne s'agit guère, » disait-il, « pour un ambassadeur de France en Angleterre que de réussir à Almack's et de savoir mettre sa cravate, le roi mon maître aurait mieux fait de choisir M. d'Orsay pour son représentant. »
P. 304. Thomas Moore, Campbell, etc.
De ces onze poëtes nommés par l'auteur, qui vivaient en 1822, pour l'honneur des lettres, à peine s'il en survit deux maintenant !
P. 305. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, à Munich, à Gœttingue, à Cologne; de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce qu'on n'y lit pas.
Suite d'une autre causerie littéraire engagée avec ce même M. Frisell, qui fut notre commensal pendant deux mois. N. de Chateaubriand y apporta plus que son écot. Tout ce qui précède, ou plutôt la moitié de ce volume, à partir du portrait de Danton jusqu'à lord Byron inclusivement, a paru autrement agencé dans l'Essai sur la littérature anglaise. L'auteur, comme il le dit dans son avertissement, le composa de divers fragments de ses Mémoires, auxquels, pour justifier ses digressions, il donna le second titre de : « Considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions. s On le voit, dans sa longue excursion par delà la Manche, le culte du style ne l'a pas un instant abandonné : « En toute langue, » me disait-il, « le style est pour les lettres la vie même. »
P. 311. Lieu de ma jeunesse, où respira, etc.
Il faut relire tout entière cette ravissante inspiration de lord Byron âgé de dix-neuf ans; elle finit par une réminiscence d'Horace, bien qu'il n'ait jamais aimé les vers du lyrique latin, et c'est un reproche qu'il s'adresse à lui-même :
Then, farewell, Horace, whom i hated so
Not for thy faults, but mine. It is a curse
To unterstand, not feel thy lyric flow,
To comprehend, but never love, thy verse.
(BYRON, Child Har., C. IV.)
P. 312. Le voyageur Arthur Young, etc.
Arthur Young, avec qui le roi George III correspondait publiquement dans l'intérêt de la science agricole, visita plusieurs fois le continent ; et il a inséré un paragraphe sur Combourg dans son Voyage en France, en Espagne et en Italie, durant les années 1787-1789 (2 vol. in-4°).
P. 314. Le poëte anglais est, comme le prosateur français, derrière la lettre de Sulpicius à Cicéron.
C'est que cette lettre est le premier chef-d'œuvre de la muse rêveuse, mélancolique, et comme une révélation d'immortalité! Elle n'a pas été copiée, reproduite ou paraphrasée par les chantres de Childe-Harold et des Martyrs seulement, mais encore par bien d'autres voyageurs et poëtes, parmi lesquels il ne faut pas oublier le Tasse :
Muojono le città, muojono i regni,
E l' uom d'esser mortal par che si sdegni.
P. 317. Ce que je viens de dire n'ôte pas un seul cheveu à la tète du barde immortel. Que peut à la muse de la Dee, portant une lyre et des ailes, une lyre pédestre et sans lutte !
Il serait peut-être plus poétique de dire : N'ôte pas une seule feuille au laurier qui couronne le barde immortel, car il s'agit de lord Byron mort jeune, et pourtant nous allons lire plus bas : « Son génie est assez réservé, et son esprit sarcastique et à influence funeste. » Le dernier mot de la citation est évidemment une faute typographique. Il faut lire, pour le sens et l'antithèse, sans luth; bien que lutte se retrouve aussi dans le feuilleton de la Presse du 24 octobre 1848. En tout cas l'expression n'est pas plus franche que la pensée. L'auteur, dans ses entretiens intimes, revenait souvent sur sa conformité de nature avec lord Byron et sur les rencontres des deux muses. Il n'en regrettait que plus vivement de ne pas lire son nom cité une seule fois (même dans un coin de Don Juan, où tant d'autres sont inscrits), et mêlé aux œuvres du poëte britannique qui s'était évidemment inspiré de René et de l'Itinéraire. Or ce sentiment, il l'a exprimé plus bas avec une certaine amertume en disant (p. 319) : « Je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré. » Il vient de dire plus haut : « Ainsi un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la littérature... Je proclame mon enthousiasme pour madame de Staël et pour lord Byron. » Quand il écrivait ceci, M. de Chateaubriand ne désespérait pas encore de se voir nommé par lord Byron dans quelqu'un de ses derniers poëmes ; et il se désolait beaucoup moins de ne pas figurer dans l'Ouvrage sur la littérature, « d'un autre talent supérieur » car il avait appuyé de son autorité les critiques de M. de Fontanes sur la Littérature de madame de Staël; il préférait Corinne. M. Sainte-Beuve a relevé très-judicieusement dans ces reproches détournés un anachronisme. Madame de Staël, dans une œuvre imprimée en 1800, ne pouvait parler de M. de Chateaubriand, dont le premier écrit n'avait pas encore para.
P. 318. Ossian, etc.
Cet ami de la jeunesse de l'auteur le fut encore de sa maturité. Il le feuilletait souvent: C'est le seul livré que je lui aie connu; et encore ne fit-il chez lui qu'un séjour éphémère. La belle édition des poëmes de Macpherson qui venait de paraître tout récemment lui fut offerte, magnifiquement reliée, par M. Hugh Campbell, parent du poëte de ce nom ; et MI. de Chateaubriand, quand il quitta Londres, en enrichit ma bibliothèque, où les deux in-8° reposent en ce moment.
P. 320. Lord Byron a ouvert une déplorable école, etc.
Hélas ! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
J'ai vidé comme toi la coupe empoisonnée.
(Lamartine à lord Byron.)
P. 323. Il aura plus longtemps des autels en France qu'en Angleterre.
N'est-ce pas un pronostic bien sévère quand on vient d'écrire ces mots : « Nul n'est juge compétent que des « ouvrages écrits dans sa propre langue? »
P. 323. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui préfèrent les sentiments communs à tous, finiront par méconnaitre le pote dont le cri est si profond et si triste.
Walter Scott et lord Byron ont été depuis Pope les noms les plus éclatants dans les lettres britanniques; n'entrerait-il pas dans ce qui vient d'être dit sur l'un et sur l'autre une sorte de sévérité dont l'auteur ne se rend pas compte à lui-même? Et l'écrivain doué depuis Rousseau de la plus grande renommée dans les lettres françaises s'est-il bien dégagé de tout jaloux sentiment envers ses rivaux ?
P. 324. J'ai rencontré madame Guiccioli à Rome, lady Byron à Paris. La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues : la première avait peut-être trop de réalités; la seconde, pas assez de songes.
J'ai connu moi-même lady Byron et madame Guiccioli, et je ne voudrais pas comprendre dans toute sa portée la phrase qui les rapproche de si près, car il me semble qu'elles n'ont à se louer ni l'une ni l'autre de leur rencontre avec l'auteur. La première n'est plus ; mais la seconde, qui porte aujourd'hui le nom d'un attaché à l'ambassade de M. de Chateaubriand et de l'un de ses anciens protégés, a l'esprit trop fin et connaît trop bien notre langue pour ne voir ici qu'un compliment. M. de Chateaubriand a parlé une seconde fois dans les Mémoires, et sans plus de faveur, de la « blonde fille de Ravenne, » qu'il a prise, dit-il, pour une grasse et blanche étrangère de la Westphalie. Or, comme il ne lui adressa jamais la parole, il ne savait pas que la grâce d'un esprit cultivé la suivait dans toutes les péripéties de sa destinée.
P. 326. Les fenêtres de la taverne où fêtaient les étrangers. Il s'agit de Greenwich et de la taverne où j'entraînai un jour l'ambassadeur pour y manger le white-bait, le plus petit des goujons de la mer. Cela se pouvait sans compromettre sa dignité diplomatique ; car il est un jour, chaque année, où le cabinet britannique se réunit dans la même taverne, loin des affaires, pour y consommer ce que l'on appelle le white-bait dinner.
P. 328. N'aimez qu'à l'age où vous pouvez être aimé.
Je pourrais dire à quelle occasion l'auteur a glissé ce conseil si doux et si triste dans un précis tout historique, mais l'indiscrétion ne me gagne pas encore, et je n'ai pas promis de tout révéler.
P. 329. J'allais voir à Kew les Kanguroos.
Les Kanguroos amusaient déjà l'auteur en 1800. Nous avons encore beaucoup ri en 1822, M. de Chateaubriand et moi, de leurs gambades. Je ne l'ai même jamais vu tant rire.
P. 330. Pelletier m'énuméra ses espérances. Il en avait des relais; une crevée sous li, il en enfourchait une autre, etc.
J'ai entendu l'auteur appliquer ces mêmes traits si vifs et si pittoresques à un autre de ses amis, M. Roux Labo-- rie, secrétaire officieux ou familier de tous les ministres depuis 1812 jusqu'à 1830.
P. 334. Dis, paternelle Tamise.
Charmante traduction dont mon édition de Gray, tâchée d'encre par l'auteur porte encore la trace.
P. 335. Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeaux.
M. de Chateaubriand m'a répété cette même réflexion mélancolique en 1828, au Vatican, dont nous visitions ensemble, aux flambeaux, le vaste musée.
Ici finissent les emprunts faits avec quelque suite aux Mémoires en faveur de l'Essai sur la littérature anglaise.
P. 357. L'université d'Oxford tit imprimer à ses frais et distribuer gratis aux curés français un Nouveau Testament selon la leçon romaine, avec ces mots : « A l'usage du clergé catholique exilé pour la religion. »
Je possède un de ces « Nouveau Testament » donné à mon père par un prêtre exilé; la main tremblante du proscrit a écrit sur la première page : Unicum exsilii levamen.
P. 338. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guiche et le duc de Lauzun avaient adoré les mères. Ces filles sont, en 1822, les mères et grand'mères des petites filles qui dansent chez moi en robes courtes, au son du galoubet de Collinet, rapides générations de fleurs.
Collinet, dont M. de. Chateaubriand aimait le flageolet et les grimaces, avait presque seul, avec les Kanguroos, le secret de mettre notre ambassadeur en gaieté. Mais quoi ! ces rapides générations de fleurs passent et se flétrissent pour tout le monde. Et ces belles filles d'Albion que je faisais danser moi-même à l'aide de Collinet voient aujourd'hui sauter, par la grâce de Strauss, leurs petites-filles destinées à devenir grand'mères à leur tour :
Signor, la vita come lampo fuge,
E, come Pellegrin giunge e v via.
(ricciardetto, st. xxv, ch. xii.)
P. 341. Mémorable époque du monde!
M. de Chateaubriand nous rappelait souvent les grandes luttes politiques de Fox, de Burke et de Pitt, dont sa mémoire était remplie; et cette époque, si glorieuse pour l'éloquence et la constitution britanniques, revenait sans cesse dans ses conversations avec M. Canning. Ce disciple de Pitt cita encore un jour les vers qu'il avait chantés d'une voix ferme quinze ans plus tôt; mais il ne les disait plus que du bout des lèvres : « Arrachez un lambeau du manteau de Pitt, assez pour qu'il vous serve d'étendard, et hissez-le à votre mât. »
P. 344. Lord Liverpool me mena dîner à sa campagne. II me montra la petite maison où mourut pauvre le fils de lord Chatam.
J'assistais à ce dîner, et je considérai longtemps la petite maison qui donnait tant à penser et à dire aux deux hommes d'Etat réunis à Pulteney-Heath.
P. 348. La fidélité périssait par la tête, tandis que son cœur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi nus.
Que de fois j'ai entendu l'auteur préconiser cette fidélité inébranlable des gentilshommes de province déguenillés ! (Politique de la Restauration, p. 52.)
P. 350. Que n'aurais-je point à dire de cette Restauration à laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse en 1822, mais que je ne puis néanmoins entrevoir qu'à travers je ne sais quel nuage funèbre!
Nuage prophétique qui déjà s'étendait à Londres devant les yeux de l'auteur !
P. 350. Je jette un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures immémorées.
Immémorées, tout barbarisme qu'il est, me semble exprimer assez bien ces heures qui ne vivent pas encore dans la mémoire, et j'ai quelque regret d'avoir, en passant, insulté un peu plus haut cet adjectif harmonieux.
P. 354. L'amour de madame de Longueville.
Il semble que M. de Chateaubriand ait pris à tâche, outre tombe, d'empiéter sur le domaine de son confrère M. Cousin. Et sans doute l'admiration soutenue du philosophe-académicien pour le modèle comme pour le peintre ne désavouerait pas ce portrait raccourci de madame de " Longueville, lequel se termine par ces mots : « Voilà ce « que c'est que les attachements illustres! »
P. 561. On ne se peut ouvrir la région des ombres qu'avec le rameau d'or, et il faut une jeune main pour le cueillir.
Les préludes, qui viennent se placer sous la plume de l'auteur à chaque changement de date de la rédaction, sembleraient avoir été écrits tout à la fois, quoique sur divers tons, quand il a fallu « systématiser la matière » et relier entre eux des récits de tant d'époques. Ils me rappellent les réflexions sages, gaies, tristes ou tendres que l'Arioste place en forme de maximes à la tête de ses chants pour aider aux transitions, et où son esprit redouble de pénétration, comme son style d'élégance.
P. 371. Après quelques mois d'établissement au milieu de nous, on sent qu'on ne peut plus vivre qu'à Paris.
Rien de plus juste que ce contraste entre la vie, les mœurs de Londres et celles de Paris, comme aussi entre les impressions et les idées qui vous viennent des deux capitales! Qui de nous, diplomates, voyageurs d'un jour au bord de la Tamise, ne l'a éprouvé? L'attrait pour nous était déjà bien grand en 1825, car, pendant l'année de ma gestion, je signai à Londres plus de vingt-cinq mille passe-ports pour des Anglais se rendant en France, tandis que je n'en visai pas tout à fait douze cents pour les voyageurs français venus en Angleterre.
Ces premiers volumes des Mémoires d'Outre-Tombe, les seuls que l'auteur eût destinés à voir le jour de son vivant, renferment en plus grand nombre que les autres des morceaux de poésie descriptive dignes de ses meilleurs écrits : soit que ses passions politiques, amorties par le triomphe, aient laissé à sa muse tout son essor, soit que sa puissante mémoire ait ranimé en faveur de ces récits du début de la vie, tout le feu de la jeunesse. A part quelque historiette de son enfance peu convenable à sa maturité, et certains termes néologiques dus à une retouche trop tardive et trop assidue, il y a dans ces pages beaucoup à étudier, quand on le sait, et à imiter, quand on le peut.
P. 3. Quand Fontanes fut arrivé au discours du père Aubry, au bord du lit de mort d'Atala, il me dit brusquement d'une voix rude : « Ce n'est pas cela, c'est mauvais, refaites cela. »
« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, » me disait à son tour M. de Chateaubriand, après Boileau, à propos d'une dépêche de chancellerie que j'avais un peu embrouillée et qu'il devait signer; puis il me raconta son discours du père Aubry refait : « On a prétendu, » ajouta-t-il, « que pour l'écrire je m'étais inspiré de Paul et Virginie. Je vous jure que je n'avais pas avec moi le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. Il est vrai que je le savais à peu près tout entier par cœur. »
P. 6. L'abbé Norellet.
Sans doute la critique de l'abbé Morellet était ridiculement sévère. Elle portait sur la scène où fut prononcée la phrase de Chactas, tant répétée alors et depuis : « Orage du cœur, est-ce une goutte de votre pluie? » Mais cette critique ne méritait pas tant de colère rétrospective, et, trente-six ans après, une épigramme malséante contre le vieillard : « L'abbé Morellet, » me disait M. de Chateaubriand, « retranché derrière ses idées surannées, lançait toutes ses flèches vers les nouveautés. Il s'escrimait contre Atala. Il prétendait que la promenade de mes innocents Indiens dans les forêts de l'Amérique péchait radicalement contre les règles de l'art antique et de la bienséance moderne. Il avait oublié qu'à l'âge où le monde est parvenu il n'y a rien de neuf en littérature, si ce n'est le sentiment, et partant son expression, car la charpente de l'épopée, du drame et même du roman, nous a été léguée toute faite par nos devanciers. Il ne savait pas que Jason et Médée se promenaient sur les bords du Phase de la même façon qu'Atala et Chactas sur les rives du Meschacebé :
Haud secus in mediis noctis nemorisque tenebris Inciderant ambo attoniti, juxta que subibant.
« Les choses du cœur et de l'amour en Colchide ou à la Louisiane sont les mêmes. Mais c'est ce que le vieil abbé ne comprenait plus. »
Et, remarquons-le en passant, cette école de M. de Chateaubriand a porté si loin, que la phrase sur la « pluie du cœur, » si justement réprouvée par l'abbé Morellet, se reproduit cinquante ans plus tard dans ces paroles d'un successeur ou d'un émule du chantre d'Atala : « Les larmes sont l'égouttement de la pitié par l'éponge du cœur. » (LAMARTINE, Cours de Littérature, II° Entretien. )
P. 8. Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses.
Les éphèbes, substantifs masculins, deviennent mal à propos féminins pour amener une étrange révélation sur toutes les conquêtes offertes » à l'auteur du Génie du Christianisme « enseveli sous un amas de billets parfumés, » et c'est, comme il le dit lui-même, « ce qu'on serait embarrassé de raconter avec une modestie convenable. » Mais ce qu'on peut répéter, et ce dont les contemporains se souviennent encore, c'est du prodigieux succès d'Atala auprès des lecteurs de tout sexe et de tout p « ys.
P. 9. On se disputait un mot de ma main.
Cette mode, beaucoup plus tard, passa la Manche. C'est l'histoire de la vieille plume que me demanda miss White, célèbre et hospitalière blue-stocking de Londres. Voici la réponse de M. de Chateaubriand : « Il y a bien peu de femmes à Paris qui eussent imité miss White dans ses bontés pour moi. Je souhaite que ma plume ne lui porte pas avec elle tous les soucis qu'elle m'a valus. »
P. 9. Le docteur Vigaroux.
Le médecin provençal, dont le nom n'est pas prononcé sans intention de jeu de mots, eût mieux fait de ne point paraître ici, et surtout de n'y point parler. Pour faire oublier le langage du docteur, il faut dire que dans la conversation M. de Chateaubriand allait quelquefois plus loin que le jeu de mots, et se permettait même, mais rarement, le calembour. Un de ces écrivains nouveaux, qu'il accueillait toujours si bien, lui présentant son ouvrage, dédié au au vicomte de Châteaubriant, le comparait à un aigle : Vous êtes vraiment trop bon, monsieur, lui répondit-il, de me donner DEUX ALLES (LL), quand il me reste à peine une plume. »
P. 11. Si l'on n'était point né, on n'éprouverait pas l'horreur de ne plus être.
Inadvertance de l'écrivain. Cela ressemble trop à la réflexion de M. de la Palisse, et la misanthropie ne peut aller jusque-là. Mais cette négligence est tout aussitôt effacée par une grande image : « La vie de l'athée est un effrayant éclair qui ne sert qu'à découvrir un abîme. »