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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Avant-propos

Avant-propos

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 3–19 · chapitre 4 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Chateaubriand aurait voulu, dit-il (p. 3), retarder de cinquante ans la publication de ses Mémoires d'Outre-Tombe. Et c'est ainsi qu'à leur tour deux de ses rivaux politiques, qui l'ont précédé et suivi dans la direction du ministère des affaires étrangères, M. de Talleyrand et M. Molé, ont tracé, dans leurs volontés suprêmes, un premier cercle de silence autour des Mémoires de leur vie, soit par égard pour les hommes qui devaient y figurer à côté d'eux, soit pour mieux maintenir à leur parole éteinte toute sa franchise, soit enfin par une sorte d'hommage ou de pudeur envers le siècle qu'ils abandonnaient. J. J. Rousseau et Lamartine, plus hardis, ont publié de leur vivant leurs Confessions ou leurs Confidences. Mais le premier, malgré ses écrits politiques, a peu inquiété les gouvernements pendant sa vie; le second, quand il a raconté son cœur dans ses entretiens intimes, nous fait aimer sa jeunesse, et, lorsqu'il juge les faits de son temps, qu'il les ait subis ou dirigés, son universelle bienveillance s'est étendue à presque tous ses contemporains.

La publication des Mémoires d'Outre-Tombe a été un acte en dehors de tous les précédents. Moins personnels que les Confessions, plus mordants que tous les Mémoires connus (Saint-Simon excepté), ils ont fait peser sur leur auteur des reproches que tout mon dévouement ne saurait ni dissimuler ni complétement détruire. En effet, retiré de la lice, et maintenant invulnérable, se retrancher derrière la tombe pour frapper de ses traits tant d'hommes qui luttent encore contre les aspérités de la vie, quand ils ne peuvent ni se défendre ni attaquer à leur tour, c'est s'emparer de tous les avantages d'une lutte inégale, et le fait, d'un mauvais exemple, n'est, il faut en convenir, ni chevaleresque ni généreux.

On n'a pas su gré non plus à M. de Chateaubriand du désir qu'il exprime ici de rester maître de son ouvrage, et même de le garder manuscrit. Les personnages dont les révolutions ont respecté ou accru la fortune lui ont fait un crime de cette publication que lui ont imposée la constance de sa foi, et surtout les besoins de l'existence. Mais moi, l'humble disciple qu'il appela son ami, je trouve dans ces regrets le prétexte du travail de critique que je viens entreprendre, et c'est en quelque sorte mon excuse. M. Sainte-Beuve a dit : « Tous ceux qui ont connu M. de Chateaubriand savent que ses Mémoires ne contiennent pas tout sur lui, si l'on n'y ajoute quelque commentaire ou supplément. »

Au reste, il est douteux que madame de Chateaubriand, si, comme le voulait son mari, le dépôt de ces Mémoires lui eût été confié, eût montré plus de scrupule à cet égard. Elle était plus sévère encore dans ses jugements des hommes et des choses, soit par l'impression vive et passionnée qu'elle en recevait elle-même, soit par une suite de cette exagération emportée qu'elle mêlait à la politique, et qu'on pardonne à son sexe. Certes elle n'eût pas retardé d'un seul jour cette publicité, car elle y voyait, me disait-elle, « une juste vengeance et la flétrissure d'un « monde où la fidélité et l'honneur avaient eu tant à souffrir. »

Paris, 14 avril 1846. Revu le 28 juillet 1846.

La révision du texte à si courte date de la composition n'a entraîné ici aucun de ces dommages que nous aurons à signaler plus bas. Cet avant-propos est tout d'un jet, et l'on peut y remarquer au déclin de la vie de l'auteur, ces mêmes allures de pensée et de style qui en marquèrent le début, cette même humeur contre l'espèce humaine, enfin les allusions ironiques dont ses idées se surchargeaient en vieillissant, avec je ne sais quel surcroît de mélancolie qu'inspire instinctivement l'approche de la mort.

P. 7. Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée... Qu'on sauve mes restes d'une sacrilége autopsie. Qu'on s'épargne le soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon cœur éteint le mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie... Des os blanchis et légers se transportent facilement. Ils seront moins fatigués dans ce dernier voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.

Traits suprêmes de la plume de M. de Chateaubriand, gravés au bas de la dernière page qu'il a léguée à la presse, et tristes comme les paroles de Job qu'il a choisies pour épigraphe :

Comme des nuages... comme des vaisseaux... comme une ombre...

Et ces trois images de la vie, il a pris soin de les réunir, ainsi qu'elles se rencontraient dans sa mémoire, car il savait presque en entier par cœur le poëme biblique dont il faisait le perpétuel aliment de sa mélancolie. Or, comme il me demandait un jour à Londres ma Bible latine pour y vérifier une citation de Job, il remarqua des taches nombreuses à la marge; je lui expliquai alors qu'elle m'avait suivi à Jérusalem, et que je l'avais repêchée dans la mer où elle était tombée avec moi au pied du mont Carmel. « Ah ! » me dit-il, « c'est en effet dans la Palestine, telle qu'elle s'est montrée à nos yeux, qu'il faut lire Job et Jérémie. Jamais la lyre antique n'a jeté des plaintes plus amères et de plus sublimes accords. Il n'est pas impossible, ajouta-t-il, que Pindare ait connu l'élégie presque surnaturelle de Job; il est bien évident au moins que saint Jean Chrysostome aimait à s'en inspirer. N'est-ce pas lui qui s'est écrié devant la grandeur déchue d'Eutrope : - Tout cela s'est évanoui comme une ombre, comme une fleur, comme un songe! s

Quant à ces mots : « Lorsque Voltaire naquit à Chatenay, le 20 février 1694, quel était l'aspect de ce « coteau où se devait retirer, en 1807, l'auteur du Génie « du Christianisme? »

Ces quatre lignes paraissent avoir été ajoutées par une révision tardive, et le rapprochement est peu naturel.

P. 11. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres ne tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable Chartreuse.

« A la Vallée-aux-Loups, »me disait M. de Chateaubriand, je m'étais remis à la botanique que j'avais pratiquée dans les forêts du nouveau monde, mais fort négligée depuis. Buffon n'a pas assez aimé les plantes et les arbres, parce qu'avec son grand style il manque de sensibilité. C'est encore chez les anciens qu'il faut chercher le véritable amour de la nature; et c'est d'eux, je l'ai dit quelque part, que nous vient le peu de simplicité qui nous reste. Je retrouvais dans mon petit enclos tout ce qu'Orphée croit apercevoir dans la transparence des agates. - Vous y reconnaîtrez, dit-il, comme dans un jardin rempli de fleurs, des arbres très-nombreux élevant la chevelure des plus épais rameaux. »

Ces arbres dont M. de Chateaubriand parle avec amour me furent montrés l'un après l'autre, en 1821, par MI. le vicomte Mathieu de Montmorency qui avait acquis cette retraite, premier don de la muse envers le poëte du Christianisme. J'étais venu demander au nouveau propriétaire de la Vallée-aux-Loups de présenter à son ami le récit de la mort du l'ère Mugnoz, et de mon dernier entretien à Jérusalem avec ce pauvre religieux, où il me parlait de M. de Chateaubriand, et se disait si heureux de mourir à l'ombre du saint Sépulcre (Souvenirs de l'Orient, t. Il, p. 96) : tel avait été le début de mes relations avec l'auteur de l'Itinéraire.

P. 13. De la naissance de mon père et des épreuves de sa première position, se forma en lui un des caractères les plus sombres qui aient été ; or ce caractère a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation.

Ce paragraphe est mal placé à la page 13, où il interrompt plus qu'il n'aide le récit. Je le renvoie à la page 32, et crois ainsi lui restituer son rang légitime. C'était sans doute un de ces feuillets supplémentaires dont l'auteur, aux derniers moments de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus lui-même, comme il le disait à son dernier secrétaire, M. Daniélo. (T. XII, p. 408.)

P. 13. On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le Dictionnaire de Moréri.

Après cette dédaigneuse formule, M. de Chateaubriand en dit autant et mieux sur sa généalogie que tous les historiographes bretons.

P. 15. Les armes des Chateaubriand étaient d'abord des pommes de pin.

A Rome, en 1828, comme nous sortions de la villa l'Pamphili où une pomme de pin faillit tomber sur la tête de M. de Chateaubriand, après la digression archéologique qu'amena cet incident, et dont j'ai déjà rendu compte. (T. 1° des Chants du peuple grec, p. 63,) il ajouta, par un souvenir où reluisait quelque fierté héraldique: Et pourtant ces pommes de pin devraient être bénignes aux Chateaubriand, car nous les avons portées dans nos armes jusqu'à la bataille de la Massoure, quand il plut à saint Louis de les remplacer par des fleurs de lis d'or. »

P. 20. Il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne.

Infatuation est un mot bien dur après tant de détails généalogiques, et tous les termes de blason qui remplissent une partie du douzième tome sur le même sujet.

P. 23. Je préfère mon nom à mon titre.

La fin de ce paragraphe, et cet accès d'humeur contre la Noblesse, à qui l'écrivain vient de faire honneur un peu plus haut d'un amour plus ferme de la liberté, dénotent une révision plus récente que la date de 1831.

P. 24. Mon géniteur, etc.

L'auteur, en créant ce mot pour en rire, ne parle-t-il pas toujours trop légèrement de son géniteur?

P. 26. Mon oncle mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots à beurre.

Ceci n'est pas assez clair, il fallait : « faisait des plus beaux titres de sa maison les couvertures de ses pots à beurre, » et peut-être valait-il mieux garder ce détail pour la famille. « Reprenez, » disait Ovide à l'un de ses amis, « cet éclat du langage qui vous appartient. »

Nunc tibi et eloquii nitor ille domesticus adsit!

P. 29. Les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l'hôpital.

Ce triste résultat de la destinée de quelques illustres hommes de lettres, les lettres seules l'ont empêché pour M. de Chateaubriand ; et une réflexion si amère, qui ressemble à un blasphème, ne date certainement pas de la Vallée-aux-Loups, « don de la Muse. »

P. 29. Cette famille, qui avait semé l'or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu'elle avait fondées, et qui entombaient ses aïeux.

Quand l'Académie française atteindra la lettre E de son nouveau dictionnaire, l'autorité de M. de Chateaubriand suffira sans doute pour faire admettre ce terme sonore et mélancolique, entomber, qu'elle a repoussé jusqu'ici. Quant. à lui, il l'empruntait aux sonnets de Shakspeare, qu'il feuilletait parfois à Londres'. Il en aimait, me disait-il, l'harmonie et quelques tendresses émouvantes perdues dans des pensées trop libres et des jeux d'esprit. « Il y a là, ajoutait-il, une multiplicité d'amours qu'on pardonne à Anacréon, mais qui est inexcusable chez le père de Roméo et de Juliette. »

P. 34. Mon père épousa Apolline de Bédée; il s'établit avec elle à Saint-Malo dont ils étaient nés l'un et l'autre à s « pt ou huit lieues.

Cette tournure de phrase appartient au style négligé ou même incorrect : « Notre langue » me disait un jour l'auteur « est si chatouilleuse et si bégueule, qu'au moindre froissement elle crie à l'offense. C'est chez nous surtout que les hommes d'État devraient s'abstenir du métier d'écrivain, pour ne rien perdre de leur prestige dans leurs démêlés avec la grammaire. Il me semble que Platon a dit cela quelque part. » Ces paroles étaient une

When you entombed, in mer's eyes, shall lie

Your monument shall be my gentle verse.

allusion à un passage du Phaidros : « Vous savez, vous-même, Socrate, que les plus puissants et les plus graves politiques rougissent d'écrire leurs discours et de laisser des écrits après eux, de peur que la postérité ne les nomme des docteurs ou des sophistes. » Certes la France eût beaucoup perdu si ses grands ministres avaient ressenti un tel scrupule.

On aura remarqué dans le portrait de M. le comte de "Chateaubriand ces mots : « hautain..., dur... taciturne..., despotique, il avait certainement du génie. »

P. 38. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées.

La beauté ne serait-elle pas, au contraire, de toutes les « frivolités sérieuses » celle qui passe le plus vite?

P. 39. On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages, mes prénoms sont François-René, et non pas François-Auguste.

Sans nous arrêter à la note qui décèle entre Bonaparte et lui un contraste toujours présent à l'esprit de M. de Chateaubriand, devrions-nous croire que, dans les premières éditions de son grand ouvrage, il avait supprimé avec intention l'appellation de René, et voulu éviter ainsi par avance de se laisser reconnaître dans l'immortel épisode de ses œuvres qui ne porte d'autre titre que ce nom?

P. 40. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées,

Nul écrivain n'a porté plus loin que M. de Chateaubriand le charme de la mélancolie, et l'on pourrait dire aussi que, s'il ne l'a inventée, il a été le premier à en signaler les vestiges jusque dans l'antiquité. On reconnaît ici les traces du beau sonnet de l'Tétrarque, que l'auteur citait souvent.

Io son si stanco sotto 'l fascio antico.

P. 42. Le bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César.

On a découvert, en 1801, à Corseult, près de Dinan, les ruines d'une ville très-ancienne que l'on croit avoir été le chef-lieu des Curiosolites de César, et que le géographe d'Anville avait devinée.

P. 45. On faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron.

Ceci est un souvenir du voyage en Palestine. Un y retrouve ce caloyer qui, dans le couvent de Saint-Saba, voulut parler politique à M. de Chateaubriand et lui raconter les secrets de la cour de Russie. (Itinéraire, t. 1, p. 172.)

P. 50. A droite sont des moulins sur des buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau d'Achille à l'entrée de l'Hellespont.

Autre retour vers l'Itinéraire ; n'oublions pas que l'auteur écrivait ceci en 1811 ; sa mémoire était encore tout fraîchement empreinte des images de l'Orient, et il venait d'en retracer la splendeur dans celui de ses écrits qu'alors il préférait, m'a-t-il dit, à tous les autres. Les Mémoires d'Outre-tombe, devenus plus tard son œuvre favorite, étaient à peine commencés. Je dois avouer néanmoins, moi qui ai parcouru deux fois la plaine de Troie, que je n'ai aperçu de moulins ni sur le tombeau d'Achille, où j'ai stationné, ni sur l'Ida; mais ses premières collines, qui devaient se confondre dans un même lointain aux yeux du voyageur côtoyant la Troade, pouvaient prêter à l'illusion.

P. 53. Que de choses dans le monde finissent comme les amours de ma tante Ture-lure !

Comme la gaieté sied mal à M. de Chateaubriand ! « Je ne sais pas rire, » me disait-il un jour, « faute de ne l'avoir pas appris d'assez bonne heure, et, quand je veux entrer i dans la joie des autres, je me sens tout près de pleurer. »

P. 56. Toute main est bonne pour nous donner le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu'elle ne nous soit pas trop chère! Car comment abandonner sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait tenir éternellement sur son cœur?

Voilà de ces passages qui font tomber la plume des mains du critique pour le laisser applaudir et partager en entier l'émotion de l'écrivain.

La citation de Dante, p. 60, qui coupe longuement le récit et vient flatter l'orgueil de l'auteur, 'est une rude satire de son siècle. Mais ce n'est pas en 1811 qu'il a pris plaisir à la traduire lui-même, et il n'eût pas alors, pour être exact, consenti à paraître si inélégant. C'est beaucoup plus tard, et en faveur de Milton, qu'il adopta un système d'interprétation assez peu épique et parfois obscur, afin d'être plus littéral.

P. 61. Saint-Malo et ses chiens. Les chiens comme les hommes sont punis de leur fidélité.

J'ai bien des raisons de croire que, dans le manuscrit. de 1811, le paragraphe s'arrêtait là. L'auteur, dans une révision tardive, y a joint la réflexion suivante : « Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube faire sa prière.

On peut remarquer une certaine incohérence dans ce supplément de pensée, et les allusions historiques nuisent à la clarté comme à la simplicité primitive de la narration. Saint-Malo n'a jamais eu rien de commun avec Délos, qui ne fut jamais la patrie de personne, car elle était inhabitée; elle vit naître seulement Apollon. Enfin les chiens gardaient si peu l'île sacrée de l'Archipel, qu'il était défendu sous des peines rigoureuses de les y laisser pénétrer.

P. 73. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.

Tous ces tableaux, comme les réflexions qu'ils amènent, sont d'une merveilleuse vérité. On y reconnaît l'enfant méditatif, Cui non risere parentes.

P. 75. Au pied des autels je courbais mon front. Il n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.

La Piété et la Poésie se sont accordées ici pour dicter l'une des plus belles et des plus touchantes lignes des Mémoires d'Outre-tombe.

P. 84. Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire.

Ces deux aventures d'un héros de neuf ans, semblables à toutes les espiègleries de cet âge, valaient-elles la peine d'être immortalisées ici?

P. 89. Je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de la bouche de ma mère, comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église.

Je m'obstine à penser que Pierre de Langres, assez peu connu du reste, n'a rien à faire ici. Ce sera un souvenir des lectures pieuses de madame de Chateaubriand qu'elle aura soufflé à son mari, dans une de ces courtes veillées où elle parlait toujours et où il ne disait presque rien.

P. 91. Le 4 septembre 1812.

Anniversaire de la naissance de M. de Chateaubriand, qui avait alors quarante-quatre ans.

P. 93. Salut, ô mer, mon berceau et mon image ! je te veux raconter la suite de mon histoire : si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accuseront d'imposture chez les hommes à venir.

Petit prélude poétique écrit sans humeur pour expliquer la continuation, à Dieppe, des Mémoires commencés à la Valice-aux-Loups, mais médités à Rome des 1803. Mémoires que l'auteur appelé trop emphatiquement peut-être, «Temple de la mort élevé à la clarté des souvenirs. »

P. 91. Billet de M. Pasquier.

En 1821, je vis M. de Chateaubriand entrer pour la première fois dans les salons du ministère des affaires étrangères, que lui-même devait occuper deux ans plus tard. Il venait d'être nommé Envoyé extraordinaire à Berlin, et M. Pasquier était alors ministre. Après les premières politesses, qui se passèrent en inclinations plus qu'en paroles, il s'approcha de moi, m'attira dans un coin et me dit en souriant : « Je ne connais guère ici que vous et le « maître de céans, qui m'a infligé, il y a quelques années, « au nom de son empereur, le conseil de quitter Paris. Je « me suis présenté chez lui, puisque le roi l'a voulu ; mais «j'ai assez du contraste. » Et il disparut. On retrouvera plus tard, à Berlin, à Londres et à Rome, d'autres vestiges de cette fierté insubordonnée qui suivait M. de Chateaubriand dans ses ambassades; et, si elle s'était manifestée sous son ministère, il l'eût certainement relevée chez ses correspondants diplomatiques. J'ajoute que, s'il eût vécu plus longtemps, et qu'il lui eût été donné comme à nous d'admirer, en 1858, chez son chef temporaire de 1821, tant de sagesse survivant à tant de révolutions, cette merveilleuse mémoire qui vient en aide à un jugement expérimenté et fleurit encore sous une verte enveloppe en dépit des années, qui s'accumulent sans doute, mais sans s'appesantir, il aurait peut-être, à l'exemple de l'illustre vieillard, fait céder son aigreur et sa rancune à la charité chrétienne ou du moins à la résignation.

P. 98: La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle, venant du large; brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux après une solennité.

Rien de plus poétique que ce printemps en Bretagne; je voudrais en retrancher seulement ces brises qui hébergent dans les golfes. Héberger est un verbe actif, et l'expression, en offensant la grammaire, se rapproche du genre trivial.

P. 104. Comme le corridor de la grande pyramide.

Cette similitude du corridor de la grande pyramide est très-exacte, bien que M. de Chateaubriand n'en parle que par ou-dre. Il se plaint dans l'Itinéraire de la fatalité qui l'empêcha de visiter les sépulcres des Pharaons.

P. 10. J'ai été obligé de in'arrêter, mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j'écrivais. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude. Et pourtant que sont-ils pour le reste du _ monde?

Ces émotions si douces et si vraies à la vue du coin de terre où Dieu plaça notre naissance ont le droit d'attendrir à des titres divers les hommes de cœur et de talent. Et pourtant c'est au sujet de certaines peintures analogues que la critique anglaise s'est montrée souverainement injuste envers celui de nos génies français qui résiste le mieux à la compréhension et par suite à l'appréciation britanniques. Elle a poussé bien loin la légèreté ou l'envie, et elle a qualifié M. de Chateaubriand de fondateur de la race des insipides : the founder of the race of insipids. (Athenæum, n° 1497, p. 834.) Ici, l'image est hyperbolique, sans doute, mais elle ne méritait pas la réprimande trop sévère que lui adresse, avec tant d'autres beaucoup plus graves, un jeune écrivain, noble débutant dans la haute littérature catholique. Il unit, sans doute, l'ardeur de son âge à toute la rigidité de jugement, apanage de la maturité; mais il ne faut pas que, dans leurs critiques même les plus passionnées, les petits-fils de madame de Staël oublient ce que M. Necker a dit du Génie du Christianisme : « Le plus mince littérateur en corrigerait aisément les défauts, et les plus grands écrivains en atteindraient difficilement les beautés. »

P. 111. Il m'est encore indifférent de deviser des choses les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevés.

J'ai eu bien des fois l'occasion de constater l'exactitude de ces traits si habilement tirés du caractère de M. de Chateaubriand,'si justes et si vrais sous sa main, qu'on croirait impossible de les dessiner soi-même.

P. 115. La mémoire appartient généralement aux esprits lourds qu'elle rend plus pesants.

Les écrits de M. de Chateaubriand donnent un flagrant démenti à cet axiome : « C'est un util de merveilleux service, a dit Montaigne, que la mémoire, et sans lequel le jugement faict bien à peine son office. C'est le réceptacle et l'estuy de la science. » Je ne puis m'empêcher de relever en outre, dans cette diatribe contre la mémoire, échappée à la plume de l'un des hommes qui en eut le plus, cette phrase inexplicable : « Le cœur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne s'en souvenait plus. » Ne faudrait-il pas lire : S'il ne se souvenait plus?

P. 123. Dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine ; mais elle se grave dans ma mémoire. Son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps : il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour.

Est-ce là « un esprit lourd, rendu pesant par la memoire. » Quelle puissance de souvenir dans ces trois derniers chapitres, et surtout dans celui qui va suivre, où la vie n'est qu'un « reflet réel de la mémoire, » comme le dit lui-même l'auteur !

P. 132. Je n'assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou sans éprouver un serrement de cœur.

Ceci n'est plus de la mélancolie chrétienne; c'est du désespoir qui touche au blasphème. Racine le fils a dit aussi :

Et périsse à jamais le jour infortuné,

Où l'on dit à mon père : Un enfant vous est né !

Mais il traduisait Job. Il y a un proverbe de la sagesse grecque qui dit : «Vit-on jamais des noces où on ne pleure, « et des funérailles où on ne rie? » M. de Chateaubriand me faisait répéter parfois cet adage et voulait en faire l'épigraphe d'un chapitre sur la misanthropie.

P. 150. Que le passé d'un homme est étroit et court à côté du vaste présent des peuples et de leur avenir immense !

Autre petit prélude pour nous ramener de Dieppe à la Vallée-aux-Loups, où l'on se préparait à lutter vigoureusement contre l'Empire. « La polémique, » me dit un jour M. de Chateaubriand en interrompant la dictée d'une dépêche, «est mon allure naturelle, et, vous le voyez, j'en fais en ce moment contre les ministres, mes correspondants, en les poussant plus qu'ils ne veulent à la guerre d'Espagne. Il me faut toujours un adversaire, n'importe où. ›

P. 169. Tout cela, joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs.

Cela est vrai, et M. de Chateaubriand se rend justice à lui-même, aussi bien que s'il parlait d'autrui.

P. 170. Mais les hymnes que je chantais pouvaient-ils s'appeler baumes, ainsi que les poésies de l'Hiérophante?

Allusion au titre des hymnes mystiques d'Orphée qui s'appelaient parfums (Thymiamata).

P. 172. Peut-être n'avais-je plus cette innocence qui nous fait un charme de tout ; le temps commençait à la déclore.

Ce verbe, qui signifie enlever une clôture, s'écrit par deux rr, déclorre; et peut-être n'est-ce pas celui qui convenait le mieux à l'image que veut représenter l'auteur?

P. 174. Des vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassıns.

Voilà bien une description exacte et animée des mouvements d'un port; mais les palans et les cure-môles la surchargent de termes trop exclusivement maritimes.

P. 178. J'ai en moi une impossibilité d'obéir.

Je n'ai jamais mieux reconnu cet esprit d'indiscipline que quand nous arrivaient à Londres les dépêches et les injonctions du vicomte de Montmorency, notre chef politique.

P. 184. Je rêve ces campagnes où j'entendis siffler la grive. C'est M. de Chateaubriand qui m'a appris, dans les bois de Hyde-Park, à distinguer le chant de la grive au printemps, de son sifflement en automne. «Cet oiseau, » me disait-il, « voyageur comme moi, se mêle à tous les souvenirs de mes pèlerinages. »

P. 85. Hâtons-nous de peindre ma jeunesse pendant que j'y touche encore. Le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt disparaître.

N'est-ce pas là une délicieuse page de poésie mélancolique? Certains hommes de cette époque et de cette école, à qui le style ne fit jamais défaut, ne le cherchaient pas ; il tombait tout fait de leur plume. Les grandes images amenant l'expression, l'élégance et l'harmonie venaient d'elles-mêmes.