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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand et son temps Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 3)

Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 3)

Châteaubriand et son temps · 22 min de lecture · p. 335–351 · chapitre 24 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Le comte de Funchal est ragotin, agité, grimacier, vert comme un singe du Brésil et jaune comme une orange de Lisbonne. » - Il est en effet impossible de ne pas reconnaître à ces vives couleurs le noble ambassadeur de Portugal. Mais, si le peintre avait retranché à sa propre malice pour ajouter à la malice innée du modèle, le portrait eût été encore plus ressemblant.

P. 323. Mon vieux Boguet, le doyen des peintres français à Rome.

Le vieux Boguet, le meilleur, le plus humble et le plus doux des peintres. Il avait cette simplicité soumise et cette conversation uniforme que l'auteur recherchait dans ses familiers, parce qu'elle ne l'empêchait pas de penser à autre chose.

P. 340. Du temps de De Brosses, les Romaines portaient de faux cheveux. La coutume venait de loin. Properce, etc.

Properce ne dit pas que les Romaines de son temps portaient de faux cheveux; mais seulement elles les ornaient plus qu'il ne convenait à l'amoureux Romain. Il n'aimait pas « ces tresses parfumées, objet de l'idolâtrie de la plus. « volage des passions qui ont survécu à des empires. »

Des parfums entassés l'amas fastidieux

De la triste laideur trop impuissantes armes

A d'indignes soupçons exposeraient vos charmes.

(andré Chénier )

P. 344. La comtesse d'Albany, d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air commun.

C'est ainsi que je l'avais vue en 1823; c'est ainsi que vient de la retracer Lamartine :

« Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un cœur. C'était une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elle ne faisaient plus admirer. »

'« Je suis fâché, » dit plus bas M. de Chateaubriand, « que ce cœur, fortifié et soutenu par Alfieri, ait besoin « d'un autre appui. » Allusion au peintre Xavier Fabre de Montpellier, dont l'affection consola, dit-on, les derniers jours de la comtesse d'Albany, et qu'elle avait constitué son légataire.

P. 349. A peine Dupaty avoit quitté l'Italie, que Gœthe vint le remplacer.

De Dupaty à Gœthe l'enjambée est forte. Encore un coup, il manquait à M. de Chateaubriand quelque chose pour apprécier le puissant génie d'outre-Rhin : c'était la connaissance de la langue allemande. Gœthe voyageur ne doit pas être considéré uniquement sous son titre de rédacteur d'un journal particulier tenu pendant une tournée en Italie. C'est aussi un poëte inspiré, un émule original de Properce dans ses Elégies romaines et de Martial dans ses Epigrammes vénitiennes. Enfin, il faut voir en lui une imagination à part qui va puiser aux sources invariables et - classiques l'aliment d'une poésie romantique, et le germe d'une rénovation littéraire.

P. 356. L'Alfieri, la Palestrina, la Zagarola, la del Drago, la Lante, la charmante Falconieri.

Dans cette revue rapide et incomplète des beautés romaines qui florissaient alors, il y a une confusion doublement ingrate si elle est volontaire. Pourquoi la « del Drago, » que l'ambassadeur distinguait, courtisait même, gît-elle perdue dans la foule des Romaines, quand la Falconieri, qu'il ne regardait jamais, est seule mise en relief?

P. 358. Quand on a le bonheur (ce qui est fort rare) d'être admis chez les nobles romains, le soir on traverse de vastes salles...

Cette vue d'un intérieur romain est tellement fidèle, que je ne serais pas le seul à en désigner le type si cette fois l'auteur n'avait voulu supprimer le nom du palais comme celui de ses habitants.

P. 371. Je demeure, monsieur, avec autant de sincérité que d'admiration, votre plus dévoué serviteur.

Cette formule renouvelée du style épistolaire du siècle de Louis XIV, qu'on lit au bas de la lettre adressée à M. Villemain, n'était point vaine. M. de Chateaubriand me parlait toujours du jeune écrivain avec un grand intérêt, et presque avec sentiment. « Son jugement est plus mûr « que son âge, » me disait-il; « il nous fera oublier la Harpe. a Il y a en lui du Cicéron tout autant que du Quintilien. s P. 385. Mémoire sur la question d'Orient.

Ce mémoire que l'auteur me lut tout entier, lentement, seul à seul, dans son cabinet du palais Simonetti à Rome, partit pour l'aris tracé de sa grosse écriture reposée, aussi lisible que son écriture courante, ou pour mieux dire volante, était indéchiffrable. Voilà pour la forme; mais quant au fond, lisez tout : puis relisez,

1° (P. 387.) Le portrait de M. Canning, « plus orateur que grand politique, plus homme de talent qu'homme d'Etat. »

2° (P. 391.) « Quand il n'y aurait à régler que les lia mites de la Grèce, c'est à n'en pas finir. › - En effet, la question dure encore trente ans après cette prophétie. - Où ces limites seront-elles posées sur le continent? Combien d'iles seront-elles rendues à la liberté? Samos, qui a si vaillamment défendu son indépendance, sera-t-elle abandonnée? »

Ceci est de moi, et dans une note sur Samos, que l'auteur m'avait demandée, j'avais ajouté : « Scio, veuve désolée, regorgeant de sang, va-t-elle se courber de nouveau sous le cimeterre musulman qui vient d'immoler ses fils et ses filles? La vierge chrétienne devra-t-elle a porter encore le joug des odalisques? »

3° (P. 394.) Le paragraphe sur la Moldavie et la Valachie, question si engagée en ce moment, et qui n'a pas fait un pas depuis 1829.

4° « L'ouverture de la mer Noire à toutes les flottes de l'Europe et de l'Amérique ébranlerait la puissance de la Porte dans ses fondements. Octroyer le passage des vaisseaux de guerre sous Constantinople, c'est comme si l'on reconnaissait le droit à des armées étrangères de traverser la France le long des murs de Paris. »

J'étais allé plus loin dans ma similitude; et je disais que promener des batteries flottantes dans cette longue rue de palais de bois qu'on nomme le Bosphore, c'est, pour la destinée de l'empire ottoman et de sa capitale, comme si la Seine portait des vaisseaux de 120 canons à pavillon rouge, en face des Tuileries.

3° (P. 399.) « Une attaque de l'Autriche et de l'Angleterre contre la croix, en faveur du croissant, augmenterait en Russie la popularité d'une guerre déjà nationale et religieuse. n

(". 405.) « Et nous, quel profit retirerions-nous de cette croisade pour la délivrance du tombeau de Mahomet? Chevaliers des Turcs, nous reviendrions avec une pelisse d'honneur, nous aurions la gloire d'avoir sacrifié un milliard et deux cent mille hommes pour calmer les terreurs de l'Autriche, pour satisfaire aux jalousies de l'Angleterre, pour conserver dans la plus belle partie du monde la peste et la barbarie attachées à l'empire ottoman. ›

(P. 418.) « En principe de grande civilisation, l'espèce humaine ne peut que gagner à la destruction de cet Empire : mieux vaut mille fois pour les peuples la domination de la croix à Constantinople que celle du croissant. Tous les éléments de la morale et de la société politique sont au fond du christianisme, tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. On dit que le sultan actuel a fait quelques pas vers la civilisation. Est-ce parce qu'il a essayé, à l'aide de quelques renégats français et de quelques officiers anglais et autrichiens, desou mettre des hordes fanatiques à des exercices réguliers? Et depuis quand l'apprentissage machinal des armes est-il la civilisation? C'est une faute énorme, c'est presque un crime d'avoir initié les Turcs dans la science de notre tactique. Il faut baptiser les soldats qu'on discipline, à moins qu'on ne veuille élever à dessein des destructeurs de la société. »

Las de suivre le sublime prophète dans ces hauteurs, je reviens au terre-à-terre de la diplomatie.

(P. 400.) « Il existe sans doute dans le cabinet de Berlin un parti qui hait et qui craint le cabinet de Saint-Pétersbourg; mais ce parti, qui d'ailleurs commence à vieillir, trouve pour obstacle le parti anti-autrichien et surtout des affections domestiques. Le prince royal héréditaire ne faisait pas de difficulté de déclarer dernièrement à Rome qu'il était turcophage. »

Et ce mot « turcophage, » prononcé dans le salon de M. de Chateaubriand par le prince héréditaire, maintenant roi de Prusse, aux applaudissements de M. Ancillon, je l'ai entendu !

(P. 405.) « L'Angleterre, d'ailleurs, a toujours fait « bon marché des rois et de la liberté des peuples. Elle « est toujours prête à sacrifier sans remords monarchie ou république à ses intérêts particuliers. Naguère encore elle proclamait l'indépendance des colonies espagnoles en même temps qu'elle refusait de reconnaître celle de la Grèce. Elle admettait la légitimité des droits de Mahmoud, et niait celle des droits de Ferdinand ; vouée tour à tour au despotisme ou à la démocratie selon le vent qui amenait dans ses ports les vaisseaux des marchands de la Cité. » Et plus bas (p. 417) : « Ne l'avons-nous pas vue capituler, en 1814, devant la marine des Etats-Unis qui ne se compose pourtant aujourd'hui (1829) que de 9 frégates et de 11 vaisseaux? » - Qu'en dites-vous ! A part la marine des Etats-Unis, qu'y a-t-il donc de changé? Poursuivons .

« Mais l'indépendance de l'Europe serait menacée si les czars faisaient de Constantinople la capitale de leur empire? - | faut expliquer ce que l'on entend par l'indépendance de l'Europe : veut-on dire que, tout équilibre étant rompu, la Russie, après avoir fait la conquête de la Turquie européenne, s'emparerait de l'Autriche, soumettrait l'Allemagne et la Prusse, et finirait par asservir la France? Et d'abord tout empire qui s'étend sans mesure perd sa force; presque toujours il se divise : on verrait bientôt deux ou trois Russies ennemies les unes des autres. Ensuite l'équilibre existe-t-il pour la France depuis les derniers traités? »- Et après une exacte énumération de ce qu'ont gagné l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie aux troubles de l'Europe, et de ce que nous y avons perdu, après une noble pensée jetée vers la Grèce, et un regard profond sur notre avenir, viennent ces mots : « Bel équilibre pour nous que celui de l'Europe, lorsque toutes les puissances ont augmenté leurs masses et diminué d'un commun accord le poids de la France ! »

(P. 416.) « Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. Telles sont nos justes prétentions. C'est là que tôt ou tard la France doit placer ses frontières tant pour son honneur que pour sa sûreté. »

Puis à tant de logique et de patriotisme, ajoutez encore une prédiction du triste génie, repliant ses ailes, pleurant des grandeurs déchues, et vous aurez le plus éloquent manifeste que la France ait jamais présenté à l'Europe, ou ce que l'auteur, accoutumé à ces triomphes, appelait en souriant un chef-d'œuvre de chancellerie. « Mais je m'évertue à démontrer l'honneur de la Restauration; eh ! qui s'inquiète de ce qu'elle a fait, surtout qui s'en inquiétera dans quelques années? Autant vaudrait m'échauffer pour les intérêts de Tyr et d'Ecbatane. Ce monde passé n'est plus et ne sera plus. Après Alexandre, commença le pouvoir romain ; après César, le christianisme changea le monde; après Charlemagne, la nuit féodale engendra une nouvelle société ; après Napoléon, néant. On ne voit venir ni empire, ni religion, ni barbares. La civilisation est montée à son plus haut point, mais civilisation matérielle, inféconde, qui ne peut rien produire, car on ne saurait donner la vie que par la morale. On n'arrive à la création des peuples que par les routes du ciel : les chemins de fer nous conduiront seulement avec plus de rapidité à l'abîme. »

Après ce dernier cri de l'aigle, rentrons dans le commun de la vie politique, et dans le tumulte de la société romaine.

P. 445. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de visage, m'a dit avec cet accent que vous savez : « M. de Chaa teaubriand, vous êtes bien malheureux, n

J'entendis cette apostrophe excentrique, et, comme l'ambassadeur croyait voir encore en moi son cicérone dans la société britannique, il me demanda le nom de cette Anglaise «ni jeune ni jolie, » qui l'intriguait. Je ne pus le satisfaire. C'était sans doute une nouvelle débutante innominata parmi la masse d'insulaires qu'un introducteur dans l'embarras venait d'annoncer ainsi : « Madame l'ambassadrice, j'ai l'honneur de vous presenter vingt Anglais arrivés cette semaine. » Mais ni l'Anglaise mystérieuse, ni la triste image de miss Bathurst, perdue dans le Tibre, qui revient si souvent, ni même, hélas ! le souvenir de Charlotte Ives, ne devaient adoucir l'humeur de l'écrivain contre leurs compatriotes. Jugez-en.

« Ce qu'il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des lieux, c'est cette multitude d'insipides Anglaises et de frivoles dandys, qui, se tenant enchaînés par les bras, comme des chauves-souris par les ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos fêtes... Cette Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée... Je ne sais pas comment un ambassadeur peut souffrir ces hôtes grossiers, et ne les fait pas consigner à sa porte. »

C'est bien : mais, la plupart du temps, ces grotesques tournures faisaient rire l'ambassadeur; il les souffrait, et ne les consignait point à sa porte, ce qui eût été tout à fait extra-diplomatique.

P. 449. J'ai vu le pape le 2 de ce mois.

Cette dépêche du 12 janvier 1829 me fut lue, ' mon retour d'Itahe en 1840, par l'auteur sur le brouillon qu'il en avait conservé. Il m'avait demandé avec un empressement peu habituel chez lui des nouvelles de Rome. C'est toujours, avais-je répondu, ce que vous avez vu vous-même. Grégoire XVI m'a dit ce que vous a confié Léon XII, avec certaines variantes qui vous paraîtront peut-être plus curieuses qu'agréables. » Et, comme j'avais de mon côté tenu note de mon entretien avec le pape, je le communiquai très-secrètement à mon ancien ambassadeur : Il me le renvoya avec le même mystère. Ce récit ou plutôt ce dialogue entre le pape Grégoire XVI et moi, même après seize années témoins de tant de bouleversements des empires, n'est pas de nature à passer sans inconvénient sous les yeux du lecteur : j'ajouterai seulement que peu de jours après, revenant sur le goût que témoignait alors le pape pour le gouvernement de Juillet, M. de Chateaubriand me dit : « L'illégitimité et l'usurpation ne triomphent jamais que pour un temps très-court et ne consolident rien, pas plus en religion qu'en politique. Or, quand le possesseur de la tiare méconnaît cette vérité fondamentale et entend si peu la solidarité des couronnes, il ne lui reste qa'à abdiquer le pouvoir temporel. »

P. 450. Voilà le calme rétabli parmi le clergé : les évêques ont fait leur soumission.

Ces paroles de Léon XII ont trait aux troubles qui avaient précédé et suivi les fameuses ordonnances ecclésiastiques de 1828. Voici ce que m'en avait dit, quelques mois plus tôt et avant la paix, ce même Léon III dans une conversation qu'il avait provoquée pour connaître certains détails des affaires italiennes que j'avais eues à traiter en Toscane. Dans ce tête-à-tête au Vatican, le pape s'était exprimé ainsi :

« Le roi de France, monsieur le ministre, ne peut pas tout ce qu'il veut. Je m'en aperçois bien. Ce n'est pas la faute de son cœur, mais de la constitution qui devrait laisser plus de pouvoir à un prince si sage et si exemplaire. Il s'afflige de ce qui se passe en France aujourd'hui ; j'en fais autant et j'ignore quand reviendra la paix dans le sanctuaire. Les esprits religieux s'agitent, les familles se troublent, le gouvernement s'inquiète, el les évêques s'indignent. Il y a trop de teu et de passion en tout cela. Ces évêques, presque tous témoins d'une révolution impie et sanglante, ont cru en revoir le spectre dans des mesures qui éloignaient l'éducation de leur surveillance, et ce spectre leur a fait peur. Ils sont bien excusables assurément. Mais, croyez-moi, des deux côtés dans cette affaire, on a agi avec trop de chaleur et de rapidité. Il faut surtout de la modération et la plus grande prudence dans les circonstances critiques où se trouve l'Eglise et pour conserver ce qui nous reste encore d'une foi et d'une religion si attaquées. On parle de tout en France depuis des siècles sans que le gouvernement en ait souffert en apparence; mais, si l'on écrit aussi de tout, on s'apercevra bientôt qu'il n'y a sécurité pour rien, pas même pour la piété et la vertu. Je ne puis croire que votre pays veuille une seconde révolution. La république y est impraticable; d'ailleurs le peuple qui laboure est paisible et doux ; vous jouissez. tous d'une suffisante liberté; le roi est bon, vos finances sont florissantes, » etc., etc.

Je m'arrête, car je ne puis redire sans serrement de cœur tous ces pronostics d'un heureux avenir; quand l'année 1830 allait si vite en balayer la poussière.

P. 476. Je fais partir M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.

Ce même comte de Montebello demandait un jour, en ma présence, à M. de Chateaubriand la permission d'aller voir, tout attaché à l'ambassade de France qu'il était, sa marraine, la duchesse de Saint-Leu, qu'une loi tenait éloignée du royaume. « Allez, monsieur, allez,» lui dit l'ambassadeur, « à Dieu ne plaise que je vous en empêche ! Portez-lui mes hommages. La liberté n'a plus rien à craindre de la gloire. » - « L'un des grands griefs, » me disait alors M. de Chateaubriand, « qui m'a fait éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire de l'ambassade du cardinal Fesch, c'est ma visite au roi de Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le royaliste et l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une reine en retraite et proscrite : ma vie est pleine de ces contrastes. »

P. 486. J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert.

Sous la même date, les notes de mon séjour à Rome me font lire ceci : - Le 16 février 1829, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n'apas été adressée au souverain du monde catholique par l'ambassadeur du roi fils aîné de l'Église dans le vaste palais du Vatican. C'était le dernier hommage d'un fidèle à ce quelque chose sans nom qui restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande chapelle du Saint-Sacrement qui s'allonge sous l'aile droite de l'église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations pieuses et politiques passées en silence aux pieds de ce pontife dont le visage pâle et animé supportait encore l'éclatante tiare, nous sommes sortis du plus beau temple du monde tristes et préoccupés. Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin, » m'a dit l'auteur du Génie de Christianisme; « il m'a semblé sous les voûtes de Saint-Pierre entendre encore cette voix qui retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice :

« La mort ne m'a laissé que les os seulement.»

« Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit? Les gardes nobles qui veillent auprès de « ce reste tel quel qui va disparaître » « ont cru voir le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence, un bruit léger qui s'échappait de la figure du pontife. Ils sont tombés la lace contre terre, et le bruit a cessé. C'était la peau du visage et les paupières qui se resserraient sous le contact de l'air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette anecdote funèbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui me l'a racontée ce matin. On n'en- - tendra plus rien, pas même ce froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef de l'Eglise habile et vertueux, qui prédisait, il y a peu de semaines, de longues agitations à ses États, à la France et à l'Europe. Il a été un modérateur éclairé des intérêts du monde pendant cinq ans d'un règne trop court : et il n'a recueilli que l'impopularité pour prix de ses pieux efforts. C'est l'histoire de tous les pays. »

Nous avons dépassé le môle d'Adrien et le Tibre au mi-heu de nos reflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de cette Locanda dell'orso que Montaigne a rendue célèbre, et où déjà de nombreux et joyeux buveurs s'applaudissaient de voir rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du pape défunt avaient fermés. A Ripetta, en nous séparant, M. de Chateaubriand m'a dit : Voulez-vous que demain, pour nous distraire du lugubre spectacle qu'un pape vient de nous donner, nous allions voir mes fouilles de Torre-Vergata? La campagne romaine déjà belle au début du printemps et les souvenirs des siècles passés nous feront oublier pour quelques heures nos sollicitudes du présent et nos tristesses? »

Nous sommes en effet partis aujourd'hui tête à tête dans mon petit wurst allemand, que, pour garder l'incognito, l'ambassadeur a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que j'ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor (il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares interjections, jusqu'au pont Milvius. Là, son front s'est déridé : Admirez, » m'a-t-il dit, « la puissance de l'art de peindre. Ce pont, témoin d'une victoire qui changea la face du monde, et la plaine environnante m'apparaissent bien moins comme ils sont que sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au Vatican. C'est un chef-d'œuvre. Tout s'y trouve; et surtout ce Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer. Maxence et couronner Constantin. Ah ! pourquoi n'a-t-il pas épargné miss Bathurst ! tant de beauté innocente et tant de vie! Voilà la rive qui céda sous le poids si léger de la malheureuse fille. Rome ne m'offre que des images de deuil. » - Autre pause qu'il a interrompue un moment après le passage du pont. - « Avez-vous remarqué que Byron n'entend rien à la peinture? Il est resté tout à fait Anglais de ce côté; il ne l'est pas autant pour la musique qu'il comprenait mieux que la plupart de ses compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus qu'ailleurs, la chanson du peuple n'est pas de l'harmonie, c'est de la légende ou de l'histoire primitive. » - Puis, après un long silence, arrivés au tombeau de Néron, il m'a dit : « Je n'ai jamais prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que s'il était véritablement le sépulcre de l'empereur parricide. La tombe d'un tyran n'excite que mon mépris. Mais retournons-nous; et d'ici contemplons Saint-Pierre, l'immortelle coupole, et cette croix qui brille au-dessus de toutes les collines : elle va consoler, par delà le désert d'Ostie, les regards du nautonier quand il lutte contre les flots. C'est là un sublime spectacle parce qu'il emporte avec lui vers les cieux l'imagination de l'homme et son espérance. » - Un peu plus loin. - « Croyez-moi, laissons notre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux joies du monde. Entrons résolûment et à pied dans le désert de la campagne maudite auquel j'ai toujours trouvé tant de charme. »

Après un rapide coup d'œil jeté sur ses fouilles où on ne travaillait pas ce jour-là, « Voilà, » m'a-t-il dit, « des frustes méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques possesseurs ; j'ai risqué quelque argent à cette loterie des morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule d'ambitieux; et, dans ces trois classes d'hommes que le temps a également emportés, on se disputait le pouvoir, on s'égorgeait pour l'Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines confondues de la République romaine et de l'affreuse domination de Tibère... » - Une petite fleur que M. de Chateaubriand a cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres réflexions : - « Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les plus innocentes, les herbes des champs! Voyez cette violette blanche; elle n'a pas le demi-éclat et le parfum de la violette de Virgile, violæ sublucet purpura nigræ, mais elle est la première à m'annoncer le printemps. »

Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé : seulement, comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte de Rome, « Ici, comme chez nous, s a-t-il dit, « la tyrannie et la liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe de ce capucin qui soulève en passant une poussière antique achève de mettre en relief la vanité de tant de vanités. » - Et cette réflexion a clos la promenade, dont je me hâtai de consigner sur mon journal le minutieux récit.

P. 493. Giustiniani, ancien nonce en Espagne, a fait revivre à Imola les règlements de saint Louis contre les blasphémateurs.

J'avais envoyé à M. de Chateaubriand le mandementdécret du cardinal archevêque d'Imola, qui ordonnait de percer d'un fer rouge les langues blasphématrices. Il m'avait été adressé de Bologne par un habitant des légations à qui j'avais rendu un léger service et qui crut, par cette singulière communication, me témoigner sa reconnaissance. Ce décret ne fut pas sans influence sur les exclusions et sur le choix du conclave.

P. 504. Le moderne restituteur des sciences, des lettres et des arts.

« Restituteur, » qui manque à notre langue, et au dictionnaire arbitre en dernier ressort, mériterait de nous rester acquis ; il vient fort à propos au secours du mot « restaurateur, » dont nos mœurs modernes ont fait un terme amphibologique au moins, s'il n'est plutôt tout entier confisqué au profit de la gastronomie.

P. š19. J'ai eu l'honneur d'être présenté hier au sacré collége, et de prononcer le petit discours dont j'ai d'avance envoyé copie dans ma dépêche.

Ce petit discours le voici :

Eminentissines seigneurs

«Il n'y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef invisible de l'Eglise. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se placer auprès de saint Louis. J'étais alors ministre du vénérable monarque restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut l'insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent adressées au sacré collége, et c'est moi qui viens aujourd'hui, ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère, vous exprimer le regret qu'éprouvera mon auguste maître pour la perte d'un souverain pontife que vos suffrages n'avaient point encore revêtu de l'autorité suprême à l'époque que je rappelle.

« Ici Vos Eminences reconnaîtront les voies cachées de la Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes de l'Eglise, où j'aperçois tant de courageux confesseurs de la foi.

« Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez. mieux que moi? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. Le royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l'Eglise n'oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché, la discorde de troubler même passagèrement les nouvelles prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus apostoliques cette modération d'esprit et cette connaissance de son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires.

« Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siége, dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi les ministres de cette religion charitable qui abolit l'esclavage parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit aujourd'hui à l'ombre de sa gloire le souvenir de ses grandeurs.