Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 3)
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P. 304. Les truites et les perches, les martins-pêcheurs, etc.; le sassement du blutoir et les battements égaux du traquet.
N'y a-t-il pas encore là un certain abus du descriptif? On dirait d'un de nos plus jeunes romanciers ou du Ronsard, ancien poëte de la nouvelle école, suivant une expression de l'auteur. Et cependant Ronsard lui-même a dit .
Ny trop haut, ny trop bas; c'est le souverain style.
P. 305. Quant à effleurage, feurres.
L'effleurage est un terme de boulangerie; feurres est synonyme de paille. Et, à propos du maïs, l'auteur a appelé plus haut son fruit quenouilles ; nous disons panouilles en gascon pour panicule.
P. 305. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite dont la flamme embrassa le fond noir comme une couronne d'or radiée.
Ah ! la marmite à couronne d'or radiée! O poëtes !
P. 307. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais seul témoin du débat; mais, de tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.
Bravo ! bravo ! Et ce témoignage de la conscience était aussi chez les païens une invention de la justice suprême.
Invenit et Rhadamanthus Nocte dieque suum gestare in pectore testem.
P. 509. Maintenant, indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.
Mélancolique réminiscence d'un passage de l'Itinéraire, plus touchant encore. Ainsi les trésors amassés dans la jeunesse servaient aux besoins du vieil âge.
P. 310. Le père Aubry et l'obscure Atala.
L'épithète « obscure » a ici une longue portée, et montre la touchante Indienne, obscure à sa naissance, élevée dans l'avenir par le génie au premier rang des héroïnes de l'amour.
P. 312. Les lacs du Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd'hui à des docks où des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent avec les pirogues et les canots indiens,, comme les gros navires et les galères se mêlent aux pingues, aux chaloupes et aux caïques dans les caux de Constantinople.
Les réminiscences de l'Orient, accumulées dans ce volume écrit à Londres, viennent en grande partie de nos entretiens répétés sur nos communs voyages. M. de Chateaubriand aimait à en rapprocher, comme autrefois dans l'Itinéraire, ses souvenirs américains, et, l'imagination encore toute frappée de ces docks que nous venions de visiter ensemble sur la Tamise, il prophétisa pour les lacs du nouveau monde une égale et prochaine prospérité.
P. 319. Ces jeunes Américains dont le sang a fait naître un peuple.
On voit à plus d'un trait que cette remarquable appréciation des Etats-Unis de l'Amérique, commencée en 1822, n'a été achevée qu'après 1850.
P. 322. Parthénon, roi des temples !
Cette traduction n'est pas claire : Le pensée du poëte, c'est que le Parthénon, roi des temples, a survécu à tous ses dieux. Au surplus, cette citation des vers d'un Américain n'est pas de nature à donner de la muse du nouveau continent une idée très-favorable. L'auteur eût trouvé mieux à dire et beaucoup plus à louer s'il eût connu quelque chantre moderne des immensités jadis indiennes; Longfellow, par exemple, et l'étrange poëme de Hiavatha, devenue la folie de l'Amérique, qui lui eût rappelé les légendes des Natchez.
P. 327. Imbelliqueux, attrempé.
Imbelliqueux, qui n'est pas même latin, ressemble trop à imbécille pour entrer jamais dans notre langage français. Et attrempé est un terme de fauconnerie pour désigner un oiseau qui n'est ni gras ni maigre. Mais dans cette phrase, «ce qui convient à la complexion d'une société libre, c'est un état de paix modéré par la guerre, et un état de guerre attrempé de paix, » - Le mot attrempé semble venir de l'italien attemperato, mitigé. Et pourquoi ne serait-il pas permis de l'accueillir sous cette nouvelle acception?
Licuit semperque licebit
Signatum præsente nola producere nomen.
HORACE, Art. poét., v, 59.
P. 328. Aux États-Unis une aristocratie chrysogène est prête à paraître avec l'amour des distinctions et la passion des titres.
Chrysogène, née de l'or; terme nouveau, inventé par l'auteur et qui s'applique à bien d'autres pays, tour à tour républicains ei monarchiques. Cette aristocratie de l'or aura passé dans le sang américain par tradition de la mère patrie, car l'on dit en Angleterre de certains membres de la chambre des lords qu'ils sont nommés en raison de leurs richesses, by influence of wealth.
P. 329. Un cadet de Gascogne, abordant avec la cape et le parapluie au rivage républicain, s'il a soin de se surnommer marquis, est considéré sur les bateaux à vapeur.
Les cadets de Gascogne, que l'auteur cherche ici à tourner en ridicule, n'ont-ils donc pas, comme il le dit des cadets de Bretagne, « offert leur obscur dévouement « aux Bourbons, » (p. 306), qui n'en avaient pas besoin peut-être, mais qui pourtant depuis Henri IV, le roi gascon, ont su le mettre à profit ? Consultons les almanachs des diverses cours qui se sont succédé depuis cinquante ans aux Tuileries, et je me fais fort de trouver dans l'Ile de France, dont la capitale est Paris, dix fois plus de titres usurpés que dans la Gascogne, aussi loin qu'elle peut s'étendre.
P. 333. Placé sur la route des océans, à la tête des opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Américain semble avoir reçu de Colomb plutôt la mission de découvrir d'autres univers que de les créer.
Ce ne sont plus ici des mémoires biographiques, mais bien des considérations politiques dignes des plus belles dépêches de M. de Chateaubriand que, toutes sous mon écriture, connaissent seules les archives secrètes du ministère des affaires étrangères à Paris.
P. 336. Selon Hérodote, certaines fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or.
« Hérodote,» me disait M. de Châteaubriand, « est, avec « Homère, le seul auteur grec que je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoi qu'en dise Plutarque, une ombre de malice dans ses récits. Il est véridique et très-circonspect quand il touche aux antiques légendes. Enfin, il est aisé, abondant, et surtout clair et simple, premières vertus du style de l'historien. ›
Ce jugement est précieux quand il émane d'un écrivain qui ressemble peu à Hérodote. •
P. 358. Mon hamac craquait et blutait.
Cela veut dire • Mon hamac était secoué comme le blutoir qui passe la farine. Il y a là une harmonie imitative si rude, qu'elle a peut-être été cherchée.
P. 339. La mer boursouflait ses flots comme des monts.
Puisque l'auteur vient de nous ramener aux Grecs, rendons-leur cette image; Homère, avec bien plus de simplicité, a dit : Des flots pareils aux montagnes. s Et pourtant il ne connaissait que la Méditerranée.
P. 344. Un matelot, les cheveux épars et diluviés.
Diluviés pour ruisselants, expression latine de Lucrèce, détournée dans le langage commun de la grande image du déluge.
Omnia diluviare ex alto gurgite ponti.
Et, à propos de cheveux, n'y a-t-il pas aussi quelque chose à reprendre dans cette blonde chevelure de la future madame de Chateaubriand que l'auteur, ne se sentant, dit-il, aucune qualité du mari, va nous représenter enflée du vent ?
P. 344. J'amenais avec moi, non des Esquimaux des régions polaires, mais deux sauvages d'une espèce inconnue, Chactas et Atala.
Disons-le, en quittant le nouveau monde, pour écrire dans le tumulte de Londres ses impressions des solitudes de l'Amérique, l'auteur voulut, dès le début de ses travaux, et afin d'éviter les disparates, les confronter avec le Génie du Christianisme, où brillent Atala et Chactas. Ma bibliothèque portative de diplomate-voyageur ne contenant pas l'ouvrage, le libraire de l'ambassade fut mandé. C'était M. Dulau, qui s'était fait, pendant la Révolution, libraire du clergé français émigré (t. III, p. 213). Il était établi alors, comme aujourd'hui, à un coin de Sohosquare. M. Dulau me disait lui-même en 1851, toute sa surprise lorsque, très-jeune alors, après avoir contemplé le grand écrivain qu'il voyait pour la première fois, au lieu de la large commande de livres sur le droit des gens à laquelle il s'était préparé, il entendit l'ambassadeur lui demander uniquement son propre ouvrage, ce même écrit dont MM. Dulau avaient imprimé les premières feuilles en 1799. Il lui fut immédiatement apporté en neuf petits volumes in-18. C'était, si je ne me trompe, la septième dans leur ordre réel, mais la quatrième en titre des éditions qui en existaient alors; et j'ai vu depuis un précieux exemplaire de cette même édition, surchargé de notes marginales écrites de la main de l'auteur, dans la bibliothèque si doctement choisie de M. Cousin.
P. 350. Lucile voyait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune : « Faites donc, dis-je..., et pour éviter une tracasserie d'une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle. »
Il est clair que l'auteur se marie sans entraînement.
P. 353. Il est aisé d'avoir de la résignation, de la patience, de l'obligeance générale, de la sérénité d'humeur, lorsqu'on ne prend à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : Qu'est-ce que cela fait ?
On le voit, l'auteur fait honneur à son défaut principal, l'ennui, des qualités qu'il se reconnaît. Que de fois j'ai entendu ce : Qu'est-ce que cela fait? s'échapper avec une sincère indifférence de la bouche de M. de Chateaubriand, et avec un malicieux sourire des lèvres de madame de Chateaubriand, dont l'époux fait valoir ici le caractère aux dépens du sien !
P. 356. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant le respect, sinon toujours la force des devoirs.
Honneur à madame de Chateaubriand! II y a trop à applaudir et à critiquer dans le reste de ce jugement intime et tout de ménage, pour en suivre le développement. Ce serait profaner le tableau de famille le plus ressemblant ; et cela n'est permis qu'à l'auteur.
P. 357. Je me mariai à la fin de mars 1792.
M. de Châteaubriand avait alors vingt-quatre ans accomplis.
P. 359. Le traducteur d'Ovide, Saint-Ange, se tenait quatre pour n'être pas bête, mais il ne pouvait s'en empêcher.
Ce trait spirituel de causerie venait de m'être dit le matin du soir où il fut consigné dans les Mémoires, et ce ne fut pas leur seul emprunt à nos conversations.
P. 361. Les conventionnels, ces béats de philanthropie, faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité pour le plus grand bonheur de l'espèce humaine.
L'auteur excelle dans l'ironie historique. Voici en regard ce que l'historien des Girondins, Lamartine, vient de nous dire sur la Convention :
« Elle appela le peuple au spectacle quotidien de la mort sur la place publique. Sa seule institution fut l'échafaud en permanence. Nul parmi cette assemblée ne fut assez courageux pour le renverser. La terrible machine fonctionnait encore d'elle-même quand ses moteurs étaient déjà des cadavres sans tête, couchés dans son panier. Elle s'arrêta d'elle-même aussi quand il n'y eut plus personne pour envoyer personne au tombereau. Voilà la lugubre vérité sur la Convention. »
(Lamartine. Cours de litt. Entr. Ix, p. 203.) Et, en terminant l'examen de ce second volume, pour repousser ces horribles images de nos révolutions, plaçons ici un souvenir de leur plus touchante victime : « On a trouvé au Temple, » me dit un jour M. de Chateaubriand, « sur le mur de la prison de madame Élisabeth, ces mots écrits de sa main : Les grandes tribulations sont de grandes bénédictions. De telles pensées, » ajoutait-il, « et de telles expiations doivent appeler tôt ou tard les regards de Dieu sur la race de saint Louis, tant persécutée par les hommes. »
Ce volume des Mémoires d'Outre-Tombe, écrit à Londres, comme une partie du tome qui précède, est celui dont j'ai surveillé de plus près l'enfantement. Je ne l'ai néanmoins connu en entier que par les feuilletons de la Presse : Et c'est alors que j'ai admiré dans sa plénitude cette puissance de souvenir et dans sa variété cet amour des contrastes qui refoulaient l'esprit de l'ambassadeur vers les solitudes de l'Amérique ou les amertumes de l'émigration. Ces pages lui offraient une distraction toujours préférée aux préoccupations de la politique, au style solennel des dépêches quotidiennes, enfin aux devoirs du monde et des affaires publiques que lui imposaient ses hautes fonctions.
P. 5. Presque toujours en politique le résultat est contraire à la prévision.
Cet axiome est emprunté à une dépêche de l'auteur datée de 1822, relative à la future expédition d'Espagne qu'il appelait de tous ses vœux et encourageait de toutes ses prophéties.
P. 12. Des spectateurs crottés, poudrés, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule, ou les bras nus croisés.
Ce tableau cynique d'un Pandémonium ressemble à ce qu'il veut peindre (la prise de la Bastille), et ceux qui l'ont vue ne le trouvent point exagéré.
P. 13. Dans ces préséances de hideur passait successivement, mêlée aux fantômes des seize, une série de têtes de Gorgone.
Hideur, substantif de « hideux, » n'a pas encore, dans la langue française, droit de bourgeoisie, mais le terme atteste l'indignation et la juste colère de l'écrivain.
P. 17. Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine.
Portraits de la main d'un témoin oculaire; il est curieux de les rapprocher des esquisses de Lamartine, historien à distance. Je choisis le plus célèbre : « Danton, inférieur, même en laideur, à Mirabeau, dont il avait été l'agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que lui, donné son nom à ses crimes.... Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul qu'elles étaient des passions...... Les coupables à imagination semblent, en raison même de l'exagération de leurs dits et déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid; et, dans le fait, ils le sont moins. Danton fut attrapé au traquenard qu'il avait tendu. »
(Chateaubriand.)
« Danton, le seul homme d'Etat de la Convention, s'il n'avait pas à jamais souillé son génie en le laissant tremper dans les massacres de septembre et dans l'institution du tribunal révolutionnaire, dont il aiguisa pour sa propre tête le couteau. Mais grand du moins par son remords, grand par ses roulements de foudre humaine et par ses éclairs d'inspiration patriotique. Grand même par ses frustes excès de style, qui rappelaient en lui le Michel-Ange du peuple, ébréchant le marbre, mais creusant à grands coups d'images la physionomie. »
(LAMARTINE, Cours de litt. Ent. IX, p. 204.) Ainsi l'historien sévère par amour de l'équité, et le poëte indulgent par alliance avec la république, ont confondu sur leurs palettes les mêmes couleurs.
P. 21. C'est moi qui ai fait instituer ce tribunal infâme. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. - Phrase qui plus d'une fois a été pillée.
Allusion à Benjamin Constant et à M. Laffitte mourants, qui, dit-on, ont exprimé leur repentir politique par cette même parole déjà célèbre : : « J'en demande pardon . « à Dieu et aux hommes! » - « Esprits impatients, » me disait l'auteur, « ils ont mieux aimé abattre que réparer l'édifice. Ils se sont fièrement nommés constitutionnels, quand ils renversaient la constitution, en sapaient la base, et sur les ruines d'un principe couronnaient un accident ! »
P. 24. Conformant sa conduite à ses paroles, Camille Desmoulins ne consentit point à son supplice.
Expression de Lucain : Nullo gemitu consentit ad ictum. C'est de Pompée qu'il s'agissait. Corneille a traduit ainsi :
Aucun gémissement à son cœur échappé
Ne le montre en mourant digne d'être frappé.
P. 25. Leurs apparitions complètent les songes variés de ma vie, et viennent se faire inscrire sur mes tablettes d'Outre-Tombe.
Tout cet article rétrospectif et ce raccourci de 1791 et 92 n'a point été écrit à Londres; il a été cousu plus tard aux Mémoires. Il n'en est pas moins énergique, et parfois beaucoup trop. Mais il y a là bien des mots qui restent, tels que « il paraît qu'on n'apprend point à mourir en « tuant les autres. »
P. 51. J'ajouterai à ces exemples.
Ceci, en effet, est évidemment ajouté, et a été retouché plus d'une fois même avant la révision suprême de 1846. De tels passages et certains autres fréquemment remaniés par l'auteur me remettent en mémoire un studieux et patient éditeur des poëmes faussement attribués à Virgile, quand il écrivait au bas de ses remarques successives pour leur donner une date. Scribebam... refingebam... et iterum... postremum. « Les Mémoires d'Outre-Tombe, » a dit M. Nettement, « auxquels il travailla trop pour sa gloire, « dévorèrent la meilleure partie de ses journées. »
P. 34. J'assistai au baptême de cet enfant qui ne devait voir son père et sa mère qu'à l'âge où la vie n'a point de souvenir, et apparaît de loin comme un songe immémorable.
Il s'agit ici de Christian de Chateaubriand, que nous retrouverons jésuite à Rome. Immémorable, mot nouveau qui ne me semble pas parfaitement clair. « Ma mémoire, » me disait l'auteur, « remonte bien haut dans mon enfance; il me semble même parfois qu'elle va jusqu'à ma nourrice. Mais là je ne trouve plus que le chaos et l'obscurité qui menacent peut-être de près mes derniers jours. »
P. 37. Ce moine me rendit les quinze cents francs avec lesquels j'allais m'acheminer vers l'exil; faute de cette petite somme, je n'aurais pas émigré. Que serais-je devenu? toute ma vie était changée; si je faisais aujourd'hui un pas pour retrouver un million, je veux être pendu !
Ces retours sur ce qui aurait pu changer l'existence de l'auteur lui ont été vivement reprochés comme autant d'accès d'amour-propre; et en effet ils sont trop multipliés pour être toujours piquants. Celui-ci finît par un trait d'humour à l'anglaise.
P. 40. Barrère était de l'espèce de ces tigres qu'Oppien fait naître du souffle léger du vent. Velocis Zephyri proles.
Je ne sais où M. de Chateaubriand a puisé cette citation. Les trois mots latins dont il l'accompagne ne sont pas traduits d'Oppien. Car voici ce que dit le poëte grec :
« Le Tigre égale à la course le Zéphyre son père. Mais certes il n'est pas son père; qui pourrait croire de telles choses? »
C'est Claudien qui a dit, en parlant de la tigresse, Hyrcana mater : frémit illa marito mobilier Zephyro. (De rapt. Pros., liv. III, v. 265.)
P. 47. Les rossignols chantaient en tardivité.
En tardivité n'est pas français. Cela veut dire sans doute : les rossignols faisaient entendre un chant tardif. Que de fois, dans la partie la moins fréquentée des bois de Kensington, M. de Chateaubriand s'est-il arrêté avec moi pour écouter le rossignol! « Je ne l'ai jamais entendu dans les forêts d'Amérique, » me disait-il, « mais j'y ai reconnu, voltigeant autour de moi, le passereau des neiges, et sur ma tête le courlis qui annonce la fin de l'orage. Dieu donna le rossignol à l'Europe pour charmer des oreilles civilisées. »
P. 50. Lecteur; je ne perds pas de temps, je bavarde avec toi. L'auteur semble s'excuser lui-même de tant d'érudition incohérente et de tant de souvenirs de l'histoire de France du douzième siècle, mêlés à sa propre histoire.
P. 52. Ces Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu'ils nous avaient envoyées, et que nous leur remettions en passant, nous contentant de nos épées.
J'ai toujours remarqué chez ce petit gentilhomme de province, puisque l'auteur veut bien s'intituler ainsi, autant de haine que de mépris pour les grands seigneurs de Versailles, qu'il nomme si plaisamment ici des Hercules.
P. 54. Cette émigration fate m'était odieuse.
L'épithète fate est si malheureuse, qu'il faut croire à quelque faute d'impression.
P. 57. Il est curieux d'entendre aujourd'hui d'ignorants philosophes et des démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque tout, avaient été des gentilshommes.
Observation piquante et admirablement exprimée. M. de Chateaubriand est peut-être, de tous nos grands écrivains, celui qui a le mieux manié l'ironie. Genus perelegans; et cum gravitate salsum, a dit Cicéron.
P. 69. En mangeant notre gamelle.
Un ne mange pas la gamelle, sorte d'écuelle de bois des équipages marins. On mange à la gamelle; et il ne faut pas que l'affectation du style familier nous fasse oublier la langue ou la grammaire. C'est au retour d'un somptueux festin auquel nous avions assisté chez le marquis de Stafford que l'auteur se mit à tracer le tableau si exact de l'indigence des émigrés. Toujours ami des contrastes, il venait de me parler de sa ratatouille; et je vois encore le sourire avec lequel il me dit : Je faisais la soupe à merveille.
P. 71. Toute cette troupe pauvre, ne recevant pas un sou des princes, faisait la guerre à ses dépens, tandis que les décrets achevaient de la dépouiller, et jetaient nos femmes et nos mères dans les cachots.
Ceci n'est nullement exagéré et n'en est que plus glorieux pour la mémoire de ces hommes presque tous disparus, et victimes de l'honneur.
P. 72. Maintenant un traînard dans ce monde a non-seulement vu mourir les hommes, mais il a vu mourir les idées; principes, mœurs, goût, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu : il est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.
Il faut dater de 1831 ce remarquable paragraphe et le suivant. Un y trouve le correctif d'une secrète humeur contre l'émigration, que l'auteur laisse percer tout en émigrant. Ces derniers traits me rappellent une soirée de Londres, où M. de Chateaubriand entra sur le même sujet en discussion avec un gentilhomme français, ancien émigré, lequel faisait bon marché de son passé et s'accusait d'avoir franchi la frontière par égard pour la mode; or la mode avait encore sur son esprit tant d'autorité, qu'il en avait fait le titre d'un poëme écrit en rimes légères. M. de Chateaubriand terrassa son antagoniste. Le combat eut d'autres témoins que moi; et tous ne peuvent avoir oublié l'admiration qui leur était restée des nobles sentiments exprimés par le vainqueur. C'était une éloquente paraphrase du texte suivant que j'ai retrouvé plus tard dans l'Essui sur les Révolutions, dédié à tous les partis.
« Si l'on considère sans passion ce que les émigrés ont souffert en France, quel est l'homme maintenant heureux qui, mettant la main sur son cœur, ose dire : Je n'eusse pas fait comme eux ? »
P. 77. Nous filâmes un boyau parallèle.
L'auteur employait volontiers dans ses conversations familières ces locutions techniques du génie militaire qui lui rappelaient les études de sa carrière primitive.
P. 83. Nos pères croyaient que les patrons des hameaux, Jean le Silentiaire, Dominique l'Encuirassé, etc., n'étaient point étrangers au triomphe des armes par qui les moissons sont protégées.
Ce trait d'histoire s'éloigne tellement du récit, qu'il laisse deviner sa date. C'est très-probablement un ajouté de l'époque où l'auteur écrivait ses Etudes sur l'histoire de France et sur le douzième siècle; et le vers cité, d'une latinité médiocre, est encore un souvenir de la Philippide de Guillaume le Breton.
P. 86. Hugues Métel parle d'un loup qui résolut d'embrasser l'état monastique; mais, n'ayant pu s'habituer au maigre, il se fit chanoine.
Autre écornure des recherches préparatoires pour les Études historiques. Hugues Métel était un littérateur du douzième siècle. Il se vantait de composer jusqu'à mille vers en se tenant sur un pied, stans pede in uno. Facilité renouvelée de Lucilus, qui dictait ainsi deux cents vers en une heure, si l'on en croit Horace; et le chantre de Tibur semble regretter cette fécondité. Il est bizarre que; en tête des poésies de Métel, la meilleure, intitulée : D'un loup qui se fit hermite, soit de Marbode, évêque de Rennes, son contemporain, et c'est bien à cet apologue que l'auteur fait allusion.
P. 91. Marché du camp.
Parmi bien des termes inusités qui apportent à ce tableau du camp de Thionville des énigmes ou de pittoresques trivialités, je relève : 1° « Les moustaches tristes, les « yeux faisant la virgule, il pleuvinait, » termes de bivac ; 2° les fouées. J'ai entendu nommer ainsi les chasses aux oiseaux qui se font la nuit à la clarté des torches, telles qu'on les pratique en Gascogne, où on les nomme jonques, ou à Rome, métier des lanciatori, prohibé par le pape Léon XII; 3° le ramenteur, terme qui doit venir de rammentevoir : ce vieux mot me semblerait alors assez mal composé. En italien, on dit rammentatore. - Rammenta ti ben mio. (Métastase.)
P. 94. Tout à coup Dinarzade s'écria, comme hors de lui : Or, messieurs, cette dame des grandes compagnies, c'était la mort.
Cette légende, dont tout l'effet est à la fin, écrite à Londres trente ans après le siége de Thionville, est un effort de mémoire ou d'imagination. Au reste, j'ai vu l'auteur prendre grand plaisir aux contes de revenants et de vampires, fort à la mode en Grèce, disait-il, du temps de son voyage. Il avait appris en Morée l'histoire des apparitions du célèbre Broukolakas, chansonnées par les nourrices de Corinthe et d'Athènes, et il les racontait volontiers.
P. 100. Quand les Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans l'intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête. Le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J'ai été le chien du vaisseau de la légitimité.
Sans doute l'application d'une similitude si soigneusement poursuivie était de nature à tenter l'auteur, mais convenons qu'imaginée sous les lambris dorés de l'ambassade à Londres, elle perdait quelque chose de son apropos.
P. 100. Je préférais la pauvre petite île d'Aaron aux cent villes de la Crète.
Si j'explique ici que la petite île d'Aaron est la presqu'île où est situé le rocher de Saint-Malo, c'est uniquement pour obéir aux préceptes de mon maître et ne laisser rien d'obscur dans son récit.
P. 100. Je disais comme Télémaque... L'âpre pays qui nourrit des chèvres m'est plus agréable que ceux où l'on élève les chevaux... Le candide Ménélas.
l'armi les interprètes d'Homère, c'est madame Dacier qui, la première, a fait honneur à Télémaque de ce doux sentiment de la patrie; mais il ne se trouve point dans le texte grec, et Horace, tout en louant la sagesse du jeune héros, l'a supprimé. (Epit. viI, liv. I, v. 41.) Pope l'évite, Voss, l'exactitude même, dit :
Ziegenweide ist jene, doch werth vor weiden der Rosse.
Ce qui sonne tout autrement. Enfin Salomon Certon, sous Henri IV, et de nos jours M. Bignan, s'expriment ainsi :
Ithaque est misérable en prés, en bois, en vaux,
Et n'étend point ses champs assez pour les chevaux. (CERTON.)
Son rude sol convient à des chèvres sauvages
Et ne saurait nourrir de féconds pâturages. {BIGNAN.)
Télémaque n'a pas dit autre chose, et voici le vers grec, qu'on me pardonnera de citer dans l'intérêt de ma rectification :
Αἰγίβοτος, καὶ μᾶλλον ἐπήρατος ἱπποβότοιο.
Odyssée, liv. Iv, v, 606.
Quant à Ménélas, Homère a dit : Bory arabes; bonus secundum vocem; mot à mot, à la voix forte, soit le bon commandant, puis le vaillant, le blond, mais jamais le candide Ménélas. « J'ai toujours beaucoup aimé l'érudition, » me disait l'auteur, « quoiqu'elle touche de bien près au pédantisme. »
P. 105. Libba, une sourde-muette allemande, n'avait jamais entendu la voix de celui qu'elle aimait, et n'entendrait point le premier cri de l'enfant qu'elle portait dans son sein. Si le sépulcre ne renfermait que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y être descendue.
Que penser de cette Libba, sourde-muette, qui suit son amant sous la tente, et de la phrase énigmatique qui ter- -mine l'épisode? Pourquoi donc tout dire? L'auteur, dans ses autres œuvres, a poussé rarement aussi loin l'affectation de la pensée.
P. 110. Riouffe.
Riouffe, homme de lettres, helléniste, affilié aux Girondins, incarcéré sous la Terreur, tribun, préfet sous l'Empire, a écrit les Mémoires d'un détenu sous la tyrannie de Robespierre, et c'est de là que vient cet extrait.
P. 112. La comtesse de Saint-Balmont.
Après tant de rapprochements historiques, on pouvait supprimer la comtesse de Saint-Balmont, héroïne assez peu connue. Elle avait été surnommée l'Amazone chrétienne, et elle a écrit quelques tragédies. Ce souvenir, comme celui qui suit, était sans doute resté à l'auteur de ses patientes études pour écrire son Analyse raisonnée de l'histoire de France; et c'est ainsi que les Mémoires d'Outre-Tombe se sont enrichis souvent et embarrassés quelquefois de notes qui n'avaient pas été prises pour eux.