Étude sur le tome huitième des Mémoires d'outre-tombe (suite 9)
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P. 367. Les oies composent la réserve... le nectar d'Evanthée. Les oies si nombreuses en Allemagne sont là pour faire le pendant des troupeaux du fidèle Eumée. Evanthée (le bien fleuri), que l'auteur emprunte au 197° vers du IX° chant de l'Odyssée, y figure en qualité de père de Maron. C'est un surnom de Bacchus, ce que confirme Euripide dans le Cyclope (v. 141). Pardonnera-t-on ces citations redoublées et ce pédantisme de censeur à un homme qui vient de côtoyer la biographie du dieu du vin pendant la longueur de quarante-huit chants? Cet homme, c'est moi-même, et me voilà en train de divaguer presque autant, mais pas aussi bien que l'auteur soumis à mon commentaire.
P. 369. Mon lit était énorme : le Béarnais y avait dormi avec quelque Florette ; j'y gagnai le royalisme.
Le chevalier de Malte qui tirait l'épée en Bretagne, aux Etats de 1789, l'émigré blessé au siége de Thionville, était royaliste avant d'avoir couché à Fervaques dans le lit du Béarnais.
P. 371. Jadis j'étais fort lié avec mon corps; je lui conseillais de vivre sagement afin de se montrer tout gaillard et tout ravigoté dans une quarantaine d'années; il se moquait des serments de mon âme, et s'obstinait à se divertir.
Ceci rappelle tout à fait le système de « l'âme et de la bête, » si ingénieusement développé par le comte Xavier de Maistre dans un de ses plus charmants chapitres du Voyage autour de ma chambre. » M. de Chateaubriand ne tenait pas pourtant en haute estime ces écrivains de fantaisie, Anglais ou non, qu'il nommait des& « entrepreneurs d'originalité. » Mais, si on le comprend bien ici, •ce serait en dehors des pages de ces Mémoires toutes pleines d'ennuis et d'infortunes que le corps de l'auteur se moquait des serments (lisez sermons ) de son âme, « et se donnait du bonheur par-dessus la tête : » donc il n'aurait pas tout dit : mais ce n'est pas nous qui blâmerons de telles réticences.
P. 379. Henri VII a paraphé une à une les pages d'un livret de comptes que j'ai vu.
Henri VII était fort avare. C'est moi qui avais mis, à Londres, sous les yeux de l'auteur ce registre de comptes; il m'avait été obligeamment communiqué; et comme M. de Chateaubriand j'en fis quelques extraits. « Je ne m'explique pas, » me disait-il, « comment Skakspeare, qui a mis en tragédie toute la monarchie anglaise depuis le roi Jean, a sauté par-dessus Henri VII ; peut-être ce monarque avait-il trop de sagesse pour bien figurer dans un drame, car on l'avait surnommé le Salomon de l'Angleterre.
P. 386. La lune avait l'air de me dire : « Comment ! te voilà ! « te souvient-il que je t'ai vu dans d'autres forêts? Te souviens tu des tendresses que tu me disais quand tu étais jeune?
Le langage que tient ici la déesse de la nuit rappelle le temps où elle racontait ses secrets aux vieux chênes, image tant réprouvée par les censeurs d'Atala. Du reste, tout ce dialogue entre l'astre nocturne et l'auteur est plein de poésie et de charme. C'est le prélude gracieux et naturel d'une sorte de dithyrambe que nous allons trouver au début du volume suivant; l'auteur s'adresse à une Cynthie imaginaire; et Cynthie est aussi un des noms antiques de Diane née au pied du mont Cynthus. C'est toujours cette même lune d'un âge plus heureux que M. de Chateaubriand courtisait en Allemagne ou à Rome comme dans les solitudes de l'Amérique, et à qui il venait demander encore quelques réminiscences des jours meilleurs.
Ipsa dies alios alio dédit ordine Luma Felices. (VIRGILE, GéOrg., 1. I, v. 216.) P. 395. J'avais peine à étouffer avec mon mouchoir le bruit de mes larmes.
Un se sent pleurer avec l'auteur en assistant à son entrevue avec «ce soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de tant de règnes et de soixante-seize années. » - La lecture de ce fragment des Mémoires qui raconte la visite à Prague mouilla de larmes aussi les yeux d'un nombreux auditoire réuni chez madame Récamier. La comtesse de Nesselrode y assistait et partageait notre émotion. « Eh quoi! madame, » lui dit M. Brifaut, « seriez-vous donc de notre paroisse? - Oh ! oui, » répondit-elle; - et, à ce récit des nobles infortunes de l'exil, «deux grosses larmes descendirent sur un visage que la diplomatie rendait presque toujours impassible, comme il convient sans doute à l'épouse d'un premier ministre.
P. 402. A Londres, j'avais donné une petite fête à madame de Guiche.
La petite fête n'était pas plus spécialement dédiée à madame la duchesse de Guiche, qu'à madame la vicomtesse de Noailles, à trois ou quatre autres Françaises, et à trente Anglaises environ qui brillaient aussi à côté de nos aimables compatriotes. Je le sais bien, moi qui les avais choisies.
P. 420. Le roi me secoua l'épaule avec la main.
Geste habituel à Charles X, dont il m'honora, en 1823, quand je vins rendre compte à Monsieur de ce que j'avais vu en Angleterre, et, en 1829, quand je portai au roi, à Saint-Cloud, mes inquiétudes et ma défiance. Cette familiarité et cette bonhomie faisaient de tous ceux que Charles X admettait auprès de lui des cœurs sinon convertis à son système, au moins fort dévoués à sa personne.
P. 420. Je suis si bête, qu'en entrant au ministère des affaires étrangères je ne voulus pas prendre les vingt-cinq mille francs de frais d'établissement, et qu'en sortant je dédaignai d'escamoter les fonds secrets.
Rien de plus vrai ; et pourtant, comme on le voit, l'auteur connaissait les précédents, « datant, » disait-il, « du prince-évêque-ministre, dont il n'était qu'un si imparfait successeur. »
P. 421. Pour un philosophe c'eût été un spectacle curieux que celui du sujet et du roi, s'interrogeant sur leur fortune, et se faisant confidence mutuelle de leur misère au fond d'un château emprunté aux souverains de Bohême.
Mes notes sur ces trois derniers chapitres sont, 2 peu de chose près, les observations de l'auditoire à la suite de cette lecture dont je viens de parler; j'y étais, chez madame Récamier, assis à côlé de l'auteur. C'était M. Sainte-Beuve qui lisait ; et il en a mieux que moi rendu compte.
P. 431. J'aurais rides craintes que je donnais à M. de Damas, si, depuis M. de Polignac, je pouvais rire d'un pauvre homme.
Il fallait au moins deux coups de massue séparés si l'on voulait absolument éreinter ces deux hommes : car M. de Damas, et je ne puis l'ignorer, était tout aussi opposé au système Polignac, si système il y a eu, que M. de Chateau - briand lui-même.
P. 434. Vérémond Il en Espagne, Mademoiselle lui coupant la parole, dit : Ethélrède en Angleterre.
Les royaux enfants, à en juger par cet échantillon de leur savoir, étudiaient l'histoire de leur pays, comme de leur antique maison, dans l'Abrégé du président Hénault, et ils ne pouvaient mieux faire.
P. 435. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d'Autriche.
« Et moi aussi, me disait à cette même époque, » le duc de Laval-Montmorency en secouant ses blonds cheveux, « et moi aussi, je demeurerai fidèle à mes vieux maîtres. J'irais, s'il le fallait, jusqu'au pied des tours de leur prison leur dire que mon cœur bat pour eux ; et je serais encore leur Blondel. »
P. 436. Il a traîné dans les forêts de la Floride et sur la montagne de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d'espoir, de joie et d'innocence : il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel : sang dont le dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu'il avait livrées au dieu de malédiction.
La première atteinte du malheur avait rendu M. de Chateaubriand athée; la seconde le fit pour toujours chrétien. L'auteur avait un faible secret pour l'empereur Julien. S'il était resté, » disait il, « dans sa « chère Lutèce, » loin de la cour et des railleries des eunuques que sa gaucherie et son embarras excitaient, il serait demeuré chrétien. Constantinople et la pourpre le firent apostat.» Et, comme un jour, à Londres, je racontais ma visite à la villa de Julien, et la lettre impériale qui la décrit (voir Nonnos, Introduction, p. LVI), il me dit : « Je me suis beaucoup occupé de Julien l'Apostat, à qui ce surnom fait autant de tort que si la chose était rare. Mais, dans mes recherches préliminaires du Génie du Christianisme, cette lettre m'avait échappé. J'en prends note. Ah! je comprends mieux qu'un autre tout le charme de ces souvenirs de l'antiquité, citée sur place. Je n'oublierai jamais que j'ai lu à haute voix, comme si le peuple hébreu m'entendait, les lamentations de Jérémie sur la colline en face de Jérusalem, et à Colone les chœurs de Sophocle que M. Fauvel m'avait prêtés. Que n'ai-je pu comme vous faire répéter Homère aux échos du Simoïs ! »
P. 438. L'un écrivaille sur l'histoire d'Angleterre..., l'autre lamente la vie et la mort du duc de Reichstadt...
L'auteur désigne ainsi, par leurs œuvres littéraires, M. d'Haussez et M. de Montbel, blessés de deux épigrammes dans une seule phrase. « Cet orgueil, » disait récemment un remarquable publiciste, « faiblesse habituelle des grandes âmes, a rendu Chateaubriand injuste envers ses amis politiques, et ingrat envers ces mêmes Bourbons auxquels il ne pardonnait pas de voir par d'autres yeux que les siens. Nous ne l'accusons point au hasard, nous l'accusons sur la foi de ses propres Mémoires, œuvre de génie, mais de rancune et de colère. »
P. 439. Le duc de Rivière recommanda en mourant M. de Damas pour gouverneur du duc de Bordeaux. Le prince de Polignac était membre de cette coterie.
Le duc de Rivière recommanda le prince de Polignac pour lui succéder. Et si en effet M. de Polignac eût été nommé, et non M. de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux, qui sait si nous aurions eu la Révolution de juillet et ses suites ?
P. 453. Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées.
« Même dans l'abus du genre descriptif, » me disait l'auteur, « il faut tâcher que le style reste toujours noble. »
P. 456. Tycho Brahé mourut à Prague. Voudriez-vous pour toute sa science avoir comme lui un faux nez de cire ou d'argent?
La plaisanterie qui nous fait arriver au nez de Tycho-Brahé est assez froide, et ces images sont trop pressées les unes contre les autres pour s'enchaîner heureusement : « Primum adhibenda est in jocando moderatio, » dit Cicéron (De orat. II, 39).
P. 459. Ma pauvre Atala a été accoutrée d'une robe en point de Hongrie.
L'auteur pouvait ajouter à la toilette d'Atala un libadé hellénique, car je lui avais montré la traduction de son œuvre en grec moderne imprimée, en 1805, à Venise; et, quand j'en interprétais mot à mot certains passages, il ne pouvait s'empêcher de rire en voyant les Muscogulges et leur calumet travestis dans la langue d'Homère.
P. 467. Une jolie servante saxonne courait au piano toutes les fois qu'elle attrapait un moment entre deux coups de sonnette.
La jolie servante saxonne est venue rejoindre dans les rêves de l'auteur sa sœur jumelle la belle servante de Lucerne. Et Dieu sait pourtant de quelles épithètes on flétrit les filles d'auberge en Suisse et en Allemagne! Quand M. de Chateaubriand les peint modestes et rougissantes, ne serait-ce point par exception à la couleur locale?
P. 470. Je n'ai point trouvé Charles X dans ces hautes erreurs.
Dans le remarquable portrait de Charles X, il faut effacer cette phrase : « Il reste immuable, accoté des événements qui calent et assujettissent son esprit, » et admirer tout le reste.
P. 475. La royauté légitime constitutionnelle m'a toujours paru le chemin le plus doux et le plus sûr vers l'entière liberté.
Et voilà notre symbole, à nous, élèves de la Restauration et de la Monarchie selon la Charte! Or, en 1838, un jour que dans les loisirs de ma retraite où il avait bien voulu me suivre, je lisais, avec le comte Xavier de Maistre, le début de ce code du gouvernement représentatif, à ces paroles : « Je sais bien comment on établit le despotisme; je ne sais pas comment on fait un despote dans la famille des Bourbons; » mon ami m'interrompit vivement. - « Tant pis, » me dit-il; « le Bourbon despote c'est Louis XIV. Comptez-vous avoir mieux? Voici la première fois de ma longue vie que je mets les pieds en France, et je n'y trouve pas les Français plus capables de se diriger eux-mêmes que les Russes, avec lesquels je vis depuis quarante ans. Comme eux, vos laboureurs, qui sont la majorité de la nation, payent, obéissent, ne font ni ne demandent des révolutions, et valent moralement beaucoup mieux que ceux qui les mènent. Le gouvernement d'un seul leur va bien mieux que toutes vos subtilités représentatives et votre prétendue indépendance. Je vous avoue que, d'après tout le tapage que vous faites en Europe de votre civilisation, je la croyais plus avancée. Mes compatriotes savoyards ont plus de bon sens, et ne suivront jamais vos exemples. »
On le voit, le charmant écrivain qui avait si hardiment pénétré dans les replis du cœur et dans les travers de la société pour les retracer sous sa plume spirituelle n'avait pas, comme son illustre frère ou comme M. de Chateaubriand, reçu le don de prophétie politique.
P. 476. Charles X est tel que je l'ai peint.
Cui, sans doute ; mais si cette dernière page du portrait ne ressemblait point parfaitement à la première, il en faudrait conclure que l'une a été tracée pendant la vie du monarque, et l'autre après sa mort.
P. 478. Après Henri V mort sans enfante, je ne reconnaîtrais jamais de monarque en France.
Toute l'utopie développée dans les deux pages précédentes semble n'être là que pour amener cette vigoureuse protestation, que j'entends murmurer de temps en temps encore, comme un écho dont il faut étouffer le son.
P. 478. Les Bourbons de moins dans nos revers, nous étions partagés.
Conséquence de 1814 et de 1815, rigoureusement historique. J'ai vu, comme l'auteur et dans les mêmes mains, la même carte fatale où le partage était tracé. Autre trophée peu connu de la maison de Richelieu.
P. 483. Cobbett et sa lettre.
Cobbett était très-fier de cette lettre, qui a été insérée beaucoup plus tard, dans le Congrès de Vérone. Il vint me l'apporter à Londres, et il me pria de lui en communiquer la traduction dès qu'elle serait terminée, afin de pouvoir juger par lui-même de sa fidélité.
P. 485. Trois choses demeurèrent acquises à la légitimité restaurée : elle est entrée dans Cadix ; elle a donné l'indépendance à la Grèce; elle a affranchi la chrétienté en s'emparant d'Alger : entreprises dans lesquelles avaient échoué Bonaparte, la Russie, Charles-Quint et l'Europe.
Toutes ces choses impossibles, en effet, aux gouvernements qui l'ont précédée, n'ont pu sauver la légitimité qui les accomplissait, et n'ont servi qu'à fortifier ses ennemis.
P. 490. Que la royauté légitime meure à jamais ou qu'elle ressuscite, elle aura mes derniers serments.
M. de Chateaubriand avait souvent sur les lèvres les beaux vers que Didon adresse à l'ombre de Sichée :
Ile meos primus qui me sibi junxit, amores
Abstulit; ille habeat secum, servetque sepulcro.
Et en 1851, comme il venait de prononcer encore ce soupir suprême de fidélité, son œil brilla du feu de la colère : « Quoi donc? » ajouta-t-il, « chasser trois générations de rois inviolables et en même temps condamner à la réclusion et à la mort leurs ministres, seuls responsables en face de la Charte ! mutiler les premiers corps de l'Etat, puis en exiler, par la torture du serment, les membres les plus honorés ! enfin disposer de la couronne de France au nom d'une fraction de la seconde chambre sans mission pour cette énormité! Ne sont-ce pas là des crimes flagrants commis envers la loi fondamentale par ceux qui en avaient juré le maintien. Et quelle force n'eut-on pas donné à la Constitution si les hommes qui s'intitulaient alors les vrais constitutionnels, au lieu de la fausser, l'eussent virtuellement exécutée? »
A ces paroles je n'ajouterai qu'une réflexion toute personnelle qui vient me surprendre au moment où je relis cette page de mes souvenirs. Ces expressions, « énormités inconstitutionnelles, » justifiées, comme on le voit, par M. de Chateaubriand, j'aurais eu, à ce qu'il paraît, le tort de les répéter dans la Politique de la Restauration, sans en indiquer la source; et quelques personnes en ont conclu que j'étais demeuré un ultra incorrigible, indigne du suffrage des véritables constitutionnels.
Hélas ! je ne puis le nier, et la chose éclate à chacune des lignes où ma courte existence politique côtoie les destinées de M. de Chateaubriand : oui, en 1829, ma conviction des dangers que courait mon pays, et mon zèle pour sa prospérité, m'ont éloigné d'un ministère impopulaire qui plaçait bien haut ma jeunesse et ma fortune diplomatique. Oui, en 1830, des scrupules d'honneur et mon amour pour la race antique de nos rois m'ont irrévocablement lié à leur infortune.
Il résulte de ces aveux renouvelés que j'aurai passé en ce monde avec plus de patriotisme au cœur qu'il ne m'a été donné d'en manifester par ma vie publique, et avec plus de goût pour les lettres que de renommée. Car, ici même, en gravant mon nom au bas de la pyramide, je ne crois point participer à son éternité; mais du moins, comme mon maître, je n'aurai servi qu'une seule cause, j'aurai imité autant qu'il était en moi sa constance, et, par mon dernier ouvrage, j'aurai payé mon humble tribut à la plus grande gloire littéraire de notre siècle.
J'ai besoin de l'avouer en finissant, lorsque je considère ma tâche déjà si longue et si disparate, ou quand je repasse ce que je viens d'écrire avant d'écrire encore, je ne me sens pas exempt de toute inquiétude. J'appréhende que, sans me faire participer, et c'est tout simple, aux mérites du grand écrivain, on ne charge ma vie, et ce serait injuste, des mêmes blâmes qu'on adresse à sa mémoire : je prévois aussi que, confondant mes traits fort ém oussés avec les traits qu'il a si vivement aiguisés lui-même, or peut arriver encore à les envelopper dans une commun réprobation. Pareille chose déjà m'est advenue pour ma publication récente de sa correspondance intime. Ne pouvant frapper le maître disparu, on a châtié le disciple resté après lui; disciple très-innocent néanmoins, car, si je n'ai jamais dévié de la ligne politique, que, d'accord avec mon cœur, les exemples et les enseignements de M. de Chateaubriand m'ont tracée, je n'ai point partagé dans toute leur virulence sa haine et son dédain pour nos ennemis et pour nos successeurs. Soit que j'aie aimé davantage, ou moins bien connu les hommes de mon siècle; soit que Dieu ait donné à un très-petit nombre d'âmes la puissance de ressentir une si ardente colère, et, en même temps, un si beau talent pour l'exprimer ; soit enfin que j'aie contracté dans les dix dernières années de nos révolutions cette sympathie, que se devraient entre elles les victimes de naufrages divers. Ce sentiment, il est vrai, que pour mon compte j'éprouvais dans toute sa sincérité, je suis loin de l'avoir trouvé chez les autres. Mais, comme pour ne pas demeurer inhabiles à concilier, l'indulgence ou les concessions doivent finir par se montrer réciproques, je ne saurais encore m'en repentir tout à fait. - Après cette confidence, qu'on voudra bien me pardonner, je reprends le récit de M. de Chateaubriand.
P. 9. Les lettres étaient tracées au citron... Madame se leva, et nous allâmes au réchaud.
Ceci me rappelle une autre scène dans la chambre à cou-- cher de Madame entre elle, sa montre et moi. A Bordeaux, au mois de mars 1815, comme je remplaçais temporairement, et par son choix, auprès de madame la duchesse d'Angoulême, le secrétaire de ses commandements qu'elle avait envoyé à Paris, la fille de Louis XVI détacha de sa ceinture sa montre qu'elle me donna pour me servir de son cachet pendu au bout de la chaîne, et pour fermer une lettre qu'elle écrivait à Louis XVIII avec cette suscription : « Au Roi, mon oncle et seigneur ; » puis elle sortit. Je cachetai la lettre, sans la lire bien entendu; mais le diable n'y perdit rien; et, comme la montre était jolie, je me mis a la considerer en tous sens : ensuite je poussai le bouton pour voir si elle répétait ; il était une heure; je ne comptais que sur un son bref et isolé; mais voilà qu'aussitôt la maudite montre commence un carrillon que je ne savais pas interrompre et que j'essayais d'étouffer en la cachant dans mes mains. J'étais dans des transes mortelles; Madame pouvait rentrer à chaque instant pendant ce concert inattendu. Enfin la montre se tut d'elle-même et ne révéla rien de mon indiscrétion. Je venais d'avoir dix-neuf ans.
P. 13. Mademoiselle Esterhazy a l'air spirituel et méchant. Cette pauvre jeune fille était spirituelle en effet, mais point méchante ; elle mourut bientôt après, et laissa de vifs regrets à Vienne ainsi qu'à Rome où elle avait passé les courtes années de sa jeunesse; et c'est bien là qu'au lieu d'une épigramme l'auteur aurait dû répéter ce soupir des stances qu'il avait écrites dans sa prison :
Vous avez achevé vos fraîches matinées
Jeune fille et jeune fleur.
P. 14. Il fut question de la duchesse de Guiche. « Ses tresses « ne lui vont pas bien, » dit la Dauphine à mon grand étonnement.
Les tresses en effet ne laissaient pas admirer dans toute leur beauté et leur abondance les cheveux de la duchesse de Guiche. En 1814, je les avais vus errer plus libres sur ses épaules adolescentes un jour où mademoiselle Ida d'Orsay assistait à une revue de la garde royale. Cette revue montrait à la fois son père, le superbe général, et, tout auprès, un charmant colonel, le duc de Guiche, qu'elle devait plus tard choisir pour époux : Achille et Nirée, les deux plus beaux guerriers de l'armée qui assiégea Troie.
P. 16. Je m'étais rarement levé si matin pour les personnes royales, hors peut-être le 13 février 1820, lorsque j'allai chercher le duc de Berry à l'Opéra.
C'est sans doute le 14 février que l'auteur a voulu dire, car, le matin du 13 février, qui se serait douté de l'attentat ?
P. 21. L'eau du Sprudel cuit les œufs et sert à laver la vaisselle. Ce beau phénomène est entré au service des ménagères de Carlsbad.
Ce phénomène se reproduit à toutes les sources chaudes des P'Pyrénées, et même aux sources chaudes à demi de Bagnères de Bigorre. Mais quoi ! les eaux de l'Asie Mineure en jouissent aussi; et la vieille Arménienne qui apprêtait en Bithynie mon pilaw de tous les jours avait recours aux naïades brûlantes de l'Olympe pour dégager de ses souillures ma table fort peu olympienne.
P. 22. La plus jeune fille du roi Christophe, très-instruite et fort jolie, est morte à Pise. Sa beauté d'ébène, etc.
J'avais vu en Toscane la beauté d'ébène, très-peu jolie, à mon gré. Cette fleur obscure d'une île américaine mourut sans avoir brillé, et se cacha bientôt sous la terre rapportée de Jérusalem par les Pisans pour sanctifier leur suprême demeure. C'est encore un hommage mélancolique aux américaines compagnes d'Atala :
Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane
Jeune fille et jeune fleur.
P. 25. Je retrouvais la laiche digitée, la belladone vulgaire, la salicaire commune.
L'auteur n'avait rien oublié de ses études botaniques commencées en vue de son voyage au pôle; et depuis il y avait ajouté quelques réminiscences des poëtes de l'antiquité amis des fleurs, de Virgile surtout, médecin observateur de la nature et familier avec les simples. C'est ainsi que dans nos promenades au bord de la Tamise, au-dessus de Richmond, M. de Chateaubriand m'avait montré la plupart des plantes qu'il signale ici en les saluant d'un souvenir poétique. La laiche digitée qui cacha le fourbe Sinon; obscurus in ulva delitui (Enéide, liv. II, v. 135). - La salicaire commune qui porte aussi le nom de Lysimaque, l'un des successeurs d'Alexandre, etc., etc. - Quant au magnolia, « dont la pluie tombait sur nos têtes », il ne se rencontrait chez aucun des poëtes de l'ancien monde. Sa faveur datait du chantre des Natchez qui avait fait de la large rose blanche l'ornement funèbre du front d'Atala mourante. « On voyait, » dit-il, « dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée; celle-là même que j'avais déposée sur le lit de la vierge. »
Et quand le critique se sent prêt à pleurer à ce touchant souvenir, il lui faut, dans cette page consacrée à tant de douces mémoires, se plaindre de ces mots& « ma volage fille peinte dort à l'éternité. » Certes, Atala ne méritait ni cette désignation affectée ni le titre de volage. - Mais revenons aux fleurs qui furent l'une des premières passions de M. de Chateaubriand. Comme nous traversions ensemble à Rome les hautes prairies de la villa Pamphili, peuplées d'anémones sauvages aux teintes variées : « Ah ! l'anémone ! » me dit-il,
« Fleur des regrets, symbole du plaisir,
« Elle vit peu de temps, et le même zéphyr
« La fait éclore et la moissonne. »
Et comme j'essayais de trouver le nom du poëte élégiaque à qui nous devions ces jolis vers sur la fille aînée des brises printanières. - « Ne cherchez pas, » ajouta-t-il avec un sourire, « c'est inédit, et cela se trouve dans un « chœur de Moïse. »
P. 27. Mes anthologies premières.
Le mot anthologie ne signifie plus bouquet même en grec, depuis qu'il est devenu le titre de ce recueil de poésies antiques où l'auteur aimait tant à chercher des inspirations. « L'Anthologie, » me disait ». de Chateaubriand, devrait avoir d'autant plus de laveur en France que nous excellons nous-mêmes dans les petits vers de société, et dans les poesies légères, témoin Chaulieu, Gresset et Voltaire en première ligne. Or l'anthologie grecque n'est pas autre chose que cela. Les poëtes qu'elle nous révèle, consuls, empereurs, historiens, semblent y chanter pour leur amusement, non pour leur renommée; et ils nous charment ainsi davantage par leurs inspirations, trop courtes d'ailleurs pour nous fatiguer jamais. »
Je fortifie ce jugement de M. de Chateaubriand sur l'Anthologie par ce conseil de Pline le Jeune à son ami Fuscus (liv. VII, ép. 9).
« On peut, pour exercer son style, et comme par distraction, faire des vers: je ne parle pas d'un ouvrage long et suivi (il y faudrait trop de loisirs), mais de ces poésies courtes et spirituelles propres à interrompre de graves affaires et à suspendre les préoccupations. On les appelle badinages (lusus). Or ces badinages donnent parfois autant de gloire que des œuvres sérieuses. Ils traitent d'amour, de haine, de satire, de tendresse, de politesse élégante, enfin de tout ce qui est notre vie ; de grands hommes y ont pris plaisir. ›
P. 29. Qui proposeriez-vous au choix du roi? - M. de Villèle.
L'auteur m'a raconté deux fois cette partie de son entretien avec madame la Dauphine, sans y omettre ces paroles chrétiennes et généreuses où reluit néanmoins un éclair de fierté. « Nos divisions royalistes ont déjà trop « fait de mal. Je les abjure de grand cœur, et suis prêt à a demander pardon à ceux qui m'ont offensé. »
P. 34. La petitesse de la vie de prince réduite à elle-même est difficile à avaler. Pour en boire la dernière goutte, il faut avoir brûlé son palais et s'être enivré d'une foi ardente. Hélas ! nouveau Symmaque, je pleure l'abandon des autels, je lève les mains vers le Capitole; j'invoque la majesté de Rome! Mais si le dieu était devenu de bois et que Rome ne se ranimât plus dans sa poussière?
Je ne puis approuver ni même toujours comprendre ces images triviales et ces allusions historiques fruit d'une retouche suprême des Mémoires! La révision tardive se montra rarement heureuse :
Et nocuit scriptis ultima lima meis.
P. 41. N'ayez pas peur, Cinthie, etc.
L'auteur courant la poste en Allemagne rêve qu'il est à Rome à la tombée du jour, sur le coteau qui domine le vallon de la nymphe Egérie, et il chante. Il emprunte Cinthie à Properce, Délie à Tibulle, Lalagé à Horace, Lesbie à Catulle pour embellir ses songes amoureux. Puis, après la jeune « Charité, le sourire envoyé d'Orient et la violette oubliée, » le dithyrambe se perd dans l'ombre et finit. Il me semble qu'une moitié au moins de cette singulière élégie fut écrite à Rome en 1828, comme le Dialogue avec l'hirondelle, qu'on va voir plus loin, date de Londres et de 1823. En tout cas, je ne saurais faire grâce à la « solitude lactée, à la lune qui neige sa lumière, à la barque vélivole, à la susurration, » sœur du « susurrement » que nous avons rencontré dans un précédent volume ; enfin à ces bécasses que, chasseur attardé, j'ai vues parfois au crépuscule dans les bois ou sur le bord des prairies humides, mais jamais dans les « prêles des sources diamantées, » car je ne sais pas ce que c'est.