Étude sur le tome cinquième des Mémoires d'outre-tombe (suite 6)
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P. 377. Sa Majesté Britanique, par sa conversation serrée et variée, ne m'avait pas laissé le maître de lui dire une chose dont le roi m'avait spécialement chargé.
Cette chose était de tâcher de réconcilier le duc Decazes avec le roi d'Angleterre qui avait singulièrement négligé le favori de Louis XVIII pendant sa courte ambassade. En vérité, » me disait M. de Chateaubriand, « je ne sais comment m'y prendre. Je le ferai pourtant, ne fût-ce que pour la bizarrerie de la mission. » Georges V, dans sa réponse, se mit à son aise, et prononça lestement un terme de dédain tiré des bas-fonds de la langue française; l'interlocuteur le révéla à quelques intimes ; et il s'éton - nait moins du mot exprimé que de voir le roi en comprendre si bien la signification. Or cette expression, plus digne du gai compagnon de Brummell que du « gentilhomme le « plus poli de l'Angleterre, » je n'éprouverais, pour ma part, aucun plaisir à la répéter.
P. 382. Je persiste à croire que la présence de quelques troupes françaises en Italie produirait un grand effet sur l'opinion et que le gouvernement du roi en retirerait beaucoup de gloire.
Je me souviens de ce paragraphe comme si je le relisais sur le brouillon de la main de l'auteur, si souvent confus, que mon attribution était de mettre au net. Il y ajouta ce commentaire parlé : « On n'osera pas. »
P. 383. L'Autriche nous contrariait en secret par les mesures les moins nobles.
Prétentions à la domination en Espagne dites à l'oreille, et réchauffées de Charles-Quint.
P. 384. En 1822, à la séance de la Chambre des pairs qui rejeta le bill de M. Canning en faveur des pairs catholiques, le vieux chancelier s'écria : « On assure qu'il part pour les Indes ! « Ah ! qu'il y aille, ce beau gentleman! Bon voyage ! » M. Canning me dit en sortant : « Je le retrouverai. »
En effet, M. Canning retrouva bientôt lord Eldon parmi ses collègues, puis en tête de ses plus obstinés ennemis. J'assistais à cette séance, à côté de M. de Chateaubriand, et il me dit : « En vérité, si je n'avais pas le bonheur d'être catholique, et l'honneur d'être Français, et si je me supposais un moment anglican et lord, je crois que j'aurais voté moi-même contre le bill de M. Canning, tant je craindrais d'ouvrir une brèche à cette constitution, le palladium de l'Angleterre. »
Ici vient se placer dans l'ordre de mon journal une conversation que j'y retrouve sous sa forme dialoguée. Je fus le seul à l'entendre de concert avec les ombrages de Glocester-Lodge plus discrets que moi.
M. de Chateaubriand était allé remercier M. Canning des paroles si flatteuses que celui-ci venait de prononcer au grand dîner du Litterary fund, d'abord en l'honneur, ensuite au nom de l'auteur du Génie du Christianisme. Je l'accompagnais. C'était au commencement du mois de juillet, la plus riche saison de la verdure anglaise. Après les politesses du salon, notre hôte nous proposa de le suivre dans ses pleasure-grounds, fort circonscrits par le voisinage de la capitale, mais bien suffisants pour nous cacher sous leur ombre.
« Je ne puis me détacher, » nous dit M. Canning, « de ces gazons et de ces arbustes de nos climats que je vais échanger contre une végétation si différente. »
M. de Chateaubriand. Est-il donc bien certain que vous irez régner à Calcutta?
M. Canning. Sans doute; et sur ce trône d'or je serai encore trop voisin, à leur gré, de mes amis politiques ou de mes rivaux, car c'est tout un. N'est-ce pas à peu de chose près ainsi qu'on vous envoie à Londres pour ne pas vous avoir à Paris ?
M. de Chateaubriand. J'ai bien envie de le croire. En tout cas, nous serions mieux placés, vous et moi, à Vérone, où vont se traiter les intérêts de l'Espagne, de l'Italie, de la Grèce, ou, pour mieux dire, du monde entier.
M. Canning. Peut-être ; mais je présume bien plutôt que des deux côtés de la Manche on redoute nos innovations politiques et l'influence que nous avons pu conquérir dans nos pays respectifs.
M. de Chateaubriand. Si cela était vrai, je me réjouirais presque de ce nouveau rapprochement entre nos deux existences, qui serait tout à mon honneur.
M. Canning. Certes, j'en suis flatté plus que vous ; car je ne m'abuse pas sur la portée de la parole parlementaire; elle ne retentit qu'à Westminster; le bruit s'en perd au bout de l'année, quand votre plume a brillé pour le monde et illuminera la postérité. D'ailleurs votre pompeux exil peut cesser en vingt-quatre heures, tandis que mon lointain bannissement doit durer sept années.
M. de Chateaubriand. Ne renvoyez pas si loin un avenir oblige. Quand on aura pris nos idées, il faudra bien prendre nos personnes.
M. Canning. Ch ! ici tout est différent. Louis XVIII a besoin de vous, et Georges IV ne demande pas mieux que de se passer de moi.
M. de Chateaubriand. Ne serait-ce pas plutôt qu'on se défie partout des hommes d'imagination et de poésie, comme si nous traitions les affaires en rimant et en rêvant ?
M. Caming. Ah ! la poésie, la poésie! je ne troquerais pas tous les plaisirs que j'en attends encore pour le timon de l'Etat britannique. Les lettres sont la meilleure ressource contre les inquiétudes de la vie.
M. de Chateaubriand. Les lettres m'ont nourri quand j'étais pauvre à Londres, comme à Paris sous l'Empire. Et même, en ce moment, je ne puis m'empêcher de croire qu'elles viendront un jour au secours de ma vieillesse.
M. Canning. L'avenir qui, se prépare a rarement été plus obscur; et, si je ne me trompe, il ne profitera pas aux lettres dont la décadence me frappe et m'afflige. Souffrez au moins qu'en leur nom je vous recommande leur berceau. Quand je ne serai plus de ce monde européen, et que je regarderai couler les eaux du Gange, de grâce n'oubliez. pas la Grèce... »
Nous en étions la quand lord Liverpool nous a rejoints au détour d'une allée et a donné à l'entretien une toute autre direction. Lorsque, un peu moins d'un an après cette courte promenade à Glocester-Lodge, j'ai vu les deux ministres lutter d'influence politique, et dissimuler leur antagonisme dans une correspondance où il n'y avait plus de l'amitié que la forme, combien de fois je me suis rappelé ces confidences qu'il m'avait été permis de recueillir !
P. 388. Je dînais sur la galère du lord-maire, qui remontait jusqu'à Richmond.
Le lord-maire embarqua sur cette galère, où l'on sautait en cadence en se promenant sur les flots de la Tamise, le plus étrange assortiment des diverses sociétés de tous les quartiers de Londres : diplomates, aristocratie, banquiers du Strand et marchands de la Cité. J'ai retrouvé récemment à Paris une noble écossaise qui, ce jour-là, parée de ses dix-sept ans, arrivée la veille d'Edinbourg, et jetée par le hasard des invitations sur ce plancher mobile, y dansa, me disait-elle, la première contredanse de sa jeunesse. Elle vient de mourir dans les montagnes de sa patrie. Eheu fugaces !
P. 388. Le roast-beaf égalait la prestance de la Tour-de-Londres. Les poissons si longs qu'on n'en voyait pas la queue, etc.
Hyperboles à image pour mieux ramener au contraste de l'émigré mourant de faim vingt-cinq ans plus tôt. Et ce contraste éternel faisait toute la joie du « superbe ambassadeur. » Poursuivons.
P. 388. Des dames, que je n'ai aperçues que là, chantaient comme Abigaïl.
C'étaient en effet des chanteuses, actrices, danseuses. même, réunies par M. Rothschild de Londres dans un but tout hospitalier. Il connaissait le penchant inné du corps diplomatique pour les plaisirs auxquels ces dames président ; et il jugea leur société de nature à faire oublier à ses nobles convives la sévérité et la tristesse d'un séjour israélite .
P. 389. Lord Clamwilliam avait une façon de prononcer à la manière d'Alcibiade qui ravissait.
Lord Clanwilliam était le type du dandysme à cette époque. M. de Chateaubriand l'avait pris en grippe, bien qu'il fut sous-secrétaire d'Etat du Foreign-Office, justement parce qu'il était émule d'Alcibiade aussi. L'ambassadeur n'avait pas plus de goût pour le comte d'Orsay dont la faveur commençait à s'établir en Angleterre. Il ne faisait grâce qu'à lord Palmerston, secrétaire d'Etat au département de la guerre. Il retrouvait en lui, disait-il, quelque chose de cette élégante politesse que le roi Georges IV avait autrefois mise à la mode, et dont le marquis d'Hertford présentait encore le type suranné. En tout cas, l'humeur de l'écrivain contre les dandys ne devrait pas aller jusqu'à altérer leurs noms. Ce n'est ni Clamwillian, ni Dorset, ni lord Gray qu'il faut lire; mais bien Clanwilliam, d'Orsay et lord Grey: « Je ne sache rien, » me disait-il un jour, « qui soit plus désobligeant pour un homme du monde que de mal prononcer et surtout de mal écrire son nom; car c'est l'humilier dans le fort de c sa vanité. ›
Lisez avant 1822, sous peine de ne pas comprendre cette longue diatribe contre les fashionables anglais si finement observés, qui finit par un trait prophétique : Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l'avenir, ont une pipe. »
P. 392. Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton. Conclusion qui, pour montrer plus d'humeur, a pris la forme d'un vers alexandrin. Nous prions instamment les trois royaumes de n'y point voir autre chose.
P. 395. La comtesse de Lieven.
Ce portrait de madame de Lieven, tracé en 1859, est un tissu de malices et de rancunes qui portent plus loin qu'elle et vont jusqu'à ses amis. L'épithète « mésavenant,» qui s'y joint, semble avoir été inventée en dehors de l'Académie pour le besoin de la cause. L'animosité, quand elle frappe une femme au visage, est doublement répréhensible. Madame de Lieven n'avait essayé qu'un seul jour d'être aimable pour le nouvel ambassadeur de France à Londres. Repoussée dans ses tentatives par une froide taciturnité, elle s'en vengea par quelques propos et en appuyant sur certaines pages des révélations qui arrivaient alors en foule de Sainte-Hélène. M. de Chateaubriand y était assez peu ménagé en sa double qualité d'écrivain et d'homme politique. Inde iræ. La rencontre au congrès de Vérone ne défit pas ce que Londres avait fait ; et les deux ennemis ne se virent plus. On aura remarqué peut-être dans cette satire qui comprend vingt années de la vie de madame de Lieven ce trait : « Elle revêt sa nullité d'un « air supérieur d'ennui, comme si elle avait le droit d'être « ennuyée. » C'est qu'en effet M. de Chateaubriand n'a imait pas chez autrui cet ennui dont il s'était fait un privilége personnel. L'ennui des autres semblait faire tort à celui dont il s'était réservé le monopole. Pour antidote de tant de fiel et de rancune, disons aussi, nous qui l'avons plus longtemps connue, que madame de Lieven avait - réussi, par une assurance persévérante, à tenir à la Cour d'Angleterre, où le régent nel'aimait pas, et dans le monde, où on la redoutait, le premier rang parmi les femmes qui donnaient le ton. Bien qu'étrangère, elle dominait les filles d'Albion par une incontestable supériorité d'attitude et de manières. Elle savait causer de tout; elle avait été fort jolie; et sa taille gardait encore beaucoup plus tard une grande élégance; elle possédait une merveilleuse aptitude pour la musique; sa mémoire lui rappelait des opéras entiers qu'elle exécutait à ravir sur le piano. Cette mémoire cependant et cette facilité ne s'exerçaient qu'au profit de l'intimité ou de quelques diplomates choisis qui n'en ont rien oublié. Là, madame de Lieven se montrait toujours spirituelle et quelquefois gaie. Mais, pour le courant du monde, elle ne prenait aucun soin de l'impression qu'elle laissait après elle, et passait généralement à Londres pour une femme sèche et dédaigneuse, ou, si l'on veut, froide et digne, comme il convient à une « douairière des Congrès. »
M. Canning n'avait pas eu d'abord pour madame de Lieven le goût qu'elle cherchait généralement à inspirer aux hommes d'Etat et aux diplomates du premier rang. En 1822, il avait fait confidence de ces dispositions à M. de Chateaubriand, qui partageait ses répugnances. Au retour du Congrès de Vérone, tant que la Russie et l'Autriche, en deuil du marquis de Londonderry, se fièrent au peu de penchant du roi Georges IV pour son nouveau ministre des affaires étrangères, et espérèrent qu'après avoir été destiné au gouvernement des grandes Indes il ne tarderait pas à être renversé du timon britannique, la froideur continua. Mais, lorsque, en 1823, nos explications assidues dissipèrent cette illusion d'une chute prochaine, madame de Lieven se rendit à l'évidence et aux raisonnements des observateurs étrangers qui avaient été, comme moi, témoins du fier début de M. Canning. Elle fit alors cesser un peu brusquement peut-être son intimité politique de longue date avec le duc de Wellington, que son nouveau collègue menaçait de dominer, et elle dirigea toutes ses attentions vers l'astre parlementaire qui se levait. La manœuvre n'échappa à aucun des deux rivaux. Le guerrier, par un billet glacé dont on se souvient encore à Londres, brisa des liaisons qui devenaient languissantes et qu'il ne renoua jamais sincèrement, même quand le pouvoir lui revint. De son côté, M. Canning me disait en parlant de la faveur à laquelle l'invitait si chaleureusement l'ambassadrice de Russie : « Le cœur de madame de Lieven est un port où les bâtiments de seconde classe ne sont pas reçus; elle n'y laisse ancrer que les plus grands vaisseaux de ligne; et pour ceux-là même le fond n'est pas sûr. Statio malefida carinis. »
P. 395. A six heures du matin on courait à une partie fine. Lisez : à dix heures du matin on courait non sans doute à une partie fine, comme dit l'auteur, mais à l'un de ces rendez-vous où la bonne compagnie se réunissait nombreuse à la campagne pour jouir gaiement des verts ombrages et de la verdure des villas. Il est très-vrai que M. de Chaleaubriand n'avait aucun goût pour cette façon de contempler la nature. Mais cette mode des « déjeuners dansants, » qui a eu un moment la velléité de passer le détroit, est restée sur le sol qui l'a vue naître; et, si j'étais jeune encore, je la regretterais.
P. 396. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles que nous.
M. de Chateaubriand était particulièrement frappé de la frivolité des jeunes aristocrates échappant à peine au collége d'Eton ou aux Universités, et déjà pressés de perdre le fruit de leurs études avec les combats des coqs, des chiens, des rats, les gageures, les tirs aux pigeons et aux moineaux. Un petit nombre tentait de corriger dans les raouts la mauvaise grâce de l'école. Ceux-là, les jeunes ladies nubiles mettaient à les apprivoiser et à les former quelque complaisance. Elles honoraient leur rudesse du nom de bonne nature (good natured) et elles appelaient naïf et franc, à Londres, l'homme qui nous eût paru mal élevé à Paris.
Plus tard, M. de Chateaubriand, revenant sur ce thème, me disait encore : « Les Anglais de la haute société sont beaucoup plus que nous esclaves de la curiosité et de la mode. Le bourreau de Paris, s'il paraissait à Londres, ameuterait toute l'Angleterre. Que n'a-t-elle pas fait envers Platoll, Blücher et le maréchal Soult, dont on montre encore pour un shelling les vieilles bottes? Pour Bonaparte, on a passé de l'insulte à l'admiration puérile. Toute renommée vient vite et s'en va de même aux bords . de la Tamise, comme son flux et son reflux. »
Et cette appréciation de la frivolité anglaise, l'auteur l'a consignée dans ses Mémoires, sous des termes à peu près identiques.
P. 397. Général, vous n'avez point vaincu Napoléon à Waterloo ; vous avez seulement faussé le dernier anneau d'un destin déjà brisé.
Cette apostrophe au duc de Wellington me rappelle que, dans sa colère contre la statue que les ladies fashionables dressèrent par souscription, ære feminino, au héros représenté sous les traits d'un Achille jeune et à demi-nu, M. de Chateaubriand me dit comme nous passions un jour dans ce coin de Hyde-Park : « Non, il n'a battu que le maréchal Soult ; il n'a point vaincu l'invincible, et il n'a été à Waterloo que l'exécuteur de la justice divine. >
P. 401. C'est avoir déjà fait un grand pas en politique que d'avoir forcé l'Angleterre à s'associer avec nous dans des intérêts sur lesquels elle n'eut pas daigné nous consulter il y a six mois.
En écrivant cette réflexion qui était de moi et que j'allais copier, M. de Chateaubriand s'arrêta : « Vous le voyez, » me dit-il en souriant, « un ambassadeur besogneux emprunte à ses secrétaires. » Mais le riche observateur oublia de citer la pauvre source où il venait de puiser. Au reste, il aimait à tout dire dans ses dépêches ; et sa franchise ne se déguisait sous aucune réticence. Un jour que je m'étonnais de la liberté de son langage, il alla chercher dans sa chambre à coucher le Montaigne que je lui avais prêté et qu'il lisait dans son lit. Puis, après m'avoir fait réciter tout haut le passage suivant : « Voilà la règle, » me dit-il, « ne dissimulons rien; c'est notre a droit, c'est notre devoir. »
« J'ai trouvé bien estrange qu'il feust en la puissance d'un ambassadeur de dispenser sur les advertissemens qu'il doibt faire à son maistre..... Et m'eust semblé l'office du serviteur estre de fidèlement représenter les choses en leur entier, comme elles sont advenues, à fin que la liberté d'ordonner, juger et choisir demeurast au maistre; car de lui altérer ou cacher la vérité, de peur qu'il ne la prenne autrement qu'il ne doibt, et que cela ne le pousse à quelque mauvais party, et cependant le laisser ignorant de ses affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit..... Quoy qu'il en soit, je ne voudrois pas être servy de cette façon en mon petit faict. »
Or l'exemple de l'ambassadeur et cette citation de Montaigne m'ont été d'un certain secours à moi-même lorsque plus tard M. de Chateaubriand, ministre, me demandait de dissimuler quelque chose de l'hostilité britannique dans mes dépêches. Je résistai à l'injonction et continuai à tout lui écrire de Londres, puisqu'il demeurait toujours maître d'étouffer à Paris le bruit de ma voix.
P. 404. J'appris, le 19 mai, la mort presque subite de M. le duc de Richelieu.
Disons mieux : ce fut le 18, à deux heures du matin, et de ma bouche. Je venais de l'apprendre moi-même chez le comte de Lieven, du marquis de Londonderry, que cette mort consterna, et qui déjà peut-être songeait à la sienne. Jecrus devoir, pour une nouvelle si triste et si inattendue, réveiller mon chef. Il était dans son lit, sans dormir : et, comme il me parlait souvent du bonheur habituel de M. de Villèle dans toutes ses entreprises politiques, il me dit seulement : « C'est l'étoile de Villèle qui l'a tué. » Puis il se retourna sur son chevet, et d'autres pensées occupèrent son insomnie.
A cette occasion, je dois dire qu'une telle indifférence des hommes politiques entre eux choquait prodigieusement ma jeunesse ; et que, même après une longue expérience de la vie, je ne puis encore la comprendre tout à fait. Je ne m'expliquais pas comment la rivalité du pouvoir créait tant de froideur entre les défenseurs d'une même cause ; et il me semblait qu'on n'accordait pas alors au duc de Richelieu tout l'honneur qui revenait à sa mémoire. Dans les circonstances où le timon de l'Etat lui avait été confié, la profondeur des vues, la hauteur du génie, les lointaines entreprises dont la France subissait le cruel contre-coup, n'étaient pas de saison. Il ne fallait plus que cicatriser des plaies. L'épée avait fait place au boucher ; et le noble, généreux et patriotique chef du cabinet, en 1816 comme en 1820, m'était toujours apparu dans nos infortunes comme un réparateur providentiel : un sentiment particulier se joignait à ma vénération. Le duc de Richelieu avait encouragé de ses conseils mon début dans le monde. Plus tard, sa bienveillance, soit qu'il l'eût reçue de M. Pasquier, mon chef direct, soit qu'il la lui eût communiquée, m'avait aplani la voie diplomatique. Je n'oublierai jamais avec quelle faveur tous les deux m'accueillirent dès le premier jour de mon retour en Europe, bien qu'un séjour prolongé dans les contrées barbares m'eût laissé quelque chose de l'ignorance et de la rudesse du désert. Aujourd'hui ma reconnaissance envers le duc de Richelieu ne s'attache plus qu'à sa mémoire, mais envers l'illustre vieillard qui lui a survécu, elle est encore un devoir de mon cœur dont j'aime à lui porter fréquemment T hommage.
P. 406. Mistress Siddons.
Je vois encore cette grande figure de l'antique mistress Siddons, chez lord Lansdowne, assise comme par contraste à côté des quinze ans de la jolie miss Fox. Au sortir de ces salons, renommés parmi les plus beaux qui soient à Londres, M. de Chateaubriand me dit : « C'était lady Nacheth, il y a trente ans; elle n'a plus aujourd'hui de rôle que. parmi les trois sorcières d'Hécate. »
P. 406. Madame la vicomtesse de Noailles, agréable, spirituelle, gracieuse.
Certes, l'auteur ne dit rien de trop ; et madame Alfred de Noailles, qui savait plaire à tous dans un salon, charmait aussi la plume à la main. Voici une de ses lettres ; je vais dire quelle en fut l'occasion. Il y avait en ce temps, à l'ambassade de Londres (et j'ai quelque raison de croire qu'il en est encore ainsi un privilége cher aux jeunes secrétaires : l'ambassadeur, en étant peu jaloux pour lui-même, leur en avait transféré la pleine jouissance, qui parfois, il faut bien en convenir, atteignait l'abus. Nous avions l'art d'expédier et de recevoir dans le bag diplomatique volant par-dessus les doubles visites des douanes, à côté des dépêches, des tissus légers fort recherchés des deux côtés de la Manche en raison de la prohibition; et l'ambassade britannique pour un bag deux fois plus gros que le nôtre, jouissait d'une semblable faveur. On nous payait de notre complaisance presque innocente en sourires, en valses et en billets qui ne valaient pas toujours les lignes suivantes :
« Paris, 14 février 1825.
«| y a mille ans que je veux vous remercier de tous vos bons soins, de mes robes arrivées toutes miraculeusement, de mon châle retrouvé par un autre prodige; enfin vous dire que toutes vos attentions, en présence et en absence, ne me sortent jamais de la tête et que je n'ai pas passé une journée sans y songer. Mais le décousu de Paris, augmenté du tourbillon du carnaval, des courses en traîneaux, des bals et des discussions politiques, tout cela fait tort aux plus graves devoirs et aux plus fermes résolutions. Pendant ce temps, que faites-vous dans cette situation difficile et importante où je vous ai laissé? Tâchez que le pays où vous êtes ne nous fasse pas la guerre : je l'aime tant depuis que j'y suis revenue, que cette idée me fait mal. Voir recommencer le système continental est une trop triste chose pour ceux qui s'en souviennent. Cette lettre vous est portée par un jeune Polonais qui va finir son cours d'études à Edinbourg. Je vous recommande cet héritier de la famille Sapiéha, qui a le goût de l'instruction comme s'il avait besoin de faire fortune. Soyez bon pour lui, vous qui avez été si bon pour nous. Car votre ancien ambassadeur à Londres (M. de Chateaubriand) et votre ministre à Paris (M. de Villèle) avaient eu le cœur bien dur pour nos téméraires toilettes. Ils ne pensaient qu'aux affaires, et il ne leur était resté aucun scrupule de galanterie. Vous, plus jeune et plus humain, vous n'avez pas dédaigné nos chiffons; vous avez étendu jusque sur nos popelines vos manteaux diplomatiques; et vous vous êtes souvenu que vos protégées dansaient à Almacks de bien bon cœur avec vous. C'est ce qu'elles feront encore si vous venez nous voir à Paris. Mais je pense que vous aimerez mieux régner seul à Londres, et je m'y résigne en vous priant de ne jamais m'oublier.
A Noailles de Noailles. I
Hélas! aujourd'hui, mon souvenir, quand il remonte vers cette noble femme, ne rencontre plus qu'une ombre; mais cette ombre a laissé de longs regrets dans bien des cœurs fidèles à sa mémoire, et un grand vide dans la société dont elle fut l'ornement.
P. 410. Lord Harrowby, président du conseil, parlait avec propriété, lucidité et connaissance des faits.
Lord Harrowby avait en outre la renommée de savoir la langue française mieux que tout autre Anglais, à part le roi George IV, qu'en ce genre aucun de ses sujets n'a jamais égalé. Un jour que madame de Staël, dit-on, voulut mettre à l'épreuve les facultés grammaticales de lord Harrowby, elle lui tendit un livre ouvert à une page où elle venait de remarquer une faute de français. Restait à la trouver. L'Anglais lut la page, et, rendant aussitôt le livre à l'examinatrice : « Madame, » lui dit-il, « il y en a deux. » J'ai toujours, je ne sais pourquoi, mis en doute l'exactitude de l'anecdote. Y a-t-il donc un livre, revu avant l'impression par tant de protes, où la même page porte deux fautes de notre langue? et de ces fautes qui sautent aux yeux d'un Anglais et d'une femme? Mais quelle femme !
P. 413. Lord Liverpool parlait peu : et il avait l'air d'écouter quelque chose de triste.
Peu de mois après, lord Liverpool se remaria avec miss Chester, sans cesser d'être triste. Ce fut alors que les dandys anglais parièrent sur le betting-bool qu'il aurait de sa nouvelle et vieille épouse trois enfants mâles avant que l'armée française entrât à Madrid. (Voir Politique de la Restauration, p. 150.) C'était environ deux mois avant le passage de la Bidassoa.
P. 413. M. Croker m'a fait remarquer la similitude de nos opinions et de nos destinées.
M. de Chateaubriand estimait singulièrement le talent et le caractère de M. Croker. C'est à son sujet que la Revue d'Edinbourg, habituée à attaquer ce rude adversaire qui ne l'a jamais ménagée dans le Quurterly-Review, m'a adressé en 1853, à propos de ma Politique de la Restauration, un singulier reproche. J'ai cherché, à mon tour, dans la Revue contemporaine, à m'en défendre en ces termes : « Comme moi, N. Croker a vu les actes, entendu les paroles, et, mieux que moi, il en a pénétré la portée et les mystérieux effets. Dans sa vieillesse pleine d'expérience, il doit jeter encore un regard attentif sur son siècle, et parfois un coup d'œil rétrospectif vers les glorieuses époques où il participait à l'administration de son pays, » etc., etc. M. Croker a bien voulu, depuis la publication de la Politique de la Restauration, dans ses conversations à Londres, comme dans une lettre qu'il m'a adressée récemment, témoigner de la véracité de mes récits : « J'ai été, » ajoute-t-il, « l'ami de M. de Chateaubriand et de M. Canning, comme le grand admirateur de leurs talents, mais j'étais loin d'approuver toutes leurs vues politiques. Leur susceptibilité en impressions populaires, leur ambition du pouvoir et des rivalités personnelles les ont jetés dans des écarts révolutionnaires qui pouvaient servir leurs querelles momentanées; mais qui étaient au fond contraires à leurs intérêts et à leurs opinions sérieuses. M. de Chateaubriand, par son opposition, a, selon moi, perdu votre monarchie. Je ne sais et ne puis même deviner si M. Canning aurait sauvé la nôtre. »
Aujourd'hui la voix qui prononçait ces tristes sentences s'est tue pour toujours. Ses sentiments pour M. de Chateaubriand et pour M. Canning, mêlés 2 ses opinions politiques ou même littéraires, avaient valu à M. Croker les attaques et les sarcasmes de la Revue d'Edinbourg. Il est tout simple et même assez flatteur pour moi qu'elle m'ait traité à mon tour comme un disciple et un traînard de la vieille école.
Un de mes collègues diplomatiques de cette époque, témoin alors à Londres des mêmes faits, et maintenant ambassadeur d'Autriche à Rome, a bien voulu, de son côté, m'appuyer de ses attestations contre les injures d'Edinbourg : « Vous avez donné, » m'a-t-il écrit, « une leçon bien méritée à l'auteur anonyme de l'article de cette Revue. La critique en Angleterre est faite sans doute avec talent; mais elle encourt le reproche de manquer de bonne foi. L'opinion des reviewers ne se forme pas sur la lecture de l'ouvrage dont ils rendent compte, car elle est arrêtée d'avance : ils n'y cherchent que ce qui peut être exploité dans le sens de leur opinion préconçue. s