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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 4)

Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 4)

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 92–109 · chapitre 9 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

P. 112. Jean Balue.

Ce doit être Jean la Balue, si célèbre sous Louis XI; mais, comme il était né en Poitou, n'est-ce pas aller chercher trop loin le contraste, que de l'intercaler à la prise de Verdun, parce que son père avait été meunier dans cette ville trois cents ans auparavant?

P. 114. Il fallut se séparer; tous allèrent avant de partir saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs.

Emouvant tableau ! « Quand j'ai revu en 1814 le prince de Condé, » me disait M. de Chateaubriand, « il y avait encore sur son visage, au milieu de ses rides, quelque chose de cette dignité naturelle que portent les grandes races; et en même temps une fatigue de l'âge et de l'intelligence qui semblaient pressentir la fin de son nom. »

P. 114. Tant la renommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun.

Je crois que, pour être plus correct, il faudrait dire : Tant il est vrai que la renommée, etc. L'antithèse ici ne doit pas empêcher « de réduire le style à la phrase pure-- « ment française, » comme le veut la Bruyère (ch. 1°.)

P. 120. Le pauvre Céphale de l'Armorique.

A propos d'une fable de la Fontaine, M. de Chateaubriand prend tour à tour le surnom de Jeannot Lapin et de Céphale de l'Armorique. C'est beaucoup d'humilité et de mythologie à la fois. Mais quoi! notre grand fabuliste faisait les délices de l'auteur, qui « s'amusait, » disait-il, « beaucoup plus de l'esprit des bêtes imaginaires que de l'esprit des hommes trop réels. »

P. 121. Je ne rencontrai pas sire Enguerrand venant d'Espagne. Ce chapitre des Ardennes, M. de Chateaubriand me le lut à Londres, en me demandant de lui rappeler sur le piano, qu'il venait chercher parfois jusque dans ma chambre, la romance légendaire de Sire Enguerrand.

P. 122. Si Shakspeare m'eût envoyé Rosalinde et le duc exilé, ils m'auraient été bien secourables.

Rosalinde et le duc exilé sont les principaux personnages de l'œuvre de Shakspeare, Comme il vous plaira (as you like it), et c'est un autre souvenir des Ardennes où se passent les scènes principales. L'auteur, qui préférait à l'Opéra-Italien, fêté du grand monde, le drame anglais peu suivi des Fashionables, me mena voir un jour à Covent-Garden ce qu'on y joue encore, après bien des retranchements, de cette pièce capricieuse de Shakspeare. Il y règne moins de bouffonnerie et plus d'élégance et de goût que dans ses autres comédies ; et il répétait en revenant ces vers dont il s'emparait pour lui-même.

Are not the woods

More free from peril than the envious court?

P. 124. Vers la fin du jour je m'étendis dans un fossé, la tête soutenue par le sac d'Atala, ma béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s'éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l'astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles. Nous nous concilions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me relever jamais. Je m'évanouis dans un sentiment de religion : le dernier bruit que j'entendis était l chute d'une feuille et le sifflement d'un bouvreuil.

Cette peinture d'un poëte mourant perdu dans les bois, abandonné de tous, et qui s'éteint au tomber du soleil, est un morceau achevé.

P. 126. La nature m'avait doué d'une force extraordinaire. Telle a toujours été l'une des prétentions les plus innocentes de l'auteur. Et en effet, il avait une grande vigueur dans les bras et les poignets. Illi robur et as triplex.

P. 127. A Namur, la première femme qui m'aperçut sortit « de sa boutique, me donna le bras avec un air de compatissance, et m'aida à me traîner.

Nous avions compassion, sympathie, mais pas encore compatissance; et le sentiment que ce mot implique est si généreux, si doux et si naturel, qu'on ne saurait trop multiplier les termes charges de l'exprimer.

P. 129. Le mendiant de l'Odyssée était plus insolent, mais n'était pas si pauvre que moi.

Si le lecteur pouvait quitter un instant le vif récit de M. de Chateaubriand, je l'engagerais à relire dans l'Odyssée le portrait du mauvais mendiant dont le souvenir se présente ici. Sa mère l'avait nommé Arnée, le suppliant; mais les jeunes hommes qui s'en servaient pour leurs secrets messages le surnommèrent à leur tour Irus, le commissionnaire, presque l'espion. Il passait sa vie à manger et à boire; il était vorace, impertinent et peureux. On le voit, Homère, mendiant lui-même, connaissait tous les attributs de ses confrères, et il leur inflige en la personne d'Irus une correction bien méritée.

P. 129. La mort nous touche plus avant qu'après le trépas d'un ami.

Ici encore il y a lieu à explication du texte : cela veut dire : La mort d'un ami nous touche plus avant sa fin qu'après. Encore une fois, j'ai quelque honte de mes chicanes de grammaire si vétilleuses, et je quitte la forme de la pensée pour le fond. Hélas! l'auteur, qui parle si bien de ses affections envers les morts, les exprimait bien faiblement aux vivants; et il a été aimé bien plus qu'il n'aimait lui-même.

P. 143. Les joies nouvelles ne rendent point le printemps aux anciennes joies ; mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs.

Quelle expérience du cœur et quelle douce tristesse ! Mais continuons :

P. 146. Ce qui enchante dans l'âge des liaisons devient dans l'âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riant à la terre, on le craint plutôt : les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne sont plus pour vous. La jeunesse, qui les goûte à vos côtés et qui vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux, et vous fait mieux comprendre la profondeur de votre abandon. Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit à la douloureuse mémoire de vos , plaisirs.

Ce délicieux paragraphe, plein de mélancolie et de regrets, a été écrit à la suite d'une promenade faite avec moi sur les hauteurs de Heathcote : « A la première hirondelle. » L'auteur s'y montra plus taciturne et plus sombre qu'à l'ordinaire. Il enviait peut-être ma jeunesse, qui était bien loin de « le regarder dédaigneusement, » comme il dit. Mais relisons à haute voix cette plainte harmonieuse de la vie qui tombe et de la dernière illusion qui s'en va. Que de magie dans ce style ! comme ces paroles choisies et sonores marquent la cadence et séduisent l'oreille ! C'est la Circé d'Homère : « Elle chante, et tout résonne autour d'elle de la beauté de son chant. »

P. 147. J'arrive, en 1793, pauvre émigré sur cette terre où J'écris tout ceci en 1822, et où je suis aujourd'hui magnifique ambassadeur.

Voilà le contraste habituel, la pensée de prédilection, qui n'ont jamais quitté l'esprit de M. de Chateaubriand sur le sol britannique, et il répétait parfois le vers de Virgile : Nec vero ha sine sorte datæ sine judice sedes.

P. 149. Il s'est formé à Londres une société pour venir au secours des gens de lettres tant anglais qu'étrangers. Cette société m'a invité à sa réunion annuelle. Je me suis fait un devoir d'y porter ma souscription.

En dehors de sa souscription préalable, l'ambassadeur fut tellement ému de tant d'infortunes si diverses, commémoratives de ses propres malheurs, enfin les détails des douleurs que le meeting tendait à soulager, et dont le rapport fut fait à table, excitèrent sa pitié au point qu'il y versa sa bourse et la mienne. L'année suivante, il me chargea d'y envoyer une somme de mille francs. On a vu dans la Politique de la Restauration les raisons qui m'empêchèrent de l'y porter moi-même: et c'est à ce propos, comme je lui avais demandé quelques accents poétiques pour cette société littéraire, que le ministre m'écrivait : Le chant qui doit rester dans la mémoire de tous ne s'improvise pas comme un son balbutié à l'oreille d'un diplomate. Depuis que je broche des dépêches et que je me suis lancé dans les orages de la politique, je ne fais plus rien. »

P. 151. Que feraient au banquet des muses affligées le gouverneur des Indes orientales et l'ambassadeur de France? C'est George Canning et François de Chateaubriand qui s'y sont assis, en souvenir de leur adversité et peut-être de leur félicité passées : ils ont bu à la mémoire d'Homère chantant ses vers pour un morceau de pam.

En revenant du meeting, tête à tête avec l'auteur, dans son coupé, il me dit ces mêmes choses qu'il allait écrire, puis il ajouta : « Avez-vous vu au bout de la table ces littérateurs anglais, réputés si froids, qui pleuraient au récit des infortunes de leurs rivaux? Sunt lacrymæ rerum, et mentem mortalia tangunt. C'est une noble et touchante institution que j'aimerais à transporter chez. nous, si j'avais une fois le crédit et la fortune ; mais, en France, nos révolutions récentes, notre propre caractère et notre pauvreté ont amené, même au sein de la république des lettres, tant d'animosité politique, tant de besoins et de jalousies, qu'une caisse littéraire, bien difficile à établir, ne durerait pas trois ans. »

P. 153. La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit. Cette disposition intérieure explique un passage de la notice placée à la tête de l'Essai historique.

C'est sur cet Essai que, dans l'édition complète de ses œuvres, M. de Chateaubriand a exercé lui-même une critique toute pareille à celle que j'entreprends sur les Mémoires, si ce n'est qu'elle est infiniment plus rigoureuse. Pendant le travail de cette révision, l'auteur me dit un jour : « Il m'importe de corriger quelques-unes de mes impressions de condamné à mort. Et, ce faisant, j'éprouve un malin plaisir à démontrer, en dépit de la Faculté, que ce malade qui ne pouvait durer vit encore quarante ans après la sentence. »

P. 154. Les autres émigrés enseignaient le français qu'ils ne savaient pas.

J'en ai connu un, à accent très-prononcé, né, comme dit l'auteur des Natchez, « sur les bords du fleuve dont « les ondes inspirent le courage et les saillies. » Il n'étudia jamais la grammaire que pendant l'émigration, et pourtant il fit de bons élèves.

P. 159. Mon Gil Blas, grand, maigre, escalabreux.

Cette insulte à la fortune et ce portrait de Pélissier, rédacteur de l'Ambigu, sont un reflet de Montaigne, qu'on reconnaît à tant de vieux mots rajeunis. C'était alors la lecture favorite de M. de Chateaubriand ; et les Essais venaient de passer de ma petite bibliothèque dans les mains de l'écrivain, pour le distraire de ses travaux et de la diplomatie.

P. 161. Kensington me plaisait, mais dans sa partie solitaire. La prédilection de l'ambassadeur pour les solitudes ombreuses du pare de Kensington nous y a entraîné bien souvent; et c'est de là que datent mes meilleures notes.

P. 166. J'entendis le bruit d'un baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure ; elle me dit qu'elle était venue remplir les fonctions de son père malade; nous ne parlâmes pas du baiser.

Emprunt littéral fait à Longus. M. de Chateaubriand m'a dit avoir lu pendant son premier séjour en Angleterre Daphnis et Chloé, non dans la traduction si répandue d'Amyot, mais dans le texte grec. Il mettait les Pastorales fort au-dessus des romans champêtres de Florian et des idylles de Gessner qu'elles avaient inspirés.

Le jour où nous fûmes conduits solennellement, selon l'un des priviléges de notre titre d'ambassadeur, dans le vieux palais des deux chambres britanniques, M. de Chateaubriand me raconta sa nuit passée sous les verrous de Westminster, en la dégageant de toutes les méditations historiques qu'il y réunit ici, mais sans oublier le baiser de la petite sonneuse de cloches : « Ce baiser, » ajouta-t-il en souriant, « fut donné à un tiers moins endormi que « moi, mais il fut l'aurore de ma délivrance. »

P. 171. Hingant s'était donné un coup de canif, profond de deux pouces, dans le bout du sein gauche : la blessure était dangereuse.

M. de Chateaubriand m'a montré la maison où se passa ce triste drame d'un suicide ébauché : « La, » me dit-il, « mon ami a voulu se tuer, et j'ai failli mourir de faim. » Puis il me faisait remarquer en souriant son lourd et brillant costume d'ambassadeur, car nous allions à Carlton-House, chez le roi.

P. 175. Ceux qui lisent cette partie de mes Mémoires ne se sont pas aperçus que je les ai interrompus deux fois : une fois pour offrir un grand dîner au duc d'York, frère du roi d'Angleterre; une autre fois pour donner une fête pour l'anniversaire de la rentrée du roi de France à Paris, le 8 juillet. Cette fête me coûta quarante mille francs.

Ce dîner au duc d'York et cette fête du 8 juillet, c'est moi qui les ordonnai en ma qualité de ménagère de l'ambassade. Le premier coûta huit mille francs ; la seconde, douze mille. J'en ai encore les comptes soldés et acquittés; mais, malgré l'aptitude qu'il se croyait pour les finances, l'auteur, qui porte les frais de cette fête à quarante mille francs, ne comprit jamais rien aux chiffres de ménage. « Un seul, » me disait-il, « de ces chefs-d'œuvre gastronomiques où Montmirel dépense aujourd'hui tant de génie, eût suffi, converti en or, pour empêcher trente ans plutôt ma famine et le suicide d'Hingant. O fortune ! » Et il ajoutait :

Ainsi de douleurs en supplices.

Elle nous promène à son gré ;

Le seul remède à ses caprices

Est de s'y tenir préparé. (RoUSSEAU.)

P. 176. Collinet et la musique d'Almacks enchantaient la mélancolie fashionable des dandys et les élégances rêveuses des ladies pensivement dansantes.

Une seule de ces rêveuses qui eût mélancoliquement pensé à l'auteur de René eût facilement trouvé grâce pour toutes les autres : « Ces belles insulaires, » me disait-il un jour, « qui à dix-sept ans se mettent en quête d'un mari,. armées de nobles traits, d'une blancheur irréprochable et d'un esprit indépendant inhérents à la race anglaise, se montrent dans leur naïveté telles que la nature et une éducation forte viennent de les faire. Il y a là de leur part une véritable loyauté. C'est la bergère de Virgile, la coquetterie en moins. Et se cupit antè videri. »

P. 191. République française. L'exécution aura lieu aujourd'hui sur la place de la Révolution de cette ville. Deux voitures.

Le feuilleton du journal la Presse, qui, le premier, nous a fait lire cette terrible note de Fouquier-Tinville, portait, en tête de ce qui précède, la date du « Dixième mois « de la République restaurée, décembre 1848. » Cette note ne suffisait-elle pas pour dégoûter à jamais d'une telle restauration ?

P. 192. Dans les histoires de la Révolution, on a oublié de placer le tableau de la France extérieure auprès du tableau de la France intérieure, de peindre cette grande colonie d'exilés, variant son industrie et ses peines de la diversité des climats et de la différence des mœurs des peuples ; puis, les combats gigantesques de la Vendée et des bords du Rhin, les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées ; nos flottes abîmées dans les flots; le peuple déterrant les monarques à Saint-Denis, et jetant la poussière des rois morts au visage des rois vivants pour les aveugler. La nouvelle France glorieuse de ses nouvelles libertés, fière mème de ses crimes, stable sur son propre sol tout en reculant ses frontières, s'était doublement armée du glaive du bourreau et de l'épée du soldat.

Relisez, et ne vous en lassez pas, cette excellente appréciation historique et cet énergique raccourci de la situation de la France en 1793 : « Il faut, » me disait un jour l'auteur, «que la liberté soit un véritable instinct chez moi, pour qu'il m'en reste l'amour après tout ce que m'a inspiré d'horreur et de dégoût l'époque d'où l'on prétend que date son règne. »

P. 194. Je me représentais que je verrais beaucoup d'objets nouveaux dans ce monde des esprits, et surtout que je serais exempt des fatigues et des dangers du voyage.

Cette lettre de M. Hingant sur « l'appétit de mourir » n'est pas le paragraphe le moins curieux des Mémoires. d'Outre-Tombe. Il ne parle que de Platon; mais, chez les Grecs, Aristote a combattu peut-être plus vigoureusement encore le suicide : « Mourir, dit-il, pour échapper à la pauvreté, à l'amour ou à quelque chagrin, n'est pas d'un homme courageux, mais d'un lâche. Il y a faiblesse à fuir la douleur. » J.-J. Rousseau a éloquemment amplifié ces nobles paroles ; mais il n'a rien dit de mieux.

P. 201. Je devais croire être aimé. Depuis cette époque, je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance. Quant à l'intérêt dont j'ai paru être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou politiques, n'étaient pas l'enveloppe qui m'attirait des empressements.

Cet « attachement élevé, » le critique a pu le deviner peut-être ; mais il doit imiter la discrétion du texte et se taire. S'il s'agissait de madame de Chateaubriand, l'auteur eût été le premier à le dire. Et sur le chapitre des « empressements, » bien qu'ils ne soient pas pour moi une énigme, je serai tout aussi réservé. Je ne prononcerai pas les noms de ces rivales « intéressées » de Charlotte ; mais, à travers ses naïves hésitations, l'écrivain a entrevu la vérité sur les causes extérieures de ces affections mobiles, et s'il ne l'a pas « démêlée » tout à fait, c'est que sans doute il lui plaisait de demeurer aveugle.

P. 202. Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait sur la terre.

L'habitude prise de raisonner sans fin sur les événements que refuse la destinée fait oublier à l'auteur qu'il ne pouvait épouser Charlotte sans encourir la polygamie et ses conséquences. On lit plus loin : « Q Dieu! unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux... Faites, Seigneur, qu'ils voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération, et qu'ils parviennent à une heureuse vieillesse! » Mais quoi? ces touchantes prières conjugales, que M. de Chateaubriand, tenant en pensée la main de Charlotte, prononce devant un autel imaginaire, il les a entendues retentir, il y a deux ans à peine, sous les voûtes de l'église de Saint-Malo, quand une autre main se plaçait dans la sienne : et alors ces invocations s'appliquaient à lui bien légitimement, sans fiction et sans mystère; a-t-il pu l'oublier si vite? Enfin, on lit plus bas : « Je voyais le sourire de l'épouse qui m'avait été destinée. » Il est clair que l'illusion se prolonge. Or, puisque madame de Chateaubriand « ne lisait pas deux lignes des œuvres de son mari» (voir son portrait, t. XI, p. 352), il faut croire, pour son repos, qu'elle persévéra jusqu'à la fin dans ce système prohibitif et ne feuilleta jamais les Mémoires d'Outre-Tombe.

P. 203. Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieilles? Mon ombre pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante : Porta fui et cantai. Je fus poëte et je chantai.

« Ces quatre paroles italiennes, » me disait M. de Chateaubriand, « si vous mettez une lettre de plus à la dernière, deviendront latines : tant les langues mortes ont de la peine à se perdre dans les vivantes ! »

Ainsi finit ce chapitre; et, ses pages véridiques donnent la plus juste idée du caractère et de l'esprit de l'auteur à vingt-cinq ans. Nous allons voir plus bas ce que l'un et l'autre étaient devenus chez l'homme d'Etat doté de cinquante-quatre années. Mais ici, les deux époques semblent se confondre dans une même pensée, comme elles se rapprochent par la puissance du « ressouvenir. »

P. 209. Je devinais sa présence, comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu'on ne voit pas.

Toute cette amoureuse poésie, si pure jusqu'ici si elle se fût adressée à un autre objet, s'échappait pourtant d'un cœur surchargé de onze lustres. C'était le fruit des rêves où je le voyais plongé pendant qu'il écrivait ces pages brûlantes.

P. 210. Mes anciens camarades me soupçonnaient atteint de folie.

« Me croyaient fou, » c'est plus simple ; et le nature de cette expression aurait dû tenter l'écrivain. Mais il se souvenait de la complainte du Déserteur de l'abbé de Lattaignant, qu'il fredonnait quelquefois :

Le conseil, par pitié

Voulant sauver ma vie,

N'avait justifié, M'accusant de folic.

P. 213. Les années qui avaient passé sur sa tête ne li avaient laissé que leur printemps.

Délicieux propos d'amoureux ! L'ambassadeur soupire; «il a revu l'ennemi qu'il avait éloigné. »

P. 216. Sa beauté portait l'empreinte de la main divine qui l'avait pétrie.

Autre galanterie tant soit peu exagérée. J'ai vu moi-même, après cette première entrevue, lady Sulton et ses quarante-quatre ans. Elle avait sans doute, comme quelques autres Anglaises à cet âge, de beaux traits et une blancheur remarquable dans sa corpulence; mais ce n'était plus le printemps; l'été passait, et déjà commençait l'automne.

P. 216. Charlotte m'entretint encore du passé, de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de la musique, des fleurs d'antan, etc.

Expression de ce même Villon qui sut « débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers. » - L'auteur voulait-il donc cacher sous des expressions surannées quelque chose de cet apprêt qui se fait sentir ici même dans ses déclarations amoureuses? « Charlotte, » dit-il, « était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence, de a même que le sang passe par le cœur. »

P. 218. Eh bien, si j'avais serré dans mes bras épouse et mère, celle qui me fut destinée, vierge et épouse.

La sincérité des Mémoires eût peu souffert à retrancher cette dernière phrase qui dépare les autres, et où n'éclaté nul sentiment, mais bien plutôt un instinct dont il valait mieux taire l'expression.

P. 222. Je n'entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes travaux, de mes desseins, de mes idées, etc.

Cela est si vrai que, pour faire sortir M. de Chateaubriand de son mutisme même sur les sujets en dehors de nos « intérêts » ou de nos « travaux, » nous avions comploté, mes camarades et moi, d'entamer devant lui des discussions variées. Alors, s'échauffant par degrés à nos divagations, il finissait par les interrompre, parlait seul, et laissait échapper ainsi des aperçus, des axiomes et des images ou des expressions poétiques dont s'enrichissait mon journal.

P. 225. Mes amis mêmes se trompent sur moi en croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de leur attachement.

Je ne puis prendre ceci pour moi, car, loin d'embellir l'auteur, je me reproche parfois de produire un effet tout contraire par des remarques puériles ou de minutieuses chicanes, et je maudis alors le métier de censeur dans ce qu'il a de rigoureux.

P. 225. Un comme vous voudrez m'a toujours débarrassé de l'ennui de persuader personne.

« Comme il vous plaira; cela m'ennuiera sans doute ; « mais, après tout, l'ennui est mon élément. » Paroles de l'auteur au critique en 1846. (Politique de la Restauration, p. 67.) Tout ce portrait de M. de Chateaubriand est d'une merveilleuse ressemblance et tracé de main de maître. Jamais personne ne dira sur l'auteur autant et si bien.

P. 227. Abandonnons-les, ces souvenirs; les souvenirs vieillissent et s'effacent comme les espérances. Ma vie va changer; elle va couler sous d'autres cieux, dans d'autres vallées. Premier amour de la jeunesse, vous fuyez avec vos charmes ! Je viens de revoir Charlotte, il est vrai; mais après combien d'années l'ai-je revue? Douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit quand le soleil depuis longtemps est couché!

Que de poétique mélancolie! Cet épilogue rappelle l'épilogue d'Atala « Indiens infortunés, » etc., et il ne reste pas au-dessous. Voyez comme la pensée s'avance au bruit des paroles mélodieuses, comme elle cache le travail du poëte et ne laisse vibrer autour de ses plus touchantes images qu'un harmonieux murmure !

P. 232. Mes correspondances diplomatiques sont entièrement de ma main.

Recopiées par la mienne, comme les archives du ministère des affaires étrangères en font foi. Les minutes écrites ou corrigées par l'auteur sont, en effet, restées parmi les manuscrits qu'il a laissés.

P. 233. Madame O'Lary, veuve irlandaise, aimait tendrement les chats.

On a déjà vu le petit chat de la meunière américaine et le chaton du pâtre belge. Le culte du chat ne s'est affaibli jamais chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont successivement éteints.

P. 235. Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fameuse phrase, un peu ratissée par moi.

Il est très-vrai que M. de Chateaubriand a fait le succès de la phrase « à la croix de bois » de M. de Montlosier, pour l'avoir mise en relief dans le Génie du Christianisme.

P. 238. Leur délivre... roide et hirsute.

La délivre, c'est l'arrière-faix en termes de sage-femme. L'image est peu gracieuse. Hirsute, mot latin, remplace hérissé, hirsutus. Et voilà de nouveaux et regrettables vestiges de la retouche incessante.

P. 239. J'aime ce Pascal manqué, ce gazetier de tourbières et de castels, ce seigneur-pâtre quasi marié à sa vachère.

Que de verve soutenue, que de causticité dans ce portrait de M. de Montlosier, et que d'incohérence empruntée sans doute au modèle !

P. 241. L'abbé Delille.

Le portrait de l'abbé Delille est moins ressemblant et trop sévère. Lamartine vient de dire : « Delille seul, trop oublié ou trop ravalé aujourd'hui, Delille seul était un admirable poëte de salon et de jardin, mais ce n'était pas le poëte du peuple. Il ne chantait ni la liberté, ni la patrie, ni la Révolution. » (Lord Byron; Siècle du 25 mai 1856.) L'auteur des Méditations et des Harmonies n'a rimé ni la Révolution, ni la patrie, ni la liberté. Et, s'il n'a pas été le poëte du peuple, en est-il moins grand poëte pour cela? - La place de l'abbé Delille n'est pas encore fixée dans notre littérature; peut-être faudrait-il dire de lui comme l'auteur a dit de La Harpe, supérieur au second rang.

P. 250. M. de Fontanes m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples.

« La correction, la clarté et l'harmonie, grandes qualités du style, » me disait l'auteur, » dispensent presque de toutes les autres : Mes prétendus élèves les négligent et n'imitent que mes défauts. »

P. 252. Un paysan vendéen, cet homme qui n'était rien, avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d'un pays fertile.

On dirait une page de ce merveilleux écrit sur la Ven- -dée que le Conservateur publia le premier, et où M. de Chateaubriand a déployé tant d'énergie de style et de vigueur politique. Il l'avait tracée à la vue de l'un de ces rustiques habitants du Bocage que l'on rencontrait sous leur veste ronde et leur feutre à larges bords dans le salon de l'héroïque veuve de Lescure et de la Rochejaquelein ; ils venaient lui demander, pour honorer et charmer leurs derniers jours, la joie de saluer ou du moins d'entrevoir le roi de France.

P. 264. La terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil.

Mélancolie amère doublée d'images lugubres ! Homère a dit : « L'homme qui a beaucoup souffert et qui a beaucoup voyagé se complaît dans ses douleurs. » (Odyssée, XV, v. 399.) Et je trouvai un jour sur le revers d'une page de son écriture que l'ambassadeur m'avait donnée à insérer dans sa dépêche, ce passage de Shakspeare, copié de sa main : « It is a melancholy of mine own, the « sundry contemplation of my travels, in which my often « rumination wraps me in a most humorous sadness. » (As you like it. Act. IV, sc. 1.)