Étude sur le tome deuxième des Mémoires d'outre-tombe (suite 2)
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P. 161. L'isole di fortuna ora vedete.
Application forcée d'un vers du Tasse (Jer. del., ch. xv, st. 27), car rien ne ressemble moins au séjour d'Armide que l'île Miquelon.
P. 168. Plante voyageuse, j'ai pris mes précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal.
Cette phrase a été ajoutée en 1846. L'auteur ne pensait pas encore, en 1822, à sa tombe du Grand-Bé, située sur « les plages tourmenteuses de l'Océan. »
P. 169. Ces arbres ne dépassent pas la hauteur d'un homme, le vent océanique les prosterne à l'instar des fougères.
Locution négligée, et en outre prosterner est un verbe réciproque et non un verbe actif. « La grammaire! la grammaire! » dit Quintilien ; » aimons la grammaire jusqu'à la fin de notre vie. Grammatices amor vitæ spaa tio terminetur. » (Inst., Orat. 1, § 8.)
P. 169. Cette île de Jacques Cartier.
Jacques Cartier, explorateur des Terres-Neuves, sous-François 1°, était né, comme l'auteur, à Saint-Malo.
P. 177. Si je m'étais noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres.
Je vois encore l'amer sourire accompagnant ces paroles dans le récit que l'auteur me faisait à Londres de son bain en pleine mer. Ce récit fut amené par un bain de même nature que j'avais pris à cinquante lieues du rivage, et sans nul péril, sous un ciel de feu, dans les mers calmes et tièdes de l'Orient. M. de Chateaubriand s'était amusé à me le faire raconter tel qu'il est décrit dans mes Souvenirs (tom. 1, p. 301).
P. 178. Délinéée.
Participe que, sans l'avis de l'Académie, l'auteur fait dériver de délinéation, terme du génie militaire.
P. 180. Une négresse de treize à quatorze ans, presque nue et d'une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos, comme une jeune Nuit.
Il y a là une comparaison inachevée, une sorte de surabondance de poésie, et pourtant l'image ne déplaît pas.
Dans le Voyage en Amérique, publié en 1827, où l'auteur donna par avance la plupart des pages qui terminent ce second volume, la jeune négresse figure avec sa beauté, mais non sous les traits d'une jeune Nuit. La similitude est d'une date plus récente; or les amis du style de M. de Chateaubriand, s'ils veulent en scruter la méthode et en pénétrer les secrets, ne sauraient rien faire de mieux que de confronter les deux voyages, ou plutôt de rapprocher le récit originel de sa transformation par des retouches successives. Ils verront ainsi l'abus du coloris, le néologisme, l'enflure même se glisser sous la plume de l'auteur, et surcharger de grâces affectées sa simplicité primitive. Cette étude est triste sans doute, car c'est assister, en quelque sorte, à la défaillance du talent, et surprendre le génie à son déclin.
P. 181. Qu'est devenu M. Francis Tulloch?
J'ai fréquenté plus que M. de Chateaubriand M. Francis Tulloch, qui habitait vis-à-vis de moi dans Portland-Place; et j'ai lu à Londres cette épître britannique que cite l'auteur, mais qu'il a fallu franciser un peu pour l'impression.
P. 187. Aucun monument à Philadelphie, à New-York, à Boston, ne pyramide au-dessus de la masse des murs et des toits.
Voilà la pyramide passée à l'état de verbe, et ce verbe n'est pas bien loin de pénétrer dans le langage commun,- puisque l'adjectif pyramidal y est entré déjà. Lamartine a dit aussi :
Partout où ton regard voit au flanc des coteaux Pyramider en noir les tours des vieux châteaux.
P. 196. Je me souviens de Castelnau.
Michel Castelnau, grand-père de Jacques de Castelnau, maréchal de France, a été cinq fois ambassadeur en Angleterre, sous les règnes de Charles IX et de Henri III.
P. 199. Bonaparte se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire ; mais, en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.
Admirable! Un jour, à Rome, l'ambassadeur me lut encore tout chaud, ce beau parallèle à la Plutarque, entre Washington et Bonaparte ; et il ajouta : « Vous savez comment j'ai dû parler de Napoléon en 1814. Alors il était mon adversaire, il n'est plus qu'un peu de poussière aujourd'hui. Eh bien, mes deux plâtres de Napoléon, moulés à treize ans de distance, se ressemblent. Mais la mort est un peintre meilleur que la vie. »
P. 196. Ercilla s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon.
Ercilla, le poëte épique de l'Espagne, après avoir long-temps voyagé en Europe, prit part à sept grandes batailles dans le Chili, et aux dernières découvertes de ses compatriotes, dans le détroit de Magellan. « Ses prouesses, » dit un écrivain de son temps, « firent plus d'honneur encore à son épée qu'à sa plume. » Il chanta la conquête d'Arauco. Et c'est après avoir vaincu le grand cacique Caupolican, que pour délasser ses compagnons d'armes :
Por esparcir el animo cansado,
il leur raconte l'histoire véritable de Didon, où figure en core Iarbas, mais pas du tout Enée ; car il veut réhabiliter la reine de Carthage, dont on a dit tant de mal; et il est toujours temps, ajoute-t-il, de dire le bien :
Y para decir bien siempre es buen tiempo.
Mais, malgré l'effort chevaleresque d'Ercula, Il est trop tard pour redresser Virgile. Et Didon sera toujours pour nous le type primitif de l'amante abandonnée. Elle en a reçu l'immortel renom, comme disait l'indre d'Ixion, amant plus coupable qu'elle.
P. 206. La vastitude de l'Amérique.
Le terme vastitude ne me paraît pas une heureuse innovation, et n'y a-t-il pas, dans ces impressions de voyage, trop de ces mots : nova fictaque nuper? Horace ne leur a promis le succès que quand ils sont ménagés, parce detorta. (Art Poét., v. 33.)
P. 208. J'y cherchai, comme depuis à Sparte, la tombe de ces guerriers.
M. de Chateaubriand avait oublié que le monument des Spartiates, avec la célèbre épitaphe qu'il cite, se trouvait aux Thermopyles et non à Sparte (Hérodote, liv. VII, § 228). « Mais, » comme il le dit lui-même, dans une des notes de l'Itinéraire, « on croit bien que je n'avais pas un « Hérodote à la main sur les ruines de Lacédémone. »
P. 214. M'énaser contre un hangar.
N'énaser, pour heurter du nez ou se casser le nez. ne me parait pas digne d'adoption, car il n'anoblit pas la pensée, et demeure tant soit peu inintelligible. « Dans le a récit des choses communes de la vie, » me disait !. de Chateaubriand, « la simplicité séduit; mais il ne faut pas qu'elle aille jusqu'à la vulgarité. En ce genre Rousseau est modèle. Il a tout dit sans être trivial. »
Cette anecdote a été connue bien avant la publication des Mémoires ; et elle fut, si je ne me trompe, insérée par l'auteur lui-même, dans ses premières notes sur Atala. Je n'ai pas su par quelle corrélation mystérieuse ou avouée le capitaine Marryatt a donné le titre d'Aventures de M. Violet à un écrit moitié roman, moitié voyage en Amérique, qu'il a publié à Londres avec un succès bien mérité. Son héros, quarante ans après l'homonyme rencontré par M. de Chateaubriand chez les Iroquois, avait été élevé à la Propagande de Rome.
P. 232. Arété, fille de Rhexénor.
L'auteur n'avait plus à Londres le petit Homère qui l'avait suivi en Amérique, et dont il avait fait don à M. de Fontanes, ni même cet Homère de ses vovages orientaux dont il parle dans l'Itinéraire, avec des feuillets blancs pour écrire des notes, et c'est sur mon Odyssée qu'il a fait cette traduction.
P. 257. Le duo de Pandolfetto.
Ce duo de Pandolfetto était le morceau que M. de Chateaubriand demandait le plus souvent à mon piano; et, quand je le lui rappelais par quelques notes, il chantonnait lui-même volontiers Il tuo viso m'innamora.
P. 258. Chaque voyageur prenait place dans ce lit les pieds au poteau du centre, la tête à la circonférence du cercle, de manière que les dormeurs étaient rangés symétriquement comme les rayons d'une roue ou les bâtons d'un éventail.
Même usage en Thrace, à l'ombre de l'Hémus, où j'ai dormi sous les huttes bulgares, avec mes hôtes et mes compagnons de voyage, les pieds tournés vers le foyer qui est au milieu, mais sans lit. - « Je vis entrer et sortir six ou sept femmes, aux jambes nues, jeunes et vieilles, qui nous présentèrent des fromages, des galettes cuites sons la cendre, et des gâteaux de maïs qu'elles retournaient sur des charbons. Après avoir fait le ménage et étendu quelques nattes, elles se couchèrent pêle-mêle avec nous autour d'un grand feu, les pieds dirigés vers la flamme. Ce feu dura toute la nuit et éclaira la chaumière où tous dormaient profondément. » (Souvenirs de l'Orient, t. II, p. 340.)
Ces mœurs bulgares, et la polygamie orientale, me rappellent ce que dit Andromaque à Hermione dans Euripide : Quoi donc ! si, dans la Thrace, tout environnée déneige, vous aviez pour mari un de ces rois qui mettent en commun beaucoup de femmes, et donnent à chacune une part de leur lit, iriez-vous jusqu'à immoler vos rivales? » (Eur., Andromaque, v. 219.)
P. 239. Des pairies peinturées.
Un ne dit pas encore peinturée, mais peinturelurée. Quand on consulte l'Académie, on dit entaillées, qui est le mot propre ici, et il ne faut pas craindre d'être trop simple, me disait souvent l'auteur.
P. 243. C'est dans ces nuits que m'apparut une muse inconnue. Je recueillis quelques-uns de ses accents. Je les marquai sur mon livre à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire, écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des harmonies.
Quel tableau ravissant que ce lever de la lune dans les solitudes américaines! et quel style sonore! C'est bien là en effet la révélation d'une muse nouvelle; et cette muse allait faire de M. de Chateaubriand, suivant l'expression de M. Cousin, le père de la littérature contemporaine.
P. 244. Treize pèlerins.
Pour avoir le texte de cette citation, M. de Chateaubriand m'emprunta son Itinéraire tout chargé de mes notes orientales, et il voulut bien en lire quelques-unes sans trop de dédain. Là, je ne m'étais pas encore enhardi jusqu'à la critique; j'en étais resté à l'admiration.
P. 251. Les pères Jogues et Lallemand.
Souvenir des Lettres édifiantes, excellent recueil de voyages, que l'auteur me disait avoir lu en entier, avec un grand profit, comme avec toute l'attention qu'il demande dans la préface de l'Itinéraire, pour ces narrations si sim- - ples et si instructives. - P. 254. La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce qu'elles ne s'en vont point à la vanvole comme la partie de la vie qui les sépare.
Expression vulgaire et peu connue, dont on devine l'image plutôt qu'on ne pourrait en expliquer le sens.
P. 256. Une petite Indienne de quatorze ans, nommée Mila, très-jolie (les femmes indiennes ne sont jolies qu'à cet âge ), chanta quelque chose de fort agréable. N'était-ce point le couplet cité par Montaigne? Couleuvre, arreste-toy ; arreste-toy, couleuvre. - L'auteur des Essais vit à Rouen des Iroquois qui selon lui, étaient des personnages très-sensés : « Mais quoi, » ajoute-t-il, « ils ne portent point de haut-de-chausses ! »
jamais je publie les Stromates ou bigarrures de ma jeunesse, pour parler comme saint Clément d'Alexandrie, on y verra Mila.
En vérifiant plus tard sa citation des Iroquois de Montaigne, M. de Chateaubriand y ajouta deux petits paragraphes qui n'ont point figuré dans le feuilleton de la Presse, mais qui se trouvent dans l'édition in-8° : le premier, pour rire avec l'auteur des Essais aux dépens des Européens porteurs de hauts-de-chausses; le second, pour annoncer Mila, la naïve Indienne. Elle a fait en effet son apparition dans les «Bigarures de ma jeunesse,» que couvre assez singulièrement ici le grand nom de saint Clément d'Alexandrie ; c'est dans les Natchez, que l'auteur n'avait pas encore retrouvés, et où Mila joue un rôle si charmant qu'on le prendrait pour le premier parmi les héroïnes du poëme. Mila, en langue russe, ne signifie-t-il pas jolie?
P. 269. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé Franco-Gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples étrangers, à nos successeurs : « Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin tons ces discours. - Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'œuvre survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes, »
Quelle rapide succession de pensées! quel avenir prophétisé à la langue de Racine, et quelle prédilection constante pour le corbeau, oiseau de sinistre augure! le tout pour aboutir à ce Soyez donc Bossuet, cime du génie tant ambitionnée par l'auteur. M. Villemain n'a pas accepté pour la langue française « cet avenir burlesque et borné » que M. de Chateaubriand lui promet avec une si fantasque humilité. « La destinée de quelque patois sauvage, dit-il, est ici fort indifférente, et ne menace pas les grands monuments de la pensée humaine. » (Villemain, Études sur la littérature contemporaine, p. 289.)
P. 271. Respectons la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n'ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, ils s'évanouiraient.
Tout ce qui précède, moins le début et l'allusion personnelle qui vint plus tard, avait été écrit dans une dépêche officielle, transcrite de ma main, et en fut retranché presque aussitôt pour passer dans les Mémoires ; comme si c'était dicté par une verve trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir dans une correspondance éphémère.
P. 271. Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les prices.
Je me souviens de la lettre de lord Francis Conyngham, groom of the Bed-chamber, qui invitait l'auteur à venir dîner et coucher chez le roi à Windsor. Cette lettre, qui a inspiré la phrase ci-dessus, n'excita néanmoins aucune humeur, et l'ambassadeur ne la prit pas alors pour un tourment.
P. 279. Souhaitant à lady Conyngham la gentillesse de Mila. Mila, avec ses quatorze ans, n'était sans doute pas plus jolie que lady Elisabeth Conyngham à dix-huit : belle Anglaise à la haute taille, fille de celle qui est désignée ici avec une certaine malice rétrospective.
P. 282. Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus sortaient des pavots à fleurs roses pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un vert pâle. La tige et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux doigts lorsqu'on touche la plante. Le parfum qui survit à cette fleur est une image du souvenir d'une vie passée dans la solitude.
Il y a dans ces pavots pendant au bout d'un pédoncule incliné une réminiscence de Virgile : Lassove papavera collo demisere caput; mais Virgile a dit aussi : Lethæo perfusa papavera somno ; et le pavot n'est pas un heureux emblème de souvenir, puisqu'il porte au sommeil et à l'oubli.
P. 284. Cette chaîne de deuil et de funérailles, qui nous entortille, ne se brise point, elle s'allonge.
Entortille, mot affectionné par l'auteur, qui me répétait quelquefois cette phrase de la parodie de Werther, si comique dans la bouche de Potier : « Qu'on me fasse l'amitié de me dire ce que c'est que la vie! Un sentier tortueux parsemé de ronces et d'épines, dans lequel on ne peut naturellement faire un pas sans s'emberlificoter les jambes. » Et ces citations comiques, M. de Chateaubriand les accompagnait d'un rire amer. Puis il revenait à de plus classiques souvenirs, et me disait : « Le théâtre a retenti en tout temps de la misère de l'humanité. Vous rappelez-vous Sophocle? « Ah! nos jours qui se prolongent ne font que rapprocher de nous les chagrins. » Et alors je murmurais en grec les beaux vers d'Œdipe à Colone. (V. 1137.)
P. 284. Ploratus, mortis comites et funeris atri.
M. de Chateaubriand n'ayant apporté à Londres de livres d'aucune espèce, je lui prêtai pour ce chapitre un Lucrèce petit in-24 que j'ai encore, où ce vers et les deux qui précèdent sont restés soulignés de sa main.
P. 286. Qui voudrait revivre?
Eh! mais... le bon Évandre, par exemple, que l'auteur aimait tant.
O mihi præteritos referai si Jupiter annos !
P. 291. Les Floridiennes broyaient sous leurs dents d'un blanc azuré des larmes de liquidambar et des racines de Libanis, qui mêlaient la fragrance de l'angélique du cédrat et de la vanille : elles vivaient dans une atmosphère de parfums émanés d'elles comme des orangers et des fleurs dans les pures effluences de leur feuille et de leur calice.
Voilà bien aussi des études de la nature ; mais que nous sommes éloignés ici de Bernardin de Saint-Pierre, et de la touchante simplicité de Virginie? D'ailleurs, effluence n'est pas français, pas plus que, un peu plus haut, fragrance souvenir d'Horace... et mêler la fragrance est imité du latin le plus pur de Virgile : Mais Virgile et Horace savaient ménager les couleurs.
P. 292. L'autre chantait avec une voix de velours. Camoëns n'avait-il pas aimé dans les Indes une esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas, en Amérique, offrir des hommages à deux jeunes sultanes-jonquilles?
Je comprends à merveille des yeux de velours, et même à toute force, en style très-figuré, une voix de velours; mais j'ai peine à apprécier deux belles filles de l'Amérique métamorphosées en sultanes-jonquilles. - La jonquille, dans le langage oriental des fleurs, reçoit une acception malheureuse, et en Europe l'amour qui va jusqu'à la pâleur de la violette : Et tinctus viola pallor amantium... n'a pas encore compris la couleur jaune dans ses attributs. J'aurais sans doute à demander grâce pour tant de vers latins que j'ai accumulés dans ces dernières pages. Mais quoi ! l'auteur lui-même m'a mis en verve de citations; ici il les prodigue, et m'en donne l'exemple.
P. 295. Bene parece estranha, màs Barbara nao, C'est encore mon Camoëns (édition de Paris, Didot, 1815) qui a fourni le passage. Mais Pretidao de amor, qui n'est pas traduit, signifie négresse d'amour ; et l'auteur a eu recours à une périphrase pour esquiver la nuance et éviter, sans doute, une nouvelle jeune Nuit.
P. 294. En bas c'étaient des lilas, des azaléas, des lianes annelées aux gerbes gigantesques ; en haut, des nuages, les uns
fixes, promontoires des vieilles tours, les autres flottants, fumées de rose, ou cardées de soie.
Cardées ne peut être un substantif. Ne faut-il donc pas lire : fumées de rose cardées, etc., en dégageant ainsi la phrase incidente de toute particule conjonctive? En tout cas, c'est trop de couleur. « On a fait de nos jours un « étrange abus du style descriptif, » a dit M. de Chateaubriand lui-même dans une des notes ajoutées à ses ouvrages. Ici c'est un arc-en-ciel tout entier qui s'étale sur les rives de l'Ohio.
Mille trahens varios adverso sole colores.
P. 294. Tout était éclatant, radieux, doré, opulent, saturé de lumière.
Pour être écrit sous le ciel fumeux et nébuleux de Londres, ce coucher du soleil d'Amérique n'en est que plus étincelant.
P. 29ž. A Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d'amour.
Ceci est peut-être trop voluptueux; mais ce sera compris de tous les voyageurs qui ont passé plus d'une soirée à Smyrne : c'est l'Ionie avec toute son indolente mollesse.
« Combien de fois, assis sur le gazon qui borde ces rives fleuries, de toutes parts entourés de tableaux ravissants, ne pouvant nous rassasier ni de cet air ni de cette lumière dont la douceur égale la pureté, nous sentions une langueur délicieuse se glisser dans nos âmes, et les jeter pour ainsi dire dans l'ivresse du bonheur! » (Voyage du jeune Anacharsis, chap. IxxII.)
P. 296. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux encrèpés.
Je me persuade que le verbe encrêper deviendra français, s'il ne l'est déjà. Mais, en tout cas, je ne veux pas jeter le soupçon et l'ombre d'un barbarisme autour de ces mouches luisantes qui ne volent pas pour l'Amérique seule, et qui ont illuminé mes nuits italiennes sous le joli nom de Luciole.
P. 299. Mes floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès enlevée par le dieu des enfers.
C'est sans doute à cette phrase mythologique que venait se rattacher la tâche, toute en dehors de mes fonctions diplomatiques, que m'imposa M. de Chateaubriand quand il me pria de traduire l'Hymne à Cérès. En voici l'histoire.
Peu de jours avant le départ de M. de Chateaubriand pour le congrès de Vérone, comme je le suivais dans cette vaste région de Regents-park, si déserte alors, qui s'étendait au bout de notre rue, je détournai notre conversation de la politique, qui souvent nous lassait l'un et l'autre, pour la jeter sur une de ces digressions littéraires dont je faisais mon profit, et que je notais, à mon retour de nos promenades, avec toute la ferveur d'un disciple enthousiaste.
« J'ai travaillé pendant plus de sept ans aux Martyrs, » me dit ce jour-là l'ambassadeur, « et c'est de tous mes ouvrages celui qui m'a donné le plus de peine, non-seulement pour en polir de mon mieux le style, mais surtout en raison des études qu'il m'a coûtées. Il est vrai que l'Itinéraire en a profité. Mais j'ai continué mes recherches longtemps encore après être revenu de l'Orient. Je n'avais avec moi, dans mon pèlerinage, qu'une édition très-portative de l'Iliade et de l'Odyssée, deux de ces petits in-24 d'Amsterdam qui ne doivent jamais quitter la poche du voyageur en Grèce que pour passer dans ses mains. Mon culte pour Homère m'avait fait lire très-scrupuleusement, même les hymnes qu'on lui attribue. Mais ce fut seulement après mon passage à Éleusis que je connus le seul de ces hymnes que mon édition hollandaise ne contenait pas, puisque la découverte en avait été faite à Moscou, pendant que j'étais au collége. C'était l'hymne à Cérès. Je demeurai tout surpris à cette lecture, et il me sembla que dans ce chant poétique, plus encore que dans les autres, il régnait une dignité de style et un ton religieux parfaitement appropriés à ces mystères païens qui prétendaient purifier l'âme de ses souillures et de son ignorance. Je vous le recommande. J'irai plus loin, et comme vous n'aurez pas grand'- chose à faire à Londres pendant nos conférences de Vérone, quand vous aurez terminé le récit du couronnement du roi George IV que je vous ai demandé pour nos archives, puisque je n'ai pas vu ces pompeuses cérémonies, et que vous y assistiez l'an dernier, je vous prie encore de traduire cet hymne à Cérès, qui n'existe, ce me semble, qu'en grec et en latin, et dont je compte me servir dans les notes dont je veux accompagner une édition nouvelle de l'Itinéraire. Croyez-moi, ce ne sera pas perdre votre temps, et vous me saurez gré de vous avoir indiqué cette agréable distraction à nos dépêches... »
M. de Chateaubriand se trompait en présageant mes loisirs; il comptait sans M. Canning. L'avénement au ministère britannique de ce grand orateur occupa tous mes jours et une partie de mes nuits. Le plénipotentiaire de Vérone lui-même eut bientôt autre chose à traiter que des vers à Cérès, et pendant les vingt mois de sa direction des affaires de la France avec le monde, il ne se permit jamais l'innocente récréation d'une ligne ajoutée aux Mémoires de sa vie. De mon côté, c'est plus tard, et après quelques traducteurs rivaux, que je me mis à interpréter le poëme homérique pour faire honneur à la recommandation du maître. En effet, quand je relus les quatre grands hymnes qui se parent fort mal à propos du nom d'Homère, uniquement peut-être parce qu'on les a constamment imprimés au bout de l'Odyssée, le chant d'Apollon me parut une longue invocation enthousiaste, terminée par une revue superstitieuse des oracles ; le chant de Mercure, un récit ingénieux, mais trivial et décousu, des fraudes et des ruses du dieu de l'éloquence et du commerce; l'hymne à Vénus, plein de grâce et de naïveté, me sembla retracer des images d'une chasteté équivoque; tandis que l'épisode d'Eleusis, empreint d'un bout à l'autre d'une grande pureté et d'une haute poésie, initie en quelque sorte au système de Platon, rémunérateur de la vertu. Je soumis à Rome, en 1828, à M. de Chateaubriand, comme un arriéré de mes travaux de Londres entrepris sous sa direction, ma traduction de l'hymne à Cérès. J'y ai joint depuis un commentaire succinct. L'ambassadeur me renvoya à Lucques mon interprétation avec la lettre suivante :
« Voici votre traduction. C'est un dernier témoignage de notre collaboration à Londres que vous serez bien aise de garder. J'en ai fait ce que je voulais. Elle me semble fort exacte et du ton qui convient. Conservez bien, croyez-moi, le goût des lettres grecques. C'est un avantage même dans notre pays, si peu ami de l'étude. C'est aussi toujours une grande jouissance et en outre une rareté. Quant à moi, je ne lis plus le grec, et je suis toujours aussi mal pourvu de livres que vous m'avez vu en Angleterre. Toutes mes économies d'ambassadeur, si tant est que j'en fasse, ne sont pas pour créer une bibliothèque, mais bien une infirmerie, et d'avance elles sont dévolues à Marie-Thérèse.
« Quant à l'hymne à Céres, je suis disposé à y reconnaître bien des qualités de la grande époque grecque. Sans doute il n'est pas d'Homère, et d'ailleurs il n'est pas bien avéré, ce me semble, que la fondation du temple d'Éleusis ait précédé le règne du poëte ; mais il n'est pas de la décadence non plus. I y domine une simplicité de narration, une chasteté de pensée, et en même temps une élégance de style qui, selon moi, le placent fort au-dessus des hymnes prétendus d'Homère, d'Orphée, et surtout des hymnes de Callimaque. »
P. 299. Je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie.
«Toutme lasse, » me disait M. de Chateaubriand un soir que nous revenions des solitudes du parc de Kensington, sa promenade favorite; « tout me lasse, et je vais partout bâillant ma vie. » Puis, tandis que dans mon cabinet je ' plaçais sur mes notes journalières cette expression échappée de sa bouche avec un bâillement véritable, le grand écrivain la consignait, de son côté, dans la partie de ses Mémoires qu'il rédigeait alors. Je l'y ai retrouvée sous un ajouté qui ôte quelque chose non sans doute à l'exactitude, mais à la naïveté primitive du sentiment : « Tout me lasse ; je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie. » (Politique de la Restauration, p.67.)
Ici je ne puis m'empêcher de placer en regard et en méditation cette belle pensée de Pascal :
« Ainsi, par un étrange renversement de la nature de l'homme, il se trouve que l'ennui, qui est son mal le plus sensible, est en quelque sorte son plus grand bien, parce qu'il peut contribuer plus que toutes choses à lui faire chercher sa véritable guérison, et que le divertissement qu'il regarde comme son plus grand bien est en effet son plus grand mal, parce qu'il l'éloigne plus que toutes choses de chercher le remède à ses maux ; et l'un et l'autre sont une preuve admirable de la misère et de la corruption de l'homme, et en même temps de sa grandeur; puisque l'homme s'ennuie de tout, et ne cherche cette multitude d'occupations que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu, lequel ne trouvant point en soi, il le cherche inutilement dans les choses extérieures, sans pouvoir jamais se contenter, parce qu'il n'est ni dans nous, ni dans les créatures, mais en Dieu seul. »
P. 302. Une citation de Ronsard.
Les Mémoires d'Outre-Tombe réfléchissaient quelquefois les lectures à bâtons rompus, comme il les intitulait lui-même, que l'auteur faisait pour s'en distraire. C'est ainsi qu'il venait de feuilleter Ronsard quand il a écrit ce petit prélude à la continuation de son récit. Au surplus, nous serions bien peu modestes, nous, ses secrétaires d'ambassade, si nous allions nous sentir humiliés parce qu'il préférait à l'honneur de notre compagnie des causeurs tels qu'Homère, Lucrèce, Camoëns, Linné, Montaigne, ou même Ronsard. De son côté, l'aristocratie britannique n'était pas plus heureuse que nous. « Ce que j'ai fait de mieux en Angleterre, » me disait M. de Chateaubriand, partant pour le congrès de Vérone, « c'est d'avoir, par mes dépêches, poussé à la guerre d'Espagne, et d'avoir écrit deux volumes de mes Mémoires.