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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Avant-propos (suite 2)

Avant-propos (suite 2)

Châteaubriand et son temps · 18 min de lecture · p. 20–34 · chapitre 5 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

P. 196. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs en Hongrie.

A quoi bon cette superfetation d'un passage des Mémoires de l'abbé de Marolles (gros in-fº. publié en 1657, avec bien d'autres écrits), ce traducteur médiocre est connu de si peu de lecteurs ! Ah ! c'est que, pas plus que moi, l'auteur n'avait oublié les jolis chevaux blancs originaires de Turquie; il m'en parlait souvent à Londres, pour les comparer aux coursiers aristocratiques d'Albion : « Ces montures, » me disait-il, « qui nous portaient pendant tant de jours de suite avec si peu de nourriture et de repos à travers les collines pierreuses de la Morée ou les plaines désertes de l'Asie Mineure, je les crois bien plus a endurcies à la fatigue et bien plus utiles à l'humanité. » Ce sont encore, ajoutai-je, les chevaux d'Homère, « plus blancs que la neige, et pour la course pareils aux vents. » Et je citai (Iliade, ch. x, v. 437) en grec le vers que ses dactyles font courir si rapidement : « Voyez, » répliqua M. de Chateaubriand, « combien cet hexamètre pare le tableau. Il vole comme les chevaux qu'il veut peindre : et c'est ce vers si naturel et si vrai que Virgile, le poëte ami des coursiers, a traduit avec autant d'esprit que de grâce :

Qui candore nives anteirent cursibus auras. »

P. 197. L'humeur taciturne et insociable de mon père.

M. de Chateaubriand disait avoir hérité de son père, ou contracté auprès de lui son habituelle taciturnité, et son peu de penchant pour la discussion en toute matière. On pouvait le reconnaître dans ce que dit Johnson à propos de Dryden. « Il y a des hommes dont les facultés opèrent seulement par degrés et dans l'isolement : leurs forces intellectuelles les abandonnent dans la conversation. L'enjouement les trouble, et l'objection les déconcerte. Leur timidité enchaîne leur essor, et ne leur permet de parler que quand il n'est plus temps. Bashfulness restrains their exertion, and suffers them not to speak till the time of speaking is past. »

P. 210. Je vois encore le champ où j'ai tué mon premier lièvre.

C'est l'histoire et le souvenir de tout gentilhomme campagnard, passionné chasseur; quand les forces du corps s'en vont, le goût de la chasse reste encore, avec la mémoire des plaisirs passés.

Je réunis ici en un monceau quelques notes grammaticales. « Déshabitée » n'est pas encore français. - « Quant et lui » pour avec lui, appartient à plus d'un de nos patois. - « Vénusté » est un terme latin donné à notre langue, - qui remerciera du cadeau. - Quant au « style d'un peuplier, » c'est trop de recherche. Style pour aiguille ne se dit qu'en style d'horloger.

Les écrits de M. de Chateaubriand feront un jour, et peut-être tont-ils deja, autorité dans la langue française. On peut donc se permettre envers eux cette chicane grammaticale que Quintilien n'a pas épargnée à Cicéron, et les traiter à l'antique. «M. de Chateaubriand, » suivant un célèbre publiciste de nos jours, « est la plus belle et la plus lumineuse figure qui se dresse à l'entrée de notre littérature contemporaine. - Et c'est une carrière modestement utile, » a dit M. Cousin, « que celle de la critique et de la philologie transportée des modèles de l'antiquité aux modèles non moins égaux qu'a produits la France. »

P. 218. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose. M. de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments.

Quelques contemporains de l'auteur et de M. de Fontanes ont mis en doute la sincérité de ce jugement du grand maître de l'Université, qui portait si haut le culte des vers, et n'aimait pas à confondre la plume avec la lyre. Mais quoi? M. de Chateaubriand, pour ne pas savoir écrire en vers, en est-il moins poëte? « Ce n'est pas, » dit Montaigne en parlant de Cicéron, « ce n'est pas grande imperfection de faire mal des vers, mais c'est imperfection de n'avoir pas senty combien ils étoient indignes de luy. » (Essais, liv. II, ch. x.)

P. 219. Pour solacier ses veilles.

Encore un mot latin, mais celui-ci nous est venu de Rome en passant par Marot.

P. 225. Modeste innocence, je te vois debout endormie, la tête appuyée sur un autel.

Je ne puis m'empêcher de croire que M. de Chateaubriand a revu et corrigé lui-même ces essais poétiques en prose de sa sœur Lucile, car on y retrouve de temps en temps le style des Martyrs.

P. 229. Je cessai d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir comme on pleurerait sa gloire passée.

L'auteur n'a jamais pleuré sa gloire. Bien au contraire; et, comme il m'assurait, en 1840, que la renommée littéraire était l'une des meilleures consolations de la vieillesse, il cita ce vers de Silius Italicus demeuré dans sa mémoire :

Gaudetque senectà

Gloria, cum longo titulis celebratur in sevo.

P. 230. Le hasard m'éclaira.

Les Confessions de Rousseau disent bien mieux toute cette fin de l'adolescence et ce début de la jeunesse qu'il ne fallait pas dire du tout. « Notre vie, selon Montaigne, est partie en folie, partie en prudence. Qui n'en escript que révérément et régulièrement, il en laisse en arrière plus de la moitié. » (Liv. IIII, ch. v.)

P. 234. Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues. Cette charmeresse me suivait partout invisible.

Enchanteresse est plus usité. « Si le Tasse vous eût connue, » disait M. de Chateaubriand à la célèbre madame Gazani, « il eût ajouté des traits à son Armide. »

P. 236. Lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années, et que ses mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté.

C'était toujours sa sylphide, comme dit l'auteur, et c'est à cinquante-deux ans qu'il compose et écrit ces rêves trop brûlants des seize années de son adolescence.

Laissons à la belle jeunesse

Ses folâtres emportements,

Nous ne vivons que deux moments,

Qu'il en soit un pour la sagesse. (VOLTAIRE.)

P. 240. Une onde ornée de plantes rivulaires.

C'est la seule affectation néologique qui dépare le charmant récit de ces voyages, que le poëte faisait avec su fleur d'amour. Plus loin viennent les fleuves saints, expression d'Homère (lliud., ch. xxi, v. 208).

P. 241. Je souffrais : les souffrances prient.

Rien ne pouvait mieux terminer ces délicieuses chimères : « O toi, » disait Proclus au soleil, « toi, l'image du Dieu qui a tout fait naître, exauce-moi, toi qui élèves les âmes; et reçois une prière que tant de larmes accompagnent. »

P. 245. Que faisait à cela mon élégante démone?

Admirable jusqu'ici; mais démone, pour éviter de dire diablesse, suspend l'enthousiasme.

P. 246. Les hirondelles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'éiançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

Poétique et délicieuse image ! C'est le prélude de la chanson des montagnes :

Te souvient-il du lac tranquille

Qu'effleurait l'hirondelle agile?

M. de Chateaubriand préférait l'hirondelle à tous les oiseaux, même au rossignol.

P. 250. Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche ; je me roulais dans ma douleur ; j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables pour un néant.

Angoisses d'une imagination qui va enfanter René.

P. Ce pâtre expire dans sa cabane inconnu. Qu'était-il venu faire sur la terre? Moi-même que faisais-je dans ce monde?

Chactas fait la même question au P. Aubry : « Hommeprêtré, qu'es-tu venu faire dans ces forêts? - Te sauver, dit le vieillard d'une voix terrible; dompter tes passions, et l'empêcher, blasphémateur, d'attirer sur toi la colère a céleste. » (Atala.)

P. 250-256. Les affres, les blandices.

La première de ces expressions, d'où vient le mot affreux, est assez inusitée; la seconde est un mot latin. C'est un de ces vieux termes que regrettait Ménage, lorsque, dans sa plaisante Requête des Dictionnaires à Messieurs de l'Académie, il dit :

On a par diverses menées

Banni des romans, des poulets,

Des lettres douces, des billets,

Des madrigaux, des élégies,

Des sonnets et des comédies

Ces nobles mots : moult, ains, jaçoit,

Occir, tollir, illec, ainçois,

Ores, adonc, maint, ainsi soit,

Octant, si que, piteux, icelle,

Trop plus, trop mieux, blandice, isnelle

Comme étant de mauvais françois.

P. 256. Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur, que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré : il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé.

Cette excuse touchante et chrétienne fait bien pardonner ce que l'auteur nomme « ses folies. »

P. 260. Je pourrais désirer quelquefois être ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais, au bout de vingt-quatre heures, je jetterais mon portefeuille et ma couronne par la fenêtre.

Ce n'est pas tout à fait ce qui est advenu à l'auteur dont l'arrivée au pouvoir et la sortie furent également malheureuses. Deux fois sous la Restauration, M. de Chateaubriand reçut sa démission, de ministre d'Etat après la Monarchie selon la Charte, et de ministre des affaires étrangères en 1824. Trois fois il la donna. - Démission de la légation de Berlin, comme on le voit ; - de l'ambassade de Rome, au début du ministère Polignac; - enfin, de pair de France, en refusant le serment à la Révolution de 1850, après un discours qui restera historique. La disgrâce ou du moins l'opposition était son véritable élément.

P. 263. L'homme n'a pas une seule et même vie, il en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère.

Comme c'est vrai et amer! « L'inconstance des hommes, » me disait M. de Chateaubriand, « est si variée dans ses effets et si vaine, qu'on peut encore essayer de la peindre, même après Pascal. »

P. 263. L'unisonance des vagues.

Unisonance est là pour éviter monotonie, qui, en français, se prend toujours en mauvaise part. Le premier terme est latin, le second est grec.

P. 272. Afin de tout concilier, je me suis éloigné. J'ai accepté l'ambassade de Berlin.

Avant-propos qui veut expliquer la date de Berlin, mais qui se ressent encore un peu du départ de Paris.

P. 276. Dès l'entrée de la nuit, mes secrétaires m'abandonnent.

M. de Chateaubriand s'est plaint d'un pareil délaissement de la part des officiers de son ambassade à Londres. Et comme cela touche à une corporation dont j'ai fait longtemps partie, je me réserve de revenir sur ce sujet.

P. 277-278. Désinvolte, emberloquée, vergogneux.

Le premier terme est italien. - Le second est sans doute un abrégé d'emberlucoquée, qui vient de berlue. vergogneux pour honteux est encore itatien.

P. 301. Auprès du tombeau de Fénelon je relus Télémaque. L'auteur devait se servir plus tard de Télémaque pour justifier les Martyrs, et tâcher d'inaugurer au Parnasse l'épopée en prose: « Boileau, » me disait-il, « a écrit à son éditeur Brossette que M. de Cambrai lui paraissait beaucoup meilleur poëte que théologien. » Et je me figure que par cette citation M. de Chateaubriand cherchait à mettre sous la protection de Despréaux et de Fénelon, non-seulement sa prose épique, mais encore quelques hardiesses théologiques reprochées également aux Martyrs.

P. 304. A la nouvelle de la mort de Frédéric II, importante pour le public, succéda une autre nouvelle douloureuse pour moi.

« Douloureuse » est une expression mitigée. Un retrouve même à cette mort de M. le comte de Chateaubriand le peu de penchant du fils pour celui qu'il vient d'appeler monsieur mon père. Les extraits mortuaires, signés Jean Baslé et Bourdasse (p. 306), pourraient être retranchés ici comme les deux paragraphes qui suivent, où figurent mal à propos le comput, et le verbe obiter, qui n'est ni français ni latin. Ces termes cherchés et ces témoignages inutiles jettent une grande froideur dans ces pages où l'auteur nous parle de son père; et quand il la termine par ces mots :

P. 309. Je pleurai M. de Chateaubriand, on est tenté d'ajouter : pas beaucoup, ce nous semble.

P. 311. Une dégénération.

Notre siècle, qui a inventé dégénérescence, n'a pas admis encore dégénération.

P. 515. Il n'est que deux choses vraies : la religion avec l'intelligence, l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir et le présent, le reste n'en vaut pas la peine.

Cette réflexion échappa à M. de Chateaubriand un jour que nous venions de visiter ensemble les trésors du Musée britannique et les métopes du Parthénon ; après la contemplation des chefs-d'œuvre de Phidias vinrent la mélancolie, les souvenirs du pèlerinage en Orient, et des jouissances de la jeunesse. Mais quoi! un passé si riche pour lui ne tenait-il donc aucune place dans la vie de l'auteur ?

P. 321. Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle. Un jour, dans une de nos promenades à Londres, iI. de Chateaubriand me dit : « J'ai beaucoup aimé le spectacle « dans ma jeunesse; et pendant mes séjours à Paris, au « début de la Révolution, je manquais rarement une représentation de Talma. J'applaudissais peu, mais je méditais et comparais. Une des supériorités du drame grec sur nos tragédies, et il en a bien d'autres, c'est qu'il est toujours national. A ce titre, il multipliait en faveur d'une foule patriote les légendes de l'histoire, et surtout les tableaux de la merveilleuse nature du pays que tous admiraient et aimaient. Si vous essayez d'en faire autant dans nos pièces du théâtre moderne, vous passerez pour un déclamateur. Vous avez vu comme moi le cap Sunium? Eh bien, nulle part il n'est peint avec plus de poésie et de vérité à la fois que dans l'Ajax de Sophocle. Quand j'y abordai, je l'aurais reconnu aux vers seuls du grand tragique.» M. de Chateaubriand avait en vue ces paroles enthousiastes du chœur (v. 1131) : - Que ne suis-je là où s'avance sur la mer ce promontoire ombragé dont la pointe est toujours battue des flots, sous la hauteur aplanie de Sunium pour y implorer Minerve!... Et ces grottes qui bordent la mer, ces forêts qui cachent la rive.»- « Le descriptif des grands écrivains de l'antiquité, » continua M. de Chateau- - briand, « est sans apprêt, et surtout sans longueurs. Une image, une épithète leur suffit, et le tableau est complet. Lorsque j'allais à Naples, en 1803, frappé de l'aspect de Terracine, je m'évertuai à peindre par alinéa ses grandes roches dont la mer ronge éternellement la base, sa ville, fièrement assise sur des escarpements qui blanchissent au loin, etc. J'avais préparé ainsi une page assez fortement coloriée pour les Martyrs. En la relisant, le vers d'Horace me revint en mémoire :

Impositum saxis late candentibus Anxur.

« Et comme on avait allumé pour moi, dans la grande cheminée de l'auberge, un petit feu de rameaux de myrte et d'arbousier, je m'en souviens encore, ce feu fit justice de ma prose, et n'en brûla que mieux. »

P. 522. Je n'avais pas, comme les Persans, l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à l'anémone.

Que font ici les Persans ? Ils interrompent mal à propos le récit qui court vite où il veut aller.

P. 325. Les cochers de Saint-Cloud et leurs voitures.

Il semble que l'auteur a été tenté de prononcer tout à trac le nom générique et ignoble que la populace de Paris connait à ces véhicules avant que les Omnibus et les chemins de fer nous en eussent délivrés.

P. 350. Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre !

Triste mélange, Eponine, Héloïse, la boutiquière, la vieille « grognon, etc.! Pourquoi ce récit trop connu de l'une des aventures de Bassompierre, et cet étrange commentaire? Que de puérilités d'un goût équivoque écrites a cinquante-trois ans, dans un moment d'humeur contre l'espèce humaine et d'oubli du génie !

J'ai lu ces dernières pages comprises en deux feuilletons de la Presse, le 6 novembre 1848, è Monceaux, avec Lamartine, de grand matin, au coin de la cheminée de son cabinet de travail, seul avec lui. Il a dicté presque en entier mes dernières critiques ; et je retranche une partie de ses jugements, beaucoup plus sévères encore que les miens.

P. 343. J'étais déterminé à retourner en Bretagne.

M. de Chateaubriand m'a raconté une fois à Londres ses aventures à la chasse royale en traits tout aussi vifs que ceux de ce récit. « Ce début, » ajouta-t-il, « me fit préjuger que j'étais peu propre à la vie des Cours. Plus tard je n'ai pu la comprendre sous l'Empire ; et ce n'est pas à Gand que je m'y serais habitué. Depuis, sous la monarchie actuelle, dans mes courtes heures de faveur, comme dans ma longue disgrâce, je ne me suis jamais présenté aux Tuileries sans une répugnance réelle qui tient à mon mépris inné pour le métier de courtisan. »

P. 345. Que faisiez-vous donc? Je m'ennuyais.

« J'ai commencé, » me dit un jour M. de Chateaubriand, à m'ennuyer dans le ventre de ma mère; et oncques depuis ne me suis désennuyé. » Et cette parole, accompagnée d'un long bâillement, je l'ai consignée dans ma Politique de la Restauration (p. 67). Cette invincible maladie de l'auteur, Bossuet l'avait devinée, quand il dit dans une lettre au P. Caffaro. « L'amusement du théâtre n'est bon qu'à s'étourdir et à s'oublier soi-même, pour calmer la persécution de cet inexorable ennui, qui fait le fond de la vie humaine ! »

P. 347. Rendu à mes devoirs, écrivons.

Nominatif singulier qui régit un verbe au pluriel. Il devient ainsi une sorte d'ablatif absolu. C'est une hardiesse grammaticale qui surprend, mais qui ne déplaît pas.

P. 350. Lamartinière, le père Simon, Pecquet.

Lamartinière, compilateur infatigable, dont on connaît le dictionnaire. - Le P Simon, critique de Bossuet, est un personnage fort ignoré. - Pecquet, anatomiste célèbre. - Tous les trois nés à Dieppe dans le dix-septième siècle.

P. 351. Mademoiselle de La Belinaye.

J'ai présenté à Londres, à l'ambassadeur, la famille La Belinaye, vieux Bretons émigrés de 91, qui n'ont jamais voulu quitter le sol hospitalier d'Albion et suivre Louis XVIII en France.

P. 354. Delisle de Sales, gras et débraillé, laissait aller sous lui ses années.

• L'auteur vient de dire (p. 111) : « Aucun défaut ne me « choque, excepté la moquerie. » Ce même Delisle de Sales, « qui lui semblait un aigle, » a publié une Histoire des hommes, en quarante et un volumes. Ecrivain médiocre, obscur et diffus pourtant, dont le portrait n'a de remarquable ici que sa vulgarité.

P. 355. Qui peut se flatter d'avoir un talent véritable? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase se croit un écrivain de génie et n'est pourtant qu'un sot.

Avis au lecteur et surtout au critique.

P. 364. Rien n'était plus comique que le rôle de ces deux compères (Ginguené et Lebrun) se rendant, par un doux commerce, tous les services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres divers.

Lebrun, malgré ce portrait ironique, est fort supérieur à Ginguené.

P. 365. Il reste de lui des vers sanglants.

La verve de Lebrun n'était donc pas si froide, et ses vers si glacés ! Il a dit de lui-même :

Sans haine, sans fiel, sans dessein,

Mon dépit lance l'épigramme,

J'ai le cœur bête et l'esprit fin.

P. 368. Nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres, les kilomètres, les décagrammes. La politique a ronsardisé.

Et aujourd'hui, après tous nos emprunts à la langue grecque, dont M. Morin, en 1809, composa deux gros volumes, nous en viendrions à la bannir de nos études publiques, et à la reléguer dans les bibliothèques poudreuses de quelques rares érudits!

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,

Peuple ingrat..:

M. de Chateaubriand prétendait avoir aimé la langue grecque, même au collége. Il faut remarquer ici ce jugement :

« Lorsque je relis la plupart des écrivains du dix-huitième siècle, je suis confondu et du bruit qu'ils ont fait, et de mes anciennes admirations. Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que nous ayons marché vers la civilisation, ou battu en retraite vers la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de pensée et de style. A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier coupable. Novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations nouvelles la maladie dont j'étais atteint. »

Et pourtant ce novateur, qui se montre ici si sévère pour le dix-huitième siècle, l'était bien plus encore pour la littérature de son temps. « Retournons à nos maîtres, » me disait-il parfois. « Le nombre en est grand entre Homère et Bossuet. J'avoue que si, pour comprendre mon siècle, comme l'affirment quelques-uns de nos critiques, il fallait rompre toute communication avec les écrivains d'autrefois, je me résignerais à me passer des modernes; et je me consolerais de ne pas connaître mes contemporains avec les jouissances que me donnent encore mes amis des anciennes heures. »

P. 369. Notre existence est d'une telle fuite, que, si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail nous encombre, et nous n'avons plus le temps de le mettre au jour. Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, et de jeter au vent ces heures qui sont pour les hommes les semences de l'éternité.

Admirable! admirable !

The bell strikes one. We take no note of time

But from its loss.

P. 372. Les Lamoignon, les Molé, voulaient combattre et ne voulaient plus juger.

Malice du gentilhomme d'épée envers les gentilshommes de robe.

P. 314. Un noble Vénitien perdit la vie, en retrouvant ses titres, sous l'éboulement d'un vieux palais.

La phrase incidente du noble Vénitien pourrait être retranchée ici sans aucun dommage pour le tableau. -- Ambitiosarecidet ornamenta. (Horace, Art. Poét., v. 448.)

P. 376. Les niveleurs, régénérateurs, égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et moins naturellement encore, en ducs, comtes et barons. Quel moyen âge! N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus au service de César et de la police !

Jamais M. de Chateaubriand n'a laissé échapper l'occasion de flétrir les terroristes ou les courtisans, « déshonneur, disait-il, de l'espèce humaine. » Mais il n'est, en cette occasion, que le plagiaire de César lui-même. Et quand il écrivait ceci à Londres, il tenait en réserve, pour appuyer son dire, la citation suivante dont il me donna copie. Il l'avait empruntée, si je ne me trompe, aux gazettes du temps.

« Après son élévation au consulat à vie, Bonaparte disait, le 7 nivôse : Depuis que la nouvelle constitution a déclaré qu'un nombre de brillantes et lucratives fonctions était à donner, que de personnes en mouvement ! que de figures solliciteuses! Combien de représentants, combien de farouches libéraux, mêles aux derniers regimes, se courbant et rampant devant le pouvoir qui peut leur donner une place! Les citoyens si fiers de leurs libertés et les Brutus encombrent mon antichambre ! »