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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 2)

Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 2)

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 188–205 · chapitre 15 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Les fiers républicains, si serviles sous l'Empire, » me disait l'auteur, « font une race d'hommes à part. Mais c'est une race qui, tout en ayant l'air de s'éteindre, ne meurt jamais. »

P. 141. En conservant la péroraison, sauf quelques mots, et en changeant tout le reste, je serais reçu.

« C'est absolument comme s'il m'avait dit : Ouvrez la « bouche et serrez les dents, » ajoutait l'auteur quand il me parlait de ces conseils de N. Daru, car, dans sa conversation intime, M. de Chateaubriand ne dédaignait pas toujours une locution triviale.

P. 142. J'avais conservé le manuscrit raturé avec un soin religieux, le malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie Marie-Thérèse il fut brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins, les lecteurs de ces Mémoires n'en seront pas privés : un de mes collègues eut la générosité d'en prendre copie. La voici :

Je conserve encore moi-même une copie du discours de réception de M. de Chateaubriand à l'Académie, tel qu'il circula furtivement dans nos provinces, tout de suite après l'époque où il devait être prononcé. Je l'avais transcrit en entier de ma main au collége, entre une leçon de rhétorique et l'autre. J'ai confronté les deux textes ; il y a dans le mien, en plus : « Un Français fut toujours libre au pied du trône. » Mais dans tous les deux on lit ces nobles paroles : « Quoi ! après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération élevée! Il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau ! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées et souvent ses mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme! »

P. 151. Rassurez-vous, vous êtes immortels.

Ce vers de l'abbé Delille ne figurait pas sur le manuscrit tel que je le copiai en 1811, et le paragraphe finissait ainsi : « Sa muse ne put chanter que la redoutable immortalité du crime et la rassurante immortalité de la vertu. » Le vers que ces mots rappelaient, écrit à côté par « l'ami conservateur, » aurait-il glissé de la marge dans le texte, comme les citations ou les souvenirs que les copistes inexpérimentés des premiers siècles intercalaient à un ancien Codex ? Quoi qu'il en soit, je n'oublierai jamais avec quel feu, il y a peu de semaines, M. Pasquier, âgé de quatre-vingt-dix ans, me récitait de mémoire, d'une voix ferme et inspirée, comme si lui apparaissait l'ombre de son père, honoré de l'échafaud révolutionnaire, les sublimes strophes rappelées ici et qu'on ne saurait trop répéter :

Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des éternelles lois renversez les autels ;

Lâches oppresseurs de la terre, Tremblez, vous êtes immortels...

Et vous, vous du malheur victimes passagères, Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels, Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,

Consolez-vous, vous êtes immortels !

(DELILLE, Dith. sur l'immort. de l'âme.)

P. 156. Mon nom n'a pas échappé à la malice de l'auteur. Allusion à une tirade de la satire de M. J. Chénier, intitulée les Nouveaux Savants, et qui commence ainsi :

Ah ! vous parlez du diable? il est bien poétique, Dit le dévot Chactas, ce sauvage érotique.

P. 167. J'aurais pu leur dire ce qu'un poëte grec dit à un oiseau.

Cet oiseau, c'est l'hirondelle, trop amie de l'auteur pour qu'il ose la nommer quand il va en médire. Selon Plutarque : « Elle se nourrit de chair, et surtout elle égorge et mange les cigales qui sont pourtant musiciennes et sacrées. » (Symp., I. VIII, quest. 7.) Mais ici le traducteur, quel qu'il soit, a méconnu le vers de l'épigramme grecque. (Anthologie de Jacq., IX, 122.) Un commentateur allemand, fondé, je crois, sur le manuscrit de la Palatine, a substitué l'été au printemps de l'ancienne version. Dans tous les cas, cela ne signifie point, comme le dit l'auteur : « Toutes deux habitant ces « lieux, toutes deux célébrant la naissance du printemps, » mais bien « toutes deux étrangères à ces lieux, toutes a deux amies de l'été. ›

P. 170. Surintendance appointée comme une ambassade. Appointée » pour dire avec les appointements d'une ambassade. C'est une locution anglaise à demi, mais en français neuve et peut-être trop neuve : « A mon retour en France après l'émigration, » me disait M. de Chateaubriand, « j'ai eu d'abord quelque peine à me préserver des anglicismes. Ils avaient eu peu de faveur sous l'Empire; ils sont à la mode aujourd'hui. Mais, s'ils pénètrent dans nos institutions politiques, ils ne réformeront, je l'espère, ni nos mœurs ni notre langue. Et pour un mot qu'Albion nous donne, notre France lui en fournit cent. Le même terme, il est vrai, et vous l'aurez remarqué comme moi, ne signifie pas toujours la même chose d'un côté de la Manche ou de l'autre. C'est l'effet du temps ou de l'usage. Ainsi, par exemple, en Angleterre, le mot gentleman désigne tout homme bien élevé, loyal par nature. En France, le gentilhomme est quelque chose de plus. Il est de noble race et animé de sentiments généreux. Le gentilhomme ne fleurit pas sous tous les climats. C'est une plante qui ne croît et se développe qu'au soleil de l'honneur. On en trouve encore quelques variétés dans les vieilles forêts de nos provinces. Mais à Paris, et surtout à la Cour, elle s'abâtardit et ne peut plus se reproduire. »

P. 172. En avançant dans la vie, on prend de l'équité de cet avenir dont on approche.

Oui, pourvu que les passions politiques s'apaisent ou s'envolent avec l'âge. Cet axiome, je l'ai noté à Londres, sorti prématurément de la bouche de l'auteur; et alors je l'avais écrit ainsi : « En avançant dans la vie, on prend « quelque chose de l'équité de cet avenir qui approche. » Il y avait encore là trop de génitifs rapprochés, négligence que l'auteur aimait à écarter de son style.

P. 175. J'ai peur au début de ma carrière d'avoir fait du mal à la jeunesse; j'ai à réparer auprès d'elle; et je lui dois au moins d'autres leçons. Qu'elle sache qu'on peut lutter avec succès contre une nature troublée; la beauté morale, la beauté divine, supérieure à tous les rêves de la terre, je l'ai vue. Il ne faut qu'un peu de courage pour l'atteindre et s'y tenir.

Grande leçon pour nous ! et touchante exhortation du chrétien! En est-ce assez pour dissiper cette accusation que j'entends parfois encore comme un murmure? « M. de Chateaubriand fut athée en 1796, et n'en est jamais bien revenu. ››

P. 177. Je ne sais ce que les René qui m'ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la folie.

Cette lettre de René, que l'auteur stigmatise, comme s'il voulait par l'attrait de la curiosité appeler encore une fois l'attention sur les étranges aveux qu'elle renferme ; cette lettre, dis-je, se retrouve par parcelles et en quelque sorte malgré lui, dans le cours des Mémoires : « Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré; ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point, » etc. Éternelle paraphrase de ces quatre mots de Pascal : « Cona dition de l'homme : inconstance, ennui, inquiétude. »

P. 180. Je préparais cette révolution qui menace notre langue. M. de Chateaubriand était loin de se féliciter de cette révolution de notre langue qu'il reconnaissait avoir préparée, et que les Mémoires d'Outre-Tombe auraient aidée puissamment peut-être, s'ils avaient eu d'abord un succès plus général.

P. 180. Les langues ne suivent le mouvement de la civilisation qu'avant l'époque de leur perfectionnement : parvenues à leur apogée, elles restent un moment stationnaires, puis elles descendent sans pouvoir remonter.

Vérité intuitive. C'est le siècle pris sur le fait de sa propre décadence, et il nous entraîne malgré nous.

P. 181. Je tremblais que, quand je me suis remis au travail, le vieux fils de Cœlus ne vît changer en truelle de plomb la truelle d'or du bâtisseur de Troie.

Cela veut dire probablement en style clair et vulgaire, «je tremblais que le temps n'eût détruit toutes mes illusions sur mon premier ouvrage; » mais l'allégorie n'est pas facile à pénétrer, et le mot bâtisseur ne fait rien pour sa transparence.

P. 183. La jeunesse est une chose charmante.

Ces harmonies du poëte, songes des heures matineuses, s'élèvent ici comme un dernier son de la lyre qui chanta les Martyrs, avant d'entrer dans les « charges et servitudes » › de l'historien.

P. 189. Bonaparte et sa famille.

M. de Chateaubriand m'a dit, quand parut la Vie de Napoléon Bonaparte, écrite par Walter Scott, qu'il s'était longtemps occupé du même sujet. Or de ces matériaux qu'il avait réunis, il a composé depuis plusieurs chapitres des Mémoires d'Outre-Tombe. Il plaçait ainsi en regard de sa propre vie, cette autre vie qui a rempli, presque à elle seule, les annales de son temps, comme si, par une secrète satisfaction d'amour-propre, il continuait de la sorte la fiction du parallèle qui le tenait sans cesse éveillé. Il trouvait aussi dans cette digression l'avantage de relier avec 1814, époque à laquelle commence véritablement sa carrière politique, le tableau historique et succinct de ce même siècle dont jusqu'à présent il nous a seulement tracé l'esquisse littéraire.

Ici le critique peut bien encore continuer l'épluchement des termes hasardés, des négligences de grammaire, ou même des obscurités de pensée ; mais on comprendra qu'écrivant en 1858 il ait dû se taire du reste.

P. 188. L'Autriche ne s'était rachetée qu'en livrant sa fille. Le chevaucheur du Midi réclama Honoria de Valentinien avec la moitié des provinces de l'empire.

Ne fallait-il pas, pour éclaircir l'allusion, nommer ce « Chevaucheur du Midi, » lequel n'est autre qu'Attila?

P. 193. La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs de lis d'or.

C'est pour ce nom des Franchini-Bonaparte que le levantin Franchini, type perdu de nos vieux drogmans auprès de la Sublime Porte, murmurait à mon oreille en 1816, à Constantinople, qu'il avait été parent de Napoléon.

P. 198. A l'entrevue de Dresde, l'empereur François apprit à l'empereur Napoléon que sa famille avait été souveraine à Trévise.

C'est à cela que, selon Walter Scott, Napoléon aurait répondu : « Votre Majesté se trompe ; je suis le Rodolphe « de Hapsburg de ma famille. »

P. 202. Le Sénat conservateur, dans sa proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d'étranger.

M. de Chateaubriand, quand il conversait sur la politique du jour, revenait fréquemment sur le rôle qu'avait joué le Sénat dans nos modernes annales, et rarement sans s'animer à ce souvenir : « Tacite, » disait-il, « aurait pu seul peindre l'avilissement du Sénat français après avoir retracé la bassesse des sénateurs de Rome. (Trépidi et a utrimque anxii.) »

P. 225. La vue de ces travaux précoces de Napoléon me rappelle mes fatras juvéniles.

Or ce parallèle qui revient si souvent, ce n'est pas dans la tête seule de l'auteur qu'il s'est rencontré. Voici ce qu'en disait récemment l'un des écrivains les plus avancés de la France nouvelle :

« L'épée, si fière, si forte qu'elle soit, se brise contre une épée; une plume s'y taille tout au plus, et lui échappe. De Chateaubriand ou de Napoléon, qui a vaincu? Napoléon, direz-vous. Moi, j'affirme que c'est l'écrivain endormi sur son rocher natal. »

P. 282. Comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l'épée dans une main, et les droits de l'homme dans l'autre.

Quel remarquable précis de la grande campagne d'Italie! et cette fois le héros et son historien vont tous les deux à pas de géant. M. de Chateaubriand, trop passionné, dit-il, pour retracer froidement et lentement l'histoire, excelle dans ces tableaux raccourcis d'une époque où sa plume court et illumine comm : un flambeau.

P. 261. La société des Jacobins combattait encore, elle ne pouvait renifler sur la mort.

Ceci est trivial et obscur, deux grands défauts que détestait l'auteur; et quand il ajoute plus bas : « L'incubation des événements allait faire éclore une pensée, » on voit trop dans l'affectation du terme l'effort de la pensée.

P. 266. Lacretelle le jeune prêta sa voix avec le même courage qu'il montra le jour où Bonaparte mitrailla les Français sur les degrés de Saint-Roch.

Je lisais ceci au moment et à l'heure où se prononçait à Mâcon, sa ville adoptive, l'éloge funèbre de l'intrépide publiciste, après une vie qu'ont embellie et honorée, jusqu'à quatre-vingt-onze ans, un beau talent et une invincible sérénité d'âme.

P. 268. Comités, clubs, sections, faisaient un tribouil effroyable.

Terme emprunté au langage de ces mêmes clubs que l'écrivain cherchait à peindre.

P. 291. Le prélat fit l'éloge du conquérant de l'Italie. « Il aime, dit-il mélancoliquement, les chants d'Ossian, surtout parce qu'ils détachent de la terre. Loin de redouter ce qu'on appelle son ambition, il nous faudra peut-être la solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. »

En me donnant son bel exemplaire d'Ossian, M. de Chateaubriand me rappela ce passage du discours de M. de Talleyrand, et me dit : « Et moi aussi, j'ai beaucoup aimé Ossian, trop peut-être : mais ce n'était pas pour me détacher de la terre, comme le disait mielleusement l'évêque d'Autun, chez qui la lecture du bréviaire aurait dû seule produire cet effet. J'ai toujours pensé que Macpherson avait fait Ossian aveugle pour le rapprocher d'Homère : et c'est encore ainsi que madame de Staël l'appelait la grande fontaine du Nord où tous les bardes se sont enivrés de mélancolie. »

P. 302. Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats avaient promené un cercueil autour de leurs festins.

Comme l'auteur j'ai passé au Caire; j'ai vu le jardin public et les demeurants de nos soldats devenus les satellites du vice-roi, et je n'en comprends pas mieux pour cela l'à-propos de la phrase lugubre qui fait allusion à ce passage d'Hérodote :

« Aux festins qui se font chez les riches, on porte après le repas, autour de la salle, un cercueil avec une figure en bois, si bien travaillée et si bien peinte, qu'elle représente parfaitement un mort..... On la montre à tous les convives, tour à tour, en leur disant : Jetez les yeux sur cet homme; vous lui ressemblerez après votre mort. Buvez donc maintenant, et vous divertissez. »

P. 506. Vingt siècles descendus dans l'éternelle nuit

Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit. M. de Chateaubriand affectionnait tout particulièrement ces vers du P. Lemoine dans son poëme de saint Louis, sur les pyramides d'Egypte, et il aimait à en rapprocher un rondeau sur la création de l'homme, qu'il avait déterré dans Benserade (trad. des Métam. d'Ovide). Il commençait ainsi :

Un peu de boue être de tant de poids !

et finissait par ces mots :

Mais dans le fond qu'est-ce que cet ouvrage

D'où sont venus les peuples et les rois ?

Un peu de boue.

Je l'entends encore prononcer ces vers d'une voix lente et sourde, en se promenant d'un angle de son salon à l'autre, de ce pas rapide et allongé habituel aux hommes de mer sur le pont des vaisseaux.

P. 317. Les Français semèrent en Egypte ces germes de civilisation que Méhémet a cultivés. La gloire de Bonaparte s'accrut, un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l'islamisme.

Parmi ces dernières pages il faut remarquer celle qui commence par ces mots : « De tout temps, les Français « ont rêvé l'Orient. » Elle finit par ce jugement porté sur l'expédition d'Egypte, qui fait honneur à la sagacité de l'historien : « Et une brèche fut faite à la barbarie. »

P. 333. Les enfants arabes des montagnes de la Judée me criaient en français : En avant, marche !

Ce cri français retentissant in montana Judææ, qui reparait pour la troisième fois dans les Mémoires, était pour l'auteur le souvenir favori et le plus familier de son pèlerinage : « Quoi donc? » me disait-il à Rome, quand il préparait sa note sur la Grèce, « ces termes de manœuvre, ces cris de combat, seront-ils tout ce que nous laisserons de nous en Orient? Nous avons mis le pied sur toutes ces terres mécréantes. La Palestine, Constantinople, Candie, l'Egypte; et la civilisation reculera toujours devant le sabre turc, maintenant si émoussé ! »

P. 324. Djezzar était environné de domestiques mutilés de sa propre main.

J'ai vu à Ptolémaïde, en 1820, Haïm-Fahri, victime de Djezzar, continuer à exercer sous son successeur Abdallah les fonctions de premier ministre : « Haïm, » avait dit un jour le tyran après un léger soupçon, « si je t'aimais moins, tu serais perdu; je veux bien te ménager. On va te couper le nez; cette garantie me suffira. Reste mon ministre et sers-moi de tout ton pouvoir. » Ce serviteur favori, si froidement mutilé par son maître, rappelle les Perses qui, après avoir passé par les verges, sur l'ordre du roi, ou reçu la bastonnade, venaient remercier à genoux le monarque de ce qu'il avait bien voulu se souvenir d'eux. (Nic. Damascène, cité par Strabon.)

P. 337. « Tant était grand le désastre qui précipita nos héros dans la tombe à Ascaron.i (Ascalon près de Saint-Jean d'Acre.)

Ce passage du poëme de Guillaume le Breton, comme le cruel récit qui va suivre, remet en mémoire les beaux vers de Rousseau : « Et des vents du Midi la dévorante haleine... » Ils semblent en effet retracer d'avance tous les malheurs que va subir Jaffa. Mais Ascalon, maintenant Djaura, n'est pas située auprès de Saint-Jean d'Acre, comme l'auteur veut bien le dire. Car ses ruines désertes au bord d'une mer solitaire, qui font comme le pendant des décombres de Césarée, restent à plus de vingt milles au sud de Joppé.

P. 344. On ne lit plus en France.

Du moins on n'y lit guère plus pour apprendre et étudier comme l'auteur avait su si bien faire : « Il y a, » me disait un jour M. de Chateaubriand, en 1842, « un singulier symptôme de décadence à observer en ce moment dans notre pays. Comment concilier l'ignorance envahissante avec l'invention et la multiplication des cabinets de lecture? Serait-ce donc qu'on ne lit plus pour s'instruire, mais seulement pour s'amuser? Triste pronostic d'affaissement de l'intelligence, comme de démoralisation! » Et ces justes plaintes sur les allures du siècle vers son milieu, je les recueillais de la bouche de l'écrivain qui , au début de ce même siècle, avait su réunir le plus grand nombre de lecteurs, même en les instruisant.

P. 346. « Le soldat pestiféré; la vue de ce soldat était épouvantable. »

Cette effigie effrayante retracée par Miot, historien de l'expédition de Syrie, rappelle le cheval blessé sur le champ de bataille qui ne peut suivre la retraite de son régiment. Douloureux tableau peint par de Dreux, qu'à l'une des dernières expositions du Louvre on ne pouvait regarder sans se sentir les yeux mouillés de larmes.

P. 349. « Nous avions la mer à notre droite, à notre gauche et derrière nous le désert que nous faisions ; devant nous les privations et les souffrances qui nous attendaient. »

Un jour que nous réunissions nos souvenirs de la Palestine M. de Chateaubriand me lut ce passage des Mémoires. Après les paroles de Bourienne il y avait d'abord corroboré ce dernier témoignage par quatre vers de l'Arioste. Il les biffa plus tard pour ne pas affaiblir l'effet par trop de citations, et bien il fit. Je n'ai pas le même motif pour en priver mon commentaire; les voici : - Questo ch' io v'ho narrato, in parte vidi In parte udii da chi travesti al tutto ; E se n' udite mai far altri gridi

Direte a chi li fa, che mal n' é istrutto.

(Orl. fur., c. XVII, st. xix.)

On parlait encore à Jaffa, en 1820, de cette peste, et surtout du massacre des prisonniers. Les pères de Terre-Sainte attribuaient à ce souvenir les murmures et les insultes dont ils étaient l'objet, quand ils traversaient les rues de la ville ou les groupes des soldats musulmans.

P. 364. Cet empire turc, qui menace ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui.

Et c'est après de telles paroles vraies depuis un demi-siècle; c'est quand la Porte a perdu depuis l'expédition française l'Egypte, les îles Ioniennes, l'Algérie, la Morée, la Livadie, la Béotie, Négrepont, une moitié de l'Archipel; c'est quand la Servie déjà, la Valachie et la Moldavie tout à l'heure ne reconnaissent plus en elle qu'une suzeraine désarmée; c'est lorsque sa marine s'éteint, que le Turc croirait pouvoir revivre et refleurir ?

P. 373. Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l'Egypte.

Ce chapitre commence comme l'autre vient de finir, par le rapprochement favori, qui se glisse partout et comme il peut. Or ces deux noms, Bonaparte et Chateaubriand, je les ai lus gravés l'un à côté de l'autre sur la pierre qui couronne le sommet de la plus haute pyramide du désert, où aucun des deux passagers sur la terre égyptienne n'est monté.

P. 385. Ces plaisirs, loin d'être l'amour, etc.

Le bouquet de fleurs, les belles printanières et le madrigal de la fin paraissent un peu futiles après ce qu'on vient de lire, et, quand l'auteur nous fait part de ses hésitations en ces mots : « Je ne sais si cette anecdote mérite « la peine d'être rappelée, » j'avoue qu'admis au conseil de censure j'aurais répondu : Non.

400. Après da Révolution française, font était petit après

chute du trône germanique.

Cet aperçu sur l'attitude de l'Allemagne est un morceau excellent de haute diplomatie... Il est aussi remarquable par sa justesse que par sa concision. « Parce que nous avons écrit quelques pages de poésie, » me disait l'ambassadeur à Londres, « les routiniers des chancelleries nous accusent d'effleurer seulement la politique, et ils nous disent incapables d'aller au fond des questions ou même de dresser un protocole, parce que nous ne sommes ni lourds ni décolorés. »

P. 402. M. de Talleyrand : « C'est de le boue dans un bas de soie. » J'affaiblis l'expression.

Toujours l'horreur de l'évêque d'Autun ! Mais ce mot, on ne sait pas bien, du marquis de Lauderdale ou de M. Fox, qui l'a prononcé.

P. 423. Adieu, monastères, à qui j'ai jeté un regard, aux vallées de la Sierra-Nevada et aux grèves des mers de Murcie! Là, au glas d'une cloche qui ne tintera bientôt plus, sous des arcades tombantes, parmi des laures sans anachorètes, des sépulcres sans voix, des morts sans manes ; là, dans des réfectoires vides, dans des préaux abandonnés où Bruno laissa son silence, François ses sandales, Dominique sa torche, Charles sa couronne, Ignace son épée, Rancé son cilice ; à l'autel d'une foi qui s'éteint, on s'accoutumait à mépriser le temps et la vie. Si l'on rêvait encore de passions, votre solitude leur prêtait quelque chose qui allait bien à la vanité des songes.

Quelle richesse d'images, quelle poésie et quelle puissance de souvenir ! et quand le poëte en prose a dit : « où « Bruno laissa son silence, François ses sandales, » le maître de la lyre chante à son tour :

L'espace qu'en ces lieux je couvre de mon pié

A suffi pour ces saints ; c'est là qu'ils ont prié.

C'est là qu'ils ont trouvé ce sommeil que j'envie.

Naître, prier, mourir, ce fut toute leur vie.

(LAMARTINE, Chila-Har.)

P. 429. Le drapeau pontifical abaissé fait place à ce drapeau tricolore qui dans toutes les parties du monde annonçait la gloire et les ruines. Rome avait vu passer et s'évanouir bien d'autres orages : ils n'ont fait qu'enlever la poussière dont sa vieille tête est couverte.

Dans tout ce récit mêlé de traits et pressé à la façon de Tacite, n'oublions jamais que l'écrivain lui-même a dit plus haut : « Je ne m'occupe pas d'une vie particulière de Boa naparte, je trace l'abrégé et le résumé de ses actions ; je « peins, » etc.

P. 434. Mollis, l'inaugurateur de la fête de Virgile.

Retiré dans ses foyers de Provence, le général Miollis disait un jour à quelques-uns de ses compatriotes, qui me l'ont répété : « C'est pourtant moi qui ai donné aux Italiens la fête de Virgile ; et, comme je ne savais comment faire figurer au milieu du festin le Cygne de Mantoue, j'imaginai de leur faire servir sous ses plumes un gros canard blanc. v

P. 438. Les souvenirs du génie des arts que protégea la puissance pontificale pouvaient suivre et consoler un prince captif et dépouillé.

Convenons-en, ce souvenir des beautés de Rome qui pouvait en effet émouvoir l'ancien ambassadeur, lorsque, en 1839, il écrivait ces belles pages, n'avait pas le même charme pour consoler un pape « dépouillé ». Mais rien n'est au-dessus de ce récit de la captivité. On y sent partout le courage et la résistance de l'auteur faisant cortége à la fermeté résignée du pontife, et partout on entrevoit la victoire de la victime sur la toute-puissance du persécuteur .

P. 452. Bonaparte a inventé la grande guerre. Il ne s'occupait point de retraites : il allait droit devant lui, comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner les précipices et les montagnes.

Je suis pour quelque chose dans cette similitude pittoresques, et en voici l'occasion. - « J'ai remarqué» (c'est M. de Chateaubriand qui parle) « ce que dans vos Souvenirs de l'Orient vous dites des torrents de la Calabre se précipitant dans le détroit de Messine : on les prendrait pour de larges voies romaines : et cette illusion d'optique je la retrouve dans ma mémoire. En effet, les voies romaines ou les torrents vus de loin semblent franchir tous les obstacles en ligne directe et sans détours. C'est aussi comme la lave inflexible du Vésuve, ou mieux encore, au figuré, comme le passage éphémère d'un despote conquérant. » - Voilà l'image telle qu'elle éclatait aux yeux de l'écrivain avant d'aller se refléter dans ses pages d'Outre-Tombe.

P. 460. Tout paraît achevé... Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui manquait : En arrière comme en avant, il est désormais le maître des siècles, s'il se veut enfin fixer au sommet ; mais il a la puissance d'arrêter le monde, et n'a pas celle de s'arrêter ; il ira jusqu'à ce qu'il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à toutes les autres, la couronne du malheur.

Ainsi finit le tableau historique de l'année 1809, à côté de bien des traits que je dois passer sous silence, le lecteur aura sans doute remarqué ceux-ci.

« La sorte de sublime démence qui agitait Bonaparte, « il la communiquait à ses victimes. »

A Tilsitt : - Le sort du monde flottait sur le Niémen, où il devait s'accomplir. »

A propos du Tyrolien Hofer. - Au milieu des prosternations, quand on trouve un homme debout, on respire.

Au siége de Saragosse. - Les ruines de Sagonte applaudirent. »

A propos du pape Pie VII. — Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en échec l'Empire. »

Enfin, après l'invasion de l'Espagne commencée, revient sous le burin historique cette grande image.

« On avait tant de gloire, qu'on ne craignait pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on n'avait pas craint d'irriter l'ombre de Condé. »

Ces coups de tonnerre du génie réveillent tout le monde. Mais ce n'est pas là seulement ce qu'il faut remarquer dans ce cinquième volume. Il faut y voir aussi la rapidité du style, la clarté du récit, le grand art de peindre. Voilà où s'applique ce qu'a dit avec tant de justesse un jeune critique qu'on n'accusera point de partialité envers M. de Chateaubriand :

« C'est un écrivain de la grande école, du bon temps de la langue française, de ce temps où la lucidité faisait le mérite principal du style, où on ne pouvait écrire qu'à la condition de se comprendre bien soi-même et de se faire bien comprendre des autres. Le style de M. de Chateaubriand est net avant même d'être brillant. Alors même que le fond des idées est parfois vague, le contour de la phrase est toujours précis. Chaque membre a son sens déterminé; chaque mot, même étrange, a sa valeur. Les combinaisons des mots sont quelquefois forcées, jamais jetées à l'aventure. Parfois le style même a fait à la pensée une heureuse violence, et l'a forcée de s'éclaircir en s'exprimant. »

Le partisan le plus enthousiaste de M. de Chateaubriand n'aurait pas mieux dit; et ces louanges arrachées à la conscience du petit-fils de madame de Staël compenseront la sévérité des censures.