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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 2)

Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 2)

Châteaubriand et son temps · 23 min de lecture · p. 317–334 · chapitre 23 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

P. 145. Le marquis de Douglas, plus tard duc de Hamilton. Ce premier des ducs écossais, mêlé au récit du voyage de madame Récamier en Angleterre, s'était épris aussi des charmes de la Vénus de Milo, des son entrée à Paris. Sachant que je l'avais enlevée, il m'en fit offrir, toute mutilée qu'elle était, dix mille livres sterling. Elle n'était pas à moi ; elle n'appartenait mème plus à M. le marquis de Rivière qui venait d'en faire don à Louis XVIII : quelques années après, la duchesse de Hamilton que je recevais en Italie avec son fils et sa fille dans la jolie villa de Saltocchio, au pied des Apennins, me rappela, à la vue de quelques statues informes, cette passion qu'elle avait partagée pour la Vénus victorieuse. Mais, quand j'avais dérobé mon idole à l'obscurité de Milo et aux empressements d'une frégate anglaise, arrivée quelques heures trop tard, ce n'était pas pour qu'un autre pays que le mien vînt à s'illuminer jamais de sa beauté.

P. 145. L'auteur d'Antigone, M. Ballanche.

• Antigone fut le premier lien qui m'attacha à M. Ballanche dont j'ai retrouvé à Lyon comme à Paris la chaleureuse amitié. Voici ce qu'il m'écrivait en m'envoyant à Constantinople ce petit poëme qu'on croirait un épisode du Télémaque.

« Puisque vous avez bien voulu vous associer aux destinées de mon Antigone, permettez-moi de vous annoncer qu'elle a un certain succès, bien que toutes les idées soient tournées du côté des spéculations politiques. J'ai recueilli des éloges qui ont dû me flatter, mais il m'est aussi parvenu des observations qui méritent le plus sérieux examen de ma part. Des Universités allemandes se sont occupées de cet ouvrage; il s'est fait, à l'Académie de Nîmes, un rapport plein de recherches qui m'obligera à entrer dans quelques discussions littéraires sur le génie de l'antiquité et sur l'esprit de certaines traditions poétiques.

« Il serait bien précieux pour moi d'avoir des notes puisées à la source même de ces traditions. Si quelqu'un des savants qui habitent la Grèce daignait donner à l'Antigone une attention un peu sérieuse et en faire l'objet d'une critique raisonnée, je m'estimerais très-heureux d'en profiter pour une seconde édition à laquelle il me faut songer dès à présent, car elle ne peut manquer d'être prochaine. Puis-je espérer que vous voudrez bien mettre le comble à vos bontés en me communiquant vos propres observations et en me faisant part de celles que vous pourriez recueillir? L'Académie qui réside à Athènes ne refuserait peut-être pas d'arrêter un instant ses regards sur une production qu'elle est si naturellement appelée à juger. »

Cette lettre est de 1818. Le bon philosophe, déjà occupé le ses idées de palingénésie, aura sans doute entrevu dans l'avenir la renaissance d'une académie à Athènes. Cette institution s'y montre en effet aujourd'hui, et elle y favorise de sa grande influence sur les lettres la régénération de la Grèce. Mais, en 1818, Athènes était encore ce que l'avait vue « l'inséparable camarade de route de M. Ballanche, » car c'est ainsi que va s'intituler M. de Chateaubriand; O Solon ! ô Thémistocle! le chef des eunuques noirs propriétaire d'Athènes ! » (Itinéraire, t. I" , p. 180.)

P. 167. Le charmant ruban donné par madame Récamier a été porte par le général Masséna aux batailles et au blocus de Gènes ; Il n'a jamais quitté le général et lu a constamment favorisé la victoire. (Signé, Masséna.)

Pensée toute française! barbarisme qui pour être nissard n'en est ni moins gracieux ni moins énergique! La galanterie alors passait les frontières et envahissait de nouveau les camps.

P. 183. Cette lettre inconnue méritait d'être conservée.

L'auteur a beau se féliciter de la lettre retrouvée de madame de Staël; il y règne trop de regret et d'amour pour la société de Paris, trop de douleur de l'exil, trop de résignation aux caprices du « souverain du monde ; » et il ne l'aurait pas signée. « Voyager, a dit madame de Staël, est un plaisir triste. - Il n'est pas, » disait au contraire M. de Chateaubriand « de bonheur comparable à celui d'un homme qui va voir au loin le ciel, la terre et l'eau; et qui revient dans ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tête, et quelques sentiments de plus dans le cœur. » A. Dumas renchérit ainsi sur ces dernières expressions dans le plus charmant de ses ouvrages : Voyager, c'est vivre dans la plénitude du mot ; c'est oublier le passé et l'avenir pour le présent ; c'est respirer à pleine poitrine, jouir de tout et s'emparer de la création comme d'une chose qui est sienne. » (Impressions de voyage. )

P. 187. Quand la liberté a disparu, il reste un pays, mais il n'y a plus de patrie.

De tels mots si bien frappés et si fréquents dans les Mémoires d'Outre-Tombe méritent de demeurer ineffaçables dans le souvenir du lecteur.

P. 188. Je vous recommande Auguste ; qu'il vous voie, et qu'il me revoie.

Cet Auguste est le même fils aîné de madame de Staël, le baron de Staël que j'ai connu à Londres. Il était fort apprécié de la haute société britannique, très-confiante dès qu'on en a franchi le difficile abord. Nous aimions à étudier ensemble le jeu public et les ressorts mystérieux de la machine parlementaire : il m'a donné depuis son livre sur la constitution anglaise, où il y a beaucoup à louer, et qui rappelle les hautes pensées de sa mère : Par erat ad formam sapientia. (OVIDE.)

P. 192. Vous trouveriez à peine un nom historique qui ne consentît à perdre son honneur plutôt qu'une forêt. Et plus loin : Le grand soldat, abandonné des siens, disait avec reconnaissance à une grande dame : Au fond il n'y a que vous autres qui sachiez servir.

Boutades du gentilhomme de province, fidèle, contre les grands seigneurs, égarés dans les antichambres de l'Empire. On retrouve vingt fois cette flétrissure du courtisan éparse dans les œuvres de l'auteur, et toujours sous les couleurs les plus vives et les traits les plus acérés.

P. 199. Le billet de Canova.

Ces billets doux français ou italiens de Lucien Bonaparte, de Bernadotte ou de Canova qui s'élèvent jusqu'à la tendresse d'une déclaration, et empruntent tout leur lustre à leur signature, ne se lisent pas ici pour avoir été sacrifiés par madame Récamier à un rival. Ils ont été prêtés au peintre comme des couleurs propres rendre le portrait plus ressemblant, il n'a eu que la peine de les trier dans le nombre et de les broyer sur sa palette.

P. 20ž. Quiconque n'a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et occupera son cœur, et des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La terre qu'il foulera aux pieds hui parlera : la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux!... S'il est chrétien, ah ! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs des Catacombes, sous l'œil du père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière, et semblent plus voisins des cieux.

Rien n'a été dit jamais de plus doux et de plus touchant sur les charmes intimes du séjour de la ville éternelle; tous ceux qui ont vu le Vatican et le Colisée voudront connaître en entier cette merveilleuse lettre à M. de Fontanes, l'un des chefs-d'œuvre de l'auteur, et ne se lasseront pas plus de la relire que je ne me lasse de la leur signaler. - Un jour, à Rome, comme je rappelais à M. de Chateaubriand cette page que je savais par cœur, et qu'il avait tracée vingt-cinq ans auparavant, « Je ne pourrais pas écrire ainsi aujourd'hui, » me dit-il: « il faut pour cela être jeune et malheureux. »

P. 208. Bonaparte avait planté son épée au milieu de l'Europe, comme les Gaulois plantaient leur glaive au milieu du mallus.

Ce mallus m'a coûté bien des recherches inutiles. C'était le nom donné par nos ancêtres à la réunion des Francs qui a précédé les grandes assemblées nationales convoquées par Pépin et Charlemagne. Ici c'est un souvenir de l'épisode de Velléda. Dans une note du commentaire des Martyrs l'auteur nous a expliqué lui-même que de mallus est venu le mot mail, et que mail est encore aujourd'hui un lieu planté d'arbres.

P. 212. Couchés sur des lits d'ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes.

Ce passage des Martyrs est hyperbolique, et sans doute l'auteur avait en vue les ruines antiques que recouvrent aujourd'hui les décombres du palais de la reine Jeanne. Pour être vrai sans effort, et sans cesser d'être poétique, il faudrait dire : « Couchés sur des lits d'ivoire, nous écoutions le murmure des vagues qui mouraient à nos pieds; » et, à part l'ivoire qui ne fait rien à l'affaire, on retrouverait ainsi dans toute sa vérité l'une des plus douces jouissances qu'offre le Pausilippe où on laisse s'écouler tant d'heures qu'on oublie.

P. 213. Le duc de Rohan était fort joli.

M. de Chateaubriand poursuit sans pitié, le fouet à la main, la race des chambellans jusque sur le plus pieux des cardinaux. Je ne connais pas la cause secrète, s'il y en a eu, qui, à propos de madame Récamier et de la reine Caroline Murat, lui fait verser tant d'amertume sur le plus doux et le plus inoffensif des hommes. S'il n'eût attaqué que les toilettes rouges du chambellan, du chevau-léger et du prince de l'Eglise, le duc de Rohan en aurait ri lui-même comme de ce dernier trait non moins méchant que pittoresque : « Quand il fut abbé, sa pieuse chevelure, « éprouvée au fer, avait une élégance de martyr. » Et ici même, sous le sarcasme, se cachait la prophétie, car le duc de Rohan, archevêque de Besançon, devait périr victime de ses soins et de sa sollicitude pour les cholériques de son diocèse.

P. 213. Madame Récamier rencontra à Naples le comte de Neipperg.

C'est ce même comte de Neipperg qui devait monter au nid de l'aigle. Ce mot dont j'avais reçu la première confidence, accompagnée de plusieurs autres aussi hardis et plus rudes, avait dû paraître d'abord dans le Congrès de Vérone. Sur ce que je savais et racontais du général autrichien, que j'avais rencontré en Italie, l'auteur y substitua ceci : « La Cour de Marie-Louise avait un certain air délabré, vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. » Mais le mot ne fut pas perdu; et les Mémoires d'Outre-Tombe en ont hérité. Voici, en outre, ce que, en 1829, m'écrivait à Lucques, l'ambassadeur :

« Puisque, par suite d'une sottise réversible du Congrès de Vienne, sottise à peu près insaisissable au milieu de tant d'autres, vous avez la réversibilité de l'arme, dites-moi, si vous le pouvez, quelque chose de ce qui s'y passe. L'homme qui monta au nid de l'aigle a-t-il tiré l'échelle après lui? Comme par votre grâce je suis devenu ministre, à Rome, de votre prince, autre petit-fils d'Henri IV et de Louis XIV, j'ai quelque intérêt à le savoir. « CHATEAUBRIAND. ›

Je répondis aussitôt :

« La mort du général Neipperg ne nous a occcupés qu'un seul instant bien court ; tout va si vite, qu'on n'y pense pas plus ici où règne en passant un Bourbon exilé de ses États héréditaires qu'à Parme où domine en viager une impératrice tombée. M. de Neipperg vient d'être remplacé dans ses fonctions civiles. Il l'était déjà, dit-on, dans le cœur de la souveraine. Ces sortes d'affections « durent si peu ! -

Marcellus

P. 214. Lecteur, si tu t'impatientes de ces citations, de ces récits, songe d'abord que tu n'as pas lu mes ouvrages ; et qu'ensuite je ne t'entends plus. Je dors dans la terre que tu foules.

Si, comme le craint l'auteur, on allait s'impatienter de voir M. de Chateaubriand céder la parole à certains interlocuteurs moins éloquents, il sait en dédommager par ces lignes que lui seul peut écrire, et qui couronnent si bien ce demi volume, monument dressé à madame Récamier durant sa vie qu'on ne devait lire qu'après sa mort.

« Heureux si j'avais pu étendre ma vie entière sous ses pas comme un tapis de fleurs ! mais ma vie est rude, et ses aspérités blessent. Puissent du moins mes heures expirantes refléter l'attendrissement et le charme dont elle les a remplies sur celle qui fut aimée de tous et dont personne n'eut jamais à se plaindre ! »

• P. 234. Au village de Vescovato, chez le vieux Colonna-Ceccaldi, l'aide de camp Mocirone.

C'est Macirone qu'il faut lire. En décembre 1815, je fus envoyé pour porter à Louis XVIII l'adresse et les félicitations de la Corse. L'île m'avait fait l'honneur de m'adjoindre à sa députation sous le prétexte que j'étais aide de camp de son gouverneur, mais bien plutôt, ce me semble, parce que j'écrivais et parlais le français plus couramment que mes six camarades, tous Corses, élevés, selon l'usage, à Pise. Pendant que la Mouche n° 21 nous transportait à Toulon, et que notre capitaine, le jeune Parseval-Des-chênes, alors enseigne de vaisseau, luttait contre les orages de la Méditerranée, l'un de mes compagnons de route, Colonna-Cinarca, dans l'entre-pont de l'aviso où nous gisions entassés, ne nous entretenait que de Murât; il l'avait vu chez son cousin, Colonna-Ceccaldi, dans le Vescovato, préparant avec une confiante imprudence sa suprême expédition au rivage napolitain ; et nous ne pouvions nous empêcher d'admirer un si aveugle courage.

P. 237. Ce n'était qu'une affaire de plus que le brave venait de vider avec la vie.

Il n'y a sans doute dans cette biographie de Murât presque rien que tout le monde ne sache, et que nous n'ayons vu, nous, témoins du début de ce siècle qui dépasse déjà si fièrement la moitié de son cours : mais tous les historiens ne tiennent pas en réserve, pour les plaisirs de leurs lecteurs, des paroles telles que celles-ci :

« Ces hommes de triomphe ne pouvaient s'accoutumer aux revers. » (P. 219.)

« Sur les derniers bords de la prospérité, on n'entend que les derniers concerts du songe qui passe. » (P. 225.)

« Ainsi les illusions évanouies pour les uns recommencent pour les autres. Ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les inconstantes destinées humaines : riantes ou funestes, le même abîme les porte et les ena gloutit. s

P. 242. Ce qu'on raconte aujourd'hui de la froideur et de la tristesse dont la légitimité fut accueillie à la première Restauration * est une impudente menterie.

Il y aurait là de quoi réformer bien des jugements passionnés des historiens modernes. Ici Lamartine, le néo-républicain, parle comme M. de Chateaubriand ; et M. Villemain, l'observateur le plus tin et le plus spirituel de cette même époque, ne dément ni l'un ni l'autre. Enfin, M. Thiers, l'historien si national et si véridique, me disait récemment : « La France, lasse de donner son sang, son or, et ses libertés, s'éloignait du grand génie qui l'épuisait. Elle voyait dans les Bourbons un asile, et à leur retour ils ont rencontré bien plus d'indifférence chez les alliés que de froideur dans le pays. »

P. 250. Mon sentiment pour vous est ma vie : un signe d'indifférence me fait plus de mal que ne pourra le faire dans quatre jours mon arrêt de mort. Et plus loin : Si je recevais un pareil billet d'une autre, je serais gai sur l'échafaud. (Benjamin, Constant.)

Et cet homme si plein de passion, si déterminé à ne jamais balbutier « des mots profanes pour racheter une vie « honteuse, » les prononce quatre jours après en dépit de sa conscience et de tout cet amour !!! On conviendra sans peine que M. de Chateaubriand montre ici un caractère fort supérieur à celui de ce prétendu rival. Et les paroles généreuses, dont il voile les faiblesses du conseiller d'État de l'Empire, rehaussent encore l'inébranlable vertu de l'adversaire isolé du géant.

P. 254. Madame de Krudener m'avait invité à l'une de ses sorcelleries célestes : moi, l'homme de toutes les chimères, j'ai la haine de la déraison.

M. de Chateaubriand avait aimé la société de madame de krüdener, mais il parlait avec dédain de ses hallucinations mystiques. Elles avaient gâté pour lui, même le mérite de Valérie qu'il appelait pourtant la fille naturelle de Delphine et de René.

P. 256. Le billet du duc de Wellington.

Pourquoi donc citer ce billet du duc de Wellington qui en effet n'a rien de curieux? J'en ai reçu de la même main, écrits en français aussi, mais plus dignes d'être conservés, et où il ne s'agissait pas de galanterie. L'auteur a trop de bon goût pour vouloir faire rire aux dépens d'un duc anglais qui écrit incorrectement le français, quand il n'y a peut-être pas en France dix gentilshommes qui écrivent l'anglais correctement. J'effacerais encore plus volontiers les lignes suivantes, terminées par une réflexion embarrassée et confuse.

« A son retour de Waterloo, entrant chez madame Récamier, le duc de Wellington s'écria : « Je l'ai bien battu? » « Dans un cœur français, son succès lui aurait fait perdre la victoire, eût-il pu jamais y prétendre. »

M. de Chateaubriand n'avait jamais eu à Londres comme à Vérone, avec le duc de Wellington que les rapports les plus polis, mais les plus froids : « C'est,» me disait-il un jour, « un instrument passif que Dieu inventa pour servir de barrière au despotisme. Il a été un autre Fabius opposé à un autre Annibal; et le bon sens a triomphé du génie. Malgré l'ancienne ardeur de ma lutte contre son antagoniste, tout ce que je puis faire quand je le vois, c'est d'oublier sa victoire. »

P. 261. Mort de madame de Staël.

L'auteur m'a raconté souvent ses visites suprêmes à madame de Staël, qui furent comme le prélude de son attachement pour madame Récamier. « La mort de Corinne fit sur lui, dit-il, une impression particulière à laquelle se mêlait une sorte d'étonnement mystérieux. » Voilà tout ce que l'amitié en aura. En vérité, ces hommes qui ont si profondément pénétré dans l'intimité des âmes pour en surprendre et raconter les mystères n'ont pas le cœur fait comme les autres.

P. 262. Le talent qui expire saisit davantage que l'individu qui meurt.

Rédaction imparfaite que l'auteur n'a pas eu souci de corriger. La pensée se devine, mais l'expression lui fait défaut. Parum claris lucem dare coget. (Horace. Art poétique. )

P. 265. L'Abbaye-aux-Bois.

C'est par une de ces ressources de rhétorique, appelée dans nos classes du nom de précaution oratoire, que les Mémoires d'Outre-Tombe empruntent ici tant de pages aux Mémoires de la duchesse d'Abrantès. L'auteur ne pouvait convenablement dire de soi tout ce qu'en dit un tiers écrivain, et il faut reconnaître que, si sa noble figure n'eût illuminé de tout son éclat le salon de madame Récamier, le tableau serait demeuré bien incomplet.

P. 278. Les sons de la cloche se mêlaient aux derniers accents de l'invocation à la nuit de Roméo et Juliette de Steibelt.

Le nom de Juliette, si bien porté par madame Récamier, explique la prédilection de l'auteur pour cet opéra que devaient effacer dans la suite une ou deux autres œuvres lyriques du même nom. Steibelt le fit représenter au mois de septembre 1795 à Paris, lorsque le sang y coulait à flots. M. de Chateaubriand partageait l'affection que nos grands-mères ont portée à cet habile pianiste, au point qu'il me fallut pour lui plaire chercher à Londres une romance de Steibelt, intitulée : « La plus belle des belles, » et la lui faire entendre sur mon piano dans nos soirées de solitude. N'était-ce pas encore dans sa pensée un hommage à madame Récamier?

P. 280. Je l'ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu'elle a foulé à peine ; je la devancerai bientôt dans une autre patrie. En se promenant au milieu de ces Mémoires dans les détours de la basilique que je me hâte d'achever, elle pourra rencontrer la chapelle qu'ici je lui dédie. Il lui plaira peut-être de s'y reposer : j'y ai placé son image.

Touchant épilogue qui termine l'épisode Récamier.

P. 287. Il m'a été dit : Soyez la cigale des nuits. Esto cicada noctium.

Je ne vois pas quelle liaison il y a entre le château de Passy abandonné et la citation latine. Je ne sais même où retrouver cette cigale nocturne : car les poëtes ancien ont toujours fait chanter la fille de l'Eté pendant les chaleurs du jour, Sole sub ardenti résonant. (VIRGILE.)

P. 291. Madame de Chateaubriand, ayant vu tomber ses robes et son chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus, en avait conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits.

Madame de Chateaubriand avait autant de force morale que de faiblesse superstitieuse. «Vous autres esprits forts,» disait-elle à son mari, « qui, à force de lire, êtes parvenus à croire l'impossible, pourquoi ne croiriez-vous pas l'invisible aussi""

P. 292. La fille des Césars (Marie-Louise) fait garantir les dettes qu'elle entasse par un petit Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s'il y a lieu, hériter du duché de Parme.

Le « s'il y a lieu » est de trop. Ce petit Bourbon qui demeurait à Lucques par arrêt du Congrès de Vienne était le petit-fils de Louis XIV, et le chef de la quatrième branche de la maison de Bourbon. Or, quand la Restauration n'a pu empêcher la galanterie de l'empereur Alexandre de décerner en forme de consolation la couronne des Farnèses à la veuve et à la fille des Césars, elle n'a jamais admis ni toléré le moindre doute sur la réversibilité de Parme conquise par Catinat. Or c'est ce même prince, souverain provisoire de Lucques, doté de la réversibilité de Parme, qui allait, à mon instigation, nommer M. de Chateaubriand son ministre plénipotentiaire à Rome; et mon commentaire revenant avec le texte sur un sujet déjà traité, expliquera ce qui pouvait encore rester obscur au milieu de toutes ces allusions.

P. 297. Honorins et sa poule ne n'importaient guère; j'aime mieux Placidie et ses aventures; c'est le roman chez les barbares.

L'amour d'Honorius pour une poule nommée Rome est une anecdote de Procope, que Gibbon taxe d'improbable, bien qu'il en tire comme conséquence une habitude de la vie de l'empereur de l'Occident. « The amusement of fecding poultry became the serious and daily care of the Monarch of the West ! (Ch. xxIx.)

Quant à Placidie, fille de Théodose le Grand, ce fut une femme remarquable. D'abord esclave des Vandales, puis belle-sœur d'Alaric, elle sut, sous les noms de son frère et de son neveu régner pendant trente-cinq ans à Rome, à Constantinople, et donner l'empire à son fils Valentinien. Certes ces aventures ne rencontrent pas beaucoup d'équivalent dans les romans des princesses de nos jours.

P. 305. Je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant.

Singulier amalgame où une étrange anecdote réunit les souvenirs de Bayard, de Notre-Dame de Lorette et de la culotte du roi de Saxe, avec les tentations de saint Antoine dans un lit consacré par Bonaparte, le tout rencontré par un ambassadeur qui va visiter le tombeau de Scipion. Peut-être est-ce là l'humaine nature surprise dans toute sa naïveté. Mais l'histoire, qui livre à notre admiration la continence du Romain, ne dit rien de ses regrets. Il est vrai que Scipion n'a pas laissé de mémoires, que nous ne savons de lui rien au delà du sépulcre; et de ce sépulcre contesté du héros, nous tous, voyageurs aux rives du Tibre, nous rapportons une petite effigie en marbre antique, faute sans doute de ne pouvoir en rapporter ses vertus.

P. 306. Selon mon courrier Giorgini.

Giorgini fut aussi mon courrier avant de passer au service plus lucratif de l'ambassadeur. Il était la terreur des postillons italiens « mols et paresseux par nature, » comme du temps de Montaigne; mais quand, au lieu de précéder une calèche diplomatique, il portait lui-même la dépêche de bidet en bidet, sa course tenait du vol de l'oiseau, et il se surpassait lui-même dès qu'il allait annoncer un pape à l'Europe impatiente ; il a fallu l'invention du télégraphe pour éclipser sa renommée.

P. 307. Les bœufs du Clitumne qui traînaient madame l'ambassadrice à son triomphe.

En langage un peu moins figuré, cela veut dire que l'auteur marchait à côté de la voiture de madame de Chateaubriand que remorquaient, en avant des chevaux de poste, une ou deux paires de bœufs. Ces bœufs sont destinés de tout temps à faire franchir la Somma aux lourds équipages des voyageurs. Mais petits, maigres et efflanqués, ils n'ont rien de commun avec les grands troupeaux voués aux triomphes antiques du Latium, ni même avec la forte race qui peuple seule aujourd'hui L Agro romano.

Candida que Latiis præbent armenta triumphis.

Ainsi dit Claudien, comme si les beaux vers de Virgile n'avaient pas suffi à la gloire du Clitumne et de ses pâturages.

P. 310. Pour avoir à qui parler je suis allé chercher Guérin. Le peintre de Phèdre et de Clytemnestre s'entendait on ne peut mieux avec M. de Chateaubriand. Cela tenait surtout à leur commun enthousiasme pour la scuplture antique. Le directeur de l'Académie de Rome et l'ambassadeur étaient inépuisables sur ce sujet. Je n'oublierai jamais tout ce que l verve et le génie de l'un, la finesse et l'esprit de l'autre, leur inspiraient à la vue d'un plâtre de la Vénus de Milo qui était venu tout récemment se placer en tête des modèles de la Villa-Medici. Nequeunt expleri corda tuendo.

P. 317. Mes collègues d'ambassade.

Comme j'ai connu très-familièrement tous ces diplomates, je demande la permission de retoucher leurs portraits tirés par l'auteur grosso modo. - « Le comte de Lutzow, ambassadeur d'Autriche, homme poli; sa femme chante bien; toujours le même air. » - J'ai vécu deux ans à Constantinople avec le comte de Lutzow, et j'ai trouvé en lui beaucoup mieux et plus que de la politesse. Or, puisqu'il s'agit ici de petits talents de société, le représentant de l'Autriche excellait à siffler, d'un souffle doux, flexible, et de bonne compagnie, des fragments d'opéra, et même certains airs variés que le piano de sa femme accompagnait agréablement. Cet ambassadeur sifflait, mais ne persiflait pas. - Le baron Bunsen, ministre de Prusse. » - Le profond savoir de l'ami de Niebuhr méritait une mention plus grave et plus étendue de la part de l'auteur des Etudes historiques. - « Le prince Gagarin, envoyé de Russie, » - valait mieux qu'une indiscrète épigramme, car il n'avait de « mauvaise humeur » qu'envers les indifférents ou les fâcheux ; c'est-à-dire quand il ne voulait montrer ni le piquant de son esprit ni la chaleur de son amitié. - M. de Chateaubriand persécute en la personne de « M. de Labrador, ambassadeur d'Espagne, » un plénipotentiaire du Congrès de Vienne dont il détestait en masse les transactions. Il devait, ce nous semble, plus d'égards à un collègue renommé dans son propre pays pour ses éminents services comme pour la constance de ses opinions. -& « Le vieux comte Fuscaldo, représentant de Naples, » se mourait sous l'un des plus beaux palais de l'Europe que l'auteur jalouse. Pourquoi jeter une injure à son agonie quand on doit le qualifier plus tard (t. IX, p. 22) d'homme de sens et d'esprit?

Quant à « M. le comte de Celles, resté préfet, » cet ambassadeur des Pays-Bas, ancien préfet d'Amsterdam, avait épousé une petite-fille de madame de Genlis ; et il se défendait assez bien lui-même contre les malices du monde. Il saisissait volontiers le côté plaisant des choses humaines et luttait parfois de sarcasmes avec l'ambassadeur de France. En sa qualité d'ex-Français, gendre, mari et père de dames françaises dont j'étais l'ami, il avait bien voulu entretenir avec moi, pendant mon séjour en Italie, une correspondance intime pour me faire entendre, disait-il, plus d'un son de la cloche diplomatique. Voici un passage d'une de ses lettres en date du 4 octobre 1828 : - « Notre hiver va « être très-curieux. Un bateau à vapeur a remonté le Tibre jusqu'à Ripa-Grande. Six cardinaux sont allés voir le prodige; et tout Rome y court. Quelques rois s'annoncent : on attend bon nombre d'altesses malades, de souverains en retraite, de princes cadets à la demi-solde, de Russes poitrinaires ; cent douzaines environ d'Anglais accompagnés de leur petite famille. Walter Scott, madame l'impératrice Christophe et ses demoiselles, M. de Pradt et ses œuvres pies. Ce M. de Poitiers (car il faut être correct, il n'a jamais été archevêque de Malines) est toujours si vif dans son allure, qu'il a perdu sur les bancs législateurs même sa calotte d'abbé de 1789. Maintenant il espère voir un conclave à Rome, une éruption au haut du Vésuve, ou une révolution au bas. Enfin M. de Chateaubriand approche : tant de célébrité méritée m'épouvante. Il me semble qu'en l'appelant mon collègue, je lui dirai, moi indigne une grosse sottise, etc. » - Que vous en semble? Cet ambassadeur du roi des Pays-Bas est-il done « resté si préfet? »