Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe

Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 170–187 · chapitre 14 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les quatre années retracées dans ce volume revenaient le plus fréquemment dans nos conversations à Londres, et les réminiscences de nos pèlerinages animaient toutes nos promenades autour de la populeuse cité. L'Amérique avec ses sauvages solitudes, où une muse nouvelle lui était apparue, parlait encore à l'imagination de l'auteur ; mais la Grèce et ses grands souvenirs avaient ramené le voyageur classique vers les primitives filles de mémoire. Il aimait sans doute à comparer l'immensité du nouveau monde et ses jeunes destinées avec les empires tombés en Orient, et les vastes déserts de l'Asie Mineure; mais, quand il en venait à Jérusalem, il ne comparait plus. « Rien n'égale, » disait-il, « la terre qui fut travaillée par les miracles et les grandeurs du saint tombeau. »

P. 17. J'encourageai au travail le grand poëte.

Ce nom, appliqué à madame de Caud (Lucile), ne peut être qu'une exagération fraternelle, car M. de Chateaubriand était fort avare de ce titre. « Le nom de grand poëte, » disait-il, «comporte, a mon sens, et entraine une telle perfection, que je suis bien tenté de ne l'accorder chez nous qu'à Racine et à la Fontaine. »

P. 20. Ma sœur fut enterrée parmi les pauvres. Dans quel cimetière fut-elle déposée? Quand, en faisant des recherches, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il ?

Cette question ou celles qui suivent empêchaient-elles donc de chercher toujours? Voilà de ces traits qui justifient madame de Staël, quand elle a écrit : «M. de Chateaubriand est plus sombre que sensible. »

P. 24. Nourisson du Pinde et croisé à Solyme, j'étais impatient d'aller mêler mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux larmes de Madeleine.

«Les souvenirs de la mythologie, » me disait M. de Chateaubriand, « et les citations de la Bible que j'ai accumulées dans les premiers chants des Martyrs firent d'abord l'effet d'un étrange amalgame. Mais, peu à peu, les lecteurs du Génie du Chritianisme s'y accoutumèrent. Ces souvenirs et ces citations découlaient naturellement du sujet, et vous ne sauriez croire quel plaisir j'avais éprouvé à recueillir en Orient toutes ces images. J'allais visiter le Parthénon et Jérusalem en nourrisson du Pinde et en croisé de Solyme. » Telle était la simplicité originelle de la pensée qui allait se cacher sous une phrase un peu ambitieuse et prendre place parmi les confidences des Mémoires d'Outre-Tombe. Je l'entendais, à Londres, dans notre cabinet d'études diplomatiques.

Quelques critiques rigoureux ont cru voir dans ces pleurs, mêlés aux larmes de Madeleine, un semblant d'hypocrisie. Il y a au moins, il faut bien que j'en convienne, une réticence et une sorte de contradiction avec ce qu'on lira plus tard. « Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait. Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère! Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, a d'enchantement et de délire. v

Ce mystère que M. de Chateaubriand n'a pas dévoilé, nous ne voulons pas le percer nous-même : peut-être le chantre des Martyrs avait-il, comme Eudore, « rencontré une de ces Gauloises, qui ont dans toute leur personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art. » Peut-être a-t-il connu quelque chose de ce bonheur qui ressemblait au désespoir; mais de tous les défauts qu'on a pu raisonnablement lui reprocher, nous retranchons hardiment l'hypocrisie.

P. 25. Julien, mon domestique et compagnon, a de son côté fait son Itinéraire auprès du mien.

L'intrusion du personnage de Julien et surtout de son itinéraire, vrai journal de valet de chambre, aurait passé quelques années plus tard pour une de ces tactiques familières à nos écrivains à la mode, intéressés à allonger leurs romans ou leurs feuilletons. Ici, c'est un pont jeté par-dessus l'année 1807, pour empêcher le lecteur de recourir aux « Mémoires d'une année de ma vie, » second titre que l'auteur avait d'abord projeté de donner au récit de son pèlerinage. Ne nous en plaignons qu'à moitié, puisque le parallèle, un peu trop prolongé peut-être entre le maître et le serviteur, remet sous nos yeux quelques-uns des plus beaux passages de l'Itinéraire, triés par la main de M. de Chateaubriand. Et quand il ajoute : «Je serai Cook, « il sera Clerke. » Il faut expliquer que Clerke, ami et compagnon de Cook, lui succéda dans le commandement de sa dernière expédition de 1779. L'assimilation de Julien le valet de chambre à cet illustre navigateur a beau être faite sur un ton plaisant, elle paraîtra toujours trop risquée.

P. 29. Après avoir traversé la Grèce, touché à Zéa et à Chio, Je trouvai Julien à Smyrne.

Un soir à Londres, M. de Chateaubriand me disait : Combien de fois ma mémoire se porte encore vers mon voyage en Orient! Combien de traits que je regrette de ne pas avoir consignés dans mon Itinéraire! Je ferais, ce me semble, un quatrième volume de toutes les pensées que je jette en arrière vers ces beaux pays que j'ai parcourus trop vite. Je me reproche, par exemple, de n'avoir point parlé à Zéa de la matrone nonagénaire, tant prônée par Montaigne. Suivant l'antique usage de son île, elle but le poison qui la dégageait de la vie en présence de Pompée ; et toute l'éloquence du grand homme, destiné lui-même à une mort violente, ne put la dissuader de cette mort douce et volontaire. - A Chio, la meilleure demeure que sachions à notre gré, dit Belon, et où les femmes sont plus courtoises et belles, je n'ai pas vu ces jeunes filles si libres et si sages, selon l'expression de M. de Choiseul-Gouffier, ces victimes qu'attendait le martyre.-Enfin, dans un supplément à l'Itinéraire, je confesserais ingénument que j'ai pris le Rhyndaque pour le Granique. » Et pourtant l'auteur, revenant sur ce reproche qui lui fut adressé avec raison, a été bien loin d'avouer l'erreur, car dans une troisième préface à l'Itinéraire, il y a ceci : « Mais Spon, Wheler, Tournefort, me dit-on, sont tombés dans une méprise ; et cette méprise a entraîné celle de la Martinière, des encyclopédistes, de MM. de Sainte-Croix et de la Harpe. C'est une autre question. Ce n'est pas à moi à m'ériger en maître, et à relever les erreurs de ces hommes célèbres. Il me suffit d'être à l'abri sous leur autorité, et je consens à avoir tort avec eux. »

Je ne sais, mais il me semble qu'il vaut mieux avoir raison avec des géographes exacts que d'avoir tort avec des voyageurs fameux. Et n'est-ce pas s'ériger en maître que de se refuser à reconnaître une erreur évidente? Qu'est-ce d'ailleurs que l'autorité d'une méprise ? Ecoutons l'oracle de la géographie antique : « On connaît l'erreur de quelques voyageurs, qui, allant de Brusa à Magnésie du Sipyle, et à Smyrne, et passant le Rhyndacus, se sont flattés d'avoir passé le Granique. »

(DANVILLE, Mémoires de l'Acad., t. XLVIII, p. 262.)

P. 29. Un des hommes que j'ai laissés avec le plus d'envie sur ces rives étrangères, c'est le douanier turc du Pirée. Il vivait seul, gardien de trois ports déserts, promenant ses regards sur des îles bleuâtres, des promontoires brillants, des mers dorées.

L'image de ce douanier ottoman, stupide sentinelle au sein des pays les plus beaux et les plus renommés du monde, ne quittait pas, dans le tumulte de Londres, la pensée de M. de Chateaubriand : « Il me semble, » me disait-il, « que j'aurais voulu vivre-là, dans sa baraque de bois, tant que le Pirée serait demeuré désert. C'est au Pirée, » ajoutait-il, « que M. Fauvel m'a parlé de quelques légendes modernes apportées par les matelots où figuraient entremêlés les Palicares et les janissaires. Il faisait cas d'une chanson en vogue alors, où il voyait une imitation lointaine de l'Odyssée; c'était, si je ne me trompe, la reconnaissance d'une femme et de son mari, après une longue absence . Ce chant est-il parmi ceux que vous avez recueillis en Orient? » - Je retrouvai dans ces réminiscences de l'ambassadeur l'Epouse fidèle, qui m'avait été communiquée à Constantinople par mes voisins, les Hellènes de Thérapia. Et j'en lus la traduction avec l'exorde montagnard que les klephtes y ont appliqué. (Voir mes Chants du peuple grec, t. 1, p. 529.) « Quelle délicieuse idylle ! » me dit M. de Chateaubriand. « Il y a là une candeur et une grâce que Théocrite et Virgile n'ont pas connues, car elles sont empreintes d'un parfum de mélancolie et de chasteté que donne seul le christianisme. Les hommes très-rapprochés de la nature, racontent et peignent scrupuleusement ce qu'ils entendent et voient. Nous, au contraire, nous poursuivons sans cesse l'idéal. Ils ne savent pas mentir, et nous exagérons au moins, quand nous ne mentons pas. Chez le peuple, la poésie est un cri du cœur. Elle est devenue chez nous un effort de l'imagination... Il y a tel couplet breton que je ne donnerais pas pour les dix chants de la Henriade! Et tenez..... J'ai passé cinquante nuits à ta porte, et tu ne le savais pas; battu du vent et de la pluie au point que l'eau coulait de mes habits. Dans notre langue bretonne, c'est moins harmonieux, j'en conviens, que votre chanson grecque. Mais voilà les passions, l'entêtement et le climat de la Bretagne retracés à la fois. Et, pour moi, c'est encore un souvenir de ma jeunesse, doux et triste tout ensemble, comme il ne m'en reste presque plus. »

P. 42. A l'aspect du Carmel je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les côtes de la Grèce, mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de joie et de respect.

Voici comment un poëte anglais a rendu cette même impression causée par la sainte montagne. Ce poëte fut un moment diplomate en même temps que moi. J'assistai à son mariage, à Londres; mais je l'avais précédé dans la Palestine qui devint le thème assidu de nos longues conversations à Rome. Lord Francis Leveson Gower, plus tard lord Ellesmere, avait déjà traduit Faust, et il étudiait alors les œuvres de M. de Chateaubriand presque autant que celles de lord Byron.

How went i forth to watch the shivering ray On Carmel's crest; to hear upon the wind The Jackal's howl; or rippling sounds betray

Where kishon 's ancient stream rolled on to Acre 's bay,

(Mediterr. sketches.)

J'appre ds, comme je relis ces mots, que lord Ellesmere n'existe plus, et je ne puis plus adresser qu'à sa mémoire ce souvenir des temps heureux où ma vie a côtoyé la sienne.

P. 47. Un petit bois d'arbres de baume et de tamarins.

Le reste de la végétation arborescente de la Palestine dans ses collines rocailleuses se retrouve presque en entier dans ces vers de Sannazar, peintre exact, et peut-être voyageur lui-même en Orient :

Nectitur et lentiscus, opacæque arbutus umbræ,

Rosque maris, buxusque, et densa comas terebinthus

Grandes oleas cedrosque cernantes.

(De part. VIRG., 1. III.)

« Le lentisque s'enlace à l'épais ombrage de l'arbousier, avec le romarin, le buis, le térébinthe à la chevelure touffue, de grands oliviers et les larges rameaux du a cèdre. ›

M. de Chateaubriand me cita ces vers qu'il avait retenus des mille études préparatoires de l'Itinéraire, un jour du mois de juillet, comme nous remontions la terrasse de Richmond : nous nous arrêtions de temps en temps sous cet ombrage pour considérer à nos pieds la Tamise et les rives si verdoyantes qui pressent et rétrécissent son lit : Quel contraste, » disait-il, « entre la végétation de la Judée et celle de l'Amérique! D'un côté des halliers d'arbustes épineux, sur un sol aride; de l'autre, de vastes forêts d'arbres gigantesques ; mais, si les solitudes aussi vieilles que le monde étonnent la pensée, la terre des miracles, dans sa tristesse et son abandon, parle bien plus haut au cœur du chrétien. »

P. 50. Julien. A une demi-lieue de la ville il y a la colonne de Pompée qui est en granit rougeâtre montée sur un massif de pierres de taille.

Je persiste à penser que le journal de Julien est là comme une ombre au tableau, et que pour faire ressortir les beautés de l'Itinéraire on pouvait se passer de ce repoussoir.

P. 56 L'argent ne peut jamais me demeurer dans la cervelle. L'ambassadeur me l'a bien prouvé quand je tenais à Londres les cordons de sa bourse. « Selon moi, citoyens,» dit Socrate dans le Banquet de Xénophon, « la richesse ou la pauvreté des hommes ne sont pas dans leurs maisons, mais dans leurs âmes. »

P. 65. Un guitariste, chassé par un tremblement de terre de la ville que je venais de traverser, s'était donné à moi. Sourd comme un pot, il me suivait partout... L'harmonieux mendiant n'aurait peut-être pas composé la symphonie de la Création, mais il aurait eu grand besoin d'écrire comme Beethoven à mademoiselle Breuning : Vénérable Eléonore, ma très-chère amie, je voudrais bien être assez heureux pour posséder une veste de poil de lapin tricotée par vous.

Comment, à propos d'une circonstance oubliée et assez digne d'oubli de son voyage en Espagne, M. de Chateaubriand, qui aimait sincèrement la musique et fort peu la raillerie, prend-il plaisir à rire des deux plus grands enchanteurs de l'oreille humaine, Haydn et Beethoven, rois suprêmes de la symphonie? N'avait-il donc que cela à en dire? C'est à propos de disparates de cette nature qu'un critique récent comptait parmi les défauts les plus marquants des Mémoires d'Outre-Tombe l'assemblage des similitudes incohérentes. Mais quoi ! peut-être l'écrivain a-t-il accumulé des souvenirs burlesques autour de son séjour dans « la ville des sultanes » (Grenade), pour mieux cacher certaines rencontres sentimentales dans les jardins de l'Alhambra, dont le secret ne fut pas toujours bien gardé, mais dont les Mémoires ne disent rien.

P. 64. La colonne de Pompée.

La colonne de Pompée ici, et la colonne de Dioclétien plus bas, sont une seule et même chose ; et c'est ce que j'explique en ces mots dans mes Souvenirs de l'Orient (t. II, p. 172) : « Enfin, à Alexandrie rien ne parlerait a de Pompée sans la colonne dédiée à Dioclétien. » Il ne faut pas oublier que, dans l'Itinéraire, l'auteur a dit qu'il croyait être le premier à rapporter en France l'inscription placée sur cette colonne où Pollion, préfet d'Egypte, la voue à Dioclétien. Celle-là est encore debout. Mais l'obélisque qu'on nommait de mon temps encore l'Aiguille de Cléopâtre y demeurait couché, et avait subi également plus d'une bizarre appellation : « Entre autres j'en vis une « près du palais d'Armide, nommée l'Aiguille de Virgile.» Ainsi disait le Père Boucher dans son Bouquet sacré, daté de 1585.

P. 68. Ores que la foule m'a suivi et que tout le monde est en diligence, le merveilleux s'est évanoui.

La prime fleur, si j'ose dire ainsi, de la curiosité qui attirait vers l'Itinéraire s'est fanée sans doute; mais les nobles pensées, le charme du style, demeurent. Le premier des pèlerinages dans l'Orient rouvert a porté fruit et n'a point été dépassé.

P. 72. Jules Folentlot.

Pourquoi donc M. de Chateaubriand a-t-il préféré à tant d'autres témoignages la lettre si platement écrite de M. J. F'Folentlot? C'est que le voyageur accumule ici les dépositions telles quelles en faveur de son exactitude, pour s'en faire un abri contre de nombreuses attaques. D'aucun côté elles ne lui vinrent plus vives que de la part de son ancien hôte d'Argos, le docteur Avramiotti.

J'ai lu à Athènes cet ouvrage intitulé Alcuni cenni critici, etc. Un exemplaire corrigé de la main de l'auteur, doré sur tranche et revêtu d'une enveloppe aussi riche que pouvait la créer l'art de la reliure à l'Padoue, en 1816, me fut donné par M. Fauvel à qui le docteur l'avait offert lui-même en y gravant en lettres d'or la date du cadeau.

Cet écrit italien, entrecoupé de citations françaises et de quelques mots grecs très-incorrects, suit les traces de M. de Chateaubriand depuis son débarquement à Modon en Morée, jusqu'à son embarquement au cap Sunium en Attique, et le contredit à chaque pas, comme un chien hargneux aboie derrière le passant afin de l'éloigner de son territoire. Et pourtant, au milieu de cette aigre controverse, on trouve des détails assez précieux pour l'époque, sur les ruines de la Laconie. On y lit encore une lettre de M. Fauvel sur les monuments d'Athènes, et c'est l'un des fragments les plus étendus et les plus précis qu'il ait jamais permis d'imprimer; car le contemporain et le compagnon du comte de Choiseul et de l'abbé Delille s'effrayait de la presse et se montrait particulièrement avare de notes. Il réservait presque toute sa science archéologique pour quelques dessins dépourvus de commentaires ou pour ses conversations.

M. Fauvel, qui riait volontiers lui-même de la découverte des cendres de Clytemnestre, dont M. de Chateaubriand s'était attribué l'honneur, avait accueilli la censure du docteur Avramiotti avec cette maligne joie propre à l'antiquaire, toujours un peu jaloux de la trouvaille d'autrui. Mais, comme il savait que j'étudiais alors chaque paragraphe de l'Itinéraire avec non moins de vénération qu'un chant de l'Odyssée, il ménagea mon fanatisme et chargea l'écrit du docteur Avramiotti du soin de m'éclairer. J'en tirai cette morale à mon usage : d'abord qu'il était mal à propos de perdre le temps si court de mon voyage à mesurer des monuments déjà connus par pieds et pouces ; ensuite qu'il ne fallait pas, même dans les pays peu explorés, croire facilement aux découvertes nouvelles ; enfin, que dans cette partie de l'œuvre éclatante où mon illustre devancier rend compte de son passage en Grèce, je ne devais chercher rien autre chose que les élans de son imagination et de sa mémoire si heureusement associées pour les plaisirs du lecteur.

P. 14. M. Gaspari, et Caffe.

Ces agents consulaires de France en Orient y exerçaient encore de mon temps, sans nulle rémunération de l'Etat, l'hospitalité homérique, celle que Racine dans ses Remarques sur l'Odyssée a relevées ainsi : « La première chose qu'on dit à un étranger, lorsqu'il entre dans un logis, c'est qu'on le prie de manger et qu'on l'écoutera après.»

P. 75. M. Pangalo fils.

Cette lettre de !. Pangalo (l'auteur m'en ayant montré l'original à Londres) m'aida à réclamer en 1823 un traitement pour ces excellents et si désintéressés serviteurs de la France. Et c'est alors que le ministre me répondit ces mots : « Je ne négligerai rien, je vous jure, pour que votre projet et vos chiffres triomphent des lenteurs nonchalantes et des affirmations négatives des bureaux. Que ne puis-je enrichir ces îles que nous avons vues vous et a moi si pauvres ! Arva beata divites et insulas. » Or c'est encore là que, dans ma Politique de la Restauration, une impardonnable négligence du typographe attribua ce vers a Catulle, quand Fénelon va le restituer à Horace un peu plus bas. Il serait trop tard sans doute pour recourir à cette rectification, si je ne l'avais déjà insérée, quand le crime était tout chaud, dans ma réponse aux attaques de la Revue d'Edimbourg. (Revue Contemporaine, mai 1853.) Mais, avant qu'on me le reproche, j'aime à m'en accuser deux fois.

P. 79. Des circonstances m'empêchèrent de voir mademoiselle Dupont.

Ceci est difficile à comprendre et peu excusable envers la jeune marinière entrevue comme un beau rêve à l'île Miquelon. Mais quoi 1 Charlotte Ives elle-même, qui fut presqu'une réalité, ne va-t-elle pas avoir bientôt à se plaindre de celui qu'elle appelait son lord and muster? Le cœur était-il donc aussi mobile que l'imagination ?

P. 80. Fénelon, au moment de partir pour la Grèce, écrivait à Bossuet une lettre où l'auteur futur de Télémaque se révèle avec l'ardeur du missionnaire et du poëte.

J'ai appris par cœur cette admirable lettre avant mon départ pour l'Orient; elle réchauffait en le purifiant mon zèle classique ; et, animé par ces nobles accents, Bossuet écrivait de son côté :

« Videre mihi videor antiquam illam Græciam, quæ nullum habuit collem, quem non poetarum ingenia ex-tollerent, nullum rivulum, quem non suis versibus immortali hominum memoriæ consecrarent. ».

(Lettre de Bossuet à Ferd. de Furstemberg, évêque de Paderborn, sur ses poésies latines.)

Voilà les enthousiasmes du génie. Et ces glorieux défenseurs de l'Eglise, loin de redouter pour leur foi les souvenirs et les écrits de la Grèce profane, savaient en admirer les beautés, et en empreindre leurs ouvrages immortels.

P. 87. L'illustre Pompée, qui m'avait élevé avec une tendresse de mère, a pleuré ma mort.

Dans cette traduction, il ne fallait pas ajouter l'épithète illustre » au texte grec qui dit Pompéia et non Pompée; et plus loin : « Il m'a déposée en un tombeau qui m'égale, moi, pauvre esclave, aux Romains libres. » Cette opposition ne se trouve pas dans les vers d'Antipater de Thessalonique, simples sans antithèse, et qui n'en sont pas moins élégants.

Le penchant de l'auteur pour l'Anthologie grecque était si prononcé, qu'il lui donnait aussi quelque goût pour l'Anthologie latine; et un jour, pressé qu'il était par d'autres travaux, il me demanda de traduire pour lui une épigramme sur la corruption des temps de l'Empire romain, qu'il avait remarquée et qu'il voulait rapprocher dans ses Etudes historiques des misères de notre siècle. La voici :

« Sans argent, les arts, la fidélité, l'honneur, l'éclat de l'éloquence, le génie même et la probité ne sont rien. Le pauvre ne saurait avoir raison. Là où est la fortune, abonde l'esprit. C'est l'avoir qui fait la sagesse; elle n'est pas où est la misère. Les riches ne perdent même point par leurs méfaits leur renommée; la faveur de l'or les absout, et alors le peuple, qui adore l'argent comme une divinité, arrive de lui-même à des crimes inouïs pour l'acquérir. »

Hinc est quod populus, aurum quasi numen adorans,

Audet in ignotum sponte venire nefas.

(Anth. lat. de BURMANN, 1 V.)

P. 88. Je suis le dernier visiteur de l'empire turc dans ses vieilles mœurs.

Je réclame ici pour moi et quelques autres; venus en Orient peu de temps après l'auteur, nous y avons encore observé l'attitude journellement menaçante des janissaires avant leur extermination, la servitude frémissante des Grecs avant les succès de la guerre de l'Indépendance; bien des traces d'une inguérissable décrépitude dans le gouvernement ottoman avant les dernières atteintes qui lui ont été portées; enfin, ce qui est beaucoup moins grave, les riches vêtements orientaux avant l'introduction du costume européen.

P. 89. Je plains les voyageurs qui me suivront, le harem ne leur cachera plus ses secrets.

Le harem cache toujours ses secrets, et les voyageurs actuels n'en sont pas plus à plaindre : ces secrets, lord Byron, qui a suivi l'auteur, les avait respectés dans Childe Harold, et les a beaucoup trop dévoilés dans Don Juan.

En achevant ma revue de cet appendice de l'Itinéraire, annexé par l'auteur à ses Mémoires, je ne puis supprimer le jugement laconique qu'en porta le prince de Talleyrand au moment de la publication : « Il y a là, disait-il, beaucoup trop d'esprit pour un livre de poste, et pas assez de talent pour un ouvrage. » Ce jugement, où reluit le cachet des petites sentences que laissaient échapper les lèvres ironiques de l'évêque d'Autun, est faux des deux points. Il y a dans l'Itinéraire beaucoup moins d'esprit que de talent et d'inspiration. Il fut un temps où l'on croyait faire la critique d'un livre sérieux en l'accusant de trop d'esprit; et c'est aussi de ce côté que j'ai vu attaquer les ouvrages du comte Joseph de Maistre. L'esprit, disait-on alors, est un auxiliaire peu digne d'une bonne cause. Qu'on me pardonne, à ce propos, de rapporter une anecdote que j'ai lue, il y a quelques années, dans l'Edinburg-Review : « On raconte, » dit cette Revue trimestrielle, « une plaisante histoire du comte de Marcellus, qui appartenait à l'école de Bonald et de Maistre. Comme un de ses amis le félicitait sur l'habileté qui dirigeait la Quotidienne, l'un des organes du parti royaliste, et ajoutait que c'était même un journal spirituel : - Ah! répliqua M. de Marcellus, c'est bien ce qui me chagrine, il y a toujours quelque chose de satanique dans l'esprit. » - Je suis en mesure de redresser l'anecdote, car j'assistais à l'entretien. Il ne s'agissait point des saillies de la Quotidienne, mais bien de l'esprit de Voltaire : et ce caractère satanique de la moquerie voltairienne, j'ai entendu mon père le signaler fréquemment : or il était bien en cela de l'école du comte de Maistre, son correspondant et son ami; et l'on ne peut s'empêcher d'admirer la verve indignée et les piquantes répliques de l'auteur du Pape et des Soirées de Saint-Pétersbourg, quand il combat les sarcasmes de Voltaire. M. de Chateaubriand, qui citait peu les œuvres d'autrui en conversation, même quand elles pouvaient venir à son aide, et plus rarement encore la prose française, avait pourtant retenu plusieurs traits de cette lutte incessante de M. de Maistre : « C'est un rude athlète, » me disait-il, que l'entêté Savoyard! Il blesse à chaque coup; et, comme le guerrier de Virgile : Manus ambas jaculis oneravit acutis. »

P. 97. Madame de Chateaubriand me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des Bourbons.

Les prédictions de l'épouse inquiète ne cessèrent qu'à leur accomplissement; et, même en entrant sous les voûtes du ministère des affaires étrangères, elle prévit une prompte disgrâce.

P. 102. Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit l'épigramme.

Cela se trouve dans deux vers de l'Anthologie « qui donnent le même sens, qu'on les lise, soit par la tête en allant, soit par la queue en revenant. Vers nommés sotadiques par Quintilien, boustrophédons par Pausanias, et heureusement fort rares. » (Épisodes littér., t. II, p. 183.) Je demande pardon de me citer moi-même.

« Je n'ai pas souvent été malade, » me disait à Londres l'ambassadeur que j'engageais à soigner ses maux de tête; mais, après mon voyage en Orient et la publication des Martyrs, je tombais souvent en défaillance. Les médecins furent bien près de me tuer. Aujourd'hui je ne prends du travail qu'à mon aise, et néanmoins mes mi-graines continuent. Que voulez-vous? » ajoutait-il en souriant, « j'ai une tête que rien ne peut guérir. Tribus antyciris caput insanabile. »

P. 104. Tous, la main dans l'encre, jurent de se venger. A tant faire que de parodier un vers de Cinna, ne pourrait-on pas rapprocher aussi de cette observation qui vient d'échapper à l'auteur : « Dans ce pays ne comptez jamais « sur deux succès, » ces autres vers de Corneille?

L'honneur des premiers faits se perd dans les seconds;

Et, quand la Renommée a passé l'ordinaire,

Si l'on ne veut déchoir, il ne faut plus rien faire.

P. 112. Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumière du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu'une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son souffle !

C'est, en effet, un chant d'une poésie délicieuse que ces plaintes de Cymodocée captive, et l'on ne s'aperçoit guère qu'il y manque la rime : « La chanson de mort de Cymo. docée, » me disait l'auteur, « est comme le pendant de la chanson de mort de Chactas. Dans celle-ci, j'ai mis tout ce que je savais des mœurs muscogulges, dans l'autre, tout ce qu'Homère et le Télémaque m'ont appris des coutumes antiques ; et je n'ai rien écrit avec autant de soin et d'étude que l'hymne funèbre de la jeune Grecque. »

P. 133. « Que je vous sais gré, monsieur, d'avoir voué à la juste exécration de tous les siècles ce peuple stupide et féroce qui fait, depuis douze cents ans, la désolation des plus belles contrées de la terre ! On sourit avec vous à l'espérance de le voir rentrer dans le désert d'où il est sorti. » (Le cardinal DE BEAUSSET.)

On devine qu'il s'agit des Turcs. Je n'ai pu m'empêcher de détacher ces lignes de la lettre tracée par la main de l'archevêque historien de Fénelon et de Bossuet, pour en faire hommage aux turcophiles mitrés de nos jours.

P. 140. Discours de réception à l'Académie. Il fallait voir la terreur des fiers républicains qui m'écoutaient.