Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 3)
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Ici je continue à restreindre mes observations; et je signale en passant de rares négligences grammaticales ou des beautés de style. Je n'écris pas pour dispenser de recourir aux Mémoires d'Outre-Tombe; ce serait, surtout dans ce volume, priver le lecteur de fortes et puissantes émotions. Je le répète, j'ai étudié principalement ce texte sous un point de vue littéraire ; si quelques réflexions politiques m'échappent de loin en loin, c'est qu'en moi l'habitude d'un autre temps l'emporte, ou qu'un souvenir de mon ancien métier m'entraîne, ou bien enfin que je cherche à mieux faire ressortir ainsi le caractère et le talent de l'homme qui confondait si souvent les lettres et les affaires publiques dans une même pensée. En cette occasion, comme en toutes les autres, le critique, je demande qu'on le remarque, rencontre pour lui-même une situation toute différente de celle de son auteur ; il reste seul de sa personne sur la brèche et se bat, è ses propres risques, quand l'autre, échappé à la scène du monde, n'encourt plus de périls que pour sa mémoire et a pris pour jamais asile dans le temple de l'immortalité.
P. 22. Une dame de Montmorency, dit Bonaparte dans Las-Cases, se serait précipitée pour renouer les souliers de l'Impératrice.
Heureux les enfants que Dieu destine à racheter les faiblesses de leurs pères ! Cette dame de Montmorency, si malignement désignée à Sainte-Hélène, nous a donné dans sa fille, la princesse de Bauffremont, un modèle de courage et de fidélité.
P. 65. Force fut de renoncer à la bombe des nuées, mais les artifices restèrent à Rostopchine.
Ne fallait-il pas ici une épithète au mot « artifices, » pour éviter le double sens et rejeter le calembour?
P. 70. Pour moi, la terre fût-elle un globe explosible, je n'hésiterais pas à y mettre le feu s'il s'agissait de délivrer mon pays.
Hyperbole à la Lucain qui ne déplaît pas au premier aspect : Il faut un moment de réflexion pour s'apercevoir que le pays délivré et le libérateur sauteraient en même temps que le globe.
P. 71. Moscou semblait amenée là pour épouser Napoléon. Réminiscence de sa romance du Dernier des Abencerrages, que l'auteur s'amusait parfois à chantonner :
Grenade répond :
Grand roi de Léon,
Au Maure liée Je suis mariée.
M. de Chateaubriand prêtait une grande attention aux chants populaires. Il aimait les Folies d'Espagne, les chants du Cid qu'il a imités en vers; puis les couplets bretons et les vieux refrains de nos provinces : « Ces cris de l'âme du peuple, » disait-il, « le peignent mieux que des chapitres entiers de son histoire. »
P. 72. La Scritta morta :
La lettre de mort. Terme qui ne signifie pas en italien le testament, mais l'écrit suprême. Et, malgré moi, le mot me remet en mémoire la lettre de mort de Zamire adressée à Tristan de Léonais, dans la Table-Ronde : « Ami Tristan, bien aimé de mon cœur, » etc. Si le lecteur des Mémoires se sentait un moment fatigué de frémir à toutes ces grandes et lugubres images qui s'agitent devant ses yeux, il ne peut mieux faire que de s'attendrir à ces vers si touchants de notre vieille langue, rapportés dans le poëme de Creuzé de Lesser qui eut aussi sa vogue. Il trouvera cette lettre de mort, en style gaulois, et interrompue par la destinée, immédiatement au-dessus de ces mots qu'y ajoute le poëte moderne :
Ici les pleurs et le sang de Zamire
Laissaient pleurer, mais ne laissaient plus lire.
P. 107. Le jour grandissant éclairait des cercles de fantassins roidis et morts autour des bûchers expirés.
Ici règne un peu de confusion, comme pour imiter la fatale retraite de 1812, et un certain abus d'antithèses ; un « ost sain, » qu'il faut traduire en latin pour le comprendre, exercitus incolumis. « Bien qu'en l'ost des Grégeois Hector ruast le feu, » a dit Ronsard. Mais le tout aboutit à une grande image militaire : « Rien n'était triste comme cette diane lugubre, appelant sous les armes des guerriers qu'elle ne réveillait plus. » Et dans tout le morceau, comme dans ce que j'en ai cité, il faut remarquer la puissance des épithètes.
Aucun écrivain français n'a possédé à un aussi haut degré que M. de Chateaubriand l'art difficile de l'épithète. Il les coordonne en les multipliant, les frappe toujours d'une pensée ou d'une image, et les soumet aux règles d'une constante harmonie : « Soignons l'épithète, » me disait-il quand il relisait à Londres, en s'apprêtant à la signer, la prose de mes lettres de chancellerie : « l'épithète est aussi fille de l'inspiration. Bien placée, et à image, elle illumine la phrase : oiseuse et vulgaire, elle l'alourdit. Le grand style du dix-septième siècle la ménage : notre école moderne la prodigue, et s'y perd. »
P. 147. Après tant de calamités et de faits héroïques, il est rude à la fin de n'avoir plus à choisir dans les paroles du sénat qu'entre l'horreur et le mépris.
Dans le cours de cette sanglante ironie, Lacépède, qui parle en son nom, paye pour le Sénat tout entier.
Lacépède fut doux et obligeant pour ses compatriotes. En ma qualité d'Agénais, je le vis en 1820, quand il était redevenu à la chambre des pairs collègue de M. de Chateaubriand. Cet aimable savant, encore tout meurtri des secousses politiques, eut le bon goût de ne parler que de musique à ma jeunesse, ignare qu'elle était en histoire naturelle. Il aimait encore passionnément dans ses derniers jours ce plaisir de ses premiers ans; et il mêla dans la conversation certains souvenirs des chansons du pays, qu'il n'avait point oubliées, et qu'il fredonnait dans notre commun langage. C'est l'idiome sonore qu'a immortalisé Jasmin.
P. 167. Te, janitor orci.
M. de Chateaubriand admirait singulièrement cet hymne. de Virgile jeté dans l'Enéide comme une riche parure épique. Il le savait en entier par cœur : « Je l'ai appris, » me disait-il, « en face de ces lieux témoins des prodiges d'Hercule que vous avez vus comme moi, Troie, la Crète, Némée. Rien ne se grave mieux dans la mémoire que des vers dont on a fait soi-même sur place l'application; surtout quand ils émanent de la lyre qui a fait vibrer les plus parfaits accords. »
P. 172. Kœrner n'a qu'une crainte, celle de mourir en prose : Poésie! poésie! s'écrie-t-il, rends-moi la mort à la clarté du jour.
C'est la parodie d'un hémistiche d'Homère (Iliade, liv. XVII, v. 646), que Boileau s'excuse d'avoir mal traduit ainsi pour éviter, dit-il, d'être faible en notre langue :
Grand Dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux,
Et combats contre nous à la clarté des cieux.
Mais voici qu'avec ses ménagements le grand interprète de Longin a induit en erreur J. J. Rousseau. Celui-ci commente à son tour, dans l'Emile, la sublime pensée qu'il a lue sans doute uniquement dans la traduction de Boileau : « Ajax eût craint, » dit-il, « de se mesurer avec Achille, et défie Jupiter au combat, parce qu'il connaît Achille et ne connaît point Jupiter. » - Qui donc reconnaîtrait ici Ajax travesti en esprit fort du dix-huitième siècle? Je conclus une fois encore que, pour comprendre Homère, et surtout pour le juger, il faut savoir la langue qu'il parlait; et que, fut-on Rousseau, on ne parvient pas sans étude à la deviner.
P. 174. Les femmes se plaisent, disait Tyrtée, à contempler le jeune homme resplendissant et debout.
Voici ce que dit Tyrtée; et j'ai d'autant moins de scrupule à rectifier cette traduction, que l'auteur l'a empruntée toute faite au recueil des petits poëmes grecs du Panthéon littéraire, et s'est ainsi dispensé de la corriger lui-même : - « Tout sied au jeune guerrier : Tant qu'il a la brillante fleur de l'âge, les hommes le contemplent, les femmes l'aiment quand il vit, et il est beau même quand il tombe au premier rang. » - Or cette noble image de Tyrtée est le reflet d'une plainte du vieux, Priam (Iliade, ch. xxII, v. 72.) Car Homère a inspiré, sans exception, tous les poëtes de la Grèce venus après lui.
P. 238. Ce fut durant ces jours critiques que je lançai ma brochure de Bonaparte et des Bourbons : ou sait quel fut son effet.
« On m'a beaucoup reproché, »-me disait a kome, en 1828, M. de Chateaubriand, « la véhémence de mon écrit sur Bonaparte en 1814. On oublie d'abord qu'il fallait frapper le colosse encore debout, et montrer au peuple d'un côté celui qui venait de l'appauvrir de sang et d'or, en l'humiliant jusqu'à lui faire voir dans l'invasion étrangère une délivrance; de l'autre, cette antique famille qui lui donnait la paix, l'impôt discuté, et l'hérédité des traditions françaises. Ensuite, adversaire constant et reconnu, j'étais dans mon droit. Ah! je n'ai pas répété alors la moitié de ce que disaient de Napoléon tous ces généraux qu'il avait associés à ses entreprises ; ces ministres qu'il avait accablés de richesses et d'honneurs, ces républicains qu'il avait baronisés,. ces courtisans qui faisaient la vieille parade dans son antichambre. Souvenez-vous-en, nous n'étions certes pas les plus bruyants parmi les détracteurs, et le zèle des ennemis naturels était bien pâle devant la haine des amis transfuges. C'était la mode de se ruer sur le lion à l'agonie :
Ce lion, terreur des forêts,
Pleurant son antique prouesse;
Et qui fut attaqué par ses propres sujets,
Devenus forts par sa faiblesse »
Puis' il ajoutait comme ici : « Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincere, alors même que j'attaquais Napoléon avec le plus de vivacité. Je lui saurai toujours gré d'avoir abattu la guillotine à coups de sabre, et détrôné l'anarchie à coups de victoires; mais lui, se rabaisser au rôle d'usurpateur ! » - «Être Bonaparte, et se faire Sire! » disait Paul-Louis Courier, il aspire à descendre. »
P. 246. Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur. Les vers de M. J. Chénier, cités ici par une sorte de générosité envers l'homme dont l'auteur venait de flétrir la conduite politique, furent composés en 1805, mais ne parurent qu'en 1814 ; et c'est ainsi que le nom de M. J. Chénier peut se trouver sans anachronisme parmi les publicistes dont les écrits étaient à l'unisson de la célèbre brochure de M. de Chateaubriand.
P. 253. Les viletés du présent.
Comme je chicanais un jour M. de Chateaubriand sur la nouvelle acception de ce mot « viletés, » qu'il substituait volontiers dans la conversation à « avilissement : » - « Que voulez-vous? » me dit-il, « à des actes presque inouïs, tant ils sont serviles, il faut des expressions insolites. D'ailleurs, je n'ai eu que la peine de transformer en substantif l'adjectif que Bonaparte appliquait lui-même à son sénat : - Louis XVIII, affirmait-il, a usurpé la couronne, car il n'a été appelé au trône que par un vil sénat dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI. »
P. 264. Si l'Empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son mépris. (Ordre du jour du 4 avril 1814.)
Réfutation impériale de l'observation qu'on vient de lire au début de ce volume (p. 4). Napoléon en avait eu connaissance, car elle se trouve, ce me semble, dans la brochure De Bonaparte et des Bourbons. Je la répète ici : - « Quant aux peuples, jamais homme n'en a moins « tenu compte et ne les a plus méprisés que Bonaparte. » - M. de Chateaubriand, auteur de la remarque, met une certaine complaisance à voir ses paroles si vivement commentées ; et par qui?
P. 266. En rencontrant pour la première fois le nom du prince de Bénévent, je devrais parler du personnage; mais je réserve son portrait pour la fin de mes Mémoires.
Eh quoi! l'auteur n'en a-t-il pas assez dit déjà ? Et ces trois lignes du présent volume: - « Le savoir-faire était « le génie de cet homme de compromis et de marchés. » - « Quand M. de Talleyrand ne conspire pas, il trafique. » - « Madame de Talleyrand que Bonaparte « avait attachée à son mari comme un écriteau. »
P. 322. On entendait des aides de camp du dernier tyran militaire discuter de la liberté inviolable des peuples, et des régicides soutenir le dogme sacré de la légitimité. Ces métamorphoses seraient odieuses si elles ne tenaient en partie à la flexibilité du génie français.
Cette « flexibilité » ou cette inconstance appartiennent à tous les peuples qui ont subi de grandes révolutions : Je cause beaucoup, » écrit Cicéron à Atticus, « avec les hommes de nos bourgs et de nos campagnes. Ils ne pensent à autre chose qu'à leurs terres, à leurs petites maisons, à leurs petits écus (nihil prorsus aliud curant, nisi agros, nisi villulas, nisi nummulos suos.) Et voyez. comme tout change ! Celui qui avait leur confiance, ils le craignent ; et ils aiment celui qu'ils redoutaient. Or je ne puis considérer sans affliction par combien de nos fautes et de nos défauts nous en sommes venus la : Id, quantis nostris peccatis vitiisque evenerit, non possum sine molestia cogitare. »
(Cicéron à Att., liv. VIII, Ep. 13.)
P. 324. Madame de Montcalm.
Cette aimable sœur du duc de Richelieu recherchait beaucoup M. de Chateaubriand au début de la Restauration. Je me souviens avec une sincère reconnaissance qu'elle voulut bien signaler à ma jeunesse plus d'un écueil de ce monde où je venais d'entrer ; puis, quand je partais avec l'ambassadeur pour Londres, elle me dit : « N'espérez pas vous l'attacher. Chez ces génies qui expriment si bien le sentiment, le sentiment réside peu. Leur estime, leur confiance même, ne mène pas à l'affection. Trop ardemment épris des chimères qu'ils se créent en dedans d'eux-mêmes, ils n'aiment rien au dehors. Par une pénétration qui leur est propre, ils jugent de prime abord ceux qui les approchent. Dès lors, quand ils se sont emparés de vous, ils se mettent à l'aise, car ils savent que, pour vous garder à jamais, ils n'ont pas même besoin de la réciprocité. s
P. 325. La conduite et l'ingratitude des personnages élevés par la révolution furent abominables envers celui qu'ils affectent aujourd'hui de regretter et d'admirer.
Et, après cette glose, vient le plus irréfutable développement et la plus éloquente énumération de ses preuves. Puis à côté de ces « impérialistes et libéraux, faisant queue pour jurer haine à la nouvelle dynastie proscrite, amour à la race antique qu'ils avaient cent et cent fois condamnée, » on lit ceci : « Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle part, on nous comptait pour rien; on nous recommandait de ne pas crier trop haut Vive le roi! d'autres s'étant chargés de ce soin. » C'est la dialectique pressée du logicien et l'ironie du misanthrope, suivies d'un saisissant tableau tracé par la main d'un grand peintre.
P. 334. Madame de Duras, femme excellente, qui me permettait de l'appeler ma sœur.
Madame la duchesse de Duras cherchait à prolonger jusqu'à Londres sa fraternelle influence au profit de M. de Chateaubriand. Voici quelques lignes de l'une des nombreuses lettres qu'elle m'adressait pour tenir en haleine ma sollicitude journalière des intérêts de l'ambassadeur.
« M. de Chateaubriand ne gâte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gâté lui-même par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise. Faites-moi le plaisir de lui donner quelques bons conseils à ce sujet, et tâchez qu'ils ne soient pas perdus comme les miens... On est bien occupé ici de la mort du duc de Richelieu ; c'est une perte pour la France, en regardant plus loin que le moment actuel; mais c'est ce qu'on fait rarement. Je voudrais bien avoir sur cet événement l'avis de votre chef, et j'ai recours à vous dans ma détresse; car il m'est impossible d'avoir une réponse de M. de Chateaubriand, et ses lettres ont toujours l'air d'être écrites le pied dans l'étrier. Dans le peu qu'il me dit, il m'effraye; et je tremble de ses énormes dépenses. J'ai vécu si long-temps à Londres, que je sais comme on y est entraine bien plus loin qu'on ne veut. Veillez à cela, de grâce, pour lui épargner les dettes et les embarras de fortune, a qui viennent, dans l'ordre des chagrins, tout de suite après ceux du cœur. » (24 mai 1822.)
P. 377. Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé quand je parlais courage; pour un révolutionnaire quand je parlais liberté?
Que de fois l'auteur m'a fait entendre cette amère pensée, et presque dans les mêmes termes ! « Aveugles ministres, » me disait-il encore au mois de mars 1830, « ils courent à la ruine de la monarchie : la cécité ne tient pas lieu de vaillance, et n'a jamais remporté de victoires. »
P. 378. Courir sus en 1815 ! courir sus ! et sus qui? sus un loup? sus un chef de brigands? sus un seigneur félon? Non : sus Napoléon qui avait couru sus les rois, les avait saisis et marqués pour jamais à l'épaule de son N ineffaçable.
Quelle verve! I! y a dans ses deux pages une admirable invective arrachée à l'indignation du Français contre ces mêmes aveugles ministres dont il allait partager les dangers et l'exil.
P. 385. A l'aube, je vis des corbeaux descendre paisiblement des ormes.
Au rebours des Romains, M. de Chateaubriand n'attachait aucun triste présage à la présence de ces corbeaux qui saluent ici son départ pour Gand ; et il les aimait presque autant que les chats.
P. 387. Quant au vieux prince de Condé, les choses étaient un peu brouillées dans sa cervelle.
Pourquoi rire d'un vieillard tombé en enfance, quand on a si noblement parlé de son petit-fils, et que tous deux s'appelaient Condé? Voici, pour pendant de ce tableau, ce que M. de Chateaubriand a dit ailleurs du vieux capitaine en cheveux blancs : « Le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit tomber toutes les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit s'écrouler les toits paternels.» (Vie de M. le duc de Berry, licenciement de l'armée de Condé. )
P. 594. M. de Lally-Tolendal prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore que sa personne.
Ce portrait satirique de M. de Lally-Tolendal ne pouvait se lire qu'après la mort du peintre et du modèle. L'allusion qui le termine n'est pas encore assez ténébreuse et aurait dû ne se comprendre jamais. Quand il raillait Polyphème, Ulysse venait d'échapper à ses mains, et n'était pas encore hors de son atteinte.
P. 395. Un homme vous protége par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous valez: voilà pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre si doux.
Aperçu délicat et fin, merveilleusement exprimé. « Il y a, » me disait à Londres M. de Chateaubriand, « une distance énorme entre la femme anglaise et la femme française quant à leur influence sociale. Ici, elles n'exercent que l'empire de la beauté dans un rayon très-restreint. Chez nous, elles y joignent le caractère et dominent au loin par l'esprit. En Angleterre, elles se dévouent ; à Paris, elles dirigent et protégent. Rapprochez les héroïnes de Shakspeare de celles de Corneille, Emilie de Cordélia, et vous jugerez parfaitement des différences qui distinguent encore les femmes des deux pays. »
P. 397. Il était bien bon, ce duc de Bellune !
M. de Chateaubriand m'avait désigné pour accompagner à Vienne M. le duc de Bellune et m'avait dit : « Quand on m'a nommé premier secrétaire d'ambassade du cardinal Fesch à Rome, on m'a fait entendre que, l'intelligence diplomatique de l'ambassadeur n'étant pas très-développée, je me trouverais bientôt le maître des affaires; on peut vous en dire tout autant. » - M. le duc de Bellune refusa. Mais quoi! à l'époque qu'il rappelait, M. de Chateaubriand lui-même « ignorait jusqu'au premier mot de la diplomatie pratique » (T. V, p. 123); et quand, devenu ministre des affaires étrangères, « il destinait le maréchal Victor à l'ambassade d'Autriche, il n'avait pas sans doute oublié qu'un aussi bon esprit et une si excellente nature n'avaient pas besoin d'apprentissage. » (Ibid.)
P. 398. M. de Vaublanc disait avoir de tout dans son portefeuille.
Et c'était vrai. M. de Vaublanc, tantôt préfet à Marseille, tantôt ministre de l'intérieur à Paris, avait eu la bonté d'entr'ouvrir pour moi ce portefeuille d'où devaient sortir plus tard des poëmes, des tragédies et de curieux mémoires sur son temps.
P. 401. M. de Laborie multipliant ses courses autant que ses billets.
Pour perdre le moins de temps possible, M. de Laborie, toujours pressé, abrégeait souvent les phrases de ses billets de manière à les rendre énigmatiques. On se souvient encore dans sa paroisse de celui qu'il adressait à son curé, compris dans l'une de ses incessantes combinaisons politiques ou religieuses. - « Curé. Affaire. Demain, déjeuner. Poulet : si tendre, rôti ; si dur, bouilli : à vous. L. M. de Chateaubriand ne parlait jamais de M. de Laborie sans rire, et il s'en servait pourtant comme bien d'autres.
P. 410. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux seuls savent composer un livre.
Je me souviens de l'axiome; et M. de Chateaubriand le développait ainsi : « Les livres d'outre-Rhin et d'outre-Manche sont des fatras désordonnés ; on les écrit, on ne les compose pas. Voyez aussi les tables purement anglaises ou allemandes, on y mange, on y boit surtout, mais on n'y dîne pas. Je me tais sur l'Espagne et sur l'Italie, où la cuisine est totalement méconnue. En France! on festine; l'œil, le palais, l'intelligence, jouissent à la fois. Témoin mon illustre et fidèle Montmirel ! Il a fait l'ambassade de Londres, le congrès de Vérone, le ministère de la rue des Capucines à Paris. Il est créateur, il est génie : que n'a-t-il pu inventer l'art de dîner deux fois ! » Je dois le dire aussi, la gloire de Montmirel, que j'ai eu l'honneur d'avoir sous mes ordres, comme on vient de le voir, en ma qualité de surintendant du ménage de l'ambassadeur, ne s'arrêta pas comme nos carrières politiques. Il porta très-avant l'honneur de la fourchette française, et sa renommée est aujourd'hui une sorte de tradition. Son pudding à la Chateaubriand, né à cette époque, donna le jour au pudding à la Nesselrode, qui régna un peu plus tard; et tous les deux revivent, en se confondant, dans le pudding à la diplomate, lequel, m'a-t-on dit, vient de recueillir, au congrès de Paris (1856), les suffrages les mieux mérités.
P. 414. Nous nous mîmes sur les mérites de Thucydide, que le vin nous faisait trouver clair comme de l'eau.
Jeu de mots antithétique d'un goût contestable. Ce reproche d'obscurité que M. de Chateaubriand adresse ici indirectement à Thucydide, et qui a prévalu, ne me parait pas fondé. Cicéron semblerait l'avoir soulevé le premier et mis à la mode. Mais peut-être n'a-t-on pas pris garde à ce qu'en dit l'orateur romain. Ce sont les harangues de Thucydide seulement qu'il critique et qu'il trouve dans leurs sentences multipliées, entachées d'obscurités; de sorte qu'on « n'en peut rien tirer pour l'usage public du Forum. Mais il est, » dit-il ailleurs, « d'une élocution si juste et si pressée, qu'on ne sait si les mots ornent les pensées, ou les pensées les mots. » - Il est très-vrai qu'on ne peut lire Thucydide aussi couramment qu'Hérodote ou même Xénophon ; et qu'il faut s'arrêter de temps en temps pour étudier le secret de sa pensée. N'en est-il pas ainsi de Tacite, et pourtant l'historien des Césars n'est obscur que pour ceux qui ne veulent pas comprendre ses grands enseignements. On peut ajouter que l'idiome grec, parvenu chez Thucydide au plus haut degré de concision et d'atticisme, devient aussi un obstacle à notre compréhension. Mais c'est là un argument contre notre savoir ou notre propre intelligence, et non contre la clarté de l'écrivain.
P 439. L'Angleterre, dans ses négociations avec les cabinets, se sert toujours d'un langage libéral qui n'est qu'une précaution contre la tribune parlementaire.
C'est ainsi que récemment, tout en déployant à Westminster le drapeau de la non-intervention, le gouvernement britannique des Grandes-Indes vient de confisquer ai profit des léopards le royaume d'Oude. « Que font-ils donc dans les Grandes-Indes pour la liberté de cent millions de blancs ou de jaunes, ces hommes d'Etat devenus tout d'un coup si scrupuleux, et passionnés de si fraîche date pour la liberté des nègres? » (Politique de la Restauration, p. 90.)
P. 461. Ce sénat qui rampait à ses pieds, maintenant blotti dans la pairie, n'avait-il pas décrété la déchéance de son bienfaiteur?
M. de Chateaubriand avait un fonds de verve inépuisable contre le Sénat et les jureurs : et, un jour qu'il avait lu devant moi, à l'évêque d'Hermopolis, cette diatribe sur l'avalanche des parjures », et l'imposant tableau d'histoire qui la couronne, à ce trait : « Deux parjures équivalent-ils à la fidélité? » - « Pourquoi pas? » interrompit en souriant M. Frayssinous, « puisque deux négations valent une affirmation ? »
Ici, pour vous épargner quelque fatigue, ami lecteur, je réunis dans une seule note certains traits que vous aurez passés trop vite avec moi dans l'entraînement du récit :
Ainsi de Bonaparte au Kremlin :
« L'homme touchait à la folie ; mais ses songes « étaient encore d'un esprit immense. »
« Comment fuir? les flammes attroupées bloquent la « porte de la citadelle. » - Image et expression hardies !
A l'entrée des alliés :
« Je sentais mon exaspération s'accroître contre «l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.»
Enfin, quand vient le Sénat, l'épigramme satirique jaillit à pleine bouche :
« Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. ›
« Ces divers tripotiers maniaient dans leurs sales et petites mains le sort de l'un des plus grands hommes de l'histoire et la destinée du monde. »
« L'effronterie de ces sénateurs qui, au milieu de l'invasion de la patrie, ne se perdent pas de vue un moment, frappe même dans l'immensité des événements publics. »
Pour échapper à toutes ces virulences de l'expression et de la pensée, redisons avec l'auteur :
« Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la « justice; dans les moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la désapprobation d'un honnête homme veille et qu'elle demeure commę un frein à l'absolu pouvoir. La France ne reniera point de nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude. »
A la fin de ce septième volume, viennent se placer par ordre de date le Congrès de Vérone et le séjour à « l'hôtellerie » des affaires étrangères. M. de Chateaubriand, qui les a déjà racontés dans une histoire séparée, a renvoyé aux Mémoires d'Outre-Tombe, tout ce qu'il a dû retrancher d'un récit publié de son vivant. Voici ce qui s'était passé à ce sujet; je le retrouve sur mes notes journalières sous la date du 26 avril 1843, et je le dis ici d'avance.
«Je ne veux pas oublier, et je l'écris aussitôt pour cet effet, que M. Delloye, ancien officier supérieur de la garde royale, maintenant éditeur-libraire, vient de me répéter en détail tout ce qu'il m'a dit succinctement des 1837, quand - il mettait sous presse l'Histoire du Congrès de Vérone. Effrayé des révélations que contenait la copie primitive de cet ouvrage, il en avait communiqué les feuilles à plusieurs actionnaires de la société formée pour acquérir les œuvres de M. de Chateaubriand ; ceux-ci le chargèrent de transmettre à l'auteur leurs doléances contre les atteintes portées au caractère de quelques-uns de leurs proches par des appréciations trop rigoureuses. A ces justes instances, M. Delloye n'avait pu obtenir ni satisfaction ni réponse. On ne lui accorda pas même une atténuation de la cruelle phrase sur le boulet du Trocadéro, appliquée à M. le Dauphin : « Que ce boulet ne l'emporta-t-il! » Phrase qu'un remords fit sacrifier plus tard. Le consciencieux éditeur m'exprima vivement ses appréhensions sur le danger privé et public de toutes les indiscrétions qu'il n'avait pu étouffer. Il me fit lire de nombreuses lettres que je connaissais depuis longtemps sous la forme d'autographes et que je voyais pour la première fois reluire imprimées. Il y avait, en effet, cette entière publicité un double péril, d'abord pour l'Etat, dont quelques arcanes allaient se trouver dévoilés, ensuite pour nous-mêmes, en ce qui pouvait nous rester de relations intimes avec nos anciens collègues politiques ; et certains hommes, après avoir dirigé les cabinets de l'Europe de notre temps, les dirigeaient encore. Nos portraits de l'empereur de Russie, du roi Georges IV, de ». de Metternich, de M. Canning, etc., allaient ainsi paraitre au grand jour, après avoir été de notre part la stricte exécution de l'un de nos devoirs les plus impérieux et les plus secrets. Je me souviens, par exemple, que M. de la Ferronnays avait esquissé la physionomie d'un diplomate, bien connu de lui et de moi, sous quelques traits aussi exacts que pittoresques ; et aucune de ces vives couleurs n'avait été ni éteinte ni adoucie sous la plume de l'historien du Congrès. Je fus alarmé, je l'avoue, d'une publicité si peu mesurée; il me sembla que, quelque haute que fût encore ou qu'eût été la place occupée par M. de Chateaubriand dans les conseils des rois ou dans l'admiration des peuples, il ne pouvait faire connaître une telle correspondance sans l'autorisation de ceux qui l'avaient signée, sous le prétexte qu'elles avaient été adressées au département dont il était alors le chef. J'avertis, et je le devais à notre amitié, M. de la Ferronnays des surprises qui nous étaient préparées : pour tenter de les prévenir, nous nous rendîmes ensemble chez M. de Chateaubriand qui avait déjà livré à l'imprimeur la copie (style typographique) des quatre volumes de l'Histoire du Congrès de Vérone ; c'était ainsi quatre-vingt mille francs (vingt mille francs par volume) qui lui revenaient aux termes de ses traités avec la société nantie du droit de publier ses œuvres futures. Nos réclamations incessantes, appuyées des plaintes de quelques actionnaires, entraînèrent la suppression d'une telle quantité de documents diplomatiques, que l'ouvrage demeura réduit à ses deux volumes actuels. Il fut convenu que M. Delloye détruirait tout ce qu'il avait déjà imprimé des deux volumes retranchés. Il en garda seulement un exemplaire en feuilles, sur lequel il nota de sa main toutes les ratures exigées, consenties ou refusées. Or, cet exemplaire, s'il n'a été détruit, excitera certainement un jour une grande curiosité.