Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 7)
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P. 32. Finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme public.
« J'ai mieux terminé ma carrière que je ne l'avais commencée et poursuivie, » me disait M. de Chateaubriand en 1840; «et mon discours à la chambre des pairs, il y a dix ans, écrit en une nuit; est ce que j'ai fait de moins attaquable sous tous les rapports.
« Monument utile à méditer pour l'avenir, » a dit un annaliste du temps, « et précieux pour l'histoire. C'est le « chant du cygne. »
P. 32. Ce voisin de chambre dans l'hôtel, ce compatriote s'appelle : Elleviou.
Ici, suivant le précepte de Boileau, nous passons encore du grave au doux ; et ces transitions sont si fréquentes dans les Mémoires, que même, pour en sauver la brusquerie, je pourrais me dispenser d'en avertir. Elleviou, dont j'avais tant aimé à Feydeau le jeu élégant et la voix légère, était en 1836 avec moi aux eaux d'Aix, en Savoie ; et là, cet homme d'un esprit agréable et de façons distinguées me cherchait pour me parler à son aise de l'admiration respectueuse et en même temps de l'affection que lui avait inspirées M. de Chateaubriand.
P. 32. A madame Récamier : Quand reverrai-je votre petite écriture, sœur cadette de la mienne?
Ah ! bien cadette sans doute; car M. de Chateaubriand écrivait en caractères d'un demi-pouce de haut, et comme s'il n'y avait que des majuscules dans l'alphabet.
P. 35. Vous voyez que je prends de vos leçons.
Leçons d'affabilité obligeante et de grâce affectueuse qui étaient l'un des plus grands charmes de madame Récamier, et qui se trouvaient aussi éloignées du caractère de l'auteur que sa politesse était innée.
P. 35. Delphine mariée : ô Muses !
Il s'agit ici de Delphine Gay, madame de Girardin. L'auteur avait beaucoup admiré sa beauté à laquelle il trouvait une teinte mélancolique. Il l'eût reconnue sans doute à ce portrait que nous en a donné récemment dans une prose chargée de vives couleurs un autre poëte : « Le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais non la plénitude du printemps, » etc. (Lamartine. Cours de Littérature, Entretien III.)
P. 36. Le naufrage.
Pour faire oublier ces stances d'une touche trop rude et trop moderne, il faut relire d'autres strophes du même poëte où l'on retrouve le vers classique de Fontanes, et le vers antique d'André Chénier :
Compagnons, détachez des voûtes du Portique, etc.
• Derniers sons de la lyre, que la main de l'auteur, refroidie - par l'âge, ne devait plus faire vibrer jamais.
« Voltaire, » disait un jour devant moi M. de Chateaubriand, « a porté si près de la perfection ce qu'on appelle en France la poésie légère, qu'il a rendu impossibles les vers de circonstance, ou de société, bien que la mode n'en soit pas complétement passée. Il semble même que nos jeunes poëtes y sont revenus, et pratiquent à peu près uniquement l'inspiration à courte haleine. Peut-être, si je rimais encore, ferais-je comme eux, ne pou vant faire autrement. »
P. 37. Personne au monde ne m'écrit que vous. Personne ne se souvient de moi que vous, et c'est un grand charme.
Ici la mémoire de l'auteur est en défaut; il reçut à Genève une petite lettre ainsi conçue :
« On dit que vous voulez quitter pour toujours la France. J'aimerais mieux ne vous voir quitter que Paris. Je viens done vous faire part d'une de mes idées à ce sujet, et j'espère vous la voir adopter, si vous vous souvenez. que jadis vous en avez accueilli quelques autres parties de la même source. Pourquoi de Genève où vous n'êtes qu'à vingt-cinq lieues de ma retraite, ne pas venir la partager avec moi? Elle est fort reculée de tout bruit du siècle, et fort solitaire. Tout autour beaucoup de bois et de prairies, très-peu de maisons. Au dedans deux hôtes seuls dans un grand espace, et très-désireux de vous voir. Puis une bibliothèque fort accrue depuis les jours où elle vous offrait quelques distractions sur les « bords de la Tamise. Venez y chercher l'indépendance, le repos, et, à votre gré, l'étude ou le loisir. In otia tuta recede. Venez, et sachez bien que je verrai arriver chez moi votre glorieuse infortune avec plus de joie et d'orgueil que je n'en mettais à accueillir à Londres mon pompeux ambassadeur. »
Marcellus
Comme M. de Chateaubriand ne m'a jamais parlé de cette lettre, et que j'oubliai plus tard de lui demander s'il l'avait reçue, il se pourrait que la poste de Genève, fort sujette à caution, la possédât encore dans quelque insondable recoin de sa boîte paresseuse.
P. 40. J'ai dans une boîte de carton tous les premiers ordres de la chrétienneté, y compris le Saint-Esprit et la Toison-d'Or.
M. de Chateaubriand m'a dit en me montrant à Rome cette boîte de carton qui s'était remplie en deux ans, « de tous ces colifichets qui témoignent de la faveur des cours, et non des services rendus au pays, de tous ces jouets qui devraient marquer la distance entre le courtisan qui les brigue, et le patriote qui les dédaigne; de toutes ces décorations amoncelées sur ma poitrine, je n'estime que ma croix du Saint-Sépulcre : Je l'ai conquise à Jérusalem, quand je rouvrais pour les chrétiens la route de la Palestine ; et celle-là atteste au moins quelque chose de réel dans ma vie, mon pèlerinage. »
P. 45. Le hameau de Ferney.
Et moi aussi, dans le journal inédit de mon premier voyage à Genève, j'avais, comme tout consciencieux touriste, ma page sur Ferney; et je m'excuserais davantage de la glisser si près du récit de M. de Chateaubriand si l'on ne devait y retrouver quelque trace affaiblie de ses leçons.
« Genève, 10 septembre 1825. Ferney est dans une charmante situation bien qu'avec une très-courte échappée de vue sur le lac de Genève. J'ai visité les appartements de Voltaire. Dans son salon j'ai reconnu deux productions de l'Albane, la Toilette de Vénus et les Amours désarmés ; dans sa chambre à coucher les portraits de quelques hommes célèbres, entre autres du pape Clément XIV. J'ai vu son jardin, ses bois, ses allées, et l'arbre qu'il a planté. Le fils de son jardinier me conduisait; il est âgé de soixante ans. Il m'a montré un registre contenant les cachets des divers correspondants de son maître. Ils sont collés sur quelques pages dont Voltaire a écrit lui-même l'intitulé : Frais de poste, affranchissements. Le registre fut donné à l'économe la veille du départ de Voltaire pour les lettres qu'il ne voulait plus recevoir, afin que celui-ci, en reconnaissant les cachets, prît soin de les renvoyer à la poste. Ceci m'était expliqué par M. Dailledouse, mon guide, qui se souvenait encore, disait-il, de l'injonction. Enfin, un bedeau de soixante-quatorze ans est venu me montrer l'église que Deo erexit Voltaire, 1761. Cette inscription et quelques tableaux qu'il avait placés dans la nef, ont été enlevés par les révolutionnaires de Gex. - « M. de Voltaire, » me disait le vieux sacristain, « a fondé notre village. Il a bâti presque « toutes nos maisons. Il donnait chez lui un logement à notre curé. Il nous a construit cette église; mais il n'y venait point, et je ne l'y ai jamais vu. » - Qu'eût-il manqué à la gloire de Voltaire, si, à cette bienfaisance universelle, il avait joint le bienfait de l'exemple? Son cœur, qui devait rester là (allusion au vers gravé sur le cénotaphe dans sa chambre où déjà le dernier mot est effacé : « Son esprit est partout, mais son cœur est ici, » ) ce cœur, dis-je, n'eût-il pas joui d'entendre s'élever de l'âme simple et affectueuse de ses protégés une prière naïve et fervente pour le protecteur? Il dressait l'autel pour la prière, mais il ne priait pas. Il oubliait que, s'il faut une religion pour le peuple, il faut bien plus encore une religion pour le génie et surtout pour les grands poëtes. La bienfaisance de Voltaire était un accessoire de la philosophie. Le christianisme seul pouvait faire du plaisir d'une âme généreuse la plus sublime des vertus. Et le triomphe de cette religion, c'est que les vœux des pauvres, dont il consola la misère, aidés d'une larme arrachée par le repentır à ses yeux mourants, ou un seul regret échappé à ce cœur qui allait cesser de battre, auront suffi peut-être au Dieu qu'il a tant outragé.
« Ferney prospère. C'est sans doute la première colonie fondée par un grand poëte; sa mémoire y est chérie. Ainsi le torrent qui va dévaster au loin d'immenses plaines porte quelquefois dans le vallon reculé d'où il s'élance un limon fertile et les germes des plus belles fleurs. Je lirai avec plus de plaisir Zaïre et Mérope en pensant que Voltaire voulut être le civilisateur catholique de ses voisins, même quand il refusait de participer à leurs prières »
P. 45. Là, 2 Ferney, où il n'entre plus personne, à ce Ferney autour duquel je viens rôder seul, que de personnages célèbres sont accourus ! Ils dorment, rassemblés pour jamais, au fond des lettres de Voltaire, leur temple hypogée.
Ceci n'est pas tout à fait exact. Ferney n'est point encore une solitude et résonne toujours du bruit que Voltaire y a fait. On lit toujours, en France et ailleurs, ses lettres où il y a tant d'esprit, et même la correspondance inédite qui vient de se révéler tout récemment. Ge temple hypogée réunit sans doute des personnages morts, mais nullement oubliés ; et l'expression paraît trop hardie. Il faudrait dire temple souterrain d'abord, pour être compris de plus de monde, ensuite parce que souterrain a sur le mot hypogée, traduit du grec, le grand avantage d'être substantif' et adjectif à la fois; mais on ne perdrait pas beaucoup à retrancher l'un et l'autre. Le terme a susurrement, i qu'on a lu un peu plus haut, tiré du latin, ne vaut pas mieux. Entre murmure et gazouillement, il n'y a rien dans la langue française qui n'a pas encore adopté le susurrement, surtout quand il vient après une vague. L'auteur avait probablement en vue cet hémistiche que je crois d'une latinité comparativement moderne : placidis immurmurat unda susurris. J'ai presque honte de mes minutieuses chicanes.
P. 46. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient, l'une et l'autre, aller chacune de son côté; eh bien, faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent là en face l'une de l'autre, à se bouder, à se maugréer, à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et le blanc des yeux.
Tout ce paragraphe chagrin est à l'adresse de madame de Chateaubriand. « Savez-vous, » me dit un jour l'auteur patiente, « pourquoi elle ne supporte pas l'humeur ! « C'est qu'elle en a plus que personne. » C'est la seule fois que M. de Chateaubriand ait soulevé pour moi avec quelque indiscrétion un coin du voile conjugal, et il attendit pour le faire que je fusse marié.
P. 47. Il ajoute : Au lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée.
J'ai oublié, malgré Plutarque, comment Flora mordait Pompée, et je prie ceux qui le savent de ne pas s'en souvenir.
P. 55. Béranger. J'étais fou du Génie du Christianisme, et j'ai fait des idylles chrétiennes.
Au matin de mon âge,
J'adorais tes Martyrs, ton saint pèlerinage.
(barthéleny.)
Nous avons tous débuté ainsi, mais nous n'avons pas eu tous pour profit de notre enthousiasme le talent de faire des satires comme Barthélemy, ou des chansons comme Béranger. « Vous êtes jeune, monsieur, » va dire M. de Chateaubriand à M. Barthélemy (p. 72), « comme cet avenir que vous songez et qui vous pipera. Je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m'échappe. »
M. Barthélemy, dans sa Némésis, avait parlé des rides basanées de l'auteur, mais il avait noyé cette incivilité dans un torrent d'éloges :
Ce chaos attendait ta parole future, Tu dis le Fiat lux de la littérature...
Autour de ton soleil, roi de l'immensité, Mon obscure planète a longtemps gravité.
Enfin venait cette apostrophe à la vague de l'Archipel :
Car depuis l'âge antique où sur toutes les mers Homère allait semant ses héroïques vers, Jamais tu ne porias de Corinthe en Asie Un homme, un voyageur, plus grand de poésie.
P. 72. J'ai encore la main assez ferme pour tenir le flambeau qui guiderait vos pas sous les voûtes du sanctuaire.
Ici les rimes de Barthélemy nous valent deux lignes dictées par la foi et l'honneur. Suivons. « Je vous recommande surtout, monsieur, ce gouvernement prosterné qui chevrote la fierté des obéissances, la victoire des défaites, et la gloire des humiliations de la patrie. »
Ces thèmes proposés aux satires du poëte, celui-ci les refusa ; car il avait « passé au juste milieu, » comme vient de le dire l'auteur, et il avait consenti à bâillonner sa muse offensive.
P. 79. Le général la Fayette : Je lui faisais convenir qu'il n'y avait pas eu d'homme plus attrapé que lui par son bon ami Philippe.
Ne faudrait-il pas dire : Je lui faisais avouer? Après cette petite remarque grammaticale, venons au fond : M. de Chateaubriand avait pour M. de la Fayette, surtout depuis qu'il avait retrouvé « le héros des deux mondes niaisement dupé, » une estime secrète et une sorte de penchant ; d'abord parce que M. de la Fayette était gentilhomme « de très-bonne compagnie; » ensuite parce que sa couleur politique n'avait jamais varié, et que l'auteur, n'importe le parti, faisait de la constance en matière politique la première des vertus.
P. 87. La publicité de la pensée détruira l'influence des sociétés secrètes.
On le voit, M. Chateaubriand espérait en la liberté de la presse pour détruire les sociétés secrètes ou pour les déjouer ; et c'est un des avantages qu'il cherchait dans& « la publicité de la pensée, » pour en compenser les inconvénients. « Mais, » ajoutait-il (p. 89), « l'apathie est grande, l'égoïsme presque général ; on se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivoter en paix. »
Ces symptômes d'une société malade, traduits en un langage vulgaire comme le sentiment qu'ils expriment, appartiennent à plus d'une époque de nos révolutions. On le voit, la verve politique de l'auteur ne s'est épuisée ni dans la Monarchie selon la Charte ni dans les diverses polémiques qu'il a soutenues de 1814 à 1832; elle l'a suivi jusques au bout de ses Mémoires pour s'y montrer avec ce surcroît de perspicacité et d'aigreur qu'engendre, même dans la retraite volontaire, chez les esprits les plus fermes la privation du pouvoir qu'on a exercé, et la fortune des anciens rivaux plus souples et plus adroits.
P. 98. A madame la duchesse de Berry : Je sais que vous ne mettrez jamais, Madame, votre espérance dans l'étranger, vous aimeriez mieux qu'Henri V ne régnât jamais que de le voir arriver sous le patronage d'une coalition européenne.
Ici un épisode de ma vie s'entrelace tellement au récit de l'auteur, qu'on me pardonnera de le raconter tout au long- - Le 11 novembre 1831, je reçus à Rome l'écrit de M. le vicomte de Chateaubriand intitulé : De la Nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille. » Peu de jours après, j'écrivis à l'auteur la lettre suivante, et, pour mieux franchir le contrôle mystérieux de la poste, je l'adressai à mon ami Armand Bertin, ancien secrétaire intime de l'ambassadeur en Angleterre.
« J'étais à Rome depuis quelques jours lorsque j'y ai reçu votre nouvel écrit : grâce au zèle de mon libraire de Paris, j'ai été le premier en possession de cet ouvrage qui a sauté, je ne sais comment, par-dessus les douanes prohibitives; et je l'ai mis aussitôt sous les yeux « de la jeune mère si pleine de charme et de courage » qui traversait la ville éternelle. Je ne sais si elle vous a déjà exprimé directement tout ce qu'elle a éprouvé à cette lecture; mais j'ai pensé que votre ancien disciple devait vous le redire ou vous l'apprendre. - « C'est un rude jouteur, » disait-elle, « que M. de Chateaubriand; son premier coup de lance blesse à mort. J'espère qu'il continuera le combat et que nous lui devrons la victoire: Je l'arme mon chevalier. Je repousse tout secours étranger pour mon fils. Je ne veux d'autres alliés que son droit et la justice de la France. S'il m'était prouvé que le bonheur du pays exige notre éternel bannissement, je l'accepterais presque avec joie; mais je crois au contraire que mon fils peut encore quelque chose pour la prospérité et pour la gloire de sa patrie. »
« Voilà ce que j'ai recueilli dans des entretiens réitérés. J'ai surtout appelé l'attention sur les conclusions de l'ouvrage : tout a été compris; en expliquant vos désirs, vous n'avez fait que pressentir des projets à peu près arrêtes. Enfin, votre livre, lu et relu, a renouvelé tant de souvenirs, qu'on n'a plus voulu s'en séparer. On avait exigé de moi que je fisse l'abandon de mon exemplaire. Par un caprice de la poste ou de la police, c'était le seul existant à Rome. On l'emportait pour le méditer aux pieds du Vésuve, comme on l'avait étudié à l'ombre du Capitole, lorsque l'ancien libraire de votre ambassade, Merle, est venu me le demander pour le reproduire. Un exprès a été expédié vers l'auguste voyageuse qui me l'a enfin renvoyé d'Albano. Mais le croirez-vous? la censure romaine, le secrétariat des affaires étrangères et la police, après une hésitation de plusieurs jours, qui a donné à la surveillance diplomatique le temps de dresser ses contre-manœuvres, ont refusé l'impression, et le courageux libraire est parti pour Florence où il espère ne pas trouver les mêmes obstacles. Sachez au moins que, tandis que l'administration pontificale cherchait à étouffer votre voix, le pape l'écoutait avec admiration, et me disait : « Quel talent! quel « génie! je m'honorerai toujours de l'avoir connu ici. » Vous retrouverez peut-être dans cette persécution au sein d'une ville où vous avez régné, il y a trois ans, un de ces contrastes dont votre vie est pleine et que vous aimez à recueillir. Qu'importe au reste la peur et un silence passager ? Ce cri de votre âme généreuse a déjà, sur la terre d'exil, consolé l'infortune. J'étais pressé de vous le dire et de rappeler à votre souvenir celui qui vous a suivi aux rives du Jourdain, de la Tamise et du Tibre. Vous faudrait-il lire son nom pour le reconnaître? »
« P. S. L'intrépide libraire, après avoir échoué à Rome, a rencontré les mêmes empêchements à Florence ; mais il a rapidement entrepris et achevé la réimpression à Livourne. Déjà six cent cinquante exemplaires, arrivés à Rome hier, sont enlevés. Le reste va se diviser entre Naples, Venise et Gênes. La spéculation est excellente pour Merle, car le succès est complet. »
Pendant son séjour à Naples, madame la duchesse de Berry reçut de M. de Chateaubriand lui-même l'éclatant plaidoyer qu'il lui adressa avec une lettre directe et l'offre entière de ses services. Il demandait à se rendre auprès de la princesse et voulait attacher une grande publicité à sa démarche. O utinam! On déclina l'offre. On ne répondit que ferbalement à la lettre, et l'un des secrétaires ou directeurs crut devoir joindre à cette réponse verbale que remporta l'émissaire de M. de Chateaubriand quelques chicanes écrites sur certaines doctrines exprimées dans la brochure.
Bientôt, revenue de Naples, madame la duchesse de Berry partit précipitamment de Rome, le 15 décembre 1831, avec toute sa suite. Les émeutes sanglantes de Lyon lui semblaient présager des troubles dans le Midi. Il fallait préparer un retour prochain. J'avais eu beau expliquer dans un tout autre sens ce que je savais des événements et de l'esprit des provinces ; je m'étais en vain attaché à faire comprendre que les discordes civiles dont la seconde ville du royaume venait d'être agitée n'avaient aucune origine légitimiste ; mes raisonnements n'avaient pas été écoutés. Ils s'étaient cependant corroborés du témoignage de sir Strafford Canning, lequel par suite de mes anciennes relations avec son illustre cousin, Georges Canning, voulut bien, en prenant par Rome la route de Constantinople, me faire part de ses impressions sur ce qu'il venait de voir à Lyon et d'observer en France. Après le départ de la princesse, alarmé de tant de confiance et d'un si aveugle courage, je cherchai à fortifier ma contradiction de toutes les opinions que je croyais de quelque poids. Je recueillais à Rome les pensées de plusieurs Français dévoués, et tous ils exprimaient des inquiétudes pareilles aux miennes.
M. le comte de la Ferronnays venait de retourner à Naples, après avoir traversé Paris et plusieurs de nos provinces. Il avait été mon chef, et il était mon ami ; car je puis affirmer, et je m'en honore, qu'aucune des pensées qui ont agité les douze dernières années de sa noble vie ne m'est restée étrangère. Je lui demandai de me faire connaitre le plus tôt possible ses observations sur la situation intérieure de la France. J'en reçus aussitôt une lettre aussi remarquable par la profondeur des aperçus que par l'élévation des sentiments et la tristesse des présages. Je regretterai toujours le hasard qui a fait s'égarer cette lettre dont il n'avait point lui-même gardé de copie. Il rendait compte d'abord des troubles de Lyon dont il avait vu de ses yeux les manœuvres préparatoires, si frappantes par une sorte de discipline et de calme au sein de la révolte. Il déclarait qu'aucun cri légitimiste n'y avait retenti. Passant de là à l'appréciation morale du pays, il peignait des plus sombres couleurs cette fureur des places, cette soif de l'or, cette ambition qui dévore les classes éclairées, cette lutte contre toute autorité, cette résistance à tout frein, cette haine contre toute supériorité qui caractérise les classes secondaires; puis une jeunesse sans principes, pressée de jouir et de changer ; des hommes mûrs si souples à tous les régimes; des vieillards criblés d'infidélités. Enfin de cette démoralisation universelle, il concluait qu'on ne pouvait avec de tels éléments de corruption reconstruire pour la légitimité un édifice solide, et que toute tentative dans ce but ne pouvait avoir en ce moment qu'une issue fatale.
Frappé de l'énergie de ces tableaux, j'hésitais cependant à les placer sous les jeux de la princesse qui s'était arrêtée pour quelques semaines à Massa. Je craignais de déplaire inutilement et de faire partager ma défaveur à mon ami. Mais l'évêque d'Hermopolis, M. Frayssinous, que je voyais fréquemment dans sa retraite du palais Mattei, et auquel j'avais communiqué en entier la lettre de M. de la Ferronnays, vainquit mes incertitudes ; il pensa qu'avant de tenter la téméraire entreprise de rentrer en France madame la duchesse de Berry ne pouvait être trop éclairée sur l'état moral de nos provinces; et j'envoyai à Massa un extrait de la lettre si justement alarmante. - La princesse me fit savoir (chose que j'eus peine à m'expliquer plus tard) qu'elle en avait été très-satisfaite. - Ces relations entre la petite cour de Massa et moi, humble voyageur en Italie, amenèrent un échange d'explications qui signala plus clairement encore mon dissentiment sur l'opportunité d'une expédition en France. Je les terminai par ces mots que j'adressai au plus sage et au plus habile des conseillers réunis autour de madame la duchesse de Berry :
« Je ne vois de mon côté rien qui puisse ranimer des espérances immédiates : je vous envie les illusions où vous vivez, ou plutôt je les redoute. L'avenir se présente à moi dans toute sa rigueur; et, loin de reconnaître dans la marche des choses des progrès vers notre opinion, il me semble que nous nous en éloignons journellement, que tout se refroidit, se décourage et retombe dans l'indifférence dont nous avons tant souffert. C'est trop risquer que de tenter une réaction en France en ce moment : un succès, si vous l'avez en débutant, ne peut être durable; le contraire est la ruine de tout avenir. Songez à ce que peut avoir d'impopulaire et de fatal une guerre intérieure sans triomphe définitif. N'armez pas nos provinces l'une contre l'autre. Qu'Henri V ne revienne point le glaive à la main, mais rappelé par la volonté nationale et en généreux conciliateur ! »
Vers le milieu d'avril, quelques indications recueillies à Rome m'ayant appris que la police du gouvernement de Juillet était minutieusement instruite des dispositions et des projets que l'on entretenait à Massa, je tentai un dernier avis et renouvelai mes instances pour faire renoncer à toute entreprise. Ma lettre dut arriver à Massa la veille ou le jour même du départ pour la France. Il n'était plus temps. La princesse, après des prodiges de courage, devait trouver dans la Vendée cette déclaration rédigée par N. de Chateaubriand dont j'avais encore une fois secondé les vues, et signée de lui comme de MM. de Fitz-James et Hyde de Neuville. Elle fut lue à l'héroïne par M. Berryer dans la nuit du 23 mai 1852. La voici :
« Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui ne connaissent ni l'état actuel des choses ni les dispositions des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes, non mêlés d'agents de police, qui pour quelques écus feraient du bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée comme on s'est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la population des villes presque toutes antilégitimistes. Une levée de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle devrait se hâter d'en sortir, après avoir ordonné à tous les chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix ; elle aurait eu la double gloire d' accomplir une action d'un grand courage et d'arrêter l'effusiondu sang français. Les sages amis de la légitimité que l'on n'a jamais prévenus de ce que l'on voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits que lorsqu'ils étaient accomplis, renvoient la responsabilité de ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs. Ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les chances de l'une ou l'autre fortune. »
Cette note, qui avait couru de main en main, fut la cause ou le prétexte de l'incarcération de M. de Chateaubriand. L'opinion s'émut à la vue d'un tel prisonnier : et parmi les généreuses protestations qui s'élevèrent contre cette insulte au génie, on reconnut la voix de M. Villemain, jaloux de combattre encore une fois pour l'indépendance de la pensée, et intéressé à placer les grands écrivains hors de l'atteinte des passions politiques.
Je demande quelque indulgence pour cette longue digression où je figure beaucoup plus que M. de Chateaubriand : ici, le commentateur, obligé de suivre la donnée primitive, s'est laissé aller aux entraînements de sa mémoire. Suffira-t-il du nom du maître pour protéger le disciple? et dans le conflit de tant d'inimitiés que le temps n'a pas encore amorties, le lutteur, moins aguerri, évitera-t-il toujours l'effort des armes troyennes en se retirant derrière le bouclier d'Ajax?
P. 125. M. Cadet de Gassicourt est le héraut (ne faut-il pas lire héros)? qui a pris d'assaut la croix du portail de Saint-Germain-l'Auxerrois.
La lettre de M. Cadet de Gassicourt est citée plus haut ; et ceci n'est qu'un deuxième coup d'assommoir. Mais aussi c'était bien la peine d'écrire à un homme tel que M. de Chateaubriand pour user d'un pareil langage. L'auteur, il est vrai, se vengea, un peu plus peut-être qu'il ne l'aurait dû, en style trop semblable à la diction du provocateur. « L'apothicaire voltairien et progressif » regimba contre l'aiguillon dans une seconde lettre publiée quelques jours après ce feuilleton de la Presse, et tout aussi oubliée maintenant que la première ; ausa deum lacessere bello.