Victor de laprade. P. 227. Le génie mis en croix pour et par les hommes meurt en leur laissant la lumière, et ressuscite adoré
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M. Lévy, 1859, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Dans cette étude sur la biographie du Tasse, l'auteur oubliant enfin- Venise et s'inspirant de son poëte est demeuré pudique et exact. C'est une sorte d'hommage qu'il a cru devoir au compagnon désigné de son sépulcre; car, avant d'avoir choisi pour sa demeure suprême le Grand-Bé de Saint-Malo, il avait jeté un œil d'envie sur le monastère de Saint-Onuphre où le Tasse repose au mont Janicule sous un oranger.
Ces génies du siècle, Gœthe, Byron et Chateaubriand, ont vu tous les trois l'Italie. Tous les trois ils ont étudié et imité ses chefs-d'œuvre; mais quelle distance entre les portraits du grand poëte qu'ils ont voulu retracer! Chez le barde britannique, le Tasse est un esprit en révolte contre l'humanité, rempli d'amertume et d'orgueil, avide des tortures d'une âme isolée. Gœthe, de son côté, sous la plus parfaite versification, dans une longue élégie plus élégante que dramatique, nous représente un Tasse imaginaire, philosophe comme son peintre, et il nous laisse froids sous les accords d'une lyre mélodieuse, tandis que M. de Chateaubriand nous émeut à l'aspect du prisonnier de Ferrare et du chantre sublime qui s'éteint sous les voûtes du monastère de Saint-Onuphre. « Comparez., » nous dit-il lui-mê ne, « et voyez ce que la foi ajoute à la « beauté de la mort. » On peut néanmoins le remarquer même dans cet épisode détaché, morceau plus soigné encore que le reste, à mesure que nous approchons de la fin des Mémoires, le style s'affaisse. Avec de certains mots créés (luisance pour éclat, inciser pour inscrire), pâlissent des pensées apprêtées et confuses. Le néologisme et la recherche, signes de décadence, tombent en gouttes menues sur le sommet de l'édifice, et s'y infiltrent pour en endommager le couronnement.
P. 241. Pour moi, je dirai comme Candide.
Candide, qui a déjà fourni quelques citations à la description de Venise, convenait alors au ricanement du « plénipotentiaire de l'exil, » et figurait parmi les livres épars sur les coussins de sa calèche.
P. 246. Les anciens excellaient dans l'inscription funèbre. a Ici repose Epictète, etc. s
On a reconnu le culte constant de l'auteur pour l'Anthologie. L'épitaphe qu'il rappelle est de Léonidas de Tarente. M. de Chateaubriand avait eu de tout temps un grand goût pour Épictète. Il me demanda, en 1840, d'en traduire un fragment dont il avait tiré de véritables consolations pendant son premier séjour à Londres, quand, me disait-il, il le lisait en grec; et le souvenir lui en était resté comme un encouragement dans ses nombreuses disgrâces politiques. Le voici :
« Ne vous chagrinez pas de ces raisonnements : vivrai-je toujours loin des honneurs, et ne serai-je jamais quelque chose? Si l'absence des honneurs est une infortune, une infortune plus grande serait de les obtenir honteusement. Dépend-il de vous de participer au pouvoir ou d'habiter des palais? aucunement; il n'y a donc pas là déshonneur. Et croyez-vous n'être rien quand vous êtes plus digne de parvenir que tous ceux qui sont au-dessus de vous? - Mais je ne serai d'aucune utilité à mes amis? - Que dites-vous donc? sans doute vous ne leur donnerez ni argent ni places; mais qui vous a appris qu'on ne'peut les secourir autrement? - On ne peut donner a aux autres ce qu'on n'a pas. Acquérez donc, disent-ils, afin que nous ayons aussi. — Certes, si je puis acquérir en conservant la fidélité, l'honnêteté et l'élévation de l'âme; montrez-moi le moyen, et j'acquerrai. Mais, si vous m'engagez à perdre ce que j'ai de bon afin de vous donner ce qui vous serait mauvais, voyez combien vous êtes injuste et aveugle. Que préférez-vous? l'argent ou un ami modeste et sûr? Aidez-moi donc à rester dans la bonne voie, et n'exigez pas de moi ce qui pourrait m'en faire sortir. - Mais, dit-on, vous ne faites rien personnellement pour le pays? - Encore? en quoi donc puis-je le servir? - Il ne tient de vous ni « des bains ni des portiques. - Eh bien! après? L'armurier ne fait pas des souliers, ni le cordonnier des armes. Laissons à chacun son métier. Quoi donc? si par votre exemple et vos préceptes, vous formez un bon et honnête citoyen, ne rendez-vous pas à votre pays un vrai service? - Sans doute. - Lui êtes-vous donc encore inutile? - Mais quelle place occuperai-je ainsi dans l'Etat? - Celle seulement qui est compatible avec votre modestie et votre probité. Car, si dans le désir de servir votre patrie vous abjurez vos vertus, de quel profit lui serez-vous en devenant le juste objet de ses mépris? »
« Excellente morale, » ajoutait M. de Chateaubriand, « bien plus secourable dans notre siècle mobile que sous le règne d'Antonin; et cet empereur la méditait pourtant. Il n'est que trop vrai, l'ambition et l'égoïsme nous emportent; nous cachons nos malheureuses faiblesses sous le nom d'amour du pays; et nous cherchons à nous tromper nous-mêmes sous l'ombre de venir en aide aux autres. Ainsi Philippe, en usurpant la couronne, pense s'être sacrifié au repos de sa génération, quand son succès la pervertit et la trouble ; sa fortune cause plus de mal par la contagion de l'exemple qu'il ne peut faire de bien avec toutes ses velléités civilisatrices. C'est en vain que ses plus habiles ministres s'évertuent à redresser une monarchie qui a été faussée dans son origine. Et, comme le veut Epictèle; il eût servi bien plus efficacement son pays en lui montrant une vie modèle de désintéressement, de constance et de fidélité. Notre grand moraliste ne s'appuie ici que des raisonnements de la vertu païenne; il eût parlé bien mieux encore s'il avait connu l'Evangile. »
P. 249. J'avais promis à Abou-Gosch, chef des Arabes des montagnes de Jérusalem, une couffe de riz de Damietic, et je ne la lui ai jamais envoyée.
Abon-Gosch, de son côté, avait parfaitement oublié, en 1820, la couffe de riz : et, quand je le rencontrai moi-même dans les solitudes, chef-lieu de son indépendance, qui s'étendent d'Arimathie à la vallée de Térébinthe, il confondait le pèlerin du Génie du Christianisme avec tant d'autres pèlerins dans une commune indifférence. Il ne reconnut même pas son nom quand je le lui prononçai : Dans le désert il n'y a pas d'écho.
P. 261. «Je rends grâce au signor Silvio de son ouvrage, et « de m'avoir, innocente de faute, mis dans le sein une confia ruelle inquiétude et peut-être une perpétuelle infélicité.
L'auteur ne s'est pas chargé sans doute lui-même de cette traduction? toujours est-il qu'il fait cette récrimination de Zanze contre Silvio Pellico bien plus élégante et romantique que l'original, et qu'en outre elle se termine par un heureux barbarisme. Mais quel habile commentateur que M. de-Chateaubriand, et comme il élève un écrit vulgaire à la hauteur d'un poëme épique! - Zanze n'est point séduite par l'idée d'être immortelle dans un ouvrage immortel. - Que de Françaises seraient plus chatouilleuses à l'endroit d'une telle publicité!
P. 283. La plus belle des îles du monde ancien.
Une si vague désignation n'est pas assez transparente pour laisser reconnaître derrière elle Venise. La plus belle île de la mer suivant Homère, c'était Scio qui, de nos jours, inondée de sang, a succombé sous des anthropophages.
P. 286. Mon noble ami, le comte de la Ferronnays.
Cette même biographie en raccourci de M. le comte de la Ferronnays se trouve deja dans le Congrès de Vérone. Ce qui la suit pourrait sans inconvénient se retrancher, moins la dernière phrase qui vaut la peine d'être conservée pour son inattendu et son humour. « Je voudrais qu'on noyât quiconque n'est plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis. »
P. 292. L'enfant de Prague ne dormirait-il pas mieux ici sans couronne que dans la chambre du Louvre où le corps de son père fut exposé?
Singulière disposition d'esprit pour le négociateur de l'enfant de Prague? Mais quoi ! l'auteur est tout entier ici à ses méditations sur la « geline » mêlée aux herbes du cimetière (vieux mot rajeuni pour éviter de dire la poule), sur ces Français toujours prêts à olinder (verbe créé avec les lames d'épée, rivales de flamberge, qui nous viennent d'Olinde, ville du Brésil), et il ne sortira de ses rêveries que par un trait de burin foudroyant : « Nous sommes « courtisans et soldats; rien de pius. »
P. 295. La descente du col du Tavern est longue, mauvaise et périlleuse, on ne trouve point au bas des lacs brillants et des orangers; il est inutile de se donner tant de peine pour arriver à des champs de pommes de terre.
La pomme de terre a fait pour l'humanité plus que l'orange; et l'une comme l'autre sont de magnifiques présents du ciel. Or, si je prends fait et cause pour le bienfaisant tubercule, c'est que M. de Chateaubriand avait commencé à le dédaigner à Londres; et qu'un jour, comme il se livrait à une fort savante critique de la cuisine anglaise, il lui échappa une ingénieuse application d'un vers d'Horace détourné de son sens figuré. « Je ne vais nulle part, me dit-il, que je ne trouve une table chargée de végétables cuits à l'eau, et un hôte disposé à m'en offrir jusqu'à la satiété. Qui ne tuberibus propriis offendat amicum. » (Sat. II, liv. 1, v. T3.)
P. 297. Atala, ma première née.
Atala ne fut la première née de l'auteur que selon l'ordre typographique, Amélie naquit la première. Velléda, Cymodocée et Blanca ne vinrent que beaucoup plus tard compléter cette séduisante famille.
P. 296. La plaine moitié verte; dans le ciel bleu, son relief blanc, les briques ronges, la couleur violette, les ailes moirées glacées de rose.
Et le tout en une seule page! Y a-t-il assez de couleur comme cel »
Le peintre en vieillissant surchargeait sa palette. Et plus loin : « Fête était de saint Rupert. »
Fête était, l'inversion n'est pas heureuse. C'était la fête est plus harmonieux; et il fallait, en cette circonstance, braver l'humiliation de parler comme tout le monde. Mais j'ai peur d'écrire trop vite moi-même, et de m'abandonner à une critique parfois vétilleuse. Je crains de me retrouver dans ce portrait tracé par la plume de Fénelon : Le censeur médiocre s'occupe d'un mot déplacé ou d'une expression négligée. J'aimerais autant le voir occupé de l'orthographe, des points interrogants et des virgules. Je plains l'auteur qui est entre se's mains et à sa merci. » Serait-ce donc un effet de mon admiration coutumière pour M. de Chateaubriand? Elle peut à mon insu m'avoir rendu pointilleux et prompt à m'offenser chez lui de négligences que je ne prendrais pas la peine de rele cr chez les autres.
P. 302. De jeunes femmes étaient aux fenêtres; du temps des Maraboduus, cela ne se passait pas ainsi.
Il faut écrire Maroboduus; et, pour connaître ce roi des Germains, il faut lire le second livre des Annales de Tacite. C'est là qu'on verra cet ennemi des Romains haï des siens parce qu'il combattait pour sa couronne, tandis que les vrais favoris du peuple combattaient pour la liberté. Maroboduum, régis nomen invisum apud populares; Arminium pro libertate bellantem favor habebat.
P. 306. Voilà les destinées de la vie ! je ne donnerais pas un patard de la meilleure.
J'ai recueilli de la bouche de M. de Chateaubriand bien des boutades de ce genre. Triste gaieté, raillant tout le monde et soi-même. Et pourtant il va dire : « La moquerie m'irait mal à moi l'homme des songes. Ne crois-je pas très-sérieusement parler à l'avenir? »
A cette gracieuse naïveté l'auteur associe une espérance qui ne restera pas illusoire. Posteritate suum crescere sensit opus. (Properce, liv. ..., el. I, v. 31.)
P. 552. Pardonnez. Je parle de moi ; je m'en aperçois trop tard.
Le lecteur s'en est aperçu de lui-même, pour s'en féliciter presque toujours, pour s'en plaindre de temps en temps, et le critique pour le relever trop souvent peut-être.
P. 339. Politique générale. Louis-Philippe.
Je ne suivrai point dans ses phases cette suprême et terrible flagellation que l'auteur, en un coin retiré de la rue du Bac, à quelques pas des Tuileries, faisait subir à Louis-Philippe vers la fin de son pouvoir. Le prince n'est plus; le système est tombé. Je ne me permettrai que de courtes observations sur ce chapitre, qu'il faut relire en entier pour voir jusqu'où allaient chez M. de Chateaubriand la réprobation d'une telle politique et l'intuition dans l'avenir. C'est après de semblables pages qu'un critique démocrate résumant les titres de M. de Chateaubriand au souvenir de ses concitoyens, disait : « C'est le soldat de l'armée de Condé, celui qui, seul en France, protesta contre le jugement et l'exécution du duc d'Enghien, l'inventeur de M. de Villèle, le promoteur de la guerre d'Espagne, le dernier orateur, le dernier poëte, le dernier sujet de ce qui s'appelait alors un roi légitime. »
P. 342. Nos contradictions échappent à notre mémoire, tant elles sont multipliées.
« Le secret des contradictions des hommes du jour, va dire plus loin l'auteur (p. 356), est dans la privation du sens moral, dans l'absence d'un principe fixe, et dans le culte de la force. » En effet, n'entend-on pas sans cesse autour de soi et sur tous les tons cette apologie des variations en matière politique? « Avoir varié, » me disait ironiquement l'auteur, « c'est avoir fait comme tout le monde, et cela ne vaut pas la peine de s'en excuser. Les hommes qui ne savent pas changer de maître et de maximes au gré des temps sont des niais fort rares. Pour nous consoler de tant de défaillances, répétons ces derniers mots d'une lettre peu connue de Ml. de Chateaubriand : « La vie n'a quelque dignité que dans son unité et sa droiture. » Réponse aux strophes de M. N. Martin (l'Artiste du 17 mars 1844).
P. 352. Ce qui fait notre illusion, c'est que nous mesurons les desseins éternels sur l'échelle de notre courte vie.
Je me souviens que, lorsque parut pour la première fois dans le feuilleton de la Presse du 14 juin 1850 ce prodigieux chapitre sur Louis-Philippe, on fut si étonné et presque si effrayé d'une telle appréciation et d'une pénétration si avancée dans l'avenir, qu'on accusa les rédacteurs du journal d'avoir fait des corrections ou des additions récentes au texte. Ceux-ci, pour leur justification, déclarèrent que leurs épreuves avaient été composées sur les feuilles manuscrites cotées et paraphées par les exécuteurs testamentaires qui avaient été désignés par M. de Chateaubriand lui-même; et qu'au reste un troisième manuscrit, déposé depuis plusieurs années chez Mº Dufour, notaire, contenait mot pour mot les derniers livres tels qu'ils avaient * été publiés.
P. 358. Les survivants féodaux, devenus cancres, se sont faits régisseurs de leurs terres.
A la Révolution de 1830, il est vrai, le nouveau serment imposé refoula dans la résidence et la culture des terres bien des membres des deux chambres, de la magistrature, de l'administration et plus de quinze cents officiers de l'armée. Semblable effet se renouvela à la Révolution de 1848, mais sous un chiffre beaucoup plus restreint, car la torture du serment avait été abolie. Les victimes volontaires de ces deux tempêtes politiques prirent goût au calme des champs, et s'attachèrent davantage à l'agriculture en raison même de leur répugnance pour les régimes qui venaient de leur succéder. On le voit bien, ici M. de Chateaubriand tire sur ses propres troupes, les propriétaires du sol, alliés naturels de la Monarchie selon la Charte. Ils se sont faits, dites-vous, régisseurs de leurs terres. Leur connaitriez-vous de plus honnêtes occupations? Qu'ont-ils de mieux à faire quand leur honneur et votre exemple leur commandent la retraite? C'est là qu'ils viennent aimer et servir le peuple qui les sert et les aime aussi.
P. 394. Sapho est demeurée l'immortelle sibylle de Gnide... Aspasie avait enseigné Vénus à Socrate.
Il n'y avait pas de sibylle à Gnide, et Sapho n'a jamais passé pour une sibylle. La pensée de l'auteur ne se révèle que par le rapprochement d'Aspasie qui va compromettre Socrate.
P. 398. Les Allart, les Waldor, les Valmore, les Ségalas, les Revoil, les Mercœur.
Madame Dufresnoy pouvait à juste titre figurer ici. J'avais fait connaître à l'auteur ses œuvres dont il aimait la grâce et la passion.
Certes, si les rédacteurs de la Presse eussent été soupçonnés justement d'interpolation, comme on vient de le lire, ils n'eussent pas manqué de glisser ici le nom de madame E. de Girardin (Delphine Gay), qui avait des droits si incontestables à briller dans cette revue, et en tête de la troupe des Castalides.
P. 404. Les muses me quittent vite, car je me couche de bonne heure, et elles vont veiller au foyer de madame Sand.
Cette phrase de salon plus que de cabinet, l'auteur venait de me la dire en se levant pour passer dans sa chambre à coucher vers neuf heures, un soir que nous devisions ensemble des muses actuelles; et sans doute il alla l'écrire, parce que le tour et l'idée lui plaisaient. Enfin le conseil que l'auteur adresse à madame Sand est bon pour tous : En même temps qu'il faut mettre une faculté rare, mais trop flexible, en garde contreę des bêtises supérieures, il faut aussi la prévenir que les écrits de fantaisie, les peintures intimes (comme cela se jargonne), sont bornés, que leur source est dans la jeunesse, que chaque instant en tarit quelques gouttes, et qu'au bout d'un certain nombre de productions on finit par des répétitions affaiblies. » - Tout cela est d'une critique supérieure et d'un goût parfait.
P. 408. Laïs, la spirituelle Gnathène, Phryné, etc.
Dans cette nomenclature assez complète des femmes. célèbres de l'antiquité, l'auteur ne nomme que des courtisanes. Quelle épigramme contre Lélia ! Terminons ce traité sur les femmes auteurs par cette excellente réflexion qu'on vient de lire un peu plus haut : « La Providence a renfermé dans d'étroites limites les succès qui n'ont pas leur source dans le bien; et elle a donné la gloire universelle pour encouragement à la vertu. »
P. 427. Voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire.
Souvenir instinctif qui ramène aux rêves de la jeunesse. J'ai manqué à ma vocation, » disait un jour devant moi, M. de Chateaubriand, » j'étais né pour être géographe, et pour découvrir le passage au pôle. - Sans doute, ajoutait madame de Châteaubriand, « et sans la Révolution vous n'auriez pas manqué de mourir broyé entre deux morceaux de glace. »
Ces illusions sont communes chez les grands esprits ; mécontents de la gloire qu'ils ont, ils se prennent toujours à regretter la part de gloire qu'ils n'ont pas. N'est-ce pas ainsi que Goethe oubliait la poésie pour les sciences. naturelles et pour la théorie de la lumière? J'ai vu cette même décomposition de la couleur préoccuper sans cesse le comte Xavier de Maistre. Il destinait dans ses vieux jours au public un long traité sur cette savante matière, tandis qu'il parlait fort dédaigneusement du Voyage autour de ma chambre. Or, puisque le nom d'un si aimable écrivain et d'un si excellent ami revient encore une fois sous ma plume, voudra-t-on pardonner à l'émotion que me donne sa mémoire une digression dernière?
Un soir que, partis de Naples, nous revenions ensemble à Rome, comme nous nous promenions dans les bois de grenadiers et d'orangers qui descendent de Mola di Gaëta à la mer, je lui demandai de visiter avec moi le prétendu tombeau de Cicéron dressé au bord de la route, à l'endroit où l'on dit qu'il fut égorgé. Mon ami refusa. « Il y a ici pour moi, me dit-il, trop de souvenirs de l'antiquité, et pas assez de nature, » puis, il me quitta pour se perdre dans les détours du rivage que baignent des flots si transparents. Deux heures après, nous nous étions rejoints. Tenez, me dit-il, pendant que vous rêviez à la cruauté ou à la faiblesse d'Octave, j'ai découvert une petite fontaine sans nom, cachée dans une grotte si près de la mer, que la réverbération de l'eau y jette une teinte azurée, ce qui me donnera beaucoup à penser et à écrire : j'ai été si ravi de rencontrer au milieu de tant de décombres illustres de l'architecture humaine quelque chose de si inconnu et de si naturel, que j'en ai tiré cette esquisse, et qu'à Rome j'en veux faire un tableau.» Et comme je considérais l'ébauche en souriant. « Qu'avez.- vous donc? » ajouta-t-il avec vivacité, car, en dépit de sa renommée, il attachait plus de prix aux essais de son crayon qu'aux traits de sa plume. Hélas ! répliquai-je, c'est que je crains bien de faire envoler le songe, et de dissiper ce plaisir tranquille de votre âme perdue dans les vastes plaines du ciel. Il m'interrompit alors avec cette expression douce, spirituelle et naïve qui n'appartenait qu'à lui : « - Une autre fois, mon ami, quand vous me ferez l'honneur de m'emprunter une phrase, citez le Lépreux, cela vaut mieux que le reste. Eh bien ! après? » - Cette fontaine, repris-je, que vous croyez avoir découverte, elle est dans Homère, elle se nomme Artacie ; et cette femme que vous avez créée pour le besoin du contraste ou des proportions, dont la haute taille se redresse sous son amphore, ce doit être la superbe fille d'Antiphate, roi des Lestrygons, jeune vierge qui, dans l'Odyssée, descend de la ville à la fontaine pour en rapporter l'eau du repas du soir. « Allons, » me dit en souriant à son tour le comte de Maistre, « puisqu'il m'est impossible d'échapper à l antiquité, donnez-moi en caractères grecs ce vers sur Artacie qui date de trois mille ans ; je le graverai sur le cadre de mon paysage. »
C'est là que je le revis en effet, trois mois plus tard. Et peut-être les yeux du vieillard mourant à Pétersbourg si loin de son pays, se sont-ils tournés vers son œuvre, pour chercher, après bien des épreuves et des douleurs, une douce et suprême réminiscence de cette Italie qu'il avait tant aimée.
P. 435. Henri V : qui sera son guide, qui lui montrera les cours et les hommes ?
Pourquoi l'auteur ne dit-il pas qu'il avait désiré montrer les cours et les hommes à Henri V? Le voyage de madame de Chateaubriand auprès de la duchesse de Berry se rattachait à cette combinaison. Depuis la célèbre phrase : Madame, votre fils est mon roi, » la destinée de l'auteur semblait étroitement liée à celle du royal pupille dont il avait embrassé et défendu la cause avec tant de courage et de talent. Béranger lui-même, le célèbre chansonnier, lui écrivait : « Vous avez conservé bien plus de jeunesse qu'on n'en a ordinairement à notre âge. Votre esprit est si plein de verdeur, qu'il semble que vous n'ayez reçu ce privilége que pour nous éclairer dans les routes nouvelles où voilà le monde lancé. On chante toujours sur des tombeaux, grâce à ce temps maudit qui va fauchant sans fin et partout; mais on n'a pas souvent l'avantage de chana ter auprès d'un berceau qui contienne des destinées futures aussi grandes, ni peut-être aussi prochaines. » (Béranger, Passy 19 août 1832.)
P. 442. Quand il n'y aurait dans la France que cette ancienne maison de France bâtie par le temps, et dont la majesté étonne, nous pourrions, en fait de choses illustres, en remontrer à toutes les nations. Les Capets régnaient lorsque les autres souverains de l'Europe étaient encore sujets. Les vassaux de nos rois sont devenus rois. Ces souverains nous ont transmis leurs noms avec des titres que la postérité a reconnus authentiques. Les uns sont appelés Auguste, Saint, Preux, Grand, Courtois, Hardi, Sage, Victorieux, Bien-Aimé; les autres Père du peuple, Père des lettres... Sous la famille royale, les ténèbres de la barbarie se dissipent, la langue se forme, les lettres et les arts produisent leurs chefs-d'œuvre, nos villes s'embellissent, nos monuments s'élèvent, nos chemins s'ouvrent, nos ports se creusent, nos armées étonnent l'Europe et l'Asie, et nos flottes couvrent les deux mers.
Admirable résumé de notre histoire monarchique! et notre orgueil national de tous les temps ne peut que se - plaire à l'entendre répéter.
P. 444. Roi banni, vous dormez votre dur somme dans un monastère... Point de grands pour jeter dans le caveau les marques de leur dignité, ils en ont fait hommage ailleurs.
Après une imitation du sublime Bossuet, revient une sanglante épigramme contre les grands de la terre de France qui n'en a plus.
P. 447. Jè vais donc resserrer l'échelle du tableau sans omettre rien d'essentiel.
Le tableau est un raccourci excellent de l'histoire de France jusqu'à la bataille de Fontenoy; il devient pastiche quand il passe, en se retouchant lui-même de mademoiselle de la Vallière à madame de Châteauroux qui n'ont rien d'essentiel. Puis il se charge de trop de couleurs, continue moins bien qu'il n'a commencé, et déborde en nuances philosophiques qu'on s'étonne de ne pas voir signées : Lamennais. - M. de Chateaubriand était lui-même fort sévère envers les méthodes ou les qualités des historiens. On est en droit, me disait-il, d'exiger du véritable historien l'exacte connaissance et l'équitable appréciation du fait. Il ne doit point, pour se dispenser de peser et de juger les actes, se borner à raconter ou se contenter de peindre, se fier au positif de son esprit ou la poésie de son imagination. Ce n'est pas tout que les mœurs et les coutumes des peuples ressortent du récit, il faut en faire jaillir la morale. Chacun sans doute accommode l'histoire à la propriété de son talent et à son allure; mais, si elle plaît toujours, comme le prétend Cicéron, croyez-moi, c'est le style seulement qui la fait vivre et lui donne la durée. Il ne nous est resté des deux antiquités grecque et latine aucun médiocre narrateur. On consulte peut-être, en le feuilletant comme un lexique, l'annaliste régulier et froid qui ne sait rien omettre ni rien colorier; mais l'historien qui s'attache à composer sa trame, et dont la diction claire et animée se pare aussi d'élégance et d'harmonie, est sûr d'être lu et relu. Quant à moi, je ne me reconnais pas la première vertu requise pour bien écrire sur les faits modernes, l'impartialité : j'ai trop de passion pour rester jamais neutre. v
P. 417. La propriété n'est autre chose que la liberté.
Ici l'auteur défend puissamment la propriété, qu'il a par-ci par-là égratignée; et chez lui ce n'est point égoïsme, car il n'a jamais, disait-il, possédé pour un sou valant. La Vallée-aux-Loups a passé trop peu de temps en ses mains pour le démentir.
P. 495. Le que j'écris est-il bien selon la justice?... Ai-je eu le droit de parler des autres?
Ces doutes, qui ressemblent à des regrets et que l'auteur exprime humblement ici en terminant son ouvrage, seront aux yeux des lecteurs la meilleure excuse de mes témérités, et me justifient vis-à-vis de moi-même quand je viens à me trouver trop sévère. J'aime à le redire au bout de ma tâche, si, par ambition pour moi sans doute, mais aussi pour honorer sa mémoire, je me suis en quelque sorte substitué à M. de Chateaubriand dans les adoucissements que j'ai tenté d'apporter à ses colères, c'est que j'entendais sans cesse résonner à mon oreille ces paroles, les dernières qu'il m'ait été donné de recueillir de ses lèvres : « Puisque, par le passé, je vous confiais tous mes intérêts à Londres, où vous avez été d'abord mon secrétaire politique et le directeur de mon ménage, vous en souvenez-vous? ensuite, l'intendant de ma fortune qui dura si peu, et mon interprète diplomatique dans la plus grosse affaire de ma vie, vous serez aussi chargé d'en démêler la queue, et de liquider mon compte envers la postérité. Mon ombre, ajouta-t-il en souriant, vous en saura gré. » Puis, il dit encore : «|| ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité. » - Je vais quitter la plume après ces mots que l'auteur, en me les lisant en 1846, m'a signalés comme les dernières lignes de son œuvre. Le douzième volume qui s'y est adjoint demeure parfaitement étranger aux Mémoires d'Outre-Tombe. Il comprend une biographie de madame de F'Farcy (Julie), une lettre de M. le comte de la Ferronnays, retranchée de l'Histoire du Congrès de Vérone, un mémorial généalogique de la maison de Chateaubriand, « hors-d'œuvre qui peut être passé sans le « moindre inconvénient; » enfin quelques pages spirituelles de 11. Daniélo, dernier secrétaire intime de l'écrivain. - C'est donc ici que j'arrête mes études; pour ceux qui ont aimé ou connu M. de Chateaubriand, c'est assez; pour les autres, sans doute c'est beaucoup trop.
« Quant au résumé des changements arrivés sur le « globe pendant ma vie. » On le voit, plus l auteur approche de la fin de ses Mémoires, plus il cherche à les allonger par un souvenir du journal parcouru le matin, de la conversation tenue la veille, ou d'une lecture, comme s'il avait peine à se détacher du dernier enfant de sa muse. De la ces conclusions, récapitulations et résumés qui se succèdent, et parfois se répètent.
Mais vous, me dira-t-on, qui vous êtes plus d'une fois aussi répété dans ces commentaires anecdotiques, concluez à votre tour; et, de toutes ces pensées sublimes ou amères, de ce style éclatant ou caustique, de tant de poétiques inspirations et de souvenirs de l'histoire, d'intuition prophétique et de mépris de l'espèce humaine, de tant d'ambition et de fierté, d'amour pour la gloire et de fidélité sans espérance, de tant de dégoût et d'ennui, déduisez vous même une conséquence générale; dessinez une physionomie, tracez un portrait. A Dieu ne plaise ! la chose est faite pour n'y plus revenir : le modèle s'en est . chargé; il s'est peint lui-même mieux qu'on ne le saurait peindre. Les Mémoires d'Outre-Tombe sont devenus son miroir. Ses traits s'y réfléchissent à jamais. Tristes ou piquants, graves ou railleurs, nobles ou dédaigneux; libre à chacun d'y trouver ce qu'il y cherche.
Quant à moi, je ne serai point accusé d'avoir perdu mon enthousiasme, en relevant chez M. de Chateaubriand des imperfections de caractère, et dans son dernier ouvrage des traits d'humeur ou des négligences de plume. Pour m'être approché si près de sa persoune, je ne lui reconnais pas moins de grandeur. A la fin de ma vie, comme au début, épris d'une imagination si poétique, d'une si puissante nature, d'une croyance si ferme, d'une telle dignité dans l'infortune, j'ai pensé qu'il m'appartenait de parler encore une fois de lui. Car-enfin les années s'écoulent, les hommes disparaissent; la génération nouvelle, qui n'a pas vu le génie à l'œuvre, ne compte plus qu'un très-petit nombre de ses confidents. J'ai cru qu'elle aimerait à entendre un témoignage suprême, et à apprendre tout ce qu'elle doit savoir pour bien connaître les temps où ce génie a dominé. Elle pourra mieux comprendre et juger alors cette élévation de l'âme et ce grand art de bien dire qui créent la renommée, comme cette unité de foi et cette passion de l'honneur qui éternisent la mémoire; enfin, elle brûlera ainsi un encens plus épuré aux pieds de la statue que la France, jalouse de ses gloires nationales, sera fière sans doute de consacrer à